‹ Les Mohicans de Paris Tome VIChapitre 48 sur 50 · Chapitre 337 Colomba.

Chapitre 337 Colomba.

Trois années après le drame que nous venons de raconter, et trois jours après la visite de M. de Marande à Chante-Lilas, c’est-à-dire à la fin de l’hiver 1830, le Théâtre-Italien donnait une représentation extraordinaire de l’opéra d’Otello pour les débuts d’une cantatrice devenue célèbre depuis deux années en Italie, la signora Carmélite, appelée plus expressivement par la voix publique : la signora Colomba.

Tout le Paris, comme on l’écrit maintenant, mais comme on ne faisait que le dire à cette époque, tout le Paris distingué, intelligent, riche, le Paris artistique, enfin, semblait s’être donné rendez-vous, ce soir-là, aux Italiens.

Aussi, dès l’annonce de ce début, la salle était-elle louée de bas en haut et les jeunes gens qui faisaient queue à la porte couraient-ils risque de ne pas entrer.

Ce qui justifiait cet empressement, cet enthousiasme anticipé, c’était, disons-le, non seulement le talent reconnu de la débutante, mais aussi son caractère et l’intérêt qu’elle inspirait à tous ceux qui connaissaient une partie de son histoire.

Des écrivains de tout genre, poètes, romanciers, auteurs dramatiques, journalistes, l’avaient chantée sous toutes les formes et sur tous les tons.

Jean Robert et Pétrus avaient largement contribué au succès de Carmélite.

Nous savons si elle en était digne.

Après une année d’épreuve, pendant laquelle elle avait été moralement entre la vie et la mort, elle avait consulté ses trois amies, Régina, Lydie et Fragola, sur le parti à prendre pour endormir ou ensevelir sa douleur.

Madame de Marande avait conseillé le monde.

Régina, le couvent.

Fragola, le théâtre.

Elles avaient raison toutes les trois. En effet, à quelque point de vue que l’on se place, le monde, le couvent et le théâtre sont trois gouffres où on se jette quand on a perdu son chemin.

La personnalité disparaît, on appartient à Dieu, au plaisir, à l’art ; mais on ne s’appartient plus.

Nous avons vu Carmélite s’essayer chez madame de Marande, le soir où elle revit Camille de Rozan et où elle s’évanouit à sa vue.

Le vieux Müller vint un jour chez Carmélite et lui dit :

— Suis-moi.

Et il l’emmena sans lui dire où.

Un matin, elle s’éveilla en Italie. Arrivée à Milan, Müller la conduisit à la Scala. On jouait Sémiramide.

— Voilà ton couvent, dit-il en lui montrant le théâtre.

Puis, lui désignant Rossini, caché au fond d’une loge :

— Voilà ton dieu, ajouta-t-il.

Quinze jours après, elle débutait à la Scala par le rôle d’Arsace de Sémiramide, et Rossini la proclamait la prima donna d’Italie.

Trois mois plus tard, à Venise, elle jouait la Donna del Lago,et les jeunes nobles vénitiens lui donnaient, sur le grand canal, au-dessous des fenêtres de son palais, une sérénade dont tous les gondoliers ont gardé la mémoire.

Pendant les deux années qu’elle avait passées dans le pays de la mélodie, elle avait, comme nous l’avons vu, marché de triomphe en triomphe ; elle était passée au rang de diva ; Rossini l’avait embrassée ; Bellini écrivait un opéra pour elle ; et la Russie, qui, dès cette époque, cherchait déjà à nous enlever les grands artistes que nous méconnaissons ou que nous payons mal, proposait à Carmélite un engagement à faire la liste civile d’un prince royal.

Marquis italiens, barons allemands, princes russes, cent prétendants, enfin, s’étaient mis sur les rangs pour obtenir sa main ; mais sa main devait éternellement subir l’étreinte de la main froide de Colomban.

L’enthousiasme de la foule était donc, comme nous l’avons dit au commencement de ce chapitre, bien justifié, si anticipé qu’il fût.

La salle ruisselait de fleurs, de diamants et de lumière.

La cour occupait les avant-scènes ; les ambassadrices, les loges de balcon ; les femmes des ministres, les loges de face.

La cinquième loge, à gauche de l’acteur, était occupée par trois personnes dont la beauté attirait l’attention de tout le monde et dont le bonheur faisait l’envie de chacun.

C’était notre ami Pétrus Herbel, marié depuis une année à la princesse Régina de Lamothe-Houdon ; c’étaient la jeune et charmante princesse Régina et la petite Abeille, qui, éclose depuis quelques semaines à la jeunesse, n’avait plus de l’enfance que ce dernier rayon que les chaudes journées de printemps gardent du matin.

En face de cette loge, de l’autre côté de la salle, à droite de l’acteur, un couple qui portait la plus ineffable félicité dans les yeux, attirait également le regard : c’était notre ami Ludovic, qui venait d’épouser récemment la petite Rose-de-Noël, devenue millionnaire par la mort de M. Gérard et bien portante par l’amour de Ludovic.

Au centre de la salle, faisant face à la scène, deux loges, ou plutôt les personnes qui les occupaient, éveillaient singulièrement l’attention. Disons toutefois que l’attention qu’on portait à la loge de droite n’était pas de même nature que celle qu’on portait à la loge de gauche.

Dans la loge de gauche s’étendait, se prélassait, se pavanait dans une robe éclatante comme le soleil et dont l’envergure dépassait les prévisions des crinolines à venir, la princesse de Vanves, la jolie Chante-Lilas, qui, de temps en temps, tournait langoureusement la tête pour répondre à M. de Marande, lequel s’effaçait, ou pour mieux dire, faisant semblant de s’effacer au fond de sa loge.

Mais ce qui excitait au plus haut degré l’attention des spectateurs, c’étaient les personnages qui composaient la loge de droite.

Vous ne vous souvenez peut-être pas, chers lecteurs, et, avouons-le, c’est à peine si nous nous en souvenons nous-même, de cette ravissante danseuse nommée Rosenha Engel, à la représentation à bénéfice de laquelle nous vous avons fait assister, au Théâtre-Impérial de Vienne.

C’était elle qui occupait le centre de la loge, vêtue d’une robe de gaze blanche, toute étincelante de perles, de pierreries et de diamants. À sa droite, vêtu de noir cette fois, celui que nous avons vu au théâtre de Vienne vêtu de cachemire blanc, tramé d’or et de perles, la tête couverte d’un turban de brocart d’où s’échappaient les plumes d’émeraude d’un paon ; celui qu’on prenait dans la salle impériale pour le génie des mines de diamants de Pounah, le général Lebastard de Prémont.

À la gauche de la signora Rosenha Engel, vêtue de noir ainsi que le général, servant d’ombre à la danseuse, se tenait, grave comme la douleur, M. Sarranti.

Si, de cette loge, on abaissait ses regards jusqu’aux loges du rez-de-chaussée, il était aisé de reconnaître, à l’allure des personnages qui les occupaient, que ce n’étaient pas eux les moins intéressés au succès de la débutante.

En effet, c’étaient Justin et Mina, mariés nouvellement, qui cherchaient à rassurer le vieux Müller, dont le cœur battait de crainte à la pensée que le public français pût ne pas ratifier le succès de son élève.

À côté d’eux (couple charmant !), Salvator et Fragola, c’est-à-dire l’amour sans trouble, sans nuage, sans crainte, le bonheur à deux, frais comme le premier amour, fort et solide comme le dernier.

En face de ces deux loges, deux personnages qui n’attiraient pas l’attention, et qui ne se sentaient nul désir de l’attirer, nous voulons parler de Jean Robert et de madame de Marande. Si jamais, lecteurs, vous avez passé deux heures avec la femme que vous aimez, dans une loge obscure, à regarder ses beaux yeux, en entendant une bonne musique ; si jamais, lectrices, séparées du monde pour deux heures en tête à tête, quoique en public, vous avez pu jouir en toute sécurité des trésors de cœur et d’esprit de votre amant, vous devez comprendre la façon dont se passa la soirée pour notre ami Jean Robert et pour madame de Marande.

Quand nous aurons dit qu’au milieu de l’orchestre, seul, comme un paria, et se bourrant philosophiquement le nez de tabac, pour se consoler sans doute de son isolement et de l’ingratitude des hommes, se tenait M. Jackal, nous aurons montré tous les acteurs qui ont joué les rôles principaux dans ce drame.

Le succès de Carmélite (ou plutôt de Colomba, car, à partir de ce jour, ce nom lui est resté) dépassa toutes les espérances. Jamais la Pasta, jamais la Pizzaroni, la Mainvielle, la Catalani, la Malibran, et de nos jours Grisi, Pauline Viardot, Frezzolini, jamais aucune de toutes ces grandes cantatrices n’entendit retentir une salle de théâtre de bravos plus sympathiques, de plus frénétiques applaudissements.

La romance du dernier acte, Al pié d’un salice, fut redemandée trois fois. On eût dit que les spectateurs ne pouvaient pas s’arracher de la salle. La voix de Colomba les étreignait pour ainsi dire.

On la rappela dix fois ; les hommes envoyaient leurs cris de joie, et les femmes envoyèrent leurs bouquets et leurs couronnes.

Mille personnes l’attendaient à la porte pour la féliciter, pour voir de près et toucher s’il était possible, par un pan de sa robe, cette belle et sombre jeune fille en qui l’art vague et indéfini de la musique semblait prendre sa forme et sa couleur véritables.

Parmi les personnages qui l’attendaient à la porte, était le vieux Müller, qui pleurait de joie.

Elle le distingua entre tous, et, allant à lui sans s’occuper des admirations de la foule :

— Maître, êtes-vous content de moi ? dit-elle.

— Tu chantes la musique comme Dieu la dicte et comme Weber l’écrit, ma fille, dit le vieux maître en se découvrant, c’est-à-dire irréprochablement !

Cet hommage simple et respectueux rendu par ce vieillard à cette jeune fille fut si bien compris de la foule, que chacun se découvrit et s’inclina sur son passage.

Pour elle, prenant le bras de son vieux maître, elle disparut en disant :

— Pourquoi, au lieu de mourir, Colomban ne m’a-t-il pas étouffée, comme Otello, Desdemona !

q

Page 1