‹ Les morts commandentChapitre 10 sur 12 · II

II

Le lendemain, dès le lever du soleil, le Capellanét courut à la tour. L'expression de son visage fit comprendre à Jaime qu'il était porteur d'importantes nouvelles.

A Can Mallorquí, tous avaient passé une mauvaise nuit. Margalida ne cessait de pleurer. La mère gémissait sans trêve sur les regrettables événements qui troublaient la maison...

Pép, après avoir soigneusement clos la porte de la maison, s'était promené de long en large pendant plus d'une heure à travers la cuisine, tout en maugréant et en serrant les poings.

«Ah! ce don Jaime... Vouloir l'impossible!... Entêté comme tous les siens!»

Le Capellanét n'avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit sauvage, défiant et astucieux, il avait senti naître un soupçon qui, peu à peu, s'était mué en certitude. A peine entré, il en fit part à Jaime. Le señor savait-il quel était l'auteur de l'injurieuse chanson? il croyait que c'était le Cantó, n'est-ce pas?... Eh bien! pas du tout... c'était le Ferrer.

Les vers avaient bien été composés par le Cantó, mais l'idée, l'intention malfaisante étaient du méchant vérro. C'était lui qui avait suggéré à l'autre la pensée d'insulter don Jaime, car il était bien certain que le señor ne laisserait point passer l'injure. Pepét comprenait bien, maintenant, le mobile des secrètes entrevues du Cantó et du vérro, qu'il avait surprises et la forge.

Febrer accueillit avec indifférence cette nouvelle à laquelle le jeune garçon attachait une grande importance.

--Et après? J'ai châtié le chanteur insolent. Quant au vérro, il s'est éloigné de moi, dès qu'il a vu que je le cherchais, devant la ferme. C'est un lâche, ton terrible Ferrer!

Pepét hocha la tête en signe d'incrédulité.

--Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlóts, l'astuce dont ils font preuve pour s'assurer l'impunité dans leurs représailles. Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait ce que c'est que le bagne, il fera tout pour n'y point retourner. Ce qu'il vient de machiner prouve son habileté. D'autres vérros l'ont fait avant lui...

Jaime s'impatienta:

--Pourquoi tant de mystères?... Parle!

Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:

--Le forgeron peut entreprendre tout ce qu'il voudra contre vous, don Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la tour et vous tuer d'un coup de fusil... les soupçons se porteront immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s'est passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute vitesse sur un point très éloigné d'ici, où tout le monde pourra le voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.

--Ah! s'écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s'il venait de comprendre toute l'importance de ces paroles.

Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte, la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l'obscurité, lancerait des appels de défi, des cris de provocation.

--Même si l'on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime, croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l'assurance d'un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis là, moi, Pepét, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s'assurer que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime lui causait une visible déception...

--Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du péril! Il faut se méfier. Ce n'est pas pour rien que le Ferrer a manigancé le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les coquillages.

--Très bien. Il faut charger à balle les deux canons et mettre par-dessus une bonne poignée de petit plomb.

Puis, Pepét fronçait le sourcil en apercevant le revolver abandonné sur la table.

--Très imprudent! Les armes courtes sont faites pour être portées sur soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si l'on entrait à l'improviste, sans vous donner le temps de chercher votre revolver?...

Bientôt l'attention du Capellanét se porta sur la tour elle-même qui jadis avait été si souvent attaquée par les pirates. Il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit avec précaution, comme si un ennemi l'eût guetté au pied de l'escalier. Dissimulant son corps a l'intérieur, il n'avança au dehors qu'un oeil et un partie de son front. Puis, il hocha la tête, mécontent:

En s'avançant ainsi, même avec la plus grande prudence, on pouvait être vu de nuit par un ennemi embusqué au-dessous qui, le bras appuyé sur une branche ou contre un rocher, viserait tout à son aise et serait sûr de son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l'escalier, en découvrant tout son corps. Si obscure que fût la nuit, l'ennemi pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le feuillage, une étoile à l'horizon ou n'importe quelle saillie dans la direction de l'escalier. Et au moment précis où la forme noire de celui qui descendrait cacherait l'objet visé, feu!... à coup sûr!

Décidément non; cette porte ne plaisait pas au Capellanét, non plus que cet escalier à l'air libre. Il fallait absolument trouver une autre sortie. Ses yeux se portèrent alors sur la fenêtre qu'il ouvrit et où il s'accouda.

Avec une agilité simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis, s'aidant des pieds et des mains, il s'agrippa aux aspérités du soubassement, cherchant les trous et, s'en servant comme de degrés naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut après lui à la fenêtre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et l'agitant triomphalement.

Ayant ensuite contourné la construction, l'agile garçon gravit rapidement l'escalier de bois, sur lequel Febrer entendit résonner ses pas pressés.

--C'est la chose du monde la plus facile! s'écria-t-il, rouge d'émotion et d'orgueil, en pénétrant dans la pièce, c'est un escalier pour grandes dames!

Et comprenant toute l'importance de sa découverte, il prit un air grave et mystérieux:

--Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot à qui que ce soit. Voilà une sortie précieuse en cas de danger. C'est un secret que nous devons garder.

Au fond, le Capellanét enviait le señor. Ah! s'il avait, lui, un ennemi venant jeter des cris de défi pendant la nuit, au pied d'une tour solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux fixés sur l'escalier, il descendrait tranquillement par la fenêtre du côté opposé et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au chasseur. Quel coup de maître!...

L'adolescent riait de tout son coeur à cette pensée, découvrant ses dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lèvres presque trop rouges, avec une expression quasi féroce, où se retrouvait toute la sauvagerie de ses aïeux qui, autrefois, considéraient la chasse à l'homme comme le plus noble des exercices.

La gaieté de Pepét sembla gagner Febrer. S'il s'exerçait, à son tour, a descendre par la fenêtre!... Il s'assit sur le rebord, les jambes pendantes à l'extérieur, et, lentement, il tâta le mur avec ses pieds, jusqu'à ce qu'il rencontrât des trous où il pût les poser. Il descendit sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.

Très bien! Après quelques essais successifs, il descendrait aussi aisément que le Capellanét. Ce dernier qui l'avait suivi avec l'agilité de son âge, ayant presque les pieds sur la tête de Jaime, sourit avec la satisfaction d'un maître content de son élève et se mit à répéter ses conseils. Que don Jaime ne les oubliât pas! Aux premiers cris dans la nuit, il devait descendre par la fenêtre, et surprendre son ennemi par derrière.

Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflammé d'une ardeur belliqueuse, d'un désir de bataille qui l'incitèrent à contempler longuement son fusil accroché à la muraille.

Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque à l'eau.

Febrer parut sur le seuil de la tour.

--Merci bien, cria-t-il, je n'irai pas à la pêche aujourd'hui.

Ventolera insista de sa voix chevrotante qui, à distance, était pareille au vagissement d'un enfant:

--L'après-midi est propice; le vent a changé. Dans les alentours du Vedrá on va prendre du poisson en abondance.

Febrer haussa les épaules:

--Non, non; grand merci; je suis occupé.

Il avait à peine achevé ces mots que le Capellanét reparut, lui apportant son repas.

Il semblait triste et courroucé. Son père, furieux de la scène qui avait eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colère.

Une véritable injustice, don Jaime! Il n'a cessé de crier en arpentant la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arrivé à sa faiblesse de caractère, à sa bonté. Mais il jure qu'il va y mettre un terme sans tarder. D'abord, il n'autorise plus le festeig ni les visites. Quant à moi!... «C'est ce mauvais fils--a-t-il dit--désobéissant et révolté qui est cause de tout.»

--C'est fini!... avait déclaré le fermier à son fils.--Dès lundi prochain je te ramènerai au séminaire... et si par malheur tu avais l'intention de me résister et de t'échapper encore, souviens-toi qu'il vaudrait mieux pour toi t'embarquer tout de suite comme mousse et oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer à rentrer à la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre de fer de la porte!

--Et, ajoutait Pepét, pour se faire la main et donner une preuve de sa future sévérité, il m'a allongé quelques gifles et force coups de pied, me faisant ainsi payer à nouveau le désappointement qu'il a éprouvé lorsque je suis revenu d'Iviça.

Le Capellanét avait plié l'échiné et s'était réfugié dans un coin, derrière les jupons de sa mère tremblante, afin d'échapper à la fureur paternelle. Mais à présent qu'il se trouvait en sûreté, à la tour, une rage s'emparait de lui au souvenir de l'imméritée correction. Il grinçait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il serrait les poings.

Ce qui affligeait le pauvre Pepét, plus encore que les coups reçus et sa dignité humiliée, c'était la perspective du prochain emprisonnement au séminaire. Il frémissait à la pensée de porter la soutane, pareille aux jupes des femmes, d'avoir les cheveux coupés ras, ses beaux cheveux dont les boucles dépassaient si élégamment les bords de son chapeau, sans compter la tonsure, qui ferait rire les atlótas ou leur inspirerait un respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours! Adieu, le couteau chéri!

Bientôt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage à Iviça aurait lieu avant qu'une semaine fût écoulée. D'autres lui apporteraient désormais ses repas à la tour...

A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d'espérance. Peut-être serait-ce Margalida, comme autrefois!

Mais en dépit de sa tristesse, le Capellanét sourit avec malice. Non, Margalida ne reviendrait plus jamais à la tour. Pép n'y consentirait pas. Quand la pauvre mère avait voulu défendre son fils, en insinuant timidement que la présence de Pepét à la ferme était nécessaire pour le service du señor, Pép s'était remis à vociférer. Dorénavant, lui-même se chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il serait empêché, sa femme le remplacerait ou même on prendrait une fille du pays pour servir ce señor, puisqu'il s'entêtait à vivre auprès d'eux.

Le Capellanét ne rapporta pas tout ce qu'avait dit son père à ce sujet, mais Febrer devina les imprécations que le paysan avait dû lancer contre lui.

Le jeune homme revint à la métairie en ruminant des idées de vengeance et en jurant qu'il ne retournerait pas au séminaire.

Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment où il le voyait environné de périls!... Était-il possible qu'il allât s'enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d'hommes vêtus de robes noires qui parlent une langue étrange, tandis qu'ici, en pleine campagne, soit à la lumière du jour, soit dans le mystère des nuits, des hommes allaient s'entr'égorger?...

Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer décrocha son fusil et l'examina longuement, la porte ouverte. Sa pensée s'en allait au loin, bien au delà de la portée de son escopette, dont les canons semblaient viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...

Dès le premier moment où il l'avait vu, il avait éprouvé contre lui un irrésistible sentiment d'antipathie. Ce sinistre épouvantail de l'île, nul autre que lui ne le frapperait!

Il avait résolu d'aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!

Enlevant les cartouches dont son arme était chargée,--cartouches de petit plomb destinées aux bandes d'oiseaux qui, venant d'Afrique, passaient au-dessus des Baléares,--il prit dans un sac des cartouches à balles et les introduisit à la place des premières.

Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d'un pas sûr, en sifflotant comme si la résolution qu'il venait de prendre l'eût rendu tout joyeux.

Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s'élança vers lui avec des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le saluer, comme d'habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant prendre le chemin de la montagne, l'abandonna comme à regret.

Febrer marchait d'une allure rapide entre les murets destinés à soutenir les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d'hiver. Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces, succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les arbres fruitiers, le figuier, l'amandier, étaient remplacés maintenant par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l'âpre vent de mer. Jaime montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s'il eût craint d'arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages surgirent tout à coup d'un taillis devant lui, avec le froufroutement d'un éventail que l'on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d'un lointain tintement de marteau, frappant le fer parvint à l'oreille du promeneur. Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée bleue. C'était la forge du Ferrer.

Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place devant la forge.

L'habitation du vérro se composait d'un seul étage. Construite en briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d'un toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s'il allait s'écrouler. Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l'enclume, frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un canon de carabine.

Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant, il demeura immobile, le marteau en l'air. Mais ses yeux froids ne laissaient pas transparaître ses impressions.

Jaime s'avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu'il eut traversé la clairière, il s'arrêta au pied de l'un des premiers arbres qu'il rencontra, et finalement s'assit sur une grosse racine, en ayant soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa ceinture et se mit à rouler une cigarette.

Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.

De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s'il eût ignoré la présence de l'étranger. Il semblait n'avoir d'autre préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n'aurait-il point deviné ses intentions? L'indifférence de son ennemi l'exaspérait et le flattait un peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien qu'il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.

Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar et fut tout surpris de n'y plus voir le forgeron. Cette insolite disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l'autre, irrité de sa provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!

Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se plaça derrière un épais tronc d'arbre, afin d'effacer son corps le plus possible. Quelqu'un remua à l'intérieur de l'habitation. Quelque chose d'informe et de noir s'avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah! l'adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer épaula, prêt à faire feu, dès qu'apparaîtrait le canon du fusil ennemi.

Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée d'un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à la peau tannée, qu'éclairait un oeil unique et que couronnaient de rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.

La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de colère sur l'intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.

Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait entendre, furieuse qu'on osât s'en prendre à son neveu, son louveteau qu'elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute la passion d'un coeur de mère.

Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d'odieux. Était-ce bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein jour jusqu'en sa demeure? La vieille avait raison de l'insulter. En cette occurrence, ce n'était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d'illustres guerriers, lui si fier de ses origines!

La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel chemin s'enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les branches, comme s'il poursuivait quelque oiseau.

Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu'il avait gravie avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des herbes sauvages, non loin d'un groupe de paysans occupés à herser leurs champs. Au creux d'un sentier, il croisa trois vieillards marchant lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:

--Bonas tardes tenguin! Ayez bon après-midi!

Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes détournèrent la tête d'un air contrarié, feignant de ne le point voir; quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l'examinant de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l'énigme qu'il portait en lui.

Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs rustres entouraient l'un d'entre eux qui contait une nouvelle, apparemment extraordinaire. A l'approche de Febrer, un mouvement se produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres s'emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.

Jaime n'eut pas de peine à reconnaître l'impétueux Cantó aux bandages blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.

Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations s'échappaient de sa bouche.

Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la veille.

Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait contre lui. C'étaient les malédictions dont il l'avait gratifié à Can Mallorquí. Il jurait qu'il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin d'y mettre le feu et d'y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.

Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s'arrêter.

Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité chaque jour plus accentuée. Qu'avait-il fait? Dans quel guêpier s'était-il fourré!...

Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres inanimés, s'associait à cette protestation des habitants. Dès qu'il passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se cachant pour n'avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact. Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt forcés de le tenir aussi à l'écart, s'ils voulaient continuer à vivre en bonne intelligence avec leurs voisins?

Les habitants l'avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d'entre eux, celui dont l'infortune avait conquis la bienveillante sympathie de tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour une passion insensée, pour la conquête d'une fillette dont il pourrait être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste, misérable et désabusé devant l'éclatante aurore de Margalida et la fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!

Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu'il habitait son palais à Palma, Margalida avait été l'une des femmes de chambre de sa mère, il n'eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace qu'inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude, dominé pas le plus impérieux des instincts, qu'irrite la privation, il avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement ressortir sa merveilleuse beauté.

Il n'y avait plus qu'à fuir...

A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait désormais l'y retenir. Margalida l'évitait. Elle se cachait et pleurait en silence...

Ce n'était d'ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le maître que le vieux Pép avait jusqu'ici toléré, sans trop murmurer, ce caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.

--Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!

En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur l'immense étendue des flots qu'on apercevait entre deux collines. Ce morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l'espoir d'un devenir meilleur, l'inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras mystérieux, aux heures où l'existence se fait cruelle. Tout était préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.

Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en arrivant à la plage, il se dirigea vers l'extrême pointe du promontoire, à l'endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d'orage, et où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison de Margalida. Aujourd'hui, il raillait amèrement son optimisme d'alors qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir posthumes...

Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent, tout l'écrasant poids de leur puissance! Qu'avait-il fait, lui, pour qu'en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme un intrus?... Les innombrables générations d'humains dont les cendres et l'âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l'étranger, cette répulsion pour tout ce qui vient de l'extérieur?

Les morts commandent, et il est oiseux d'essayer de résister à leur volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines. Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu'il avait vu représenter à Paris un jour qu'il assistait à une cérémonie religieuse d'une peuplade de l'Orient. La roue est l'image de la vie. Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons progresser, parce que nous allons de l'avant, et, quand la roue a fait un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la vie de l'humanité... tout, tout n'est qu'un recommencement. Les peuples naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.

Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles s'enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d'un sommeil millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l'endroit précis où, autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d'un édifice qui fut la tribune où s'édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château, l'usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de siècles d'intervalle, comme se répètent, d'une génération à l'autre, les mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes préoccupations, au cours des années. La roue! l'éternel et inévitable recommencement...

Toutes les créatures de l'immense troupeau humain changent d'étable, mais de bergers, jamais.

Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans la profondeur de ses décevantes réflexions.

Quand il s'arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.

Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu'il ne pouvait vivre que sur les sommets sociaux, fût-ce avec l'humilité du besogneux. Devant lui se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu'il avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive! Puisque les morts s'opposaient à ce qu'il fût un homme, il deviendrait un parasite.

Ses regards, en parcourant l'horizon, se fixèrent sur les vapeurs blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette blancheur lumineuse évoquait l'image d'un crâne poli. Des flocons légers de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse. L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans d'autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d'autres, plus bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d'une bouche sans lèvres et sans dents.

C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l'azur du ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c'était bien elle! Des nuages épars au ras de la mer simulaient les plis d'un suaire; d'autres qui flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d'où s'échappaient quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une main, dont l'index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au loin, une destinée mystérieuse...

Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils prirent d'autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût disparu, l'hallucination de Febrer persista.

Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts commandent; il était leur esclave sans défense.

Il se leva, ramassa son fusil qu'il avait abandonné à terre à côté de lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le programme de son départ. Mais il résolut de n'en parler à personne. Il attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.

La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus d'intérêt l'intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu'il venait d'allumer. Il voyait son ombre qu'agrandissaient les déplacements et les oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se tenait au haut de l'escalier: c'était Pép.

--Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.

Jaime vit que le paysan n'était pas en humeur de causer, et lui-même n'y tenait pas.

--Bona nit!

Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son maître que les mots indispensables.

Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il n'avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.

Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d'un rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d'un oeil distrait les arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.

Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l'éther semblait filtrer à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l'apparence de bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l'amertume de l'isolement auquel il s'était condamné. Lui serait-il possible de mener plus longtemps cette existence d'anachorète? A l'extérieur, se devinait l'ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des ennemis à l'affût.

Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité, tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l'air. C'était un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.

Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à la main... Cela ne lui était pas destiné; il s'informerait le lendemain de ce qui s'était passé.

Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes qu'il bondit et jeta sur la table pipe et volume.

Aououououou! Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de l'escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les échos.

C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu'à sa porte!... Il regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis, il fit deux pas vers la porte... mais il s'arrêta en haussant les épaules. Après tout, il n'était pas du pays; il ne connaissait pas ces moeurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.

Il reprit son livre et se rassit en souriant d'une gaieté forcée.

--Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu peux t'enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi bien tranquille.

Mais cette ironique satisfaction n'était qu'apparente... Le hurlement retentit une fois encore, non plus au bas de l'escalier, mais plus loin, peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s'était porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.

Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu'il était lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait publiquement qu'il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.

Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu'il voudrait... mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre d'un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils reprochaient outrageusement à l'étranger sa prudence et semblaient le traiter de lâche.

En vain Febrer tenta de n'y point prêter attention. Ses yeux se voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non, cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans l'obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d'attaque qu'il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand il renonça à s'en munir. C'était une arme moins encombrante qu'il lui fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la porte, et, avec lenteur, l'entr'ouvrit juste assez pour que sa tête pût passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.

En passant brusquement de l'obscurité de sa chambre à la diffuse clarté des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu'un instant, il ne put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se dessinèrent successivement dans l'ombre des fourrés, suivis de deux détonations qui se confondirent presque.

Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il pensa d'abord que c'était peut-être une illusion. Cependant, au même instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose d'étrange qui eut l'air de le toucher, sans toutefois le toucher réellement, comme s'il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de bruyères, tout près de l'escalier. C'était là que se cachait l'ennemi; là!... Il apercevait, dans l'obscurité, l'endroit précis d'où étaient partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu'il y eut des cartouches dans le barillet.

Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible du buisson remplirent son âme d'une joie sauvage... Il avait sûrement atteint l'ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts, glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent dans le mur, deux trous en forme d'entonnoir où l'on sentait un reste de chaleur. Les deux balles l'avaient frôlé avant d'aller s'enfoncer dans le mur, à une imperceptible distance de sa tête.

Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l'autre?... Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris et tâcher de le reconnaître, tandis qu'il agonisait... Soudain le cri sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur, triomphal, que Jaime interpréta comme l'annonce d'un prochain retour.

Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait lugubrement. Dans la campagne, d'autres chiens lui répondaient... Le hurlement s'éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la nuit.

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