Chapitre 292 Où le moyen est trouvé.
Après un instant de silence, on entendit en quelque sorte descendre, des hauteurs où il semblait planer, la voix de Salvator.
— Il y a pourtant un moyen, monsieur Jackal, dit-il.
— Bah ! et lequel ? demanda celui-ci, qui semblait profondément étonné qu’il y eût un moyen et qu’il ne l’eût pas trouvé.
— Un moyen tout simple, continua Salvator, et c’est pour cela que vous n’y avez pas songé, sans doute.
— Alors dites vite, fit M. Jackal, qui semblait plus pressé de le connaître qu’aucun de ceux qui écoutaient Salvator.
— Je vais me répéter, dit Salvator ; mais, puisque vous n’avez pas compris la première fois, peut-être comprendrez-vous mieux la seconde ?
M. Jackal parut redoubler d’attention.
— Que suis-je venu faire tantôt chez vous, quelques instants avant d’être arrêté ?
— Vous êtes venu déposer sur mon bureau les pièces à conviction de l’innocence de M. Sarranti – disiez-vous, du moins –, un squelette d’enfant trouvé dans un jardin de Vanves, chez un M. Gérard. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
— C’est tout à fait cela, répondit Salvator. Et pourquoi vous ai-je remis ces pièces ?
— Pour les déposer au parquet de M. le procureur du roi.
— L’avez-vous fait ? demanda d’un ton sévère le jeune homme.
— Je vous jure, monsieur Salvator, s’empressa de répondre M. Jackal d’un ton pénétré, que j’allais chez Sa Majesté, à Saint-Cloud, dans l’intention de parler à M. le ministre de la justice, qui se trouvait là, des pièces que vous m’aviez apportées.
— Abrégeons, dit Salvator, le temps presse. Vous ne l’avez pas fait ?
— Non, répondit M. Jackal, puisque j’ai été arrêté au moment où je me rendais à Saint-Cloud.
— Eh bien, ce que vous n’avez pas fait seul, nous allons le faire tous les deux.
— Je ne vous comprends pas, monsieur Salvator.
— Vous allez m’accompagner chez le procureur du roi, où vous raconterez les faits comme vous les comprenez à présent.
Quelque intérêt que M. Jackal parût avoir à adopter cet avis, il fut loin de le saisir au passage comme s’y attendait Salvator.
— Je le veux bien, répondit-il négligemment en hochant la tête, comme un homme qui n’a aucune confiance dans l’acte qu’il va accomplir.
— Vous semblez n’être point de mon avis, demanda Salvator ; désapprouvez-vous mon projet ?
— Complètement, répondit M. Jackal.
— Exposez vos motifs.
— Quand nous aurons donné à M. le procureur du roi les preuves les plus irréfutables de l’innocence de M. Sarranti, M. Sarranti n’en sera pas moins condamné par un arrêt du jury, arrêt infaillible selon nos lois ; si claires que soient les preuves, on ne le mettra donc pas en liberté. Ce sera une nouvelle instruction à faire, un nouveau procès à suivre ; en attendant, M. Sarranti restera en prison. Un procès, cela n’a pas de limites précises ; un procès dure un an, deux ans, dix ans ; un procès dure toujours, si l’on a intérêt à ce qu’il ne finisse pas. Eh bien, supposez une chose : c’est que ces longs délais lassent M. Sarranti ; lassé, il perd courage, il tombe dans le marasme, lutte quelque temps contre le spleen ; puis enfin, un beau jour, il lui passe par l’esprit d’en finir avec la vie.
Ces mots, après lesquels M. Jackal s’arrêta pour juger de l’effet produit, eurent à peu près le résultat d’une commotion électrique : les cent hommes frissonnèrent comme un seul corps.
M. Jackal s’effraya lui-même de l’émotion qu’il venait de soulever. Il pensa qu’elle pouvait lui être défavorable, et, pour détourner toutes ces colères qui pouvaient éclater sur lui, concentrées en un seul orage, il ajouta vivement :
— Remarquez, monsieur Salvator, et faites bien remarquer à ces messieurs que je ne suis qu’un agent, un rouage dans une machine ; je reçois l’impulsion, je ne la donne pas ; je ne commande pas, j’exécute ; on me dit : « Faites », et j’obéis.
— Continuez, monsieur, continuez ; loin de vous en vouloir, ces messieurs et moi vous remercions de nous éclairer.
Ces mots parurent rendre instantanément le courage à M. Jackal.
— Je vous disais donc, continua-t-il, qu’un beau jour, au moment où le procès tirera à sa fin – si l’on va jusque-là, même –, il est possible qu’on lise dans les journaux du matin que le geôlier de la Conciergerie, en entrant dans la prison de M. Sarranti, l’a trouvé pendu comme Toussaint-Louverture, ou étranglé comme Pichegru ; car, enfin, ajouta M. Jackal avec une naïveté terrible, vous comprenez bien que, lorsqu’un gouvernement se met en marche, il ne s’arrête pas à la première borne du chemin.
— Assez !… dit Salvator d’une voix sombre ; vous aviez raison, monsieur Jackal, c’est un mauvais moyen. Heureusement, s’empressa-t-il d’ajouter, qu’en renonçant à celui-là comme nous avons renoncé à celui du général Lebastard de Prémont, j’ai un troisième moyen que je crois meilleur que les deux autres.
L’assemblée respira.
— Je vais vous en faire juge, continua Salvator.
Chacun prêta l’oreille, retenant son souffle. Inutile de dire que M. Jackal n’était pas le moins attentif des auditeurs du jeune homme.
— De même, reprit Salvator s’adressant à M. Jackal, que vous avez utilement employé votre temps depuis l’emprisonnement de M. Sarranti, je n’ai pas perdu le mien : il y a donc trois mois que, prévoyant, ou à peu près, ce qui arrive en ce moment, j’ai formé le plan que je vais vous communiquer.
— Vous n’avez pas idée de l’intérêt avec lequel je vous écoute, dit M. Jackal.
Salvator sourit imperceptiblement.
— Vous connaissez la Conciergerie sur le bout de votre doigt, n’est-ce pas, monsieur Jackal ? continua-t-il.
— Naturellement, répondit celui-ci, étonné que l’on pût lui faire une question si simple.
— En entrant par la grille située entre les deux tours, c’est-à-dire par l’entrée et la sortie ordinaire des prisonniers, on traverse la cour et l’on se trouve, une fois le guichet franchi, dans la geôle, c’est-à-dire dans le vestibule de la prison.
— C’est cela, fit M. Jackal avec un signe de tête.
— Au milieu de la geôle, est un poêle autour duquel causent guichetiers, agents de police et gendarmes ; juste en face de la porte d’entrée, la porte du fond s’ouvre dans le corridor donnant sur les cachots ordinaires ; nous n’avons rien à faire avec ceux-là. C’est à gauche de la porte d’entrée, à gauche du poêle, dans une chambre dallée dont la porte, avec une ouverture grillée, donne sur un corridor particulier, que se trouve la chambre des condamnés à mort.
M. Jackal continua d’approuver de la tête ; la description topographique était des plus exactes.
— C’est là naturellement qu’a dû être enfermé M. Sarranti, sinon depuis son jugement, du moins depuis trois ou quatre jours.
— Depuis trois jours, dit M. Jackal.
— Et c’est là qu’il est à cette heure, n’est-ce pas, et qu’il restera jusqu’à l’heure de son exécution ?
M. Jackal répondit par un nouveau signe affirmatif.
— Voilà déjà un premier point arrêté ; passons au second.
Il y eut un moment de silence.
— Voyez un peu ce que c’est que le hasard, reprit Salvator, et combien, quoi qu’en disent les pessimistes, il protège les honnêtes gens ! Un jour, vers quatre heures du soir, en sortant du Palais, où j’avais assisté à l’une des dernières séances du procès Sarranti, je descends au bord de la rivière, et je tourne du côté de la pile du pont Saint-Michel, où j’ai d’habitude un canot amarré. Voilà qu’en longeant le bord de la rivière, j’aperçois, au-dessus de la berge et au-dessous du quai de l’Horloge, quatre ou cinq ouvertures fermées par des grilles de fer à doubles croisillons ; je n’avais jamais fait attention à ces ouvertures, qui ne sont rien autre chose que de simples égouts ; mais, cette fois, tout en proie que j’étais au pénible sentiment où me jetait la condamnation probable de M. Sarranti, je m’en approchai et les examinai, dans l’ensemble d’abord, puis ensuite dans les détails. Le résultat de l’examen fut que rien n’était plus facile que de desceller ces grilles et de pénétrer ainsi sous le quai, et même, selon toute probabilité, sous la prison ; mais à quelle profondeur ? C’est ce qu’il m’était impossible de deviner. Je ne m’en occupai pas davantage, ce jour-là ; ce qui n’empêcha point d’y songer toute la nuit. Mais, le lendemain, vers huit heures du matin, j’étais à la Conciergerie. Il faut vous dire que j’ai un ami à la Conciergerie – vous allez voir tout à l’heure qu’il est bon d’avoir des amis partout – ; j’allai le trouver, et, tout en causant et en me promenant avec lui, j’acquis la certitude que l’une des ouvertures donnant sur la berge de la rivière aboutissait au préau des prisonniers. Le tout était de bien connaître le chemin que parcourait souterrainement cette espèce de canal, qui ne devait point passer très loin du cachot des condamnés à mort. « Bien ! me dis-je, c’est une mine à creuser, et nos carriers des catacombes ne sont pas gens à reculer pour si peu. »
Cinq ou six des auditeurs de Salvator firent de la tête un signe d’assentiment.
C’étaient les carriers auxquels le jeune homme venait d’adresser son interpellation.
Salvator reprit :
— Je levai donc le plan de la Conciergerie, ce qui me fut facile, au reste, en décalquant un vieux plan que je trouvai à la bibliothèque du Palais, et, une fois bien pénétré de mon sujet, je désignai trois de nos frères pour me suivre. La même nuit, continua Salvator, nuit qui était heureusement une nuit sombre, après avoir descellé sans bruit la grille de l’égout, je pénétrai dans l’infect souterrain ; mais, au bout de dix pas, je fus forcé de m’arrêter : le souterrain était barré dans toute sa hauteur et toute sa largeur par une grille semblable à celle qui donnait sur la Seine. Je revins sur mes pas, et je fis engager un de mes hommes, armé de ses outils, dans le sombre et étroit passage ; au bout de dix minutes, il revint tomber à mes pieds sur la berge. Il était à moitié asphyxié, il n’avait voulu revenir que la besogne faite. Sur la certitude que l’obstacle avait disparu, je m’engageai de nouveau dans la gorge sombre et fétide ; cette fois, je fis vingt pas, à peu près ; mais, au bout de vingt pas, je rencontrai une nouvelle grille. Je regagnai le bord de l’eau, presque suffoqué moi-même, en encourageant un autre de mes compagnons à m’ouvrir le passage… Il revint à moitié mort ; mais, comme le premier, il avait accompli sa besogne : la seconde grille était descellée. Je rentrai dans le souterrain, et, dix pas plus loin que la seconde grille, j’en rencontrai une troisième ; je revins triste, mais non découragé, vers mes hommes. Deux sur trois étaient exténués : il ne fallait pas compter sur eux. Un troisième était frais et plein d’ardeur ; avant que j’eusse achevé de formuler mon désir, il s’était élancé dans le sombre conduit… Dix minutes s’écoulèrent, puis un quart d’heure, l’homme ne revenait pas… Je m’engageai dans le souterrain pour me mettre à sa recherche. À dix pas de la gueule de l’égout, je heurtai un obstacle que je ne connaissais pas ; j’étendis les mains, je reconnus un corps, j’entraînai ce corps par la blouse, et je l’amenai sur la berge : il était trop tard, le corps n’était plus qu’un cadavre ; le pauvre diable était asphyxié !… Tels furent les travaux du premier jour, ou plutôt de la première nuit, acheva froidement Salvator.
Tous les assistants écoutaient le récit de ce labeur héroïque avec un recueillement et un intérêt que nous n’avons pas besoin de décrire.
M. Jackal, surtout, regardait le narrateur avec une sorte de stupéfaction ; il se sentait lâche et petit auprès de ce vaillant jeune homme, qui lui paraissait haut de cent coudées.
Quant au général Lebastard de Prémont, à peine Salvator eut-il achevé les derniers mots de son récit, qu’il s’avança vers le jeune homme.
— Et sans doute celui qui est mort avait une femme et des enfants ? demanda-t-il.
— Ne vous occupez point de cela, général, dit-il : tout est bien de ce côté. La femme a douze cents francs de rente viagère, ce qui est une fortune pour elle ; les deux enfants sont à l’école d’Amiens.
Le général fit un pas en arrière.
— Continuez, mon ami, dit-il.
— Le lendemain, reprit Salvator, je me rendis au même endroit avec les deux hommes restants, et qui m’avaient déjà accompagné. J’entrai seul, avec une bouteille de chlore dans chaque main. La troisième grille était enlevée, je pus donc continuer mon chemin. Après la troisième grille, l’égout tournait à droite. À mesure que j’appuyais vers cette droite, l’envergure du souterrain se rétrécissait ; bientôt j’entendis que l’on marchait au-dessus de ma tête : c’était évidemment une ronde de guichetiers ou de soldats qui traversait le préau. Je n’avais rien à faire par là. J’avais calculé mes distances d’une façon infaillible : je savais qu’au trentième mètre, je devais creuser à gauche ; ma courbe, ou plutôt mon angle était mesuré avec la certitude d’une mine stratégique. Je revins, répandant du chlore tout le long de ma route pour désinfecter, autant que possible, le souterrain ; nous rescellâmes la première grille et nous nous éloignâmes comme la veille. Les études topographiques étaient faites ; il restait à commencer les travaux pratiques, travaux dont nous apprécierez la difficulté quand je vous dirai que trois hommes, en se relayant d’heure en heure, et en travaillant chacun deux heures par nuit, ont mis soixante-sept nuits pour mener à bonne fin ce travail.
Un cri de reconnaissance, un murmure d’admiration sortirent de toutes les bouches. Trois hommes seulement se turent. C’étaient le charpentier Jean Taureau et ses deux compagnons, le maçon Sac-à-Plâtre et le charbonnier Toussaint-Louverture. Ils firent un pas en arrière en entendant les carbonari manifester si hautement leur admiration.
— Voici les trois auteurs de ce gigantesque travail, dit Salvator en les désignant à l’assemblée. Les trois mohicans eussent donné beaucoup pour être enfouis au plus profond de la mine qu’ils avaient percée. Ils baissèrent les yeux comme des enfants.
— Que nous sauvions ou que nous ne sauvions pas M. Sarranti, dit tout bas le général Lebastard à Salvator, la fortune de ces trois hommes est faite.
Salvator échangea une poignée de main avec le général.
— Au bout de deux mois, reprit le jeune homme, nous étions juste au-dessous du cachot des condamnés à mort, cachot presque toujours vide, puisque l’on n’y met les condamnées que deux ou trois jours avant leur exécution. Nous pouvions donc, arrivés là, travailler sans crainte d’éveiller l’attention des geôliers ; au bout de sept jours, nous avions descellé une dalle, ou plutôt, il suffisait de pousser un peu fortement cette dalle taillée en biseau pour la soulever et donner, par cette ouverture, passage au prisonnier. Pour plus de sûreté, et dans le cas où le geôlier entrerait au bruit que ferait le prisonnier en s’évadant, Sac-à-Plâtre a scellé dans la dalle, et pour la retenir au-dessous, un anneau que Jean Taureau retiendra énergiquement jusqu’à ce que M. Sarranti ait gagné la rivière, où je l’attendrai avec une barque. Une fois M. Sarranti dans la barque, je réponds de tout ! – Voilà mon projet, messieurs, continua Salvator ; tout est prêt ; il ne s’agit plus que de le mettre à exécution, à moins que M. Jackal ne nous prouve radicalement que nous pouvons échouer. Parlez donc, monsieur Jackal, et parlez vite ; car nous n’avons que bien juste le temps de nous mettre à l’œuvre.
— Monsieur Salvator, répondit sérieusement le chef de la police de sûreté, si je ne craignais de passer pour un homme qui flagorne les gens afin de les mettre dans ses intérêts, je vous exprimerais l’admiration profonde que j’éprouve pour ce gigantesque projet.
— Je ne vous demande pas de compliments, monsieur, répondit le jeune homme, je vous demande votre avis.
— Admirer votre projet, c’est l’applaudir, monsieur, répondit l’homme de la police. Oui, monsieur Salvator, aussi vrai que je me suis conduit comme un sot en vous faisant arrêter, je trouve votre projet excellent, immanquable ; je vous affirme qu’il réussira ; mais permettez-moi de vous faire une question. Une fois le prisonnier en liberté, que comptez-vous faire de lui ?
— Je vous ai dit que je répondais de sa personne, monsieur Jackal.
M. Jackal hocha la tête en homme qui voulait dire que l’assurance ne lui suffisait pas.
— Eh bien, je vais tout vous dire, monsieur, et vous allez être, je l’espère, de mon avis pour la fuite comme vous l’avez été pour l’évasion. Une chaise de poste attend dans une des petites rues aboutissant au quai ; les relais sont préparés tout le long de la route ; j’ai un courrier envoyé d’avance ; il y a cinquante-trois lieues d’ici au Havre ; on les fait en dix heures, n’est-ce pas ? Au Havre, un bateau à vapeur anglais attend, tout chauffé ; de sorte que, juste à l’heure où l’on se bousculera sur la place de Grève pour voir exécuter M. Sarranti, M. Sarranti quittera la France avec le général Lebastard de Prémont, qui, M. Sarranti parti, n’aura plus aucun motif de rester à Paris.
— Vous oubliez le télégraphe, dit M. Jackal.
— Pas le moins du monde. Qui peut donner l’éveil, indiquer la route prise, faire jouer le télégraphe ? C’est la police, c’est-à-dire M. Jackal. Eh bien, puisque M. Jackal reste avec nous, tout est dit.
— C’est juste, fit M. Jackal.
— Vous allez donc avoir la bonté de suivre ces messieurs à l’appartement qui vous est destiné.
— Je suis à vos ordres, monsieur Salvator, dit l’homme de police en s’inclinant. Mais Salvator l’arrêta en étendant la main sans le toucher.
— Je n’ai pas besoin de vous recommander une prudence extraordinaire, soit dans vos actions, soit dans vos paroles ; toute tentative d’évasion, par exemple, serait, vous le savez, réprimée à l’instant même d’une manière irréparable ; car je ne serais point là pour vous sauvegarder comme je l’ai fait tout à l’heure. Allez donc, monsieur Jackal, et que Dieu vous conduise !
Deux hommes prirent M. Jackal chacun par un bras et disparurent dans les épaisseurs de la forêt vierge.
Lorsqu’on eut cessé de le voir, Salvator prit de son côté avec lui le général Lebastard de Prémont, fit signe à Jean Taureau, à Toussaint-Louverture et à Sac-à-Plâtre de le suivre, et tous cinq disparurent dans le souterrain.
Nous ne les accompagnerons pas dans le dédale des catacombes, où nous nous sommes engagés à la suite de M. Jackal et d’où ils sortirent par une maison de la rue Saint-Jacques située auprès de la rue des Noyers.
Arrivés là, ils se séparèrent – moins Salvator et le général, qui continuèrent leur route ensemble – pour se rejoindre sur la berge du quai de l’Horloge, où, comme nous l’avons dit, était amarrée la barque de Salvator.
On s’arrêta sous l’ombre projetée par l’arche du pont. On plaça le général Lebastard, Toussaint-Louverture et Sac-à-Plâtre dans la barque, de manière à n’avoir plus qu’à la détacher. Salvator et Jean Taureau restèrent seuls sur la berge.
— Maintenant, dit Salvator à voix basse, mais de façon toutefois à être entendu, non seulement du charpentier, mais encore de ses trois autres compagnons, maintenant, Jean Taureau, écoute-moi bien et ne perds pas une de mes paroles, car ce sont tes dernières instructions.
— J’écoute, dit le charpentier.
— Tu ramperas sans t’arrêter, et le plus vite possible, jusqu’à l’extrémité du passage.
— Oui, monsieur Salvator.
— Quand nous nous serons assurés que nous n’avons rien à craindre, tu appuieras tes épaules à la dalle et tu pousseras vigoureusement, mais lentement toutefois, de façon à soulever la dalle, et non à la renverser dans le cachot, ce qui réveillerait le gardien ; quand tu en seras là, c’est-à-dire quand tu sentiras qu’avec ce dernier effort la dalle est soulevée, tu me tireras par la manche : je ferai le reste. M’as-tu bien compris ?
— Oui, monsieur Salvator.
— Alors en marche ! dit Salvator.
Jean Taureau enleva la première grille et s’enfonça dans le souterrain, qu’il parcourut aussi vite qu’il était possible de le faire à un homme de sa taille.
Salvator s’y engagea quelques secondes après lui.
Ils arrivèrent à un pas de distance sous le cachot des condamnés à mort.
Là, Jean Taureau fit volte-face et écouta, tandis que Salvator écoutait de son côté.
Le silence le plus profond régnait autour d’eux et au-dessus d’eux.
N’entendant rien, Jean Taureau s’arc-bouta le mieux qu’il put, rentra sa tête dans son cou et son cou dans ses épaules, et, appuyant solidement ses deux mains sur ses deux genoux, il poussa la dalle d’une si vigoureuse façon, qu’au bout de quelques secondes d’efforts, il la sentit céder sous sa rude pression.
Il tira la manche de Salvator.
— C’est fait ? demanda celui-ci.
— Oui, murmura Jean Taureau tout haletant.
— Bien ! dit le jeune homme en se préparant à son tour ; à moi, maintenant. Pousse, Jean Taureau ! pousse !
Jean Taureau poussa ; la dalle se détacha du sol et se souleva lentement ; une faible lueur, la lueur d’une lampe funèbre, pénétra dans le souterrain. Salvator passa sa tête par l’ouverture, jeta un regard rapide sur toute l’étendue du cachot, et poussa un cri de terreur.
Le cachot était vide !
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Pour que nous arrivions à trouver l’explication du mystère qui vient d’épouvanter Salvator, il faut que nous en revenions à M. Gérard sortant du bureau de M. Jackal, muni de son passeport et plein de hâte de quitter la France.
Nous ne dirons pas les émotions multiples auxquelles le philanthrope de Vanves était en proie, en suivant le long corridor et l’escalier obscur et tortueux qui conduisaient du cabinet de M. Jackal à la cour de la préfecture : les confrères de l’honnête personnage, groupés ou errants sous cette voûte sombre, disparue aujourd’hui ou près de disparaître, et qui semblait sans exagération un soupirail de l’enfer, lui firent l’effet d’autant de démons prêts à fondre sur lui et à lui enfoncer les ongles dans la chair.
Aussi franchit-il rapidement la cour, comme s’il eût craint d’être reconnu et arrêté par les agents, plus rapidement encore la grille, comme s’il eût craint que la grille ne se fermât devant lui et ne le retînt prisonnier.
À la porte, il retrouva son cheval – dont il avait mis la bride aux mains d’un commissionnaire –, donna quelques pièces de monnaie à l’homme, et sauta sur la bête avec la légèreté d’un coureur de Newmarket ou d’Epsom.
La route fut un long cauchemar, une marche forcée au triple galop de son cheval ; quelque chose de pareil à la course fantastique du roi des Aulnes à travers la forêt.
De l’orage qui venait de s’abattre avec tant de bruit de flamme sur la terre, il restait une grande nuée noire qui couvrait la lune ; de rapides éclairs, dernières palpitations de la tempête, jetaient seuls et de temps en temps, sans être suivis d’aucun fracas, leur lumière livide et sinistre sur le fantastique voyageur, qui, rappelé aux terreurs de sa jeunesse, eût fait, s’il l’eût osé, le signe de la croix à chacun de ces éclairs. En somme, c’était une sombre nuit, faite pour jeter l’épouvante dans la conscience la moins coupable ; aussi le philanthrope de Vanves, qui se rendait justice et était loin de se ranger dans la catégorie des cœurs innocents, sentit-il une sueur froide ruisseler le long de son corps, tandis que tout son sang semblait se figer de plus en plus dans ses veines.
Encore dix minutes de cette course effrénée, et il atteignit Vanves. Mais son cheval, si vigoureux qu’il fût, harcelé de coups d’éperon depuis la rue de Jérusalem, et fatigué déjà de sa première course, semblait chanceler entre ses jambes et menacer de s’abattre à chaque pas ; le vent s’engouffrait dans ses naseaux démesurément ouverts, mais semblait ne plus pouvoir pénétrer jusqu’à ses poumons.
M. Gérard jeta un regard perçant sur l’horizon insondable afin de juger dans combien de minutes il pouvait arriver, soutint l’animal de la bride et des genoux, et, comprenant que, s’il s’arrêtait un instant, son cheval tomberait là où il s’arrêterait, il lui enfonça impitoyablement ses éperons dans le ventre.
Au bout de cinq ou six minutes qui lui parurent des heures, il commença de distinguer dans l’obscurité la silhouette sombre de son château ; quelques secondes après, il était devant la porte.
Ce qu’il avait prévu arriva ; au moment où il s’arrêtait devant cette porte, son cheval s’affaissa sous lui.
Il s’attendait à cet accident, de sorte qu’il prit ses précautions et se trouva debout au moment où le cheval, lui, se trouvait à terre.
Cet événement, qui, en tout autre temps, eût éveillé l’attendrissement de M. Gérard, dont la philanthropie débordait d’habitude des hommes sur les animaux, ne produisit en ce moment sur lui qu’un assez mince effet ; son but, son seul but, son unique but, était de prendre autant d’avance que possible sur les estafiers que la fantaisie de M. Jackal – et M. Gérard savait combien son protecteur était fantaisiste –, que la fantaisie de M. Jackal, se ravisant derrière lui, pouvait mettre à ses trousses. Il était arrivé chez lui, son but était atteint ; peu lui importait dès lors la vie ou la mort du noble animal qui l’avait sauvé.
On sait que le philanthrope de Vanves n’était pas précisément un modèle de gratitude.
Il laissa donc le cheval où il était, sans le desseller, assez peu inquiet de ce que deviendrait le cadavre, qui, selon toute probabilité, ne serait reconnu que le lendemain matin, l’animal étant tombé contre la maison et non au milieu de la route ; puis il ouvrit précipitamment la porte, la referma plus précipitamment encore derrière lui à double pêne et à triple verrou, monta rapidement deux étages, tira d’un cabinet qui lui servait de botterie une énorme malle de cuir, la traîna dans sa chambre à coucher, et alluma une bougie.
Là, il respira une seconde… Son cœur battait de telle façon, qu’il put craindre un instant qu’il ne se rompît. Pendant cette seconde, il demeura debout, la main appuyée sur sa poitrine, essayant de se rendre maître de sa respiration ; puis, échappé à cette espèce d’asphyxie, il commença à s’occuper de ce suprême préparatif de départ qu’on appelle faire sa malle.
Un homme caché dans un coin de cette chambre à coucher, si peu perspicace qu’il fût, eût découvert dans M. Gérard un criminel, rien qu’à voir la façon insensée dont il brassait cette besogne, qui demande d’habitude tant de réflexion, entassant au hasard, dans les profondeurs de la malle, le linge et les vêtements qu’il arrachait de l’armoire à glace et des tiroirs de la commode ; mêlant les bas avec les faux cols, les chemises avec les gilets ; fourrant des bottes dans les poches d’habit, des souliers dans les manches des redingotes ; tressaillant au moindre bruit et s’arrêtant pour essuyer avec une chemise ou une serviette son front pâle et ruisselant de sueur.
Lorsqu’il s’agit de fermer la malle, elle était tellement bourrée, que M. Gérard ne put venir à bout de rapprocher la gâche de la serrure ; il y employa toutes ses forces, mais inutilement. Alors, au hasard, il prit à pleines mains linge et habits, jeta tout par la chambre, et finit par joindre le dessus au dessous.
Après quoi, il ouvrit son secrétaire, prit dans un tiroir fermé à double tour un portefeuille qui contenait pour deux ou trois millions de valeurs sur les banques d’Autriche et d’Angleterre, valeurs qu’il tenait toutes préparées pour ce cas de fuite qui se présentait enfin.
Il détacha deux pistolets à double canon accrochés à son chevet et à la portée de sa main, puis descendit rapidement les escaliers, courut aux écuries, attela lui-même les deux chevaux de voiture à sa calèche, qu’il comptait conduire en cocher jusqu’à Saint-Cloud ; là, il trouverait des chevaux de poste, laisserait ses chevaux à lui, recommanderait au maître de poste d’en avoir soin jusqu’à son retour, et prendrait la route de Belgique.
En vingt heures et en payant doubles guides aux postillons, il aurait passé la frontière.
Les chevaux attelés, il mit les pistolets dans les poches de la calèche, ouvrit la grille de la rue pour n’avoir pas à descendre de son siège, et remonta pour prendre sa malle.
La malle était horriblement lourde. M. Gérard fit quelques efforts pour la charger sur son épaule ; mais il comprit qu’il se livrait à un travail inutile.
Il prit donc le parti de la traîner après lui.
Mais, au moment où il se penchait pour la saisir par la poignée de cuir, il lui sembla entendre un léger bruit, comme le frôlement d’une robe, du côté de l’escalier.
Il se retourna vivement.
Dans l’encadrement sombre de la porte, une figure blanche avait apparu.
La porte figurait la niche ; la figure blanche, la statue.
Que signifiait cette apparition ?
Quelle qu’elle fût, M. Gérard recula devant elle.
L’apparition sembla détacher péniblement ses pieds du sol et fit deux pas en avant.
Moins la plate et vile figure du meurtrier, on eût cru assister à une représentation de Don Juan, au moment où le commandeur, marchant à pas muets sur les dalles de la salle du festin, fait reculer devant lui son hôte épouvanté.
— Qui est là ? demanda enfin M. Gérard, dont les dents claquaient de terreur.
— Moi, répondit le fantôme d’une voix si grave, qu’elle semblait sortir du fond d’un sépulcre.
— Vous ? demanda M. Gérard, le cou tendu et l’œil fixe, cherchant à reconnaître le nouveau venu sans pouvoir y réussir, tant la terreur étendait sur sa vue un voile épais ; qui est-ce, vous ?
Le fantôme ne répondit point, mais de nouveau fit deux pas en avant, et, entré dans le cercle de lumière tremblante projeté par la bougie, il abaissa son capuchon.
C’était bien un fantôme, en effet ; jamais maigreur plus dévorante ne s’était despotiquement emparée d’une créature humaine ; jamais pâleur plus cadavéreuse ne s’était répandue sur un visage humain.
— Le moine ! s’écria l’assassin, de la même voix qu’il eût dit : « Je suis mort ! »
— Ah ! vous me reconnaissez enfin ! dit l’abbé Dominique.
— Oui… oui… oui… je vous reconnais !… balbutia M. Gérard.
Puis, réfléchissant à la faiblesse apparente du moine et à l’humble et pieuse mission qu’il avait à accomplir sur la terre, il reprit avec un peu plus de courage :
— Que me voulez-vous ?
— Je vais vous le dire, répondit doucement l’abbé.
— Pas dans ce moment, dit M. Gérard ; demain… après demain.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Parce que je quitte Paris pour vingt-quatre heures, que je suis très pressé de partir, et que je ne puis retarder mon départ d’un seul moment.
— Il faut cependant que vous m’écoutiez, dit le moine d’une voix ferme.
— Un autre jour, mais pas aujourd’hui, pas ce soir, pas en ce moment.
Et M. Gérard prit sa malle ; il fit deux pas en la tirant après lui et en se dirigeant vers la porte. Le moine recula de manière à fermer la porte avec son corps.
— Vous ne passerez pas ! dit-il.
— Laissez-moi passer ! hurla l’assassin.
— Non, dit le moine d’une voix calme mais ferme.
M. Gérard comprit alors qu’il allait se passer entre lui et ce vivant fantôme quelque chose de terrible. Il jeta les yeux sur la place où d’habitude étaient suspendus ses pistolets.
Il venait de les détacher et de les porter dans la calèche.
Il regarda autour de lui s’il n’apercevait point quelque arme à la portée de sa main.
Aucune.
Il fouilla convulsivement dans ses poches pour y trouver un couteau. Rien.
— Oui, n’est-ce pas ? dit le moine, vous me tueriez – comme vous avez tué votre neveu ! – Mais, eussiez-vous une arme, vous ne me tueriez pas ! Dieu veut que je vive !
En voyant ce visage ferme, en entendant cette voix solennelle, M. Gérard sentit sa première terreur s’emparer de nouveau de lui.
— Et maintenant, dit le moine, voulez-vous m’écouter ?
— Parlez donc ! dit M. Gérard en grinçant des dents.
— Je viens pour la dernière fois, dit le moine d’une voix triste, vous demander la permission de révéler votre confession.
— Mais c’est ma mort que vous me demandez là ! c’est me conduire par la main à l’échafaud ! – Jamais ! jamais !
— Non, je ne demande pas votre mort ; car, cette permission, qui me relève de mon vœu, une fois accordée, je vous laisse partir.
— Oui, et derrière moi vous allez me dénoncer, derrière moi vous faites jouer le télégraphe, et je ne suis pas à dix lieues, qu’on m’arrête !… Jamais ! jamais !
— Je vous donne ma parole, monsieur – et vous savez si je suis esclave de ma parole –, que, demain à midi seulement, j’userai de la permission.
— Non ! non ! non ! répéta M. Gérard en s’encourageant lui-même par la violence de son refus.
— Demain à midi, vous pouvez être sorti de France.
— Et si vous obtenez l’extradition ?
— Je ne la demanderai pas. Je suis un homme de paix, monsieur ; je demande que le pécheur se repente et non qu’il soit puni. Je veux, non pas que vous mouriez, mais que mon père ne meure pas.
— Jamais ! jamais ! vociféra l’assassin.
— Ah ! c’est épouvantable ! dit, comme s’il se parlait à lui-même, l’abbé Dominique. Mais vous n’entendez donc pas, vous ne comprenez donc pas mes paroles ? vous ne voyez donc pas ma douleur ? vous ne savez donc pas que je viens de faire huit cents lieues à pied, que j’ai été à Rome, et que j’en suis revenu pour obtenir du saint-père le droit de révéler votre confession, et… et que je ne l’ai pas obtenu ?…
M. Gérard avait cru sentir passer l’aile de la Mort ; mais, cette fois encore, l’aile de la Mort s’éloignait sans toucher son front. Sa tête, courbée un instant, se releva.
— Oh ! vous le savez, dit-il, l’engagement que vous avez pris vis-à-vis de moi est formel. Après ma mort, oui ! mais, tant que je vivrai, non !…
Le moine frissonna et répéta machinalement :
— Après sa mort, oui ! mais, tant qu’il vivra, non !…
— Laissez-moi donc passer, reprit M. Gérard, puisque vous ne pouvez rien contre moi.
— Monsieur, dit le moine en étendant ses deux bras blancs pour barrer la porte, ce qui lui donna l’attitude d’un crucifix, dont il avait déjà la pâleur ; savez-vous que l’exécution de mon père est fixée à demain quatre heures ?
M. Gérard ne répondit point.
— Savez-vous qu’à Lyon, je suis tombé malade de fatigue ? savez-vous que j’ai pensé y mourir ? savez-vous qu’ayant fait vœu d’accomplir la route à pied et n’ayant pu me remettre en chemin qu’il y a huit jours, savez-vous que j’ai fait aujourd’hui près de vingt lieues ?
M. Gérard continua de garder le silence.
— Savez-vous, reprit le moine, que j’ai fait tout cela, fils pieux, autant pour sauver l’honneur que la vie de mon père ? savez-vous qu’au fur et à mesure que les obstacles s’élevaient devant moi, je faisais serment que nul obstacle ne m’empêcherait de le sauver ? savez-vous qu’après ce serment terrible, quand je pouvais trouver votre grille fermée, j’ai trouvé cette grille ouverte ? que, quand je pouvais ne vous revoir jamais, je vous revois face à face ? N’apercevez-vous pas la main de Dieu dans tout cela, monsieur ?
— Je vois, au contraire, que Dieu ne veut pas que je sois puni, moine, puisque la religion te défend de révéler la confession, et que tu as été inutilement à Rome pour obtenir une dispense du saint-père !
Puis, faisant un mouvement de menace qui indiquait qu’à défaut d’armes, il était décidé à recourir à une lutte corps à corps :
— Laissez-moi donc passer, ajouta-t-il.
Mais le moine étendit de nouveau les bras pour lui fermer la porte. Puis, de la même voix calme et ferme :
— Monsieur, lui dit-il, croyez-vous que, pour vous persuader, j’aie employé toutes les paroles, toutes les prières, toutes les supplications qui peuvent avoir un écho dans le cœur de l’homme ? croyez-vous qu’il y ait un moyen de sauver mon père en dehors de celui que je vous propose ? S’il y en a un, dites-le, je ne demande pas mieux que de l’employer – dût-il tuer mon corps dans ce monde, dût-il perdre mon âme dans l’autre ! – Oh ! si vous en connaissez un, dites ! dites-le ! je me mets à vos genoux pour vous supplier de sauver mon père…
Et le moine tomba à genoux, les mains étendues, le regard suppliant.
— Je n’en connais pas, dit impudemment le misérable ; laissez-moi passer.
— J’en connais un, moi, dit le moine ; que Dieu me pardonne de l’employer… Puisque je ne puis révéler ta confession qu’après ta mort, meurs donc !
Et, en même temps, tirant un couteau de sa poitrine, il le plongea dans le cœur de l’assassin.
M. Gérard ne poussa pas un cri. Il tomba roide mort.
L’abbé Dominique se releva, alla au cadavre, et reconnut que toute vie avait cessé.
— Mon Dieu, dit-il, prenez pitié de son âme et pardonnez-lui dans le ciel comme je lui pardonne sur la terre !
Puis, remettant le couteau tout ensanglanté dans sa poitrine, il sortit de la chambre sans même regarder derrière lui, descendit l’escalier, traversa lentement le parc, et sortit par la grille qui lui avait donné entrée.
Le ciel était calme, la nuit sereine ; la lune brillait comme un globe de topaze, les étoiles scintillaient comme des diamants.
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