‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 36 sur 50 · Chapitre 325 Diplomatie du hasard.

Chapitre 325 Diplomatie du hasard.

M. Rappt, le lecteur le pense bien, ne ferma pas l’œil de la nuit.
— On ne s’apprête pas à jouer une si terrible partie sans étudier ses pièces.

Plongé au fond de son voltaire, le front appuyé sur les deux mains, les yeux fermés, il semblait étranger à tout ce qui pouvait se passer extérieurement, regarder profondément en lui.

Le résultat de cet examen fut l’arrêt de mort du pauvre Pétrus.

Vers sept heures du matin, quand le jour parut, il se leva, fit cinq ou six tours dans son cabinet, et s’arrêta devant un bahut dont il entrouvrit la porte.

Dans un des tiroirs, il prit un immense paquet de lettres qu’il vint regarder à la lampe.

Il en prit une au hasard, la déplia et la parcourut rapidement des yeux.

Un nuage obscurcit son front ; on eût dit que toute la honte amassée depuis tant d’années au fond de sa conscience rejaillissait tout entière sur son visage.

Il froissa fiévreusement le paquet de lettres, et, se dirigeant lentement vers la cheminée, il présenta à la flamme tout ce qui lui restait de la princesse Rina.

Il regarda, en souriant amèrement, le feu qui consumait les lettres.

— Ainsi, murmura-t-il, sont évanouies en un instant toutes les espérances de ma vie !

Puis, passant rapidement la main sur son front, comme s’il eût voulu en chasser les nuages qui l’obscurcissaient, il agita violemment le cordon de la sonnette, pendu au-dessus de la cheminée.

À ce bruit, Baptiste, son valet de chambre, entra dans le cabinet.

— Baptiste, reprit le comte Rappt, veuillez voir si M. Bordier est arrivé, et priez-le de se rendre ici.

Baptiste sortit.

M. Rappt se dirigea de nouveau vers le bahut, tira un second tiroir, et, y plongeant la main, il en sortit deux pistolets d’arçon.

Il les examina, fit jouer les batteries, et, après s’être assuré qu’ils étaient chargés :

— Bien, dit-il, en les remettant à leur place et repoussant le tiroir.

Il venait de fermer la porte du bahut, quand il entendit frapper trois légers coups.

— Entrez, dit-il.

Bordier entra.

— Asseyez-vous, Bordier, dit le comte Rappt ; nous avons à causer sérieusement.

— Vous n’êtes pas malade, monsieur le comte ? demanda Bordier en voyant le visage décomposé de son patron.

— Non, Bordier. Vous avez sans doute appris les événements de cette nuit, et vous ne devez pas vous étonner qu’après une pareille secousse, je ne sois pas dans mon assiette ordinaire.

— Je viens d’apprendre, en effet, monsieur le comte, à mon grand étonnement et à mon grand regret, la mort de madame la maréchale de Lamothe-Houdon.

— C’est à ce sujet que je veux vous entretenir, Bordier. Pour des raisons qu’il est inutile de vous faire connaître, je me bats demain.

— Vous, monsieur le comte ? s’écria avec effroi le secrétaire.

— Sans doute, moi ! et il n’y a pas là de quoi vous effrayer ; vous me connaissez et vous savez si je sais défendre ma vie… Aussi n’est-ce pas du duel que je veux vous parler, mais des conséquences qu’il peut avoir. Quelques observations que j’ai faites me font craindre un piège ; j’ai besoin de votre concours et de votre assistance pour n’y pas tomber.

— Parlez, monsieur le comte ; vous savez que ma vie vous appartient.

— Je n’en ai jamais douté, Bordier. Mais, avant tout, ajouta-t-il en prenant sur son bureau une feuille de papier, voici votre nomination de préfet ; je l’ai reçue ce soir.

La figure du futur préfet s’illumina tout à coup, et ses yeux rayonnèrent de plaisir.

— Oh ! monsieur le comte, balbutia-t-il, que de remerciements ne vous dois-je pas, et comment pourrai-je jamais m’acquitter ?…

— Je vais vous le dire. – Vous connaissez M. Pétrus Herbel ?

— Oui, monsieur le comte.

— J’ai besoin d’un homme sûr pour lui remettre une lettre, et j’ai compté sur vous.

— N’est-ce que cela, monsieur le comte ? demanda Bordier étonné.

— Attendez. Avez-vous dans votre bureau deux hommes desquels vous puissiez répondre ?

— Comme de moi-même, monsieur le comte. L’un veut un bureau de tabac, l’autre un bureau de timbre.

— Bien ! vous direz à l’un de ces hommes de se placer sur le boulevard des Invalides et de n’en pas bouger jusqu’à ce qu’il voie sortir, par la grille de l’hôtel, Nanon, la nourrice de la comtesse. Cet homme la suivra à quelque distance, et, s’il la voit se diriger du côté de la rue Notre-Dame-des-Champs, où demeure M. Pétrus, il la précédera et lui dira : « Au nom de M. le comte Rappt, remettez-moi la lettre que vous avez, ou je vous arrête. » Nanon est dévouée à la comtesse, mais c’est une vieille femme, elle est encore plus peureuse que dévouée.

— Ce sera fait comme vous le désirez, monsieur le comte, et d’autant mieux que mes deux hommes ont l’air des plus rébarbatifs.

— Quant à votre second homme, même recommandation : seulement, celui-ci, au lieu de se placer sur le boulevard, s’embusquera dans la rue Plumet, en face de la porte de l’hôtel, et attendra la sortie de la nourrice, qu’il suivra et précédera, ainsi que je vous l’ai dit pour l’autre.

— Et quand doit commencer leur faction, monsieur le comte ?

— À l’instant même, Bordier, et sans perdre une minute.

— Comptez sur moi, monsieur le comte, dit Bordier en se retournant et en se dirigeant vers la porte du cabinet.

— Un moment, Bordier ! dit M. Rappt, vous oubliez le principal.

Puis, tirant de sa poche la lettre adressée à Pétrus par la princesse Régina, il la remit à son secrétaire en lui disant :

— Il est inutile de réveiller M. Pétrus Herbel ; vous donnerez tout simplement la lettre à son domestique en le priant de la remettre à son maître le plus tôt possible. Dès votre retour, vous viendrez me rendre compte de votre démarche.

Bordier se retira, alla placer ses deux hommes en embuscade, s’enveloppa jusqu’au menton dans un vaste manteau, et se dirigea vers la rue Notre-Dame-des-Champs.

Pendant que Bordier se rendait à pas précipités au domicile de Pétrus, un homme moins enveloppé que lui et marchant à pas lents et égaux, en véritable employé de gouvernement qu’il était – nous voulons parler du facteur –, apportait à l’hôtel Rappt, entre autres épîtres, une lettre de Pétrus adressée à la princesse Régina.

Bien que le comte Rappt, pendant la nuit, eût fait toute sorte de combinaisons et cru tout prévoir, il n’avait pas prévu le facteur, c’est-à-dire ce qu’il y avait de plus simple ; si bien qu’à son lever, la princesse reçut des mains de Nanon, selon son habitude, entre autres lettres, celle de Pétrus.

Voici ce qu’elle contenait :

« Je commence ma lettre par où je la finirai, ma Régina : Je vous aime ! Mais, hélas ! ce n’est pas pour parler d’amour que je vous écris. J’ai à vous annoncer une nouvelle affreuse, horrible, cruelle, épouvantable ; une nouvelle qui n’a pas sa pareille ; une nouvelle qui va faire saigner votre cœur, si votre cœur est pétri de même manière que le mien : Nous ne nous verrons pas d’ici à trois jours !

« Connaissez-vous un mot, dans toutes les langues, qui retentisse plus douloureusement : Ne pas se voir ! Et, cependant, je suis condamné à l’écrire, et vous, ma bien-aimée, condamnée à l’entendre.

« Et ce qui m’afflige, au milieu de tant d’afflictions, c’est de n’avoir pas même le droit de haïr et de maudire la cause de notre séparation.

« Voici ce qui est arrivé : Hier, à midi, une voiture s’arrête à ma porte ; je regarde par la fenêtre de mon atelier, espérant vaguement, je ne sais pourquoi, car je vous savais retenue par la maladie de votre mère ; j’espérais que c’était vous, ma chère princesse, que c’était vous qui, profitant d’un rayon de soleil, veniez rendre visite à votre triste amoureux.

« Mais imaginez mon désespoir quand, au lieu de vous, j’ai vu descendre de la voiture le valet de chambre de mon oncle, pâle, effaré, accourant m’annoncer qu’un second accès de goutte des plus menaçants venait d’atteindre mon pauvre oncle.

« – Ah ! Venez sans tarder, m’a-t-il dit, le général est au plus bas ! Prendre mon habit, mon chapeau, sauter dans la voiture fut l’affaire d’une seconde, vous le comprenez bien, ma Régina.

« J’ai trouvé le pauvre homme dans un état déplorable, c’est-à-dire s’agitant sur son lit comme un épileptique et poussant des cris semblables à ceux d’une bête fauve.

« Dans un de ses moments de calme, en me voyant assis à son chevet, il m’a énergiquement serré les mains, et deux grosses larmes de reconnaissance sont tombées de ses yeux. Il m’a demandé si je consentirais à rester quelque temps auprès de lui.

« Je ne l’ai pas laissé achever et me suis engagé à demeurer près de lui jusqu’à sa complète guérison. Je ne puis pas vous dire, mon amie chérie, les transports de joie qui ont inondé son visage quand je lui ai donné cette assurance.

« Me voilà donc établi garde-malade pour quelque temps – pour un temps dont je ne prévois guère la fin –. Mais, entendez-moi bien, ma Régina, je suis garde-malade, non prisonnier ; c’est-à-dire, l’accès passé, je recouvrerai ma liberté, limitée sans doute, mais bien précieuse et bien chère, puisque je ne m’en servirai que pour aller vous dire ce que je vous ai écrit au début de cette lettre : Régina, je vous aime !

« Vous voyez que je finis par où j’ai commencé. Je ne vous dis pas de m’écrire, je vous en supplie ; car il ne me faut pas moins que vos lettres pour montrer à mon pauvre oncle cette figure heureuse qui réjouit tant les malades.

« À bientôt donc, mon amour adoré ! priez Dieu que ce soit le plus vite possible !

« Pétrus. »

Cette nouvelle, qui, en toute autre occasion, eût fait, comme le disait Pétrus, saigner abondamment le cœur de Régina, produisit sur elle un effet tout opposé.

Son sommeil avait été troublé par ces songes noirs avant-coureurs des grandes catastrophes, qui en sont, pour ainsi dire, les pressentiments.

Elle avait vu le corps de son amoureux étendu sur la neige qui couvrait les gazons du parc, corps ou plutôt cadavre aussi blanc et aussi froid qu’elle. Elle s’était approchée de lui et avait poussé un cri d’horreur en voyant sa poitrine labourée en dix endroits par le poignard d’un meurtrier. Au fond d’un bosquet, elle avait vu reluire, comme des yeux de chat, deux yeux ardents – deux yeux de feu – ; elle avait entendu un cri sinistre, elle avait reconnu le rire et le regard du comte Rappt.

À ce moment, elle s’était réveillée, et, assise sur le bord de son lit, les cheveux épars, le front ruisselant de sueur, le cœur palpitant, le corps tremblant de fièvre, elle avait regardé d’un œil hagard, tout autour d’elle, et, ne voyant rien, elle avait laissé retomber sa tête sur son oreiller en murmurant :

— Mon Dieu ! que va-t-il arriver ?

À ce moment, Nanon était entrée, apportant la lettre de Pétrus.

En la lisant, de pâle et livide qu’il était, le visage de la princesse prit le ton des roses les plus douces.

— Sauvé ! s’écria-t-elle en joignant les mains et levant les yeux au ciel pour remercier Dieu.

Puis, se levant, elle courut à son chiffonnier, prit une feuille de papier, et traça rapidement ces mots :

« Que Dieu vous bénisse, mon bien-aimé ! votre lettre m’est arrivée comme un rayon de lumière dans une nuit noire. Ma pauvre mère est morte cette nuit, et, en recevant votre lettre, je n’ai songé qu’à une chose : à augmenter l’amour que j’ai pour vous de l’amour que j’avais pour elle !

« Résignons-nous donc, mon Pétrus, à ne pas nous voir pendant quelques jours ; mais croyez que, de près ou de loin, je vous aime – non, ce n’est pas assez : je t’aime !

« Régina. »

La lettre cachetée, elle la remit à Nanon en lui disant :

— Porte ceci à Pétrus.

— Rue Notre-Dame-des-Champs ? dit Nanon.

— Non, répondit la princesse, rue de Varennes, chez le comte Herbel.

Nanon sortit.

Au moment où Nanon franchit la porte de l’hôtel, les deux hommes de M. Rappt, ou plutôt de Bordier, venaient d’être placés à leur poste respectif. Celui qui guettait rue Plumet, en voyant Nanon prendre la rue à droite et disparaître à l’angle droit du boulevard, la suivit à quelque distance, selon la recommandation du comte Rappt.

Arrivé sur le boulevard, l’homme de la rue Plumet rejoignit son camarade et lui dit :

— La vieille ne prend pas le chemin de la rue Notre-Dame-des-Champs.

— Elle craint d’être suivie, dit l’autre, et fait le grand tour.

— En ce cas, suivons-la ! reprit le premier.

— Suivons-la, répéta le second.

Ils suivirent la nourrice à quinze ou vingt pas de distance.

Ils la virent sonner à l’hôtel Courtenay ; une minute après, entrer dans l’intérieur.

Or, comme il n’avait été question d’arracher la lettre que dans la rue Notre-Dame-des-Champs, les deux compagnons ne songèrent pas le moins du monde à sauter sur elle en pleine rue de Varennes.

Ils s’éloignèrent de l’hôtel et tinrent conseil.

— Évidemment, dit l’un, elle est allée là faire quelque commission, et, sortant de là, elle ira du côté du boulevard Montparnasse.

— C’est probable, dit l’autre.

Mais il n’en fut rien.

Au bout de cinq minutes, ils virent la nourrice reprendre exactement le chemin par lequel elle était venue et rentrer à l’hôtel de Lamothe-Houdon.

— Coup nul ! dit le premier homme en allant reprendre sa place sur le boulevard.

— À refaire ! dit le second en allant se poster rue Plumet.

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