Chapitre 330 La chaîne.
Le vieux château de Bicêtre, situé sur le coteau de Villejuif près du village de Gentilly, sur la droite de la route de Fontainebleau, à une lieue au sud de Paris, offre au touriste qui s’égare dans ces parages un des plus sombres spectacles qu’il soit permis d’imaginer.
En effet, cette lourde et noire masse de pierres, vue à une certaine distance, a je ne sais quoi d’étrange et d’horrible, de fantastique et de dégoûtant.
On croit voir passer et repasser, les cheveux épars et grinçant des dents, toutes les maladies, toutes les misères, tous les vices et tous les crimes qui se sont tour à tour coudoyés là, depuis le roi saint Louis jusqu’à nos jours.
À la fois retraite et prison, hospice et maison de force, le château de Bicêtre ressemblait à un vieux burg abandonné de l’Allemagne, hanté à certaines heures par les goules et les sorcières de l’enfer.
M. le docteur Pariset disait de Bicêtre, dans son rapport fait au conseil général des prisons, que Bicêtre réalisait l’enfer des poètes. Ceux de nos contemporains qui ont visité ce pandémonium il y a vingt ans sont là pour témoigner de la vérité de notre dire.
C’était alors dans la cour de Bicêtre qu’avait lieu la cérémonie du ferrement. En vérité, ce spectacle, qui commençait dans cette sombre cour pour ne s’achever qu’à Brest, Rochefort ou Toulon, était de la plus sinistre mise en scène, et on comprenait bien que Gibassier lui-même, qui s’y connaissait, eût mis tant de mauvaise grâce à jouer son rôle dans ce lugubre mélodrame.
Les premiers apprêts du ferrement, comme nous venons de le dire, s’opéraient dans la grande cour du château. Ce matin-là, l’aspect de cette cour, vue à travers la brume épaisse du matin, semblait plus sinistre qu’à l’ordinaire.
Le ciel était gris ; l’air, vif ; la boue, noire. Quelques individus à figure patibulaire, à mine rébarbative, erraient ça et là dans la cour, comme des ombres plaintives, échangeant de temps en temps un mot dans une langue incompréhensible pour tout autre que des ombres.
Cette promenade durait depuis une demi-heure, quand d’autres individus, à figure non moins dégoûtante, vinrent rejoindre les premiers, et, après les avoir complimentés dans leur idiome, jetèrent sur le sol les lourdes chaînes et les nombreux ferrements dont ils étaient chargés.
C’étaient les condamnés à la détention qui remplissaient, dans la prison de Bicêtre, l’office de valets.
— Vous aurez du mal aujourd’hui ! dit un des hommes du premier groupe à un des nouveaux venus qui essuyait son visage couvert de sueur.
— Ne m’en parlez pas, répondit celui-ci en montrant les ferrements qu’il venait de déposer, j’en avais trois fois ma charge !
— Ils sont donc bien nombreux ? reprit le premier.
— Près de trois cents.
— Jamais on n’aura vu une pareille chaîne.
— Sans compter les chaînes volantes qu’on va leur adjoindre en route.
— Mais on ne leur a donc pas fait leur procès ? Je lis attentivement le journal, et je n’ai vu que neuf condamnés.
— Il paraît que tous les autres sont de vieilles pratiques.
— Vous les connaissez ?
— Moi ? reprit avec horreur le condamné de détention. Oh ! fi !
— En ce moment, un coup de sifflet parti du château retentit dans la cour.
— À vos postes ! dit durement un des hommes du premier groupe aux derniers venus.
Ceux-ci allèrent s’aligner le long des murailles de la cour, chacun devant ses ferrements respectifs.
En même temps qu’on entendait ce coup de sifflet, on vit sourdre de la petite porte ou guichet qui conduisait à la seconde cour, une bande de trente ou quarante condamnés menés pour ainsi dire en laisse par une escouade de soldats.
À peine arrivés dans la cour, les forçats, en humant l’air, poussèrent un long cri de joie auquel répondit de loin un sourd rugissement ; c’étaient les autres forçats qui attendaient l’heure de la respiration.
Les premiers hommes que nous avons vus errer avant le coup de sifflet se précipitèrent sur les condamnés et les dépouillèrent, de haut en bas, du vêtement de la maison, et se mirent à examiner minutieusement dans toutes les parties les plus secrètes de leur corps s’ils ne cachaient pas quelque arme, engin, argent ou objet quelconque de contrebande.
Cette opération achevée, d’autres préposés à la toilette leur jetèrent, comme un os à un chien, une espèce de sarrau grisâtre pour couvrir leur nudité.
Pendant qu’on déshabillait et que se rhabillaient les forçats, les geôliers préposés à l’apprêt des ferrements avaient déposé sur le pavé une ligne de pesants colliers.
On en était là, quand un second coup de sifflet retentit.
À ce bruit, chaque forçat fut placé derrière un ferrement, sorte de carcan fait en triangle, que chaque geôlier préposé au ferrement lui éleva jusqu’au cou. Une fois les prisonniers revêtus de ces collets de fer, un homme de taille gigantesque et de formidable encolure sortit du coin sombre où il se tenait (on eût dit qu’il se détachait de la muraille), armé d’un si lourd marteau, qu’il eût épouvanté Tubal Caïn l’inventeur et Vulcain le breveté.
C’était le porte-clefs ouvrier.
À l’aspect du géant marteleur, un frisson significatif parcourut la bande et lui donna pendant un instant une vague ressemblance avec la gerbe voisine de celle qu’on vient de faucher : elle fut ébranlée de la racine à la tige.
Et il y avait bien de quoi frissonner, en effet.
Le porte-clés, armé de son lourd instrument, passa derrière chaque condamné, et, d’un énorme coup de cette pesante masse, il riva le boulon qui fermait le triangle, opération qui fit courber vivement la tête aux forçats par un mouvement d’effroi.
Cette opération achevée pour ce peloton, un coup de sifflet en fit sortir un autre, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre de trois cents.
Une fois tous réunis dans la cour, on les accoupla. La chaîne qui les retenait passait du collier à la ceinture, et remontait de la ceinture au collier de celui qui suivait, jusqu’à la fin de la colonne, que reliait une longue chaîne longitudinale.
Mais le côté hideux du spectacle n’était pas là entièrement. Ce qui en faisait l’horreur, et, si on nous permet le mot, le pittoresque, c’était la contenance des personnages.
Quoique confrères en crimes, quoique frères en peine, quoique rivés étroitement les uns aux autres et destinés, selon toute apparence, à passer toute leur vie ensemble, les forçats ne s’entendaient pas ; ils semblaient étrangers les uns aux autres. Ils se dénigraient mutuellement.
Parmi eux, deux de nos connaissances (Étéocle et Polynice) donnaient le triste spectacle d’une vieille amitié brisée à l’heure suprême du péril commun. Nous voulons parler de Papillon et de Carmagnole, accouplés l’un à l’autre par la main sans doute de la Providence.
Papillon injuriait Carmagnole, et Carmagnole insultait Papillon.
— Le croirait-on ? Le même degré de latitude sous lequel ils étaient nés était, pour ainsi dire, la cause des manifestations brutales de cet antagonisme.
Le Méridional de Marseille s’escrimait à humilier de son mieux le Méridional de Bordeaux, et celui-ci appelait son camarade Bouches-du-Rhône.
Quant à Brin-d’Acier et à Longue-Avoine, qui figuraient dans cette scène, c’était également un spectacle déplorable que la vue de ces deux jumeaux de chaîne. Longue-Avoine appelait Brin-d’Acier soudard, et Brin-d’Acier appelait Longue-Avoine jésuite.
D’autre part, dans la pénombre, auprès du guichet, presque au bout de la colonne, le raphaélesque Gabriel, le front penché et semblant évanoui dans les bras de son ami dévoué Gibassier, attirait, par ses airs de pécheur repenti, la commisération des spectateurs.
Pour l’expérimenté et blasé Gibassier, il semblait le père de la bande, l’âme de la chaîne.
Sans doute, tous les yeux qui étaient braqués sur lui agaçaient terriblement ses nerfs ; mais il ne semblait pas remarquer cette curiosité de la foule, ou plutôt il la dédaignait visiblement.
Le front serein, l’œil calme, la bouche à demi souriante, il paraissait plongé dans une douce rêverie, sorte d’extase qui participait à la fois du regret et de l’espérance.
Ne laissait-il pas, en effet, derrière lui, de décevants souvenirs ? n’était-il pas adoré dans vingt cercles qui se disputaient la gloire de l’avoir pour président ? Les femmes les plus distinguées de la capitale ne se l’arrachaient-elles pas ? Le ciel n’était-il pas noir, ce jour-là, en signe de deuil, pour le départ de ce fils bien-aimé ?
Le reste de la bande, n’ayant pas, sans doute, les mêmes sujets de rêverie que lui, était loin d’affecter le même calme.
Tout au contraire, aussitôt les boulons rivés, s’élevèrent, comme les voix de la tempête, mille cris sauvages poussés dans tous les tons de la gamme par trois cents voix glapissantes, symphonie infernale mélangée de huées, de sifflets, de cris d’animaux, d’imprécations et d’obscénités.
Tout à coup, au signal de l’un des hommes de la bande, le silence s’établit comme par enchantement, et une voix fit entendre une chanson de circonstance en assez pur argot, chanson qu’accompagnait chaque condamné en secouant fortement sa chaîne, ce qui produisait l’effet le plus lugubre. On eût dit un concert de fantômes.
On en était là de la cérémonie, quand un personnage nouveau apparut dans la cour, à la grande stupéfaction de la foule, qui s’inclina respectueusement devant le nouveau venu.
C’était l’abbé Dominique.
Il regarda mélancoliquement la chaîne, et, levant les yeux au ciel, il sembla appeler sur ces malheureux la miséricorde divine.
Puis, allant au capitaine de la chaîne :
— Monsieur, dit-il, pourquoi ne suis-je pas enchaîné comme ces malheureux, puisque je suis criminel et condamné comme eux ?
— Monsieur l’abbé, répondit le capitaine, je n’ai fait qu’exécuter les ordres que j’ai reçus à ce sujet.
— On vous a donné l’ordre de me laisser libre ?
— Oui, monsieur l’abbé.
— Mais qui a pu vous donner un pareil ordre ?
— M. le préfet de police.
À ce moment, une voiture entra dans la cour de Bicêtre ; un personnage vêtu de noir et cravaté de blanc en descendit, et, se dirigeant vers l’abbé Dominique, il s’inclina respectueusement et le salua humblement, d’aussi loin qu’il l’aperçut.
— Monsieur, dit-il à ce pauvre moine en lui remettant un parchemin, à partir de ce moment, vous êtes libre. Voici votre grâce, que Sa Majesté m’a chargé de vous transmettre.
— Grâce entière ? demanda l’abbé, plus surpris que joyeux.
— Entière, oui, monsieur l’abbé.
— Sa Majesté ne met aucune restriction à ma liberté ?
— Aucune, monsieur l’abbé, et Sa Majesté, en outre, me charge d’accomplir, en son nom, le vœu, quel qu’il soit, que vous pourrez former.
L’abbé Dominique baissa la tête et médita.
Il se souvint de cette grande mission de charité entreprise et accomplie sous Louis XIII par un moine comme lui, saint Vincent de Paul, pour qui fut créée la charge d’aumônier général des galères.
« C’est cela, songea-t-il, je serai le consolateur de ces proscrits ; je leur apprendrai l’espérance ! Qui sait si tous ces hommes sont plus mauvais que les autres ! »
Puis, relevant la tête :
— Monsieur, dit-il, puisque Sa Majesté me permet de former un vœu, je demande comme grâce d’être nommé aumônier du bagne.
— Sa Majesté avait prévu votre désir, monsieur l’abbé, dit l’envoyé du roi en tirant de sa poche un second parchemin et en le remettant à l’abbé Dominique ; voici votre nomination, et, s’il vous plaît, vous pouvez entrer en fonctions dès ce moment.
— Comment cela ? demanda l’abbé, qui voyait la chaîne prête à partir.
— Il est d’usage, monsieur l’abbé, de dire une messe dans la chapelle de la maison et d’appeler la clémence de Dieu sur les prisonniers avant leur départ pour le bagne.
— Montrez-moi le chemin, monsieur, dit l’abbé Dominique en se dirigeant, suivi de l’envoyé du roi, vers le corps de bâtiment où était située la chapelle.
La chaîne s’ébranla et suivit le moine.
La messe achevée, un dernier coup de sifflet retentit.
Les forçats, rentrés dans la cour, furent placés sur des charrettes longues, et l’énorme porte de la prison ouvrit ses deux battants.
Les chariots roulèrent pesamment sur le pavé et sortirent de la cour, suivis des fourgons de cuisine et d’un cabriolet-patache dans lequel étaient montés le capitaine de la chaîne, le chirurgien préposé aux soins à donner aux forçats malades, un employé du ministère de l’intérieur qui prenait le nom de commissaire, et l’abbé Dominique, et flanqués par une forte escorte de gendarmerie.
Le départ des chaînes, on s’en souvient, avait pour spectateurs attentifs cette population d’oisifs parisiens qui se complaît au triste spectacle de ces misères.
Quand les chariots parurent, ce fut un hourra de malédictions jeté par la foule à la bande, hourra auquel répondirent toutes les poitrines des forçats, un cri, ou plutôt un chant de guerre sinistre, refrain populaire dans tous les bagnes, qui semble un défi jeté par les forçats à la société :
Le pègre ne périra pas 1.
Mais l’abbé étendit les deux mains sur la foule et sur les forçats, et le convoi put se mettre en marche, au milieu du silence et du recueillement.
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