‹ Les moments perdus de John ShagChapitre 7 sur 13 · L'ABSENTE

L'ABSENTE

La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches mènent au seuil.

Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien sagement épanouies et très droites.

Le ruisseau roule des morceaux d'orange.

Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.

C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi bleue que dans les tableaux.

Le vent qui passe sent la saumure.

Il est six heures du soir.

A l'intérieur, une salle pleine.

Des tables, des verres, du vin.

Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie! vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!

Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la campagne.

«Lina est morte.

--Et Jeanne?

--Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.

--Elle a forci!»

On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.

«Qui est celle-là?

--Charlotte, une nouvelle.»

Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait. La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.

C'est l'amour.

Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie. Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de Mireille, vraiment prodigieux.

Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune, elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est tordue. Elle boite.

«Enlève ta robe!

--Montre-toi!»

Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte, mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.

Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un poignard, une ancre, et divers autres attributs.

Il regarde Fathma.

«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»

Fathma ne souffle mot.

Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses! valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...

La fête est complète.

On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.

Le vin coule.

Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance, s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche, elle se voue, tout entière.

Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et de l'homme.

... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_, absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts distraits, Fathma tourne une fleur rouge.

Toulon.

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ÉDITION EXPURGÉE

Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune, chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses, coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.

Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant, occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que s'ils étaient empaillés.

Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons: je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la grammaire Noël et Chapsal.

Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_:

«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.»

Maintenant on lit:

«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.»

Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux... Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt après la bête, en vociférant.

Casablanca.

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SPLEEN AU CAFÉ

Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.

J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.

Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de l'agrément.

Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir afin d'être tout à fait comestibles.

Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée, un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.

Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois, accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.

Si cela continue, je vais m'enivrer.

Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils recommencent.

... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.

Maxim.

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INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE

Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un bleu trop pur.

Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop fines senteurs.

Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles brûlent trop clair...

Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le grand silence, vous serez émue par ses battements.

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A PROPOS DE PIERROT

Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers, mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.

Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte d'Ariane, princesse très répandue.

Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent: les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le feuillage, pose sur les gazons.

Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle, car il lui semblait toujours que la mare allait parler.

Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:

«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers vous je m'envolerai!»

La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à Colombine.

Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il semblait endimanché.

Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu, toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler enfin, mieux que personne, des bulles de savon.

Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile et rose, un monde qu'il connaissait déjà.

Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes concentriques dans les mares dormantes.

Tout le monde sait qu'il aima Colombine.

C'était Pierrot.

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EN ATTENDANT L'AMOUR

Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!

La place est libre. Viendra-t-il?

Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors, tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre, en attendant l'amour.

Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser, et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en attendant l'amour.

Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire, nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant les mains.

Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.

Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.

Et, demain, ce sera de même, et...

Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...

Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...

C'est Lui!

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BAIGNEUSE

Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque, une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te plaît.

Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.

Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le moins du monde.

Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que, saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou; je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise, inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.

Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!... Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.

Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.

Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.

Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui, poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.

La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons, à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour, jusqu'à t'incliner vers une tombe.

Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait, avec un peu de patience, habiller de belles phrases.--Toi, tu ne t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.

Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.

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LE SOMBRE VISAGE

Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis, s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour considérer le visage de la mort.

Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois, pour attendre le dernier réveil.

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LICASTE

Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.

Il ne se trompe point.

Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même étourderie.--Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité, qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je songerais à Licaste.

Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort, mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.--Ses premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants: ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût naturel, et qui passait inaperçu.

Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.--Il a de l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse, bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.

On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli.

Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen, essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le treizième de la douzaine?...

Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer, sait-il souffrir?

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LA MORT DU MAGICIEN

Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.

Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à peu.

Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.--Les qualités se modèlent sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.

Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages, mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir, jusqu'au jugement.

Avec lui, tout semble s'éteindre.

Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore, est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais augure.

Chacun des animaux familiers se porte mal.

Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris, prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune, qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec tant d'aise, craquent comme du bois gelé.

Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer, car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter _la Clavicule de Salomon_; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son bâton de vieillesse.

Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers, claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.--Pourtant, il a encore un moment d'espoir.

Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du _Parfait Thaumaturge_, sous un tas de cornues brisées.--C'est un cristal cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.

Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont, depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis annos Petri...» et se termine en hébreu.

Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour. Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est mélancolique.

Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.

Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué, ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de cette femme.

Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un galet de plage...

Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,--et les pieds sont parfaitement décharnés.

Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:

«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»

Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se couche devant l'âtre, pour mourir.

73

CONVERSATION

Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner.

Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.

Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent encore.

Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts contre mes lèvres et de ta bouche contre mes lèvres et de ce verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier baiser.

Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et nous croirons être morts de notre premier baiser.

74

UN HOMME HEUREUX

Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.

A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens, choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient, pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.

Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...

Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment, exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt, disputait avec son épouse.

75

SÉMITISME

Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français» quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au ravissement.--Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante; j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!

Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs, teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.--C'était la paix d'un cimetière.

Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade, la palme dressée au-dessus d'un mur, et, couché au pied de ce mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris.

Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau. Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète.

Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes, alors qu'on les chantait au fond des catacombes, et cela m'impose comme une cérémonie...

N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne faut pas être sacrilège.

Tanger.

76

LES MESSAGES

Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la lune.

En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air mobile qui passe sous les frondaisons.--Cela formait deux frais ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme et de cours égal, qui traversaient l'été.

L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous deux portaient des messages.

Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,--l'air mobile, d'impalpables duvets.--Certains messages s'arrêtaient en route; une herbe entravait les brins de paille, une branche arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la brise, heureusement, comme de sûrs messages.

Vers qui donc allaient-ils?

A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?...

Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des messages d'amour.

77

COUP DE SOLEIL

Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses, ce mendiant nègre m'a plu.

Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne, ou bien hochet, peut-être.--Je m'approche.--C'est un canon de fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une boîte à sardines.--L'ensemble a la figure d'un thyrse.

Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son délire.--Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un dieu.

A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au pied d'un mur que dore le soleil. Ils écoutent, ils regardent le chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain, ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent. Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives!

Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent, et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où tressautent des pierres, donne un son de grelot.

On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place, par crainte d'être entraîné.

Tanger.

78

PENSÉE SUBITE

J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu miroir.

Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et, vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous.

79

CELA

La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente, car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.

Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable, dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue, avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit, elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à l'improviste: je la sais entourée de buissons.

Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.

Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence mal définie m'inquiète.

C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible, cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la désolation. A la rigueur, cela s'imagine.

Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves. Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.--C'est terrible!

Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!... oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude, mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter là-dedans?

Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de mon cheval. Vais-je plonger?

Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!

Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point, car, je l'avoue, j'ai encore très peur!

Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!... Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...

Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...

Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...

Temacin.

80

LA PLUIE AU SOLEIL

Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le monde en a été charmé jusqu'à l'extase,

Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce, agréable au regard, mais pluie triste,--pluie d'avril, mais sœur d'une pluie d'automne.

Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce printemps et lustrait sa verdure.

Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et, parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait tout d'un coup.

Soudain, le soleil parut.

Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il restait un lambeau d'arc-en-ciel.

Dobitschen.

A CONSTANTIN PHOTIADÈS

Livre Cinquième

Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.

H. B.

81

UN AMATEUR

Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant, aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles. Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus été foulés?

Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant une façade et me dit:

«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»

Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent. Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et je vis un vieux laquais poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite.

Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après avoir salué encore, nous introduisit.

Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé, très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes des volets, ne faisaient que des flèches grises.

Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade éclairée par des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise, vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque, fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains croisées sur ces genoux.

Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de vie, si sa tête n'avait un peu branlé.

Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en pareille posture, mais cette seconde vieille dame était en cire, et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait quelque peu.

De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les chandelles, puis ressortait aussitôt.

Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient, du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon: un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur l'estrade l'annulaire de la dame en cire.

82

FUMÉE INTERDITE

Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné, puis, ils reprennent leur plaisir.

L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée, il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits.

Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie l'Arabe, affamé depuis l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en est flétrie.

Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats, frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette, imprudemment.

C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe.

Tougourt.

83

PAROLES DE FANCHON

Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée là.--Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à faire plier mes reins.--Pour hâter l'heure, je songe, froide et chaude, heureuse et inquiète,--divisée.

Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse, car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les moissonneurs s'en vont à leur collation.--Moi, je reste étendue, les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je me glace, et je songe à Zéphyrin.

Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé. Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les oiseaux, un instant, se tairont.

Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres soient dures et glacées comme les pierres de la source. Il faut que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de foin.--Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes doigts.

Zéphyrin ne saurait tarder.--Mes jambes chaudes l'étreindront, et, contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir; mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête, pour la caresser avec mes frais regards.

Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche vite... et les oiseaux se remettent à chanter.

Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour.

Oh! voyez comme il m'aime!...

Pourrai-je masquer mes yeux?

84