Chapitre 307 Où il est prouvé que l’ouïe n’est pas le sens le moins précieux.
Vous souvenez-vous, chers lecteurs, de cette charmante petite chambre toute tendue de perse qu’habitait à certaines heures madame de Marande, et dans laquelle nous avons eu l’indiscrétion de vous faire pénétrer ? Si vous avez été amoureux, vous en avez gardé le souvenir ; si vous êtes amoureux encore, vous en avez conservé le parfum. Eh bien, c’est dans cette chambre, dans ce nid, dans cette chapelle de l’amour que nous allons vous introduire encore, sans crainte de vous déplaire, amoureux présents ou amoureux passés.
C’est le soir même de la rentrée de madame de Marande à Paris.
Madame de Marande, usant du droit que lui a conféré son mari, et que celui-ci ne lui a point retiré depuis que, dans la nouvelle combinaison ministérielle, le portefeuille des finances lui est échu, cause amoureusement avec notre ami Jean Robert, qui, assis, ou plutôt à genoux – nous avons dit que cette chambre était une chapelle – devant la divinité du lieu, lui raconte une de ces longues et tendres histoires que tous les amoureux racontent si bien, que l’oreille de la femme qui aime ne se lasse jamais de les entendre raconter.
Au moment où nous vous introduisons dans le sanctuaire, Jean Robert enveloppe de son bras la taille fine et cambrée de la jeune femme, et, les yeux sur ses yeux, comme si ce n’était point assez de lire sur le visage et comme s’il voulait lire jusqu’au fond du cœur, il lui demande :
— Quel est, à votre avis, le sens le moins précieux, mon cher amour ?
— Tous les sens me paraissent également précieux quand vous êtes là, mon ami.
— Merci. Mais n’en est-il pas, à votre avis, cependant, de plus ou moins précieux l’un que l’autre, ou les uns que les autres ?
— Si fait, il y en a un qui ne fait point partie des cinq sens, mais que j’ai découvert, moi.
— Lequel, cher Christophe Colomb du pays du Tendre ?
— Celui qui fait que, quand je vous attends, mon bien-aimé, je ne vois plus, je n’entends plus, je ne respire plus, je ne sens plus, je ne touche plus : le sens de l’attente, en un mot, voilà celui qui me paraît moins précieux que les autres ?
— Vous m’avez donc attendu, vraiment ?
— Ingrat ! est-ce que je ne vous attends pas toujours ?
— Chère Lydie, si vous disiez vrai !
— Dieu de bonté ! il en doute !
— Non, mon amour, je ne doute pas, je redoute…
— Et que pouvez-vous redouter ?
— Ce que redoute l’homme parfaitement heureux, l’homme qui n’a plus rien à désirer, plus rien à demander au ciel, pas même le ciel – tout !
— Poète, dit coquettement madame de Marande en effleurant de ses lèvres le front de Jean Robert, vous vous souvenez de votre aïeul Jean Racine :
Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte.
— Eh bien, soit, je crains Dieu et n’ai point d’autre crainte. Mais quel est votre dieu, à vous, mon cher ange ?
— Toi ! dit-elle.
Jean Robert, à ce doux aveu, l’étreignit encore plus tendrement.
— Moi, lui répondit Jean Robert en riant, moi, je ne suis que votre amoureux ; mais votre amant véritable, votre dieu réel, Lydie, c’est le monde ; et, comme à ce dieu-là vous sacrifiez plus de la moitié de votre vie, il en résulte que je suis une de vos victimes.
— Parjure ! renégat ! blasphémateur ! s’écria la jeune femme en se reculant. Qu’est-ce donc que le monde pour moi, sans vous ?
— Vous voulez dire, belle amie : « Que suis-je pour vous sans le monde ? »
— Il persiste ! dit madame de Marande en faisant un nouveau mouvement de retraite.
— Oui, ma bien-aimée, je persiste ; oui, je crois que vous êtes ultra-mondaine et que, dans un quadrille, dans une valse, fascinée, enlevée, ravie, entraînée, vous ne pensez pas plus à moi qu’à l’un des atomes de poussière soulevés par vos petits pieds de satin. La valse vous plaît, elle vous sied et vous lui seyez à merveille. Mais n’est-ce pas un supplice horrible pour moi, soit de vous voir, soit de vous savoir étreinte, haletante, les bras, le cou et les épaules nus, par une vingtaine de fats dont vous vous moquez, sans doute, mais qui, dans le moment où vous vous livrez à eux, vous possèdent en pensée ?
— Oh ! continuez, continuez, dit madame de Marande en le regardant avec amour ; car la jalousie du jeune homme la ravissait.
— Vous me trouvez injuste, égoïste peut-être, continua, en effet, Jean Robert. Vous vous dites – je vais au-devant de votre pensée – que mes succès de théâtre ou de roman valent bien, comme distraction, vos succès de soirée. Hélas ! mon amie, ce n’est point la virginité de mon âme que je montre au public, comme vous lui montrez, vous, le trésor virginal de vos épaules ; c’est ma pensée, ma réflexion, mon observation, mon étude. Le monde me montre ses blessures, et je tâche, sinon de les guérir, au moins de les signaler à nos législateurs, qui sont à la société ce que les médecins sont au corps. Mais vous, Lydie, c’est vous tout entière que vous abandonnez à la foule. Les fleurs, les perles, les rubis, les diamants dont vous enchâssez votre beau corps sont autant de pierres aimantées pour attirer le regard. Ne vous ai-je pas vue dix fois vous préparant pour le bal ? On eût dit que vous partiez pour la conquête d’un royaume. Jamais capitaine s’embarquant pour guerroyer, jamais Guillaume de Normandie sur sa nef, jamais Fernand Cortez brûlant ses vaisseaux ne fit mieux son plan de bataille, et voilà pourquoi je persiste à douter, malgré les preuves incommensurables que vous me donnez de votre amour.
— Je t’aime, dit madame de Marande en l’attirant à elle et en l’embrassant ardemment. Voilà ma réponse.
— Oui, tu m’aimes, reprit le poète, tu m’aimes beaucoup ; mais, en amour, beaucoup ne signifie pas même assez.
— Écoute, reprit-elle gravement, parlons raison ; une fois n’est pas coutume. Crois-tu qu’il y ait au monde une femme du monde jouissant d’une liberté égale à la mienne ?
— Non, certes ; mais…
— Laisse-moi continuer et ne m’interromps pas. La raison est un oiseau sauvage, l’ombre d’un bruit l’effarouche. Je disais donc que, pour une femme mariée, je jouissais de la liberté la plus illimitée dont une femme pût jouir. Or, en échange de cette liberté, sais-tu la seule chose que mon mari me demande ? Rien que d’être une maîtresse de maison agréable, rien que d’être une femme du monde accomplie. Sais-tu ce qu’il exige quand il arrive ? Un visage souriant et gracieux qui le repose de ses chiffres et de ses calculs. Sais-tu ce qu’il exige quand il s’en va ? Un serrement de main fraternel qui lui donne la certitude qu’il laisse une amie dans son intérieur. Je me suis donc lancée à toutes voiles dans cet océan qu’on appelle le monde, et j’ai fait de mon mieux pour naviguer entre les écueils. Un soir, au clair de la lune, j’ai aperçu à l’horizon un beau pays argenté dont toutes les fleurs étoilées m’attiraient. J’ai crié : « Terre ! » j’ai abordé, et, en mettant le pied sur la rive, j’ai remercié Dieu, car je retrouvais le pays de mes rêves, et ce pays était habité par toi.
— Oh ! mon amour ! mon amour ! murmura Jean Robert en l’embrassant et en secouant la tête.
— Laisse-moi achever, dit-elle en le repoussant doucement. En me retrouvant dans ce beau pays de mes rêves, ma première pensée a été de ne plus l’abandonner ; mais l’Océan était là : l’avide Océan qui ne voulait point lâcher sa proie, comme vous le dites, vous autres poètes ; il m’attirait ; une vague de soie, de dentelle et de satin me criait : « Reviens parmi nous, sinon pour toujours, du moins de temps en temps, si tu veux conserver ta liberté ! » Et je suis revenue chaque fois que cette voix impérieuse m’a rappelée, je suis revenue payer mon tribut ; je le paye en pleurant, mais c’est ma liberté que j’achète. Voilà la confession, et je l’aurai achevée quand j’aurai dit à un poète misanthrope ces trois vers d’un poète plus misanthrope que lui :
Mais, quand on est du monde, il faut bien que
/ l’on rende
Quelques dehors civils que l’usage demande ;
La parfaite raison fuit toute extrémité.
— Ah ! tais-toi ; je t’aime, je t’aime ! s’écria Jean Robert avec passion.
— Soit ! dit-elle en se laissant embrasser sans rendre les baisers que Jean Robert lui donnait et comme conservant encore contre lui un fond de rancune. Mais, puisque nous sommes d’accord là-dessus, revenons à notre point de départ. Vous me demandiez quel était le sens le moins précieux, et je vous répondais, en le créant pour vous plaire, que c’était le sens de l’attente. Que répondez-vous à cela ?
— Rien, et je continuerai à dire rien, si vous continuez à dire vous.
— Eh bien, je vous dis tu.
— Ce n’est point assez ; quand je t’ai adressé cette question, tu posais tes lèvres sur mon front, et c’est en songeant à ce demi-baiser que je te demandais quel est le sens le moins précieux, ou le plus inutile, ou le plus superflu.
— Avant tout, demande-moi pardon de m’avoir dit que, dans le monde, je m’abandonnais à chacun, et je t’absoudrai.
— Je le veux bien, à la condition que tu me diras qu’en abandonnant le corps, la pensée reste à moi.
Une étreinte folle fut la réponse de la charmante femme.
— Tiens, dit Jean Robert, quand je t’embrasse, je te vois, je te touche, je te sens, je te respire, mais je ne t’entends pas, puisque mes lèvres sont sur tes lèvres, et que nulle parole ne pourrait exprimer ce que j’éprouve : c’est donc l’ouïe qui, en cette circonstance, est le sens le moins précieux.
— Non, non, dit-elle, n’avance point une pareille hérésie : c’est un sens aussi précieux que les autres, puisqu’il me permet d’entendre tes chères paroles.
Madame de Marande avait raison en disant que l’ouïe était un sens aussi précieux que les autres. Ajoutons qu’en cette circonstance, il allait devenir un sens plus précieux que les autres.
En effet, tout en marivaudant, tout en se regardant, tout en s’embrassant, nos deux amoureux n’avaient pas remarqué – les amoureux ne sont point parfaits – que, de temps en temps, la tenture de l’alcôve s’agitait comme sous le souffle d’une porte entrebâillée.
Or, à cette agitation, il n’y avait aucune cause, apparente du moins, la porte de l’alcôve étant hermétiquement fermée.
Seulement, en appelant à leur aide le sens de la vue et en regardant derrière ces rideaux, nos amoureux eussent vu un homme qui, tapi dans la ruelle, faisait tous ses efforts pour combattre les crampes que lui donnait une position gênée et qui ne paraissait y réussir que médiocrement.
Mais il arriva qu’au moment où Jean Robert clôturait la discussion sur les six sens par six baisers, l’homme qui était dans la ruelle, soit que les baisers le rendissent chagrin, soit que la position dans laquelle il se trouvait lui parût démesurément pénible, l’homme de la ruelle, disons-nous, risqua un mouvement qui fit tressaillir madame de Marande.
Jean Robert, comme pour prouver jusqu’au bout son paradoxe sur le sens de l’ouïe, n’entendit rien ou affecta de ne rien entendre, et, voyant tressaillir madame de Marande :
— Qu’avez-vous, mon amour ? lui demanda-t-il.
— Tu n’as pas entendu ? dit en frissonnant madame de Marande.
— Non.
— Écoute, reprit-elle en tendant l’oreille du côté du lit.
Jean Robert prêta l’oreille ; mais, n’entendant rien, il reprit les mains de la jeune femme et y appuya de nouveau ses lèvres. Un baiser est une musique, cent baisers sont une symphonie. La voûte de la chapelle retentissait de mille baisers.
Mais, si la raison est un oiseau facile à effaroucher, ainsi que le disait, un instant auparavant, madame de Marande, l’ange des baisers s’effarouche bien plus vite encore.
Le bruit qui avait fait tressaillir la jeune femme parvint de nouveau à ses oreilles, et, cette fois, lui fit pousser un cri.
Jean Robert avait entendu, cette fois, et, se levant d’un bond, il alla droit au lit, d’où le bruit lui semblait venir.
Au moment où il s’élançait, le rideau s’agita plus vivement. D’un premier bond, il avait été au lit, d’un second, il l’enjamba et se trouva face à face avec Lorédan de Valgeneuse.
— Vous ici ? s’écria Jean Robert.
Madame de Marande se leva en frissonnant. À son immense étonnement, elle reconnut à son tour le jeune homme déjà reconnu par Jean Robert.
On se souvient des recommandations paternelle que M. de Marande avait faites à sa femme au sujet de monseigneur Coletti et M. de Valgeneuse ; autant le jeune poète lui paraissait l’honnêteté même en matière amoureuse, autant l’évêque et le débauché lui semblaient compromettants. Il en avait charitablement averti madame de Marande ; et la jeune femme, à cette demande de son mari : « Vous plaît-il ? » avait répondu : « Il m’est parfaitement indifférent. »
On se rappelle aussi que, dans le chapitre intitulé Causerie conjugale, le banquier avait dit, en parlant de M. Lorédan de Valgeneuse :
« Quant à ses succès, il paraît qu’ils sont limités aux femmes du monde, et que, lorsqu’il s’adresse à ce que l’on appelle tout simplement des filles du peuple, malgré l’assistance généreuse que prête en ces circonstances mademoiselle de Valgeneuse à son frère, il est quelquefois obligé d’employer la violence. »
Et, en effet, on se rappelle la part que mademoiselle Suzanne de Valgeneuse avait prise à l’enlèvement de la fiancée de Justin.
On va voir que la complaisante sœur ne prêtait pas seulement son assistance aux enlèvements des filles du peuple.
Elle avait une femme de chambre, grande et belle fille que nous avons déjà vue ouvrir à Jean Robert la porte du pigeonnier de madame de Marande.
Cette fille, nommée Nathalie, lui était entièrement dévouée.
Or, un soir que M. de Valgeneuse avait fait part à sa sœur de l’amour qu’il ressentait pour madame de Marande, mademoiselle Suzanne avait cherché une occasion de mettre auprès de la femme du banquier une créature qui pût, le cas échéant, introduire M. de Valgeneuse dans la place.
Cette occasion s’était présentée. À un retour des eaux, madame de Marande avait demandé de tous côtés une femme de chambre, et mademoiselle de Valgeneuse lui avait généreusement offert la sienne.
C’était Nathalie.
On ignore assez généralement la puissance des femmes de chambre sur l’esprit de leurs maîtresses. Nathalie ne peignait pas un des cheveux de madame de Marande sans lui raconter un des hauts faits de M. de Valgeneuse. Madame de Marande, qui tenait cette fille de la sœur du héros de tant de prouesses amoureuses, ne s’étonnait pas d’en entendre dire tant de bien et ne voyait que reconnaissance là où il n’y avait, au contraire, qu’instigation préméditée.
Mais, par les scènes précédentes, et surtout par celle que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, on connaît l’amour bien réel que madame de Marande avait pour Jean Robert, et il est inutile de dire que les admirations de mademoiselle Nathalie n’avaient eu aucune influence sur elle.
Ce soir-là, M. de Valgeneuse, poussé à bout par l’indifférence de madame de Marande, avait résolu de tenter un de ces actes audacieux qui réussissent parfois. Nathalie l’avait caché dans l’alcôve, et il était là depuis deux heures, assistant au tendre marivaudage de Jean Robert et de madame de Marande, lorsque celle-ci avait entendu le bruit qui l’avait fait frissonner.
Certainement, s’il est un supplice après celui de n’être pas aimé, c’est la certitude que ce cœur, fermé pour vous, s’ouvre pour tous les autres.
Ce supplice devient une torture quand on entend ces mots cruels adressés à un autre, entre deux baisers : « Je t’aime ! »
Un instant, M. de Valgeneuse avait eu l’idée d’apparaître tout à coup aux deux amoureux comme une tête de Méduse.
Mais à quoi aboutirait cette apparition ?
À un duel entre Jean Robert et M. de Valgeneuse. Or, en supposant pour le gentilhomme la meilleure chance, celle où le poète serait tué, la mort de Jean Robert n’était pas un moyen de se faire aimer de madame de Marande.
Tandis qu’au contraire, venir dire le lendemain à la jeune femme : « J’ai passé la soirée derrière votre lit, j’ai tout vu, tout entendu, achetez ma discrétion à tel prix », laissait une chance à ce que madame de Marande, effrayée pour son amant ou pour son mari, accordât à la menace ce qu’elle refusait si obstinément aux plus tendres instances.
Ce fut donc ce qui détermina M. de Valgeneuse. Il ne songeait donc plus qu’à se retirer, ayant vu et entendu tout ce qu’il avait à voir et à entendre ; mais on ne se tire pas facilement d’une ruelle, et l’on a beau marcher à pas de loup, lorsqu’on porte des bottes vernies, le parquet crie, les rideaux remuent, et bruit et mouvement troublent le silence harmonieux d’une scène d’amour.
C’est ce qui était arrivé : M. de Valgeneuse, en voulant se retirer, avait fait craquer le parquet et remuer les rideaux.
Jean Robert, s’élançant donc et reconnaissant le jeune gentilhomme, s’était écrié :
— Vous ici ?
— Oui, moi ! répondit M. de Valgeneuse, qui, en face d’un homme, et, par conséquent, d’un danger, se redressa fièrement.
— Misérable ! dit Jean Robert en le saisissant au collet.
— Doucement, monsieur le poète, dit de Valgeneuse, il y a, dans la maison, à quelques pas de nous peut-être, un tiers intéressé qui pourrait bien entendre notre contestation, ce qui, selon toute probabilité, chagrinerait madame.
— Infâme ! dit à voix basse Jean Robert.
— Encore une fois, doucement, répéta M. de Valgeneuse.
— Oh ! que je parle bas ou haut, dit Jean Robert, je vous tuerai.
— Nous sommes dans la chambre d’une femme, monsieur.
— Alors, sortons-en.
— Inutile ! pas de bruit. Vous savez où je demeure, n’est-ce pas ? Si vous l’oubliez, j’irai vous le rappeler ; je me tiens à votre disposition.
— Et pourquoi pas tout de suite ?
— Oh ! tout de suite ! il fait nuit noire, vous n’y songez pas. Il faut y voir clair pour bien faire ce que l’on fait ; et puis, tenez, voici madame de Marande qui se trouve mal.
En effet, la jeune femme était tombée sur un fauteuil.
— Soit, monsieur, à demain ! dit Jean Robert.
— À demain, monsieur, et avec grand plaisir.
Jean Robert enjamba le lit de nouveau et se jeta aux genoux de madame de Marande.
M. Lorédan de Valgeneuse s’élança dans le couloir par la porte de l’alcôve, qu’il referma derrière lui.
— Pardon, pardon, ma Lydie bien-aimée ! dit Jean Robert en entourant de ses bras la jeune femme et en l’embrassant vivement.
— Et que te pardonnerais-je ? demanda-t-elle ; quel crime as-tu commis ? Oh ! cet homme, comment était-il là ?
— Sois tranquille, tu ne le reverras plus ! s’écria énergiquement Jean Robert.
— Oh ! mon bien-aimé, dit la pauvre femme en serrant étroitement le poète contre son cœur, ne va pas exposer ta vie précieuse contre la vie inutile de ce scélérat.
— Ne crains rien, ne crains rien… Dieu sera pour nous !
— Ce n’est pas ainsi que je l’entends ; tu vas me jurer, mon ami, de ne pas te battre avec cet homme.
— Comment veux-tu que je te jure cela ?
— Si tu m’aimes, jure-le.
— Mais c’est impossible ; comprends donc ! dit Jean Robert.
— Tu ne m’aimes pas, alors, dit-elle.
— Je ne t’aime pas ? Oh ! mon Dieu !
— Mon ami, dit madame de Marande, je crois que je vais mourir.
Et, en effet, la vie de la belle jeune femme semblait suspendue ; elle ne respirait plus, elle était pâle et, pour ainsi dire, inanimée. Son état alarma Jean Robert.
— Eh bien, tout ce que tu voudras, dit-il.
— Tu feras ce que je voudrai ?
— Oui.
— Tu me le jures ?
— Sur ma vie, dit Jean Robert.
— Oh ! j’aimerais mieux que tu jurasses sur la mienne, dit madame de Marande, j’aurais au moins l’espoir de mourir si tu manquais à ta parole.
Et, en disant ces mots, la jeune femme lui jeta les bras autour du cou, le serra à l’étouffer, l’embrassa violemment, et, pendant un moment, leurs deux cœurs planèrent dans de si doux espaces, qu’ils oublièrent l’horrible scène qui venait de se passer.
q
Aussitôt Jean Robert parti, madame de Marande descendit vivement dans sa véritable chambre à coucher, où Nathalie l’attendait pour sa toilette de nuit.
Mais, en passant devant elle :
— Je n’ai pas besoin de vos services, mademoiselle, lui dit madame de Marande.
— Est-ce que j’aurais eu le malheur de causer quelque désagrément à madame ? demanda effrontément la femme de chambre.
— Vous ! fit dédaigneusement madame de Marande.
— C’est que, continua mademoiselle Nathalie, madame, d’ordinaire si bonne pour moi, me parle ce soir avec tant de sévérité, qu’il m’était permis de croire…
— Assez ! dit madame de Marande ; sortez et ne reparaissez jamais devant moi ! Voici vingt-cinq louis, ajouta-t-elle en tirant d’un chiffonnier un rouleau d’or ; vous quitterez l’hôtel demain matin.
— Mais, madame, fit la femme de chambre en haussant la voix, lorsqu’on renvoie les gens, on leur donne au moins une raison.
— Il ne me plaît point, à moi, de vous en donner. Prenez cet argent et sortez.
— Soit, madame, dit la camériste en prenant le rouleau et en regardant madame de Marande d’un œil plein de haine ; c’est donc à M. de Marande que j’aurai l’honneur de m’adresser.
— M. de Marande, dit sévèrement la jeune femme, vous répétera ce que je viens de vous dire. En attendant, sortez.
Le ton dont madame de Marande prononça ces paroles, le geste dont elle les accompagna rendaient toute riposte impossible ; mademoiselle Nathalie sortit donc en fermant avec violence la porte derrière elle.
Demeurée seule, madame de Marande se déshabilla et se coucha rapidement, en proie à mille émotions qu’il est aussi facile de comprendre que difficile de décrire.
Elle était à peine couchée depuis cinq minutes, qu’elle entendit frapper doucement à sa porte.
Elle frissonna involontairement. Par un mouvement instinctif, elle posa sur sa bougie l’éteignoir de vermeil, et la délicieuse chambre que nous avons déjà décrite ne se trouva plus éclairée que par la lueur d’opale de la lampe en verre de Bohême qui brûlait dans la petite serre.
Qui pouvait frapper à cette heure ?
Ce n’était point la femme de chambre : elle n’aurait point eu cette effronterie.
Ce n’était pas Jean Robert ; jamais il ne mettait le pied, nuitamment du moins, dans cette chambre, qui faisait en quelque sorte partie des appartements de la communauté conjugale.
Ce n’était pas M. de Marande : sous ce rapport, il était tout aussi discret que Jean Robert et n’était point rentré, passé dix heures du soir, dans cette chambre, depuis la nuit où il était venu y donner à sa femme le conseil de se défier de monseigneur Coletti et de M. de Valgeneuse.
Serait-ce donc M. de Valgeneuse ?
À cette seule idée, la jeune femme trembla de tous ses membres ; elle n’eut point la force de répondre.
Heureusement, la voix de celui qui frappait ne tarda point à la rassurer.
— C’est moi, dit cette voix.
Madame de Marande reconnut son mari.
— Entrez, dit-elle tout à fait rassurée et presque joyeusement.
M. de Marande entra, un bougeoir éteint à la main, et alla droit au lit de sa femme. Puis, lui prenant et lui baisant la main :
— Pardonnez-moi de me présenter chez vous à cette heure, dit-il ; mais j’ai appris, en même temps que votre retour, la perte douloureuse que vous venez de faire de votre tante, et je suis venu vous adresser mes compliments de condoléances.
— Je vous remercie, monsieur, dit la jeune femme quelque peu surprise de cette visite nocturne et cherchant quel pouvait en être le but. Mais, continua-t-elle avec une hésitation qui ne pouvait faire cesser complètement l’indulgence habituelle de son mari, est-ce seulement pour me complimenter que vous avez pris la peine de passer chez moi, et n’avez-vous rien de plus à me dire ?
— Au contraire, chère Lydie, j’ai à vous dire plusieurs choses encore.
Madame de Marande regarda son mari avec une certaine inquiétude.
Cette inquiétude n’échappa point au banquier, et il essaya de rassurer sa femme, d’abord par un sourire ; puis :
— J’ai premièrement à vous demander du feu, dit-il.
— Comment, du feu ? fit la jeune femme étonnée.
— Eh ! oui, ne voyez-vous point que ma bougie est éteinte ?
— Quel besoin avez-vous qu’elle soit allumée, monsieur ? La clarté de ma lampe ne vous suffit-elle pas pour causer ?
— Certainement ; mais, avant de causer, j’ai à faire une recherche assez importante.
— Une recherche assez importante ? répéta madame de Marande en manière d’interrogation.
— Vous avez peut-être ouï dire, ma chère Lydie, soit là-bas, soit en rentrant à l’hôtel, que j’avais été nommé au ministère des finances ?
— Oui, monsieur, et je vous en fais mon compliment bien sincère.
— Eh bien, sincèrement, chère amie, il n’y a pas de quoi ; mais ce n’est point pour vous apprendre cette nouvelle que je vous ai dérangée à cette heure. Je suis donc ministre des finances. Or, un ministre sans portefeuille est presque l’égal d’un ministre des finances sans finances. Eh bien, chère amie, j’ai perdu mon portefeuille.
— Je ne comprends pas, dit madame de Marande qui, en effet, ne voyait aucunement où son mari voulait en venir.
— C’est pourtant bien simple, reprit M. de Marande. Je montais chez vous avec l’intention de causer quelques instants avec vous, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire ; je montais tranquillement, mon bougeoir à la main et mon portefeuille sous le bras, quand un homme qui descendait précipitamment votre escalier m’a heurté violemment ; si bien que, de ce coup, mon portefeuille est tombé et ma bougie s’est éteinte. Je vous demande donc la permission de rallumer ma bougie et d’aller à la recherche de mon portefeuille.
— Mais, demanda avec une certaine hésitation madame de Marande, quel était cet homme ?
— Je n’en sais rien. En tout cas, j’allais lui faire un assez mauvais parti, reprit le banquier ; car je crus d’abord que c’était un voleur et qu’il en voulait à ma caisse. Mais j’ai changé de dessein en songeant que c’était peut-être à vous qu’on en voulait, et je suis venu vous consulter afin de nous concerter sur le parti à prendre.
— Et vous avez reconnu cet homme ? demanda en balbutiant madame de Marande.
— Oui, à ce que je crois du moins.
— Et… et… puis-je vous demander ?…
La voix expira sur les lèvres de la jeune femme. Elle tremblait que ce ne fût Jean Robert que son mari avait rencontré.
— Certainement que vous pouvez me demander qui c’était, répliqua M. de Marande ; car je présume que c’est cela que vous voulez me dire. C’était tout simplement M. de Valgeneuse.
— M. de Valgeneuse ! répéta la jeune femme.
— Lui-même, dit M. de Marande. Et maintenant, chère Lydie, voulez-vous me permettre de rallumer ma bougie ?
Et M. de Marande alluma, en effet, sa bougie à la petite lampe de la serre ; puis, soulevant la portière, il disparut en disant :
— À tout à l’heure, madame, je reviens.
— Je reviens… répéta machinalement madame de Marande.
En effet, qu’allait-il se passer ? qu’allait être le sujet de la conversation que M. de Marande désirait avoir avec sa femme ? La figure du banquier, il est vrai, n’était pas bien menaçante ; mais qui peut se fier à la figure d’un banquier ?
De quoi allait-il donc être question ? Sans doute, l’esclandre de M. de Valgeneuse pouvait jeter dans le cœur de M. de Marande un trouble profond. Il donnait toute liberté, à condition d’éviter tout scandale.
Mais ce scandale, la pauvre femme en était-elle cause ? Et, si elle n’était pas cause, un homme aussi équitable, disons plus, aussi indulgent que l’était M. de Marande, pouvait-il l’en rendre responsable ?
Néanmoins, malgré ces réflexions rassurantes, malgré des antécédents qui ne lui permettaient guère de craindre, madame de Marande sentit un frisson passer par ses veines, et ce fut d’une voix éteinte, qu’entendant son mari dire pour la seconde fois : « C’est moi ! » elle répondit pour la seconde fois elle-même :
— Entrez !
M. de Marande entra, déposa son bougeoir et son portefeuille sur une console, et, prenant une chaise, il s’assit près du lit de sa femme.
— Pardonnez-moi, ma chère Lydie, le dérangement que je vous cause, lui dit-il de sa voix la plus douce ; mais le roi m’attend demain, à neuf heures du matin, et il me sera peut-être impossible de trouver dans toute la journée une seule minute pour causer tranquillement avec vous.
— Je suis à vos ordres, monsieur, dit sur le même ton madame de Marande.
— Ah ! à mes ordres ! murmura d’un air fâché le banquier, en prenant une seconde fois la main de sa femme et en la baisant non moins respectueusement que la première ; à mes ordres ! le vilain mot ! à mes prières, tout au plus. Si quelqu’un a le droit de donner des ordres ici, chère amie, c’est vous et non pas moi. Je vous supplie de vous en souvenir.
— Je suis honteuse de vos bontés, monsieur, balbutia la jeune femme.
— En vérité, vous me rendez confus : ce que vous appelez mes bontés, ce n’est que justice, je vous assure ; mais je n’abuserai pas de vos instants. J’aborde donc le sujet principal de la causerie que nous allons échanger. Seulement, permettez-moi de vous adresser une question que je crois déjà vous avoir faite. Aimez-vous M. de Valgeneuse ?
— En effet, monsieur, vous m’avez déjà adressé cette question, et je vous ai déjà répondu que non. Pourquoi cette insistance ?
— Mais parce que voilà tantôt six mois que cette question vous a été faite par moi, et que parfois six mois amènent de grands changements dans l’esprit d’une femme.
— Eh bien, je ne l’aime pas plus aujourd’hui qu’alors.
— Vous n’avez pas la moindre affection pour lui ?
— Non, répéta madame de Marande.
— Vous en êtes sûre ?
— Je vous l’affirme, je vous le jure. Et, loin de là, j’éprouve plutôt pour lui une sorte de…
— De haine ?
— Plus que cela… du mépris.
— C’est singulier, comme nous aimons et haïssons les mêmes choses, et, je dirai plus, les mêmes hommes, chère Lydie ! Donc, voilà un premier point sur lequel nous sommes d’accord tous deux : nous ne tarderons pas, soyez-en certaine, à l’être sur les autres. Eh bien, puisque nous haïssons et méprisons si fort M. de Valgeneuse, comment se fait-il que nous le rencontrions sur notre escalier à cette heure avancée de la nuit ? Quand je dis nous, je suppose que vous auriez pu le rencontrer aussi bien que moi ; car ce n’est ni de votre gré, ni sur votre invitation qu’il se trouvait dans l’hôtel, n’est-ce pas ?
— Non, monsieur ; pour cela, je vous en réponds.
— Or, comme ce n’est pas moi qui l’ai autorisé à venir, continua le banquier, voulez-vous m’aider à découvrir pour quelle cause ou sous quel prétexte il se trouvait ici sans invitation, contre notre gré, et à cette heure ?
— Monsieur, dit la jeune femme toute troublée, quelle que soit l’étendue de votre bonté, j’éprouve une grande peine et une grande honte à vous répondre.
— Ne parlez pas de ma bonté, chère Lydie, et croyez que la question que je vous adresse a bien plutôt pour but de vous rassurer que de vous troubler. Je sais bien des choses que je n’ai pas l’air de savoir ; je connais une foule de vos secrets intimes que je parais ignorer ; si la peine que vous éprouvez à me répondre a sa source dans quelques-uns de ces secrets, permettez-moi de vous aider ; appuyée sur moi, le chemin vous paraîtra plus facile.
— Oh ! monsieur, s’écria la jeune femme, vous êtes sublime d’indulgence.
— Non, Lydie, répondit M. de Marande avec un doux et triste sourire ; seulement, j’ai pratiqué le précepte du sage : « Connais-toi toi-même » ; et cela m’a rendu, non pas indulgent, mais philosophe.
— Eh bien, monsieur, répliqua madame de Marande encouragée par la mansuétude paternelle de son mari, il y a une demi-heure, je n’étais pas seule.
— Je sais cela, Lydie. Vous arrivez : M. Jean Robert, qui ne vous avait pas vue depuis plus d’une semaine, est venu vous faire visite. Vous étiez donc avec M. Jean Robert ; c’est cela que vous vouliez dire, n’est-ce pas ?
— Oui, répondit la jeune femme en rougissant légèrement.
— Eh bien, quoi de plus naturel ? Et puis ?…
— Et puis, continua madame de Marande, nous avons tout à coup, derrière nous, entendu crier le parquet ; nous nous sommes retournés et nous avons vu s’agiter un rideau…
— Alors, demanda M. de Marande, il y avait une troisième personne dans votre chambre ?
— Oui, monsieur, dit la jeune femme, il y avait M. de Valgeneuse.
— Pouah ! fit le banquier avec un suprême dégoût ; ce monsieur vous espionnait !
Madame de Marande baissa la tête sans répondre. Il y eut un moment de silence. Ce fut le banquier qui le rompit.
— Et qu’a fait M. Jean Robert en voyant ce misérable ? demanda-t-il ?
— Il a sauté sur lui, dit vivement madame de Marande.
Puis, voyant s’assombrir le front de son mari :
— Et, comme vous venez de le faire vous-même, il l’a appelé misérable.
— Voilà une scène fâcheuse, dit le banquier.
— Oh ! oui, monsieur, s’écria la jeune femme, qui ne comprit point la pensée de son mari, bien fâcheuse, en effet, puisqu’elle pouvait avoir pour résultat un scandale dont, en somme, j’étais la cause première et qui pouvait retomber sur vous.
— Qui vous parle de cela, chère Lydie ? reprit doucement M. de Marande. Si je dis : « C’est là une scène fâcheuse », croyez bien que je ne songe à moi en aucune façon.
— Comment ! monsieur, s’écria madame de Marande, c’est à moi seulement que vous songez à cette heure ?
— Mais naturellement, chère amie ; je vous vois entre deux hommes, l’un que vous aimez, et l’autre que nous méprisons. Je vois ces deux hommes, pour ainsi dire, se colleter chez vous, devant vous, et je me dis : « Voilà une femme qui est véritablement à plaindre, d’assister à une scène de cette sorte ! » car je suppose que, malgré le respect que M. Jean Robert doit avoir pour vous – que voulez-vous ! les hommes sont toujours les hommes –, il doit y avoir eu provocation, échange de cartes.
— Hélas ! oui, monsieur ; je crois qu’il y a d’abord eu quelque chose de pareil.
— D’abord ! Qu’y a-t-il donc eu ensuite ?
— M. de Valgeneuse a quitté la place et s’est enfui par mon cabinet de toilette.
— Alors je m’explique comment j’ai rencontré M. de Valgeneuse, puisque votre cabinet de toilette a son dégagement sur mon escalier. Mais permettez-moi de vous dire qu’il doit avoir quelque intelligence dans la maison, d’abord parce qu’il est entré sans votre permission, ensuite parce qu’il en est sorti sans la mienne. En d’autres termes, une fois ma bougie éteinte, il a disparu ; si bien que je n’ai pas pu mettre la main sur lui. Ce drôle-là connaît la maison mieux que moi.
— C’est Nathalie, ma femme de chambre, qui l’avait fait entrer ici.
— Et de qui teniez-vous cette créature, chère amie ?
— De mademoiselle Suzanne de Valgeneuse.
— Encore une qui finira mal, murmura le banquier en fronçant le sourcil ; j’en ai peur, ou plutôt je l’espère. – Mais quel va être, à votre sens, le résultat de cette aventure ? M. Jean Robert va nécessairement se battre avec M. de Valgeneuse.
— Oh ! non, monsieur, dit la jeune femme.
— Comment, non ? reprit M. de Marande avec l’accent du doute ; vous avouez qu’il y a eu provocation, échange de cartes, et vous dites que l’on ne se battra point ?
— Non ; car M. Jean Robert m’a promis de ne point se battre. Il me l’a juré.
— C’est impossible, chère Lydie.
— Je vous répète qu’il me l’a juré.
— Et moi, je vous répète que c’est impossible.
— Mais, monsieur, insista madame de Marande, il m’en a fait le serment, et vous-même m’avez dit cent fois que M. Jean Robert était un homme d’honneur.
— Et je vous le dirai, chère amie, jusqu’à ce que j’aie la preuve du contraire. Mais il y a des serments auxquels un homme d’honneur manque justement parce qu’il est un homme d’honneur ; et le serment de ne pas se battre, dans la circonstance où se trouvait M. Jean Robert, est un de ceux-là.
— Comment ! monsieur, vous pensez ?…
— Je pense que M. Jean Robert se battra. Non seulement je le pense, mais je vous l’affirme.
Involontairement, madame de Marande laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Elle resta dans l’attitude du profond accablement.
— Pauvre femme, pensa M. de Marande, elle a peur qu’on ne lui tue celui qu’elle aime ! – Chère amie, dit-il en prenant la main de sa femme, voulez-vous m’écouter tranquillement, c’est-à-dire sans trouble, sans inquiétude, sans crainte ? Ma visite, je vous le jure, n’a d’autre but que de vous rassurer.
— Je vous écoute, dit madame de Marande en poussant un soupir.
— Eh bien, continua M. de Marande, quelle opinion auriez-vous de M. Jean Robert – remarquez que je vous parle comme un père ou comme un prêtre, et que je vous prie de scruter votre conscience –, quelle opinion auriez-vous vous-même de M. Jean Robert s’il ne vous protégeait pas contre un homme qui vous a si grossièrement outragée et qui peut, d’un jour à l’autre, renouveler son injure ? quelle opinion auriez-vous de sa fierté, de son honneur, de son courage, de son amour même, s’il ne se battait pas, sur une simple prière de vous, contre l’homme qui vous a fait un pareil affront ?
— Ne m’interrogez pas, monsieur, s’écria la pauvre femme ; mon esprit est troublé, et, quand je descends dans ma conscience, je n’y vois pas plus clair que dans ma raison.
— Je vous répète pour la troisième fois, Lydie, que je ne suis venu ici que pour vous rassurer. Admettez avec moi que M. Jean Robert se battra, ce qui est en conscience la moindre preuve d’affection qu’il puisse vous donner, et, en échange, je vous ferai le serment, moi, qu’il ne se battra pas.
— Vous me ferez ce serment, vous ? s’écria madame de Marande en regardant fixement son mari.
— Moi, dit le banquier, et à mes serments vous pouvez croire, Lydie ; car, par malheur, ajouta-t-il mélancoliquement, mes serments, à moi, ne sont point des serments d’amoureux.
Le visage de madame de Marande rayonnait de bonheur ; le banquier ne parut point remarquer cette joie égoïste. Il poursuivit :
— Quel air, je vous le demande, chère Lydie, aurait dans le monde la nouvelle d’un duel entre M. Jean Robert et M. de Valgeneuse ? à quelle cause l’attribuer ? On commencerait tout d’abord par faire les suppositions les plus hasardeuses jusqu’au moment où l’on découvrirait la vérité ; car, entre un poète et un fat, il ne peut y avoir aucune rivalité d’esprit. Je me trouverais donc par la force des choses engrené dans cette aventure ; et ce n’est ni votre goût ni le mien, n’est-ce pas ? et je suis persuadé que ce n’est point non plus celui de M. Jean Robert. Soyez donc sans inquiétude, chère amie, rapportez-vous-en à moi, et pardonnez-moi de vous avoir involontairement troublée à cette heure de nuit.
— Mais qu’arrivera-t-il alors ?… demanda madame de Marande, dont le visage prit une expression de terreur profonde ; car elle commençait à entrevoir vaguement que c’était son mari qui allait, dans toute cette affaire, prendre la place de son amant.
— Il n’arrivera rien que de très simple, chère Lydie, reprit le banquier ; et je me charge d’arranger les choses pour le mieux.
— Monsieur ! monsieur ! s’écria madame de Marande en sortant à moitié de son lit, de sorte que son cou blanc et ses opulentes épaules apparurent au banquier comme un trésor merveilleux ; monsieur, vous allez vous battre pour moi ?
M. de Marande frissonna d’admiration.
— Chère amie, dit-il, je vous jure de mettre tout en œuvre pour vous conserver le plus longtemps possible à ma respectueuse tendresse.
Puis, se levant et lui baisant une troisième fois la main :
— Dormez en paix, dit-il.
Madame de Marande lui saisit à son tour les deux mains pour les embrasser, et, avec une voix pleine de charme :
— Oh ! monsieur, monsieur, dit-elle, pourquoi ne m’avez-vous point aimée ?
— Chut ! fit M. de Marande en mettant un doigt sur sa bouche, chut ! ne parlons pas de corde dans la maison d’un pendu.
Et, reprenant sa bougie et son portefeuille, M. de Marande s’en alla discrètement comme il était venu.
q