Chapitre 289 Où M. Jackal monte et descend comme il l’avait prévu.
En sentant s’arrêter la voiture, M. Jackal, qui commençait à se familiariser avec ses ravisseurs, se hasarda à demander :
— Aurions-nous, par hasard, quelqu’un à prendre ici ?
— Non, répondit la voix laconique ; mais nous avons quelqu’un à y laisser.
Et, en effet, après avoir entendu un certain remue-ménage sur le siège du cocher, M. Jackal sentit la voiture s’ouvrir brusquement de son côté.
— Votre main, dit la voix d’un des trois hommes restants, mais qui n’était ni celle de l’homme qui servait de cocher, ni celle de l’homme qui se trouvait près de lui.
— Ma main ! pour quoi faire ? demanda M. Jackal.
— Ce n’est pas la vôtre que nous demandons ; c’est celle de votre imbécile de cocher, qui, prêt à se séparer de vous pour ne vous revoir jamais peut-être, vient vous faire ses adieux.
— Comment ! Le pauvre homme ! s’écria M. Jackal, va-t-il donc lui arriver malheur ?
— À lui ? Quel malheur voulez-vous qu’il lui arrive ? Non point : on va le conduire bien poliment jusqu’à un endroit convenu, et là, on l’autorisera à enlever son bandeau.
— Mais, alors, que signifie ce que vous me disiez tout à l’heure, que cet homme ne me reverrait peut-être jamais ?
— Cela veut dire que ce n’est pas absolument à lui qu’il est nécessaire qu’il arrive malheur, pour qu’il ne vous revoie pas.
— Ah ! en effet, dit M. Jackal, comme nous sommes deux…
— Justement. Le malheur ne peut arriver qu’à vous.
— Ouais ! fit M. Jackal ; et il faut absolument que ce garçon me quitte ?
— Il le faut.
— Cependant, s’il m’était permis de manifester un désir, ce serait de garder ce garçon près de moi, quel que fût le résultat de tout ceci.
— Monsieur, répondit l’inconnu, ce n’est pas à un homme comme vous que j’apprendrai quelque chose de nouveau en lui disant que, quel que soit le résultat de tout ceci – et il appuya sur les derniers mots –, nous n’avons pas besoin de témoins.
Ces paroles, et surtout le ton avec lequel elles étaient dites, firent tressaillir M. Jackal. C’est toujours une mauvaise aventure que celle où l’on se prive de témoins. Que d’accusés dangereux il avait vu exécuter la nuit, hors barrière, dans un fossé, derrière un mur, au coin d’un bois, sans témoins !
— Allons, dit-il, puisqu’il faut absolument nous séparer, mon pauvre garçon, voilà ma main.
Le cocher baisa la main de M. Jackal, et, en lui baisant la main, lui dit :
— Serait-ce bien indiscret de rappeler à monsieur que mon mois expire demain ?
— Ah ! double drôle ! dit M. Jackal, voilà ce qui te préoccupe en ce moment ? Messieurs, permettez que j’ôte ce bandeau, afin que je lui paie ses gages rubis sur l’ongle.
— Inutile, monsieur, dit l’inconnu ; je vais les lui payer.
— Tiens, dit-il au cocher, voilà cinq louis pour ton mois.
— Monsieur, dit le cocher, il y a trente francs de trop.
— Tu les boiras à la santé de ton maître, dit une voix railleuse que M. Jackal reconnut pour celle qui avait déjà parlé une fois.
— Voyons, assez, dit le voisin de M. Jackal ; refermez cette portière, et continuons notre route.
La portière se referma, et la voiture repartit, toujours du même train.
Nous n’analyserons pas plus longtemps les impressions du voyage nocturne de M. Jackal.
À partir de ce moment, quelque question qu’il adressât à son compagnon de route, il ne lui fut répondu qu’avec un laconisme si effrayant, qu’il préféra garder le silence ; mais mille fantômes l’assaillirent, et plus la voiture roula rapidement, plus ses craintes augmentèrent. Il en résulta qu’après avoir passé de l’inquiétude à la crainte, de la crainte à la peur, et de la peur à l’effroi, il passa de l’effroi à la terreur en entendant son compagnon lui dire, au bout d’une demi-heure de course effrénée :
— Nous sommes arrivés.
La voiture s’arrêta en effet ; mais, au grand étonnement de M. Jackal, on n’ouvrit pas la portière.
— Ne disiez-vous pas, monsieur, que nous étions arrivés ? se hasarda de demander M. Jackal à son voisin.
— Oui, répondit celui-ci.
— Mais alors, pourquoi ne nous ouvre-t-on pas la portière.
— Parce qu’il n’est pas encore temps qu’on nous l’ouvre.
Il entendit descendre le second fardeau qui avait été chargé sur la voiture, et, à son frôlement prolongé le long de la capote de la voiture, il se confirma dans l’idée que ce devait être une échelle.
C’était une échelle, en effet, que celui des hommes masqués qui avait remplacé le cocher venait de dresser contre une maison. L’échelle atteignait juste à la hauteur d’une fenêtre du premier étage. L’échelle dressée, celui qui venait d’accomplir cette manœuvre ouvrit la porte et dit en allemand :
— C’est fait.
— Descendez, monsieur, dit le compagnon de banquette de M. Jackal ; on vous tend la main.
M. Jackal descendit sans objection. Le faux cocher lui prit la main, le soutint tandis qu’il descendait le marchepied, et le conduisit à deux pas de l’échelle.
Le voisin de M. Jackal était descendu après lui et le suivait par derrière.
Là, pour que M. Jackal ne se crût point abandonné, il lui posa la main sur l’épaule.
L’autre inconnu était déjà au haut de l’échelle et coupait avec un diamant un carreau à la hauteur de l’espagnolette.
Le carreau coupé, il passa son bras par le trou et ouvrit la fenêtre.
Après quoi, il fit signe à son compagnon resté en bas.
— Vous avez une échelle devant vous, dit celui-ci ; montez.
M. Jackal ne se le fit pas dire deux fois ; il leva le pied et sentit le premier échelon.
— Vous êtes plus que jamais un homme mort, continua le même, si vous poussez le plus léger cri.
M. Jackal fit signe de la tête qu’il comprenait. Puis, à lui-même :
— Allons, dit-il, mon sort va se décider, et je touche au dénouement.
Ce qui ne fit que le convier à monter en silence et exactement les échelons ; manœuvre qu’il exécuta comme s’il avait eu l’usage de ses deux yeux et que l’on eût été en plein midi, tant l’escalade lui était chose naturelle.
Arrivé au haut de l’échelle, après avoir, à tout hasard, compté dix-sept échelons, il fut reçu par l’homme qui avait ouvert la fenêtre, lequel, lui prenant généreusement le bras, lui dit :
— Enjambez.
M. Jackal était d’une docilité exemplaire. Il enjamba.
Derrière lui, l’homme qui le suivait en fit autant.
Alors celui qui les avait précédés et qui, sans doute, n’avait eu d’autre but, en les précédant, que de leur frayer le chemin et d’aider M. Jackal à accomplir son escalade, redescendit, replaça l’échelle sur la capote de la voiture, que M. Jackal, de plus en plus terrifié, entendit repartir au grand galop.
— Me voilà enfermé, songea-t-il ; seulement, où et dans quoi ? Ce n’est point dans une cave, à coup sûr, puisqu’il m’a fallu monter dix-sept échelons. La situation se tend de plus en plus.
Puis, à son compagnon :
— Serait-ce indiscret, demanda M. Jackal, de m’informer auprès de vous si nous touchons au terme de notre petite promenade ?
— Non, répondit une voix qu’il reconnut pour celle de son voisin de droite, qui paraissait s’être décidément constitué son garde du corps.
— Avons-nous encore beaucoup de chemin à faire ?
— Dans trois quarts d’heure, à peu près, nous serons arrivés.
— Nous allons donc remonter en voiture ?
— Non.
— Alors il s’agit d’une promenade à pied ?
— Justement.
— Ah ! ah ! songea M. Jackal en lui-même, voilà qui devient moins clair que jamais. Trois quart d’heures de promenade à pied dans un appartement, au premier étage ! si vaste et si pittoresque que soit un appartement, une promenade de trois quarts d’heure doit y devenir monotone. Tout ceci est de plus en plus étrange ; où allons-nous en venir ?
En ce moment, M. Jackal vit comme une lueur à travers le mouchoir qui lui bandait les yeux ; ce qui lui donna à penser que son compagnon avait rallumé sa lanterne.
Puis il sentit qu’on lui prenait le bras.
— Venez, lui dit son guide.
— Où allons-nous ? demanda M. Jackal.
— Vous êtes bien curieux, répondit son guide.
— Soit, je m’exprime mal, répondit le chef de police ; je voulais dire : Comment allons-nous ?
— Parlez plus bas, monsieur, répondit la voix.
— Oh ! oh ! il paraît que nous sommes dans une maison habitée, réfléchit-il.
Puis il ajouta sur le même ton que son interlocuteur, c’est-à-dire plus bas, ainsi que la chose lui était recommandée :
— J’ai voulu vous demander, monsieur, comment nous allions, c’est-à-dire sur quel terrain nous allions marcher, si nous allions monter encore ou descendre ?
— Nous allons descendre.
— C’est bien ; il s’agit seulement de descendre ; descendons.
M. Jackal essayait de prendre un ton enjoué pour paraître de sang-froid ; mais, au fond du cœur, il n’était rien moins que rassuré ; son pouls battait démesurément et il songeait, au milieu de l’obscurité qui l’enveloppait de toutes parts, à ceux qui voyagent librement, à la lueur des sereines clartés de la lune, per amica silentia lunæ, comme dit Virgile.
Il faut ajouter que ce retour vers la mélancolie ne fut que passager.
D’autant plus qu’un fait vint distraire M. Jackal.
Il lui sembla qu’un bruit de pas s’approchait de lui ; puis qu’à voix basse, son guide échangeait quelques paroles avec un nouveau venu ; puis que ce nouveau venu, qu’on avait sans doute attendu comme guide dans le labyrinthe où l’on s’engageait, ouvrait une porte et descendait les premières marches d’un escalier.
Il n’y eut plus de doute quand le compagnon de M. Jackal lui eut dit :
— Prenez la rampe, monsieur.
M. Jackal prit la rampe et descendit. Comme il avait compté les échelons en montant, il compta les marches en descendant.
Il y avait quarante-trois marches.
Ces quarante-trois marches conduisaient à une cour pavée.
Dans cette cour, il y avait un puits.
L’homme qui tenait la lanterne se dirigea vers le puits ; M. Jackal, conduit par son compagnon, le suivit.
Arrivé au puits, l’homme à la lanterne se pencha sur la margelle et cria :
— Y êtes-vous, là-bas ?
— Oui, répondit une voix qui fit frissonner M. Jackal, tant elle semblait venir des profondeurs de la terre.
L’homme à la lanterne posa alors sa lumière sur la margelle, prit le bout de la corde, le tira vers lui avec le mouvement d’un homme qui amène un seau d’eau ; seulement, au lieu d’un seau d’eau, il amena un panier assez grand pour recevoir une ou même deux personnes.
Mais, si doucement que le compagnon eût tiré le panier du puits, la poulie, qui, selon toute probabilité, n’avait pas été graissée depuis longtemps, s’était mise à geindre plaintivement.
M. Jackal reconnut parfaitement le cri de l’engin, et une sueur froide commença de lui parcourir tout le corps.
Il n’eut pas le temps, toutefois, de maîtriser ses émotions, quelque désir qu’il en eût ; car, à peine le panier avait-il touché le sol, qu’il s’était trouvé fourré dedans, enlevé de terre, balancé dans le vide, puis introduit dans le puits avec une dextérité et une agilité qui pouvaient lui faire croire qu’il avait affaire à des mineurs.
M. Jackal ne put s’empêcher de pousser un son qui ressemblait à une plainte.
— Malheur à vous si vous criez ! dit la voix bien connue de son compagnon ; je vous lâche.
Cet avertissement fit frissonner M. Jackal, mais il le fit taire en même temps.
— Après tout, se dit-il, si leur intention était de me jeter dans un puits, ils ne se donneraient pas la peine de me menacer, ils ne me feraient pas descendre dans un panier. Mais où diable me mènent-ils à travers cet absurde chemin ?
Puis, tout à coup, illuminé en se rappelant sa descente dans le Puits-qui-parle :
— Non, dit-il, non, je me trompe en disant qu’il n’y a pas autre chose que de l’eau au fonds d’un puits : il y a encore ces souterrains vastes et accidentés que l’on appelle les catacombes. C’est pour me dérouter que l’on me fait faire tous ces tours et tous ces détours ; mais, si c’est pour me dérouter, je ne cours pas danger de la vie : on n’a pas besoin de dérouter un homme qu’on va tuer, on n’a pas dérouté Brune, on n’a pas dérouté Ney, on n’a pas dérouté les quatre sergents de la Rochelle. Ce qu’il y a de plus clair dans tout cela, c’est que je suis aux mains des carbonari. Mais dans quel but m’ont-ils enlevé ?… Ah ! l’arrestation de Salvator. Toujours ! Diable de Salvator ! Maudit Gérard !
Et, tout en faisant ces observations, M. Jackal, blotti dans son panier et se cramponnant des deux mains à la corde, descendait au fond du puits, tandis que, gouverné par ceux qui étaient demeurés dans la cour, un panier, contenant des pierres d’un poids égal au sien, remontait à l’ouverture.
Au même instant, du haut, on poussa un cri, auquel, du bas, presque aux oreilles de M. Jackal, répondit un autre cri.
Le premier signifiait : « Le tenez-vous ? » et le second cri : « Nous le tenons. »
En effet, M. Jackal venait de toucher terre.
On le fit sortir de son panier, qui remonta et redescendit deux fois, et, chaque fois qu’il redescendit, amena à M. Jackal un de ses gardes du corps.
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On se remit en marche à travers les longs et immenses souterrains dont nous avons déjà donné la description dans un de nos précédents volumes.
La marche fut lente à travers les mille et un détours que les compagnons de M. Jackal, volontairement ou involontairement, lui firent faire ; elle dura trois quarts d’heure qui parurent des siècles au prisonnier, tant la fraîcheur humide des souterrains, tant le pas mesuré et le silence absolu de ses conducteurs faisaient de cette marche nocturne une marche funèbre.
Arrivée devant une porte basse, la petite troupe s’arrêta.
— Sommes-nous arrivés ? demanda avec un soupir M. Jackal, qui commençait à croire que le mystère profond dont on entourait son enlèvement recélait un très grand danger.
— Dans un instant, répondit une voix qu’il entendait pour la première fois.
Celui qui avait dit ces mots ouvrit la porte, par laquelle passèrent deux des compagnons de M. Jackal. Puis un troisième, prenant le bras de M. Jackal :
— Nous montons, dit-il.
Et, en effet, M. Jackal sentit qu’il buttait contre la première marche d’un escalier.
Il n’avait pas monté la troisième, que la porte qui venait de lui donner passage se referma derrière lui.
M. Jackal, toujours précédé et suivi de ses gardes du corps, monta quarante degrés.
— Bon ! dit-il, on me reconduit dans l’appartement du premier, toujours pour me faire perdre la trace.
Mais, cette fois, M. Jackal se trompait, et il s’en aperçut bientôt, quand, arrivé sur un plateau de terre ferme, il put humer un air frais, doux et parfumé qui lui entra dans la poitrine vif et rafraîchissant comme un parfum des bois.
Il fit alors une dizaine de pas sur une herbe molle, et la voix si connue de son voisin lui dit :
— Maintenant, vous êtes arrivé et vous pouvez ôter votre bandeau.
M. Jackal ne se le fit pas dire deux fois, et, d’un mouvement si rapide, qu’il trahissait plus d’émotion qu’il n’en voulait faire paraître, il arracha le bandeau.
Un cri d’étonnement lui échappa en voyant le spectacle qu’il avait sous les yeux.
Il se trouvait le centre d’un cercle formé par une centaine d’hommes qui, eux-mêmes, formaient le centre d’un cercle indéfini formé par une forêt.
Il regarda autour de lui et fut stupéfait, anéanti.
Il chercha à reconnaître un visage parmi tous ces visages éclairés en haut par la lune, et en bas par une vingtaine de torches fichées en terre.
Mais tous ces visages lui étaient inconnus.
En outre, où était-il ? Il n’en savait absolument rien.
Il ne connaissait pas, à dix lieues aux environs de Paris, un endroit aussi sauvage que celui dans lequel il se trouvait.
Il chercha un point de repère, un horizon à cette forêt ; mais la vapeur qui s’élevait des torches, mêlée à la brume qui estompait les arbres, formait un rideau de brouillard que le regard de M. Jackal lui-même ne pouvait percer.
Ce qui le frappa surtout, ce fut le morne silence qui régnait autour de lui, au-dessus de lui et pour ainsi dire sous lui, silence qui eût fait de tous ces personnages une assemblée de fantômes, si les éclairs qui jaillissaient dans l’ombre des yeux de chacun ne lui eussent rappelé ces paroles qui, d’une manière si lugubre, avaient vibré à son oreille : « Nous ne sommes pas des voleurs ! nous sommes des ennemis. »
Et, de ces ennemis, nous l’avons dit, à vue d’œil, il en comptait une centaine, et se trouvait au centre de ses cent ennemis, et au milieu de la nuit, au milieu d’une forêt !
M. Jackal était, on le sait, un grand philosophe, un grand voltairien, un grand athée, trois mots différents qui signifient à peu près la même chose ; et cependant, disons-le à sa honte ou à sa louange, en ce moment solennel, il fit un effort suprême pour se recueillir, et, les yeux levés au ciel, il recommanda son âme à Dieu !
Nos lecteurs ont sans doute reconnu le lieu où M. Jackal avait été conduit, et, si M. Jackal, malgré ses efforts, n’arrivait point à le reconnaître, disons naïvement que cela tenait à ce que, quoique le lieu fût situé dans l’intérieur de Paris, il ne l’avait jamais vu.
C’était, en effet, la forêt vierge de la rue d’Enfer, moins verdoyante, sans doute, que pendant cette nuit de printemps où nous y sommes entrés pour la première fois, mais non moins pittoresque à cette époque avancée de l’automne 1 et à cette heure de la nuit.
C’est de là qu’étaient partis Salvator et le général Lebastard de Prémont pour arracher Mina aux bras de M. de Valgeneuse ; c’est là qu’ils s’étaient donné rendez-vous pour arracher M. Sarranti au bras du bourreau.
Seulement, nous avons vu comment Salvator manquait au rendez-vous et y était remplacé par M. Jackal.
Nous connaissons donc, au visage près, quelques-uns des personnages qui sont assemblés dans la maison déserte.
C’est la venta des carbonari, renforcée à cette occasion de quatre autres ventes, et à laquelle, dans la nuit du 21 mai, le général Lebastard de Prémont était venu demander aide et protection pour délivrer son ami.
On se souvient de la réponse des carbonari à cette occasion ; nous l’avons dite dans le chapitre intitulé : Aide-toi, le ciel t’aidera. C’était un refus complet, absolu, unanime, de prendre une part quelconque à la délivrance du prisonnier. Nous nous trompons quand nous disons un refus unanime : un seul sur vingt, Salvator, avait offert son aide au général.
On sait ce qui s’ensuivit.
On se souvient aussi de la raison rigoureuse, quoique juste, par laquelle le tribunal avait motivé le sévère arrêt ; mais, de peur que nos lecteurs ne l’aient oubliée, nous allons en remettre le texte même sous leurs yeux.
L’orateur chargé de porter la parole au nom des frères, avait dit :
« C’est à regret que je vous fais cette réponse ; mais, à moins de preuves évidentes, irrécusables, patentes, lumineuses de l’innocence de M. Sarranti, l’avis de la majorité est que nous ne saurions prêter la main à une entreprise ayant pour but de soustraire à la loi celui que la loi a justement condamné. Je dis justement, entendez-moi bien, général, jusqu’à preuve du contraire. »
Or, le matin de ce jour, méditant son expédition de Vanves, Salvator avait passé chez le général Lebastard de Prémont. Il ne l’avait pas trouvé et lui avait laissé cette instruction :
« Il y a réunion ce soir, à la forêt vierge ; allez-y, et dites aux autres frères que nous avons la preuve de l’innocence de M. Sarranti ; que cette preuve, je l’apporterai vers minuit.
« Cependant, dès neuf heures du soir, embusquez-vous avec une dizaine d’hommes dévoués aux environs de la rue de Jérusalem ; vous me verrez entrer à la police ; jusque-là, je suis sûr de tout ; mais, une fois dans l’intérieur de la préfecture – quoique je doute que M. Jackal ait cette audace, me connaissant comme il me connaît –, je puis être arrêté.
« Si à dix heures je ne suis pas sorti, c’est que je serai prisonnier.
« Mais ma capture même nécessitera, de la part de M. Jackal, certaines démarches qui amèneront sa sortie.
« Prenez vos mesures comme un homme habitué à dresser des embuscades ; emparez-vous de M. Jackal et du cocher ; débarrassez-vous du cocher comme vous pourrez, et, à travers des chemins assez compliqués pour qu’il perde toute piste, conduisez M. Jackal à la forêt vierge.
« Une fois rendu à la liberté, je me charge de lui. »
On a vu que le général Lebastard de Prémont – car c’était le général Lebastard de Prémont qui était le voisin de droite de M. Jackal –, on a vu, disons-nous, que le général Lebastard de Prémont, aidé de ses amis, avait exécuté de point en point les recommandations de Salvator.
La vente, ou plutôt les cinq ventes réunies ce soir-là pour se concerter à l’endroit des élections, avaient été informées, dès dix heures du soir, par un messager du général, de l’arrestation de Salvator, de l’innocence de M. Sarranti et de la nécessité où l’on se trouvait d’enlever M. Jackal.
Une vente entière, c’est-à-dire vingt hommes avaient alors pris en un clin d’œil toutes les dispositions nécessaires pour que M. Jackal ne pût échapper, c’est-à-dire qu’outre les quatre hommes que M. Lebastard de Prémont avait mis à la préfecture, outre les trois qu’il avait emmenés avec lui au Cours-la-Reine, la vente serait échelonnée, quatre hommes par quatre hommes, le long de la rivière et au-delà de la barrière de Passy.
Comme on le voit, M. Jackal ne pouvait guère échapper ; aussi n’échappa-t-il point.
Nous l’avons suivi au milieu de tous les détours que, sur la recommandation de Salvator, on lui avait fait faire, et nous l’avons laissé au milieu du cercle des carbonari, attendant avec anxiété un arrêt qui, d’après les apparences, devait fort ressembler à une sentence de mort.
— Frères, dit le général Lebastard de Prémont d’une voix grave, vous avez devant vous l’homme que vous attendiez. Comme notre frère Salvator l’avait prévu, il a été arrêté ; comme il l’avait ordonné, en cas d’arrestation, celui qui a eu l’audace de porter la main sur lui a été enlevé et est devant vous.
— Qu’il commence d’abord par donner l’ordre de remettre Salvator en liberté, dit une voix.
— Je l’ai fait, messieurs, s’empressa de dire M. Jackal.
— Est-ce vrai ? demandèrent cinq ou six voix avec un empressement qui indiquait l’immense intérêt que chacun prenait à Salvator.
— Attendez, dit M. Lebastard de Prémont. C’est un très habile homme, que celui sur lequel nous avons eu le bonheur de mettre la main ; aussi, dès qu’il s’est vu notre prisonnier, s’est-il mis à songer, à part lui, pour quelle cause il était enlevé. Il est évident que cette idée s’est présentée à son esprit qu’il répondait, corps pour corps, tête pour tête, de notre ami, et que la première demande qu’on lui ferait, arrivé à destination, serait la liberté de Salvator. Il a donc voulu avoir le mérite de l’initiative, et a, en effet, comme il le dit, donné cet ordre ; seulement, à mon avis, c’était avant de sortir de la préfecture qu’il devait le donner, et non pas une fois tombé entre nos mains.
— Mais, s’écria M. Jackal, ne vous ai-je pas dit, messieurs, que c’était par un simple, un pur oubli, que l’ordre n’avait pas été donné avant ma sortie de la préfecture.
— Oubli fâcheux et que les frères apprécieront, dit le général.
— D’ailleurs, reprit la même voix qui avait déjà demandé au général si le chef de la police avait dit vrai, d’ailleurs, vous n’êtes point ici, monsieur, pour répondre seulement de l’arrestation de Salvator. Vous êtes ici parce que nous avons mille griefs contre vous.
M. Jackal fit un mouvement pour répondre ; mais l’orateur, lui imposant silence du geste :
— Je ne parle pas seulement des griefs politiques, continua-t-il ; que vous aimiez la monarchie et que nous aimions la république, peu importe ! vous avez le droit de servir un homme, comme nous avons celui de nous consacrer à un principe ; ce n’est pas purement comme agent politique du gouvernement que vous êtes arrêté : c’est comme outrepassant les pouvoirs de votre charge, c’est comme faisant abus de ces pouvoirs. Il n’est pas de jour où une plainte contre vous ne soit remise au tribunal secret ; il n’est pas de jour où quelque frère ne vienne demander vengeance contre vous. Depuis longtemps, monsieur, votre mort est donc décidée, et, si elle a été retardée jusqu’ici, c’est grâce à Salvator.
Le ton calme, la lenteur, la douceur triste avec lesquels ces paroles avaient été prononcées par l’orateur produisirent sur M. Jackal un aussi terrible effet que s’il eût entendu retentir le buccin de l’ange exterminateur. Il avait mille observations à faire ; il était éloquent à ses heures, et, sa dernière heure, arrivée à l’improviste et bien avant le temps, était certes une magnifique occasion de déployer son éloquence. Cependant la pensée ne lui vint même pas de l’essayer, tant le silence solennel qui régnait parmi les assistants faisait de cette nombreuse assemblée une solitude imposante et terrible.
Ce silence que gardait M. Jackal donna à un autre orateur le loisir de prendre la parole qu’il ne réclamait pas.
— L’homme que vous avez fait arrêter, dit-il, bien que vous lui deviez dix fois la vie, nous est cher entre tous, monsieur, et, pour le fait seul de cette arrestation, pour avoir porté la main sur cet homme, qu’à tant de titres vous deviez estimer et respecter, vous avez mérité la mort. C’est donc votre mort que nous allons mettre en délibération. On va vous apporter une table, du papier, des plumes et de l’encre, et, si, pendant cette délibération que vous pouvez regarder comme suprême, vous avez quelques dispositions testamentaires à prendre, quelques volontés dernières à faire exécuter, quelques legs à laisser à vos proches et à vos amis, consignez vos désirs, et nous vous engageons tous sur l’honneur notre parole qu’ils seront ponctuellement exécutés.
— Mais, s’écria M. Jackal, pour faire un testament valable, il faut un notaire ; il en faut même deux.
— Pas pour un testament olographe, monsieur. Vous le savez, le testament olographe, écrit tout entier de la main du testateur, est le plus inattaquable des testaments quand le signataire est sain de corps et d’esprit. Or, il y a ici cent témoins qui, au besoin, attesteront qu’au moment où votre testament a été écrit et signé, vous étiez on ne peut plus sain d’esprit et de corps. Voici la table, l’encre, le papier et les plumes ; écrivez, monsieur, écrivez. Nous, pour ne point vous troubler, nous nous retirons.
L’orateur fit un signe, et, comme si la foule n’eût attendu que ce signe, à peine avait-il été fait, que tous ces hommes, reculant d’un mouvement égal, se retirèrent et disparurent dans le bois comme par enchantement.
M. Jackal se trouva seul en face de la table et ayant une chaise à la portée de sa main.
Il n’y avait plus à douter : le papier qu’il avait devant lui était du papier timbré, ces hommes qui se retiraient ne se retiraient que pour délibérer sur sa mort.
C’était enfin un vrai testament qu’il s’agissait de faire.
M. Jackal le comprit et se gratta la tête en disant :
— Diable ! diable ! l’affaire est encore plus mauvaise que je ne le croyais.
Et, cependant, à quoi M. Jackal songea-t-il tout d’abord, et dès qu’il eut conscience de sa fin ? À faire son testament ? Non. Au bien qu’il eût pu faire et au mal qu’il avait fait ? Non. À Dieu ? Non. Au diable ? Non.
Il songea tout simplement à prendre une prise de tabac, la prit lentement, la huma sensuellement, la savoura voluptueusement, et, après avoir refermé la tabatière du bout de son doigt, il répéta, toujours à part lui :
— Certainement, l’affaire est encore plus mauvaise que je ne le croyais.
Ce fut à ce moment, qu’il songea avec amertume que les forêts vierges d’Amérique, avec leurs pumas, leurs jaguars et leurs serpents à sonnettes, étaient cent fois moins dangereuses que la forêt fantastique dans laquelle il se trouvait.
Que faire, cependant ? Faute de mieux, il regarda sa montre.
Mais il n’eut pas même la joie de savoir l’heure ; sa montre, que, dans ses préoccupations de la veille, il avait oublié de remonter, était arrêtée.
Enfin il regarda le papier, la plume et l’encre, et machinalement s’assit sur la chaise et s’accouda à la table.
Ce n’était point que M. Jackal fût décidé à faire son testament ; non, peu lui importait de mourir après avoir fait son testament ou de mourir intestat ! mais les jambes lui manquaient tout simplement.
Aussi, au lieu de prendre la plume et de tracer sur le papier des caractères quelconques, laissa-t-il tomber sa tête sur ses deux mains.
Il resta un quart d’heure ainsi absorbé dans ses pensées et complètement étranger à ce qui se passait autour de lui.
Il ne sortit de sa préoccupation qu’en sentant la pression d’une main sur son épaule.
Il tressaillit, releva la tête, et se retrouva au milieu du cercle.
Seulement, les fronts étaient plus sombres et les regards plus flamboyants.
— Eh bien ? dit à M. Jackal l’homme qui lui avait touché l’épaule.
— Que me voulez-vous ? demanda le chef de police.
— Votre intention est-elle, oui ou non, de faire votre testament ?
— Mais encore me faut-il le temps d’écrire.
L’inconnu tira sa montre ; moins préoccupé que M. Jackal, il l’avait remontée, de sorte qu’elle allait.
— Il est trois heures dix minutes du matin, dit-il ; vous avez jusqu’à trois heures et demie : c’est vingt minutes, à moins que vous ne préfériez en finir tout de suite, auquel cas on ne vous fera pas attendre.
— Non pas, non pas ! s’écria M. Jackal réfléchissant à la somme d’événements qui pouvaient s’accomplir en vingt minutes. J’ai, au contraire, des choses de la plus haute importance à consigner dans cet acte suprême ; si importantes, que je doute que vingt minutes soient suffisantes.
— Il faudra cependant qu’elles suffisent, attendu qu’il ne vous est pas accordé une seconde de plus, dit l’homme à la montre en posant la montre sur la table, devant les yeux de M. Jackal.
Puis il se retira et alla reprendre sa place dans le cercle.
M. Jackal jeta les yeux sur la montre : une minute sur les vingt était déjà écoulée. Il lui sembla que la montre précipitait ses battements et que l’aiguille marchait d’un mouvement visible à l’œil.
Un nuage obscurcit sa vue.
— Eh bien, vous n’écrivez pas ? dit l’homme à la montre.
— Si fait, si fait, répondit M. Jackal.
Et, pressant convulsivement la plume, il commença à écrire.
Se rendait-il bien compte de ce qu’il écrivait ? C’est ce que nous ne saurions dire ; car le sang commençait à lui monter à la tête. Il sentait des bouillonnements à ses tempes, comme un homme menacé d’apoplexie. Ses pieds, tout au contraire, lui semblaient se refroidir avec une rapidité effrayante.
Au reste, pas un souffle ne s’exhalait de la poitrine des hommes, pas un murmure ne descendait des branches des arbres, pas un oiseau, pas un insecte, pas un brin d’herbe ne bougeait.
On n’entendait que le grincement de la plume qui courait sur le papier et qui, par moment, le déchirait, tant la main qui conduisait cette plume était nerveuse, fébrile et démesurément agitée.
M. Jackal, comme pour se reposer de ce travail, leva la tête et regarda, ou plutôt essaya de regarder autour de lui ; mais il baissa les yeux sur son papier, épouvanté par la sombre énergie qui était empreinte sur tous les visages qui l’entouraient.
Seulement, M. Jackal cessa d’écrire.
L’homme à la montre s’approcha alors et dit :
— Il faut en finir, monsieur : les vingt minutes sont écoulées.
M. Jackal frissonna ; il objecta qu’il faisait froid, qu’il n’avait pas l’habitude de travailler en plein air, surtout la nuit ; que sa main tremblait, comme on pouvait le remarquer, et que, vu la circonstance, il réclamait l’indulgence de l’assemblée ; enfin il accumula toutes les mauvaises raisons que l’on trouve au moment de la mort pour reculer de quelques secondes l’instant suprême.
— Vous avez cinq minutes, dit en rentrant dans les rangs l’homme qui s’était avancé.
— Cinq minutes ! s’écria M. Jackal ; y songez-vous ? pour faire un testament, pour l’écrire, le signer, le parafer, le relire, le collationner !… cinq minutes pour un travail qui demanderait un mois et une parfaite tranquillité d’esprit ! – Franchement, messieurs, avouez-le, ce n’est pas raisonnable !
Les carbonari le laissèrent parler ; puis l’homme à la montre, se rapprochant et jetant les yeux sur son chronomètre :
— Les cinq minutes sont écoulées, dit-il.
M. Jackal poussa un cri.
Le cercle se resserra si étroitement, qu’il sembla à M. Jackal qu’il étouffait dans cette muraille vivante.
— Signez ce testament, dit l’homme à la montre, et finissons-en, s’il vous plaît.
— Nous avons des affaires plus pressées et plus importantes que la vôtre, dit un second carbonaro.
— Et il y a déjà bien du temps de perdu, dit un troisième.
L’homme à la montre présenta la plume à M. Jackal.
— Signez, dit-il.
M. Jackal prit la plume et signa tout en protestant.
— Est-ce fait ? demanda-t-on.
— Oui, dit l’homme à la montre.
Puis, à M. Jackal :
— Monsieur, ajouta-t-il, au nom de tous les frères ici présents, je jure devant Dieu que votre testament sera religieusement respecté et que vos dernières volontés seront ponctuellement exécutées.
— Venez, dit un des hommes qui n’avait pas encore prononcé une parole, et que, vu ses proportions athlétiques, on pouvait prendre sans se tromper pour l’homme chargé par ce tribunal secret de faire les fonctions d’exécuteur. Venez !
Puis, saisissant vigoureusement M. Jackal par le collet, il l’entraîna et le fit passer à travers le cercle, qui s’ouvrit pour laisser sortir la victime et le bourreau.
M. Jackal avait déjà fait, ainsi entraîné par le colosse, huit ou dix pas dans le bois, et il apercevait, dans la pénombre, à la branche d’un arbre, une corde se balançant au-dessus d’une fosse fraîchement creusée, lorsque deux hommes qui venaient du fond du bois apparurent tout à coup et lui barrèrent le passage.
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