‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 30 sur 50 · Chapitre 319 Dans lequel on retrouve la princesse Rina où on l’avait laissée.

Chapitre 319 Dans lequel on retrouve la princesse Rina où on l’avait laissée.

Vous vous souvenez, ou du moins nous vous supplions humblement de vous souvenir, chers lecteurs, de cette adorable Circassienne, vaguement indiquée par nous et plus vaguement encore entrevue par vous, la princesse Rina Tchouvadiesky, maréchale de Lamothe-Houdon, qui, paresseusement étendue, dans une nuit crépusculaire, sur les moelleux coussins de son ottomane, passait sa vie à rêver, moitié mangeant, à l’instar des péris, des conserves de roses, moitié roulant machinalement les grains parfumés de son tchotky.

Dans le ciel bleu de Paris dont son mari, le maréchal de Lamothe-Houdon, était une des plus éclatantes planètes, la princesse Tchouvadiesky avait été à peine entrevue comme une étoile, douce, vague, confuse, voilée, presque constamment invisible à l’œil nu des Parisiens.

On avait longuement parlé d’elle dans le monde, depuis son arrivée, mais comme on parle des habitants des pays fantastiques, des willis ou des elfes, des djinns ou des lutins.

On avait beau la chercher, on ne la trouvait nulle part. Nulle part on ne la voyait ; à peine l’entrevoyait-on ; pour mieux dire, on ne l’apercevait pas, on la devinait.

Mille contes étranges avaient sans doute circulé sur elle, sur la cause véritable de sa retraite, mais contes dénués de toute raison et de tout fondement, contes mensongers, inventés à plaisir par les dénigrantes et envieuses coteries des salons.

Disons bien vite que l’écho de ces méchants murmures n’avaient pas même atteint le seuil du palais silencieux de la princesse, confinée, ou pour mieux dire, ensevelie dans son boudoir, n’en franchissant le seuil ni pour respirer, ni pour voir le jour.

Comme elle n’avait rien dit et rien fait qui pût être remarqué des autres, elle n’avait rien entendu de ce que les autres disaient d’elle.

Elle ne recevait que peu de visites : son mari, sa fille, la marquise de la Tournelle, monseigneur Coletti, son confesseur, et M. Rappt ; encore les visites de celui-ci étaient-elles devenues de plus en plus rares.

Elle vivait, à ces visites près, dans une solitude absolue, comme une plante isolée entre quatre ou cinq arbustes lointains, ne recevant d’eux et ne leur renvoyant ni lumière bienfaisante, ni parfum salutaire, ni souffle vivifiant. On eût dit qu’elle ne regardait jamais ni au-dedans, ni autour d’elle, mais au-dessus.

Les yeux de son corps, comme les regards de son âme, c’est-à-dire ses pensées, paraissaient plonger à travers des espaces immenses dans des sphères supérieures. Où elle fixait son regard, si éloigné que fût le but pour les autres, elle semblait voir. Elle oubliait dédaigneusement la terre, elle entrouvrait ses ailes, et elle s’envolait Dieu sait où ! plus haut que le ciel, par-delà les mondes connus !

C’était, en un mot, l’indolence, la mollesse, la rêverie, la contemplation faites femme. Elle vivait de sa rêverie, jusqu’à ce qu’elle en mourût, et elle s’attendait à en mourir d’une heure à l’autre. Rien ne la retenait et tout l’appelait ; Dieu eût pu l’attirer à lui à quelque instant de sa vie que ce fût, et elle eût pu répondre à cet appel – car elle était depuis bien longtemps prête – comme le trappeur des Mohicans de Cooper, au moment de sa mort : « Me voici, Seigneur ! que voulez-vous de moi ? »

Si, en outre, nos chers lecteurs veulent bien se souvenir que cette jeune, noble et belle princesse descendant des vieux khans, c’est-à-dire de la plus antique souche, avait épousé presque à son insu, sans que sa volonté eût été le moins du monde consultée, pour le seul bon plaisir de l’empereur de Russie et de l’empereur des Français, ils comprendront que le maréchal de Lamothe-Houdon, vieilli avant l’âge sous le soleil brûlant des champs de bataille, n’était pas précisément fait pour réaliser le doux rêve d’une jeune fille à la fois ardente d’âme et de corps.

Mais les dieux du moment le voulaient ainsi.

Au reste, nous revenons sur tous ces détails parce que les dimensions de notre livre, écartant parfois des yeux, et par conséquent de l’esprit de nos lecteurs, les personnages qui y jouent un rôle, ces personnages, lorsqu’ils reparaissent, peuvent être légèrement effacés de leur souvenir.

Telle était donc la princesse Rina, lorsque le comte Rappt se présenta devant elle.

Le comte Rappt, jeune, beau, portant dans le regard une hardiesse qui pouvait, aux yeux d’une femme, passer pour de la passion, le comte Rappt avait trouvé moyen de rafraîchir ce cœur desséché et d’y faire germer l’espérance.

La princesse crut un instant avoir entrevu l’amour, cette terre promise des femmes, et elle entreprit joyeusement le doux pèlerinage. Mais, à mi-chemin de la montagne, elle reconnut à quel compagnon de voyage elle avait affaire. L’orgueil, l’ambition, la froideur, l’égoïsme du comte lui avaient été bien vite révélés. Le comte Rappt, pour elle, c’était un second mari – moins bon, moins noble, moins indulgent, ou plutôt plus tyrannique, que le premier.

La naissance de Régina avait un instant fait jaillir une étincelle des cendres de ce cœur éteint. Mais cet instant avait eu la durée d’un éclair. Le premier baiser que le maréchal de Lamothe-Houdon avait posé sur le front de l’enfant avait fait tressaillir la mère jusqu’au fond de ses entrailles. Son âme entière était entrée en révolte, et, à partir de ce moment, la pauvre Régina lui était devenue, non pas odieuse, mais indifférente.

La naissance de la petite Abeille, quelques années après, n’avait pas produit sur elle une autre impression. Son cœur était à tout jamais fermé.

Voilà la véritable cause de son isolement ; c’était un long acte de contrition, muet, intime, sans murmure et sans regret.

Le seul confident de cette âme en peine, c’était monseigneur Coletti. À lui seul elle avait révélé ses fautes, et lui seul avait compris sa douleur taciturne.

Pour dire à quel point elle était arrivée aux dernières limites de l’insensibilité, il nous suffira d’avouer à nos lecteurs qu’elle s’était contentée de frémir intérieurement à la nouvelle du mariage de sa fille et du comte Rappt, mais sans combattre les raisons que lui donnait le comte pour atténuer l’énormité de son crime.

Il y avait dans cette résignation un peu de la fatalité musulmane.

Depuis ce moment, sans en parler, sans faire entendre une seule plainte, son corps, à l’unisson de son âme, avait décru de jour en jour. Elle s’était sentie mourir, et la pensée de sa mort n’avait pas produit sur elle une autre impression que le souvenir de sa vie.

Elle en était là, au moment où le maréchal de Lamothe-Houdon congédiait monseigneur Coletti. Toute jeune encore, ses beaux cheveux noirs étaient devenus blancs ; son front, ses joues, son menton, tout son visage était de la même blancheur que ses cheveux, si bien qu’on eût déjà dit le masque funèbre d’une morte anticipant sur la mort.

Ne l’entendant pas se plaindre, personne ne s’inquiétait d’elle, sinon Régina, qui lui avait envoyé deux fois son médecin ; mais la princesse avait opiniâtrement refusé de le recevoir. Quelle était sa maladie ? Nul ne l’avait jamais dit parce que nul ne l’avait jamais su. Pour nous servir d’un terme populaire de la plus grande expression, elle se minait. C’était un édifice ruiné du faîte à la base, sans cause apparente de ruine ; un de ces palmiers d’Afrique qui s’étiolent peu à peu, faute d’eau pour les rafraîchir ou d’air frais pour les vivifier.

Dans cette situation d’esprit, la princesse Rina semblait déjà ne plus appartenir à la terre et ne demandait qu’à vivre, ou plutôt qu’à mourir, tranquillement les derniers de ses jours.

Mais la marquise de la Tournelle, ou plutôt monseigneur Coletti, en avaient décidé autrement.

Quand, à la suite du renvoi du prélat de l’hôtel de Lamothe-Houdon et de la substitution faite par monseigneur Coletti – qui, à la manière des Parthes, lançait cette flèche en fuyant –, la marquise se présenta chez la princesse, suivie de l’abbé Bouquemont, celle-ci refusa par trois fois de la recevoir, disant qu’elle était en prières et ne voulait pas être troublée. Mais la marquise n’était point femme à se laisser battre ainsi ; elle répondit à la fille de chambre en montrant un fauteuil à l’abbé et en s’asseyant elle-même :

— Eh bien, j’attendrai que la princesse ait fini ses oraisons.

La pauvre princesse fut donc obligée, quoi qu’elle en eût, de recevoir la marquise et son compagnon.

— Je viens vous apprendre une bien triste nouvelle, dit la marquise en prenant le ton le plus lamentable.

La princesse, étendue sur sa chaise longue, ne détourna pas seulement la tête. La marquise continua :

— Une nouvelle qui va vous remplir d’affliction, ma chère sœur.

La princesse ne bougea pas.

— Monseigneur Coletti quitte la France, poursuivit la dévote d’un air désespéré. Il part pour la Chine.

La princesse éprouva, en apprenant cette triste nouvelle, une émotion analogue à celle qu’elle eût ressentie en entendant dire par un passant : « Le temps va changer ! »

— Je pense que vous éprouvez une part des chagrins que vont ressentir tous les vrais fidèles en apprenant que ce saint homme nous quitte peut-être pour jamais ; car, à tout instant, dans ces sauvages pays de la Chine, la vie de ce martyr va se trouver exposée.

La princesse ne répondit pas. Elle se contenta de remuer la tête lentement et de la façon la plus indifférente.

— Dans sa sollicitude toute paternelle, reprit la marquise sans se déconcerter, monseigneur Coletti a pensé que vous aviez besoin, plus que jamais, de son appui, et que son appui allait vous manquer.

À ce moment, la princesse se mit à rouler son tchotky avec une sorte de fièvre. Elle semblait vouloir faire passer l’impatience que cette conversation lui causait sur le premier objet qui lui tombait sous la main.

— Monseigneur Coletti, continua intrépidement madame de la Tournelle, a choisi lui-même celui qui devait lui succéder. J’ai donc l’honneur de vous présenter M. l’abbé Bouquemont, qui, à tous égards, est le digne remplaçant du saint homme qui nous quitte.

L’abbé Bouquemont se leva et salua la princesse aussi servilement qu’il put : servilement et inutilement, car l’indolente Circassienne se contenta de hocher la tête une seconde fois, mais sans que ce mouvement exprimât un sentiment quelconque.

La marquise regarda son compagnon en désignant la princesse d’un air qui signifiait : « Quelle idiote ! »

L’abbé leva dévotement les yeux au ciel d’un air qui signifiait : « Que Dieu ait pitié d’elle ! »

Et, après cette religieuse requête, il se rassit, trouvant qu’il était fort oiseux, puisque la princesse ne le voyait pas, de se tenir debout quand il pouvait demeurer assis.

Toutefois la rougeur et la fièvre de l’impatience montaient au visage de la marquise ; elle fit un pas vers l’ottomane, et, se plaçant du côté où pendaient les pieds de la princesse, elle se trouva face à face avec elle.

Elle appela du doigt l’abbé Bouquemont, qui se releva et vint se placer auprès d’elle.

— Voici, dit madame de la Tournelle en poussant l’abbé vers l’ottomane, M. l’abbé Bouquemont ; veuillez me dire si vous daignez l’agréer, princesse.

La Circassienne ouvrit lentement les yeux et aperçut debout, à deux pas à peine de son visage, au lieu de l’ange blanc de sa rêverie, un personnage vêtu de noir qui lui fit l’effet du fossoyeur qui venait la chercher.

Elle frissonna d’abord ; puis, jetant un regard plus long sur l’abbé, au lieu de frissonner, elle sourit, mais quel sourire de tristesse amère ! « La mort n’est pas si laide », semblait dire ce sourire.

Cependant elle ne répondit pas.

— Oui ou non, princesse, s’écria la marquise au comble de l’irritation, acceptez-vous comme confesseur M. l’abbé Bouquemont, en remplacement de monseigneur Coletti ?

— Oui, murmura la princesse d’une voix étouffée et comme elle eût dit : « J’accepterai tout ce que vous voudrez, pourvu que vous vous en alliez tous les deux et que vous me laissiez mourir en paix. »

La marquise rayonna. L’abbé Bouquemont crut que le moment était venu d’obtenir, par la parole, l’attention que la princesse avait refusée à sa pantomime. Il commença donc une homélie filandreuse que la princesse écouta patiemment d’un bout à l’autre, sans doute parce que, tout en l’écoutant, elle ne l’entendit point, n’ayant de perception, selon son habitude, que pour le cantique funèbre qui se chantait en elle. La marquise de la Tournelle, après avoir dit : Amen ! se signa dévotement, et, faisant un pas de plus vers la princesse, pendant que l’abbé Bouquemont se retirait à l’écart :

— Votre sort, dit-elle en regardant la mourante d’un œil oblique, est désormais dans les mains de M. l’abbé. Quand je dis votre sort, j’entends aussi celui de votre famille. Vous portez le nom d’une race qui a été pendant des siècles un objet de vénération pour les vrais chrétiens. Il s’agit donc – nous sommes tous mortels ! – d’examiner religieusement si tel ou tel acte de notre vie ne peut pas jeter, quand nous ne serons plus, une ombre fâcheuse sur le blason lumineux de nos ancêtres. M. l’abbé Bouquemont est l’homme vertueux auquel sont remises en vous toutes les gloires sans tache de la famille ; veuillez donc, princesse, avant votre départ, remercier M. l’abbé Bouquemont du dévouement dont il fait preuve en se chargeant d’une entreprise aussi difficile.

— Merci ! murmura laconiquement la princesse sans détourner la tête.

— Et prendre jour avec lui, continua la marquise sans détourner la tête.

— Demain ! répondit avec la même indifférence la maréchale de Lamothe-Houdon.

— Venez, monsieur l’abbé, dit madame de la Tournelle, le rouge de la colère au front ; et, en attendant que madame la princesse vous adresse les remerciements que vous méritez, recevez pour elle mes plus ardentes actions de grâce.

Puis, faisant signe à l’abbé, elle l’emmena en disant d’une voix brève et sèche :

— Adieu, princesse.

— Adieu, répondit celle-ci d’un ton dans lequel il était impossible de distinguer la moindre impatience.

Puis, attirant à elle une coupe de cristal dans laquelle elle plongea une cuiller de vermeil, elle se remit à manger la conserve de roses.

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