‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 43 sur 50 · Chapitre 332 Ce que l’on peut entendre en écoutant aux portes.

Chapitre 332 Ce que l’on peut entendre en écoutant aux portes.

— Donnez à madame le numéro 10, dit la maîtresse de l’hôtel à la femme de chambre.

Le numéro 10 était situé au milieu du premier étage.

La femme de chambre installa madame de Rozan dans son appartement. Elle allait se retirer, lorsque la Créole lui fit signe de rester.

— Fermez la porte et écoutez-moi, lui dit-elle.

La femme de chambre obéit et revint près de la Créole.

— Combien gagnez-vous par an dans cet hôtel ? lui demanda celle-ci.

La femme de chambre n’était point préparée à cette question ; elle hésita donc à répondre. Sans doute s’imaginait-elle que la jeune et riche étrangère allait la prendre à son service. Elle fit comme le marchand de voitures et s’apprêtait à augmenter du double le total de ses appointements.

Il y eut donc de sa part un moment de silence.

— Me comprenez-vous ? dit madame de Rozan impatiente. Je vous demande combien vous gagnez ici.

— Cinq cents francs, répondit la femme de chambre, sans compter les petites gratifications des voyageurs ; en outre, je suis nourrie, logée et blanchie.

— Cela m’importe peu, répondit la Créole, qui, comme tous les gens assiégés par une idée fixe, était complètement indifférente aux préoccupations de la chambrière ; voulez-vous gagner cinq cents francs en cinq minutes ?

— Cinq cents francs en cinq minutes ? répéta la femme de chambre en regardant avec défiance madame de Rozan.

— Sans doute, dit celle-ci.

— Et qu’y a-t-il donc à faire, dit la femme de chambre, pour gagner si vite tant d’argent ?

— Rien que de très simple, mademoiselle. Il y a vingt minutes, une demi-heure au plus, que deux voyageurs sont entrés dans l’hôtel.

— Oui, madame.

— Un jeune homme et une jeune femme, n’est-ce pas ?

— Le mari et la femme, oui, madame.

— Le mari et la femme !… murmura la Créole entre ses dents serrées. Où les a-t-on logés ?

— Au bout du corridor, au numéro 23.

— Y a-t-il une chambre attenante à leur chambre à coucher ?

— Il y en a une, mais elle est occupée.

— Je veux cette chambre, mademoiselle.

— Mais c’est impossible, madame.

— Pourquoi ?

— Elle est occupée par un voyageur de commerce, auquel on réserve cette chambre, et, comme il en a l’habitude, il ne consentira point à la quitter.

— Il faut qu’il la quitte cependant ; inventez un moyen ; si vous me faites donner cette chambre, ces vingt-cinq louis sont à vous.

Et la Créole tira les vingt-cinq pièces d’or d’une bourse et les montra à la femme de chambre. Celle-ci rougit de cupidité. Puis elle réfléchit de nouveau.

— Eh bien ? demanda madame de Rozan, qui commençait à perdre patience.

— Il y a peut-être un moyen de tout arranger, madame.

— Vite, vite, quel est ce moyen ? Voyons.

— Ce voyageur prend, tous les samedis à cinq heures du matin, la malle-poste qui va à Paris et ne revient que le lundi.

— C’est aujourd’hui samedi, répliqua madame de Rozan, car il est une heure du matin.

— Oui ; mais j’ignore s’il s’est fait inscrire sur le livre pour être réveillé.

— Allez vous en informer.

La femme de chambre sortit et reparut au bout de quelques minutes.

— Il est inscrit, madame, dit-elle toute joyeuse.

— Alors vous pourrez me donner la chambre à cinq heures ?

— À quatre heures et demie même ; il lui faut le temps d’aller jusqu’à la poste.

— Bien ; voilà dix louis à compte. Retirez-vous.

— Madame n’a besoin de rien ?

— Non, de rien, merci.

— Si madame voulait prendre quelque chose, ce monsieur et cette dame viennent de commander leur souper, on ferait le sien en même temps ; madame n’attendrait pas.

— Je n’ai pas faim.

— Faites si vous voulez, mais je ne me coucherai pas.

— Comme madame voudra, dit la femme de chambre en se retirant.

Celui qui a vu errer dans son étroite cage du Jardin des Plantes, l’œil en feu, la crinière au vent, une lionne prisonnière et séparée de son mâle et de ses petits, peut se faire une idée de l’attitude et de l’agitation de madame de Rozan, entre le départ de la femme de chambre et l’heure promise.

À quatre heures un quart, elle entendit du bruit dans le corridor ; le garçon de veille venait de frapper à la porte du voyageur de commerce.

Un quart d’heure après, madame de Rozan l’écoutait passer, l’oreille collée à la serrure. Derrière ses pas, elle entendit les pas presque furtifs de la femme de chambre ; ces pas s’arrêtèrent devant son numéro.

— La chambre est libre, madame, dit la fille d’auberge.

— Conduisez-moi.

— Madame n’a qu’à me suivre.

Et elle marcha devant.

La Créole, en effet, la suivit à travers les sinuosités du corridor jusqu’au numéro 22.

— C’est ici, madame, dit la femme de chambre assez haut pour être entendue de ceux qui ne dormaient pas ou pour réveiller ceux qui dormaient peu.

— Plus bas donc, mademoiselle, dit la Créole d’un air presque menaçant.

Puis, ayant hâte de se débarrasser de cette fille :

— Voici les quinze louis que je vous redois ; laissez-moi seule.

La femme de chambre tendit la main et reçut les quinze louis ; mais, en les recevant, elle remarqua la pâleur presque livide de la jeune femme et les éclairs fauves qui jaillissaient de ses yeux.

« Ah ! j’y suis, pensa la chambrière ; c’est une femme à laquelle le jeune homme du 23 aura donné rendez-vous ; pendant que sa femme dormira, cette nuit, ou, à sa sortie, demain matin, il viendra la trouver. »

— Bonne nuit, madame, dit-elle avec ce sourire goguenard des inférieurs.

Et elle s’éloigna.

Aussitôt la femme de chambre sortie, madame de Rozan jeta un coup d’œil rapide sur la topographie de sa chambre.

Cette chambre était une véritable chambre d’auberge.

En général, toutes les chambres d’auberge s’ouvrent sur le même corridor, se commandent les unes les autres, et ne s’isolent qu’en fermant les portes de communication ; elles se suivent et se tiennent comme les grains d’un chapelet ; c’est ce que madame de Rozan remarqua avec joie à son premier coup d’œil.

À droite, était une porte donnant sur le numéro 21 ; à gauche, la porte donnant sur le numéro 23, c’est-à-dire celle qui communiquait avec la chambre occupée par Camille et Suzanne.

Elle s’avança aussitôt vers cette porte et colla son oreille à la serrure.

Les deux fugitifs n’étaient point encore au lit ; ils achevaient leur souper, qui n’avait pas été servi aussi rapidement qu’avait promis la femme de chambre, ou qu’ils avaient prolongé par toutes ces mièvreries auxquelles se livrent deux amoureux à table et en tête à tête.

Elle tombait au beau milieu d’une conversation très animée.

— Dis-tu vrai, Camille ? demandait Suzanne de Valgeneuse.

— Je ne mens jamais aux femmes, répondit Camille.

— Excepté à la tienne ?

— C’était pour le bon motif, dit Camille en riant.

Ces derniers mots furent suivis d’un long et sonore bruit qui fit passer un frisson dans les chairs de madame de Rozan.

— Et si tu me trompais comme elle, sous prétexte que c’est pour le bon motif ? répliqua Suzanne.

— Te tromper, toi ? C’est bien différent ; je n’ai pas de bon motif pour te tromper.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que nous ne sommes pas mariés.

— Oui ; mais cent fois tu m’as dit que, si tu étais veuf, tu m’épouserais.

— Je l’ai dit.

— Mais alors, du moment où je serais ta femme, tu me tromperais !

— C’est très vraisemblable, mon enfant.

— Camille, tu es un indigne !

— À qui le dis-tu !

— Tu as déjà été cause du malheur d’une femme et de la mort d’un homme.

La voix de Camille s’assombrit.

— Silence là-dessus ! dit-il ; à toi moins qu’à personne il est permis de parler de Carmélite !

— Au contraire, Camille, je veux en parler et j’en parle ; car c’est là le défaut de ta cuirasse, vois-tu ; malgré toi, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, tu as un regret, plus qu’un regret : un remords ! et c’est la preuve que ton cœur n’est pas si bien fermé que tu veux le dire.

— Tais-toi, Suzanne ! si ce que tu dis est vrai, si je souffre aux noms que tu viens de prononcer, pourquoi prononcer ces noms qui me font souffrir ? Est-ce un duel ou un amour entre nous deux ? Combattons-nous ou nous aimons-nous ? Non, nous nous aimons ! Eh bien, ne me parle donc jamais de ce triste épisode de ma vie ; ce serait plus qu’un sujet de chagrin, ce serait un sujet de querelle entre nous !

— Soit, n’en parlons plus, dit Suzanne, plus jamais ! mais, en échange de ma promesse, fais-moi un serment.

— Tout ce que tu voudras, répondit Camille en reprenant sa gaieté.

— Je ne te demande qu’un serment, mais sérieux.

— Il n’y a pas de serment sérieux.

— Tu vois, tu ris toujours.

— Que veux-tu ! la vie est si courte.

— Voyons, me promets-tu de tenir le serment que tu feras ?

— Le plus longtemps possible.

— Que tu es agaçant !

— Voyons le serment.

— Jure-moi de ne plus me parler de ta femme.

— Vois si je suis un homme consciencieux, Suzanne : jamais je ne te ferai ce serment-là !

— Pourquoi ?

— Pardieu ! c’est bien simple : parce que je ne le tiendrais pas.

— Tu l’aimes donc ? dit Suzanne d’une voix sombre.

— Je ne l’aime pas comme tu l’entends.

— Il n’y a pas deux façons d’aimer.

— Quelle erreur, mon cher amour ! Il y a autant de façons d’aimer qu’il y a de formes de beauté. Est-ce que le ciel n’est pas beau d’une autre beauté que la terre ? est-ce que la beauté du feu n’est pas différente de celle de l’eau ? est-ce qu’on aime une brune comme on aime une blonde, une femme sanguine comme une femme nerveuse ? Vois, j’ai aimé, entre autres femmes, une charmante fille, la dernière grisette, véritablement grisette, qui soit tombée des mains du seigneur : Chante-Lilas, qui a aujourd’hui, grâce à M. de Marande, un hôtel, une voiture, des chevaux ; eh bien, je l’ai aimée autrement que je ne t’aime.

— Davantage ?

— Non, d’une autre façon.

— Et ta femme, puisque tu veux que nous parlions d’elle, comment l’as-tu aimée ?

— D’une autre façon encore.

— Ah ! tu vois bien que tu l’as aimée !

— Peste ! elle était assez jolie pour cela.

— C’est-à-dire que tu l’aimes encore, misérable !

— Ceci est une autre histoire, chère Suzanne, et tu me réjouiras infiniment de n’en point parler.

— Écoute, Camille ; depuis notre départ de Paris, son nom est revenu cinquante fois sur tes lèvres.

— Pardieu ! c’est bien naturel : une femme de dix-huit ans, qui est belle, et que l’on quitte pour ne la revoir jamais, après un an de mariage à peine.

— Eh bien, non ! dis ce que tu voudras, il n’est point naturel qu’une homme parle à la femme qu’il aime d’une autre femme qu’il a aimée et qu’il aime encore plus ou moins. Il n’y a profit pour aucune d’elles, et il y a outrage pour toutes les deux. Me comprends-tu, Camille ?

— À moitié.

— Comprends-moi tout à fait. Je jure, moi, devant Dieu, que tu es le premier homme, le seul que j’aie aimé…

Si madame de Rozan avait pu voir derrière la porte comme à travers la porte elle entendait, elle eût été certes frappée de l’expression équivoque que prit la figure de son mari à ce serment de Suzanne.

— Je jure donc, Camille, continua Suzanne sans paraître remarquer l’air moqueur du jeune homme, je jure donc que je t’aime avec passion. Ce serment fait, de même que tu m’as priée de ne point te parler de Carmélite, je te prie, moi, de ne point me parler de madame de Rozan.

— Que diable peut-elle faire en ce moment ? dit Camille évitant de répondre à Suzanne.

— Camille ! Camille ! c’est infâme ! s’écria celle-ci.

— Hein ? qu’y a-t-il ? demanda le jeune homme de l’air d’un homme qui sort d’un songe. Qu’est-ce qui est infâme ?

— Toi, Camille ! toi qui rêves à ta femme auprès de moi ! toi qui n’as pas d’autre pensée et qui ne m’écoutes même pas quand je te supplie de ne pas me parler d’elle. Camille ! Camille ! tu ne m’aimes pas !

— Je ne t’aime pas, ma chérie ! s’écria Camille en l’embrassant à plusieurs reprises. Je ne t’aime pas ! répéta-t-il en l’embrassant encore et si bruyamment, que chaque baiser produisit sur le cœur de madame de Rozan l’effet d’une goutte de plomb fondu sur de la chair vive.

Puis il y eut un moment de silence pendant lequel la pauvre femme faillit perdre connaissance et tomber sur le parquet ; elle s’appuya au marbre d’une console, et, de cet insuffisant appui, se laissa glisser sur une chaise, où, pendant quelques instants, immobile, les yeux fermés, la respiration suspendue, elle n’eut de force que pour demander à Dieu de l’assister dans l’accomplissement de son dessein, si terrible qu’il fût.

Mais elle retrouva toute son énergie en entendant ces paroles :

— Sais-tu quelle heure il est ? demandait Camille à Suzanne.

— Ma foi, non. Que veux-tu que me fasse l’heure ? dit la jeune fille.

— Il est cinq heures.

— Eh bien ?

— Eh bien, cela veut dire que nous serons mieux là-bas qu’ici, reprit Camille de sa voix la plus amoureuse.

Ce mot là-basfit frissonner la Créole de la tête aux pieds. En effet, ici, c’était la table ; là-bas, c’était l’alcôve.

— Allons, viens, chérie ! dit Camille.

— Tu m’aimes ? demanda langoureusement Suzanne.

— Je t’adore ! répondit Camille.

— Tu le jures ?

— Bon ! avec toi, il faut toujours jurer.

— Tu le jures ?

— Oui, cent fois, oui.

— Sur quoi ?

— Sur tes yeux noirs, sur tes lèvres pâles, sur tes blanches épaules.

Et, à travers le trou de la serrure, madame de Rozan vit Camille qui entraînait Suzanne vers l’alcôve.

— Que Dieu m’absolve ! murmura-t-elle.

Et, s’éloignant de la porte, elle marcha droit à la cheminée, y prit un verre d’eau qu’elle vida d’un trait ; puis, après s’être assurée qu’elle était bien armée, elle ouvrit la porte de sa chambre et suivit le corridor jusqu’au numéro 23.

Mais elle chercha vainement la clef : la clef n’était point à la porte.

Elle rentra chez elle et demeura un instant immobile et comme anéantie.

De son côté, étaient les verrous de la porte de communication, mais de l’autre, était la serrure.

Alors elle s’aperçut d’une chose : c’est que, de son côté aussi, étaient les deux targettes qui fixaient la porte, l’une au plafond, l’autre au plancher.

Elle comprit alors que rien n’était perdu.

Elle commença par tirer sans bruit le verrou, puis, sans bruit, elle tira les deux targettes.

La porte ne se trouva plus maintenue que par le pêne de la serrure entrant à double tour dans la gâche.

Elle s’appuya contre la porte, et la porte s’ouvrit à deux battants.

Alors elle marcha d’un pas grave et égal droit à l’alcôve. Et, croisant ses deux bras sur sa poitrine, à la stupéfaction et à la terreur des deux amants étroitement élancés :

— C’est moi ! dit-elle.

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