L'EXODE
L'ombre était noire.
Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres, et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient, à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris. Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de cendre. Des parfums gras montaient de la terre.
L'ombre était noire.
Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre. De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort patient des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement varié de la terre et des bois.
Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.
Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais, auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.--Quelque chose m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne présageait rien de bon.
Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois, des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège, de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche vite.
Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré, j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la plus étrange des processions.
C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve dans le regard.--Je les connaissais bien!--Ils parlaient tous entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois surprendre leurs paroles.
En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait Arlequin.
Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent, semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement) était accrochée au bout de la batte.
Et Arlequin murmurait:
«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les Flandres?--L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est peuplée que de moulins!--Ne pouvais-je vieillir paisiblement et fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des passantes?»
Et le svelte Arlequin se tut.
Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé, la fille de l'herboriste disait à mi-voix:
«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»
Et la fille de l'herboriste s'enfuit.
Venait ensuite le coiffeur de la marquise.
Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture capillaire. Il portait douze peignes dans ses cheveux et un bâton de cosmétique derrière l'oreille.
«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces boucles... ces boucles...»
Il était parti.
Venait ensuite Polichinelle.
Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées, mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps, on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague rumination.
Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses souliers--et passa.
Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche.
«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de cœur?»
Cela semblait l'inquiéter fort.
Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée.
Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi.
Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le poing, à son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe inconvenant.
Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,--et Clélie qui balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,--et Scaramouche qui chantait un air de fête,--et cette princesse, née en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de fards et de bijoux.
Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche, de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de Polichinelle.
Et je vis celui-ci.
Et je vis celui-là.
Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et par l'habit.
Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et j'appelai Pierrot, par trois fois:
«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce.
Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple:
«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire la senteur des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde, marcher longtemps et se reposer peu.--Au revoir, mon ami! Les premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma lanterne.--Au revoir! ou plutôt, adieu!»
Il essuya une larme.
Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune.
Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur.
Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres; il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel rougissait l'horizon.
L'ombre était noire.
A CLAUDE FARRÈRE
Livre Deuxième
Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.