Chapitre 327 La main de Dieu.
Ce soir-là, à dix heures, le jardin, ou plutôt le parc de Lamothe-Houdon, couvert de neige, éclairé en bleu par la lune, ressemblait, au centre, à un lac de la Suisse.
Les gazons étincelaient comme des perles ; les arbustes avaient des panaches de diamants. Du front des arbres, tombait une longue chevelure parsemée de pierreries. C’était une de ces radieuses et sereines nuits d’hiver, où le froid même n’arrête pas l’enthousiasme des vrais amants de la nature.
Un poète eût trouvé là le plus beau et le plus grand sujet de contemplation ; un amoureux, matière à la plus douce rêverie.
Salvator, en arrivant sur le boulevard des Invalides et en voyant, à travers la grille, ce beau parc, pour ainsi dire illuminé à blanc, resta saisi d’admiration ; mais son admiration fut de courte durée, car il était impatient de connaître le dénouement de ce rendez-vous où son ami était convié et qui lui semblait, à lui, être un guet-apens.
Disons, en quelques mots, comment, outre son instinct naturel, le hasard l’avait mis sur la piste.
En sortant de l’atelier de Pétrus, il s’était rendu chez lui avant d’aller reprendre ses crochets rue aux Fers. Arrivé rue Mâcon, il avait mis Fragola au courant de l’aventure. La jeune femme, ainsi que nous l’avons déjà vue faire en pareille circonstance, avait prestement mis sa capote, jeté une pelisse sur ses épaules, et s’était rendue en toute hâte chez la princesse Régina, à laquelle elle avait demandé l’explication de la lettre.
La réponse de la princesse, entourée de tous ceux qui venaient lui adresser leurs condoléances sur la mort de la maréchale, sa mère, avait été brève et significative.
Elle avait dit :
— J’ai été forcée d’écrire. Que Pétrus ne vienne pas, il y a danger pour lui.
Et voilà pourquoi, comme il y avait danger pour Pétrus, Salvator, préparé et armé à tout événement, était allé au rendez-vous à la place de son ami.
Après avoir donc donné au parc le coup d’œil que pouvait donner un poète à un pareil spectacle, il examina la grille et se demanda comment il allait entrer.
Il n’eut pas longtemps à s’interroger : la petite porte de la grille était ouverte.
— Mauvaise entrée ! pensa-t-il en tirant de sa poche, à tout hasard, un pistolet qu’il arma et qu’il cacha sous son manteau. Il poussa lentement la grille, non sans avoir regardé au préalable à droite et à gauche dans les taillis et dans les bosquets.
Après avoir fait huit ou dix pas dans l’allée, il vit, dans un des bosquets de gauche, une forme blanche qu’il reconnut de loin pour la princesse Régina.
Il allait s’approcher d’elle ; mais, prudent comme un Mohican qu’il était, il détourna la tête et plongea le regard dans le bosquet de droite.
C’était un grand massif de lilas traversé par une étroite allée au bout de laquelle il vit reluire les yeux d’un homme dont le corps s’effaçait derrière un gros marronnier.
— Voici l’ennemi, se dit-il en mettant le doigt sur la gâchette de son pistolet. Puis, s’arrêtant brusquement, il s’affermit sur ses jarrets comme un homme qui va avoir à défendre sa vie.
C’était bien l’ennemi, en effet ; c’était le comte Rappt, qui, caché derrière les arbres, un pistolet à chaque main, attendait fiévreusement l’amoureux de la princesse.
À neuf heures et demie, il était descendu, il avait été lui-même ouvrir la porte de la grille, et il était allé se blottir dans un bosquet, quand, en se retournant, à trois pas devant lui, il aperçut, droite, blanche, immobile comme un fantôme, la princesse Régina.
Depuis qu’elle avait vu Fragola, la princesse n’était plus inquiète de Pétrus ; mais elle connaissait le dévouement de Salvator, et c’était pour lui qu’elle tremblait en ce moment.
— Vous ici ! s’écria le comte Rappt.
— Sans doute, répondit froidement la princesse ; ne m’avez-vous pas dit que je pouvais assister à cet entretien ?
— Vous n’y songez pas, reprit le comte ; votre santé est des plus délicates, et cette nuit est glaciale. Je n’ai que quelques mots à dire à ce jeune homme. Retirez-vous donc chez vous.
— Non, dit la princesse ; j’ai été toute la nuit troublée par les plus sombres pressentiments, rien au monde ne me fera quitter le parc en ce moment.
— Des pressentiments ! répéta M. Rappt en haussant les épaules et en ricanant, voilà les femmes ! En vérité, princesse, vous perdez l’esprit, et, à moins que vous ne pensiez, comme je vous l’ai déjà dit, que je veux attenter à la vie de ce jeune homme, vos pressentiments n’ont pas l’ombre de raison.
— Et si je le pensais ? dit Régina.
— En ce cas, princesse, je vous plaindrais sincèrement, car vous auriez de moi une opinion encore plus piètre que moi-même.
— Ainsi, monsieur, vous me jurez ?…
— Non, je ne vous jure rien, princesse ; les serments ne sont faits que pour ceux qui peuvent les violer. Je veux que vous vous en rapportiez entièrement à moi. Vous voulez rester dans le parc et assister à notre entretien ? soit ! je le veux bien, vous y assisterez, mais de loin. Vous comprenez la triste figure que je pourrais faire en présence de vous et de ce jeune homme. Enveloppez-vous bien dans votre mante, de peur du froid, et promenez-vous là, dans ce bosquet ; nous n’aurons pas longtemps à attendre, il est dix heures tout à l’heure ; si l’exactitude est la politesse des rois, elle est surtout la vertu des amoureux.
En disant ces derniers mots, le comte conduisit la princesse dans le bosquet de gauche, où Salvator, dès son entrée, l’avait aperçue, et il alla se promener dans le bosquet de droite jusqu’au moment où, apercevant celui qu’il prenait pour Pétrus, il alla s’embusquer derrière le marronnier.
La princesse vit de loin ce mouvement, et, en comprenant vaguement la signification, elle s’élança précipitamment du bosquet dans l’allée et courut vers Salvator.
Elle était à dix pas de lui, quand une détonation d’arme à feu retentit.
La princesse poussa un grand cri et tomba sur le sol.
La balle du pistolet du comte, en atteignant Salvator en pleine poitrine, rendit un son métallique.
Cependant il resta immobile comme si elle eût passé à dix pas de lui.
Elle était venue s’amortir sur sa plaque de commissionnaire.
— Décidément, j’ai choisi un bon état, dit-il en ajustant le comte à travers l’obscurité, au moment où celui-ci étendait le bras pour décharger son second pistolet.
Le coup partit, le comte tomba roide à terre, et Salvator, l’ayant vu tomber, remit son pistolet dans sa poche, se dirigea vers l’allée où était étendue la princesse, en disant :
— À en juger par sa chute, le comte nous laissera tranquilles pendant quelque temps. – Princesse, dit-il à demi-voix en soulevant la tête de la jeune femme évanouie, princesse, revenez à vous !
Mais la princesse ne l’entendait pas.
Il ramassa quelques flocons de neige et en frotta les tempes de Régina, qui, revenant à elle peu à peu, ouvrit les yeux et, regardant tristement Salvator, lui dit :
— Que s’est-il passé ?
— Rien, répondit le jeune homme ; rien, du moins, qui puisse vous chagriner.
— Mais ce coup de feu ? demanda Régina en regardant profondément Salvator pour s’assurer s’il n’était pas blessé.
— Ce coup de feu, répondit celui-ci, a été tiré sur moi par un homme caché derrière un arbre ; mais je n’ai pas été atteint.
— Cet homme, c’était le comte, dit vivement Régina en se relevant et en s’appuyant sur le bras de son sauveur.
— Je n’en étais pas certain.
— C’était bien lui, insista la princesse.
— Alors je le plains, dit Salvator ; car j’ai tiré sur lui, et il ne devait pas avoir, comme moi, une plaque de commissionnaire pour le protéger.
— Vous avez tué le comte ? demanda Régina avec effroi.
— Je l’ignore, répondit Salvator ; mais je suis sûr qu’il a été atteint, car je l’ai vu tomber sur le gazon. Si vous le permettez, princesse, je vais m’assurer de son état.
Et Salvator s’enfonça rapidement dans l’allée au bout de laquelle était tombé le comte Rappt.
Il aperçut d’abord son visage, blême d’ordinaire, rendu livide en ce moment, soit par la mort, soit par la lumière blafarde de la lune ; autour de lui, la neige était imprégnée de sang.
Il s’approcha, se pencha vers le comte, et, ne l’entendant pas respirer, il posa la main sur sa poitrine. Il ne respirait plus ! la balle avait traversé le cœur !
— Dieu ait pitié de son âme ! dit-il philosophiquement en se relevant.
Puis, venant retrouver la princesse :
— Il est mort ! dit-il laconiquement.
Régina baissa la tête.
Ils en étaient là, quand, tout à coup, se dressa entre eux, semblant sortir de dessous terre, un homme de haute taille qui, les deux bras croisés sur sa poitrine, regardant fixement le commissionnaire et la jeune femme, dit d’une voix grave :
— Que se passe-t-il donc ?
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