‹ Les morts commandentChapitre 12 sur 12 · IV

IV

Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché dans un lit en bois--peut-être le lit de Margalida--il comprit ce qui s'était passé.

Il avait pu, avec l'aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient chacun d'un côté, se traîner jusqu'à la ferme, tandis que deux petites mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se remémorait tout cela; c'étaient des impressions presque irréelles, tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l'on conserve des faits de la veille, après un jour d'ébriété.

Il se souvenait que son front, pris d'une mortelle faiblesse, avait dû chercher un appui sur l'épaule de Pép, qu'il avait senti ses forces l'abandonner comme si sa vie s'échappait de lui avec l'écoulement chaud et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine. Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements désespérés, des paroles entrecoupées implorant l'assistance de toutes les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait l'évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas, avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!

Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante de la lampe, on l'avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu'à la fin de ses jours!...

Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau d'eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque vêtement de dessous qu'on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons parcouraient tout son corps.

Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une expression de folle terreur.

Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s'étonnait de ces exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s'alarmaient-elles ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur, vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu'inspire le danger.

Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d'une pâleur livide, s'occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie! Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»

Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques, et il s'entendait à panser les blessures.

Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l'un dans la poitrine, l'autre dans le dos.

--Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile de l'extraire.

De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s'efforçait de donner une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d'où le sang continuait à couler.

Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime, s'approcha de son père et le pria de s'écarter en disant:

--Laissez-moi faire, père; je crois que je m'y prendrai mieux.

Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille eut délicatement pansé les plaies.

L'optimisme, qui l'avait soutenu lorsque ses jambes s'étaient dérobées sous lui et qu'il était tombé au pied de la tour, reparut alors. Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu'il essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le paysan l'arrêta d'un geste.

--Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.

Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts, Pép se mit à bavarder pour le distraire et l'empêcher de parler.

--J'étais endormi d'un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m'éveillèrent en sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du revolver de don Jaime, s'écria-t-il, il se défend!»

J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand il n'y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir. Nous nous heurtâmes tout d'abord au Ferrer moribond dont la tête trouée laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l'accueille en sa miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe, sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a fallu le battre pour l'en empêcher. Mais d'où ce garçon a-t-il sorti cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l'escalier de la tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous vous avons cru mort... Voyez-vous, c'est dans ces moments-là que l'on se rend compte de l'affection qui nous attache aux personnes!

Et le brave homme accompagnait ces paroles d'un bon regard de chien, regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l'air de vouloir lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée d'inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu'on le regardait ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l'anéantissement, comme si sa pensée s'était endormie avant son corps.

Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n'était plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l'étroite fenêtre de la pièce: c'était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle sensation de froid. Quelqu'un soulevait les couvertures. Des mains agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair, insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l'impérieux besoin de se plaindre.

De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu'il avait rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait être le médecin de San José qu'il avait si souvent aperçu sur son cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d'espadrilles, ne différant des paysans que par son faux col et sa cravate.

Quand l'homme à la blanche moustache eut disparu et qu'il ne sentit plus ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante. Il ferma les yeux, mais son ouïe s'affina dans ce grand silence et ces demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation. Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un choeur d'exclamations épouvantées, d'hélas! contenus, puis la même voix se fit entendre:

--Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à redouter.

Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme. «Ce n'est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans son assoupissement profond.

A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la réalité. Il vivait, c'était certain, mais d'une vie d'ombre et d'inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses prunelles contre la lumière du jour.

Comme il s'éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui parler tout bas, afin de ne pas s'attirer la colère du père qui exigeait un silence absolu:

--On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la terre. Ah! qu'elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!

Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que l'officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et d'encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés jusqu'à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le terrain et forçant le Capellanét à s'étendre à la place où l'on avait trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec l'assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le corps du Ferrer jusqu'au cimetière de San José. Et le cortège imposant des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d'interroger le blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor dormait et, quand on l'eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.

--Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces messieurs, ont alors déclaré qu'ils reprendraient leur interrogatoire quand vous seriez guéri. Il n'y a rien à craindre. Tous les honnêtes gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun a dit la vérité. Le vérro s'était rendu à deux reprises, la nuit, devant la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s'était défendu. Certainement, don Jaime n'a rien à craindre. Je l'affirme, moi qui suis au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime... Dans toute l'île, on ne parle que de l'événement. Il paraît qu'au casino et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu'il soit inséré dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l'on ait arrêté et conduit à la prison d'Iviça, c'est le Cantó, à cause de ses menaces et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c'était lui qui était allé vous défier, il faisait l'éloge du vérro qu'il représentait comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d'un moment à l'autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses fourberies.

Parfois, c'était la figure ridée de la femme de Pép qu'apercevait Jaime, en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès qu'elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les liquides ordonnés par le médecin.

Quand c'était le doux visage de Margalida qu'apercevait Jaime à son réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l'aidait à demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde, avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint. Hésitante, elle s'approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les couvertures qu'avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes maternels.

Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y appuya sa bouche. Margalida n'osa pas retirer sa main, mais elle détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut l'entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»

Mais l'effort qu'il venait de faire l'avait affaibli. Un nuage obscurcit sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d'incohérentes hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d'angoisse. C'était le délire. Parfois, il s'éveillait pendant quelques instants, assez pour constater qu'il était étendu sur sa couche, que des bras puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps, d'où il s'efforçait de s'échapper.

Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse d'un soupirail dans la noirceur d'un tunnel, il reconnaissait, penchés autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí. Souvent aussi, c'était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d'huile de son ami Pablo Valls.

Parfois, tandis qu'il demeurait ainsi plongé vivant dans l'irréel, des phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille: Pneumonie traumatique! Délire!...

Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis, avait bien souvent occupé sa pensée.

Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l'inférieure s'enfonçait en d'infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes, couvertes de guirlandes de laurier, symbole d'héroïsme; d'autres étaient formés de sceptres d'or, de bâtons de justice; d'autres étaient composés de rouleaux d'or, d'autres de crosses d'évêque ornées de pierres précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers le ciel...

Le moyeu de la roue était un crâne, poli comme l'ivoire, brillant et immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en silence cet inutile mouvement...

La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'êtres entraînés par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasmés par la vitesse.

Jaime avait à peine le temps de les apercevoir au sommet, que déjà ils étaient précipités en bas, la tête en avant; mais eux, dans leur illusion, croyaient avancer en droite ligne et, à chaque tour, saluaient l'apparition d'espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues jusque-là. L'endroit où ils avaient passé quelques instants auparavant leur paraissait merveilleux. Ignorant l'immobilité de l'axe autour duquel ils tournaient, ils étaient persuadés qu'ils allaient vers un but déterminé: «Comme nous courons! Où nous arrêterons-nous?» Et Febrer plaignait leur ingénuité, en les voyant se féliciter d'aller si vite, alors qu'ils se retrouvaient toujours à la même place.

Soudain, il se sentit lui-même poussé par une force irrésistible. Le gigantesque crâne lui disait avec un rire moqueur:

«Et toi aussi!... A quoi bon te révolter contre ton destin!...»

A son tour, il se trouvait entraîné par la roue, confondu avec toute cette humanité crédule et puérile, sans avoir, comme elle, le réconfort de l'illusion. Ses compagnons de voyage l'insultaient, le jugeant fou, puisqu'il doutait de ce qui était visible pour eux.

Bientôt la roue éclatait, peuplant l'immensité des flammes de l'explosion. Puis c'étaient des cris d'épouvante poussés par des millions d'êtres, précipités dans l'insondable mystère de l'éternité.

Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des années, des siècles, jusqu'à ce que son dos vînt tout à coup s'étendre et se reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.

Margalida était là, le contemplant à la lueur de la lampe, avec une inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:

--Don Jaime! vous parliez d'une roue et d'une tête de mort; quel affreux rêve faisiez-vous donc?

Au contact des mains douces, Febrer se calmait et reprenait possession de lui-même. Quelle joie d'être ainsi dorloté par la jeune fille qui s'occupait de lui comme d'un petit enfant. Il sentit le souffle tiède de son haleine tout près de ses lèvres, qui frémirent sous la caresse, légère comme un frôlement d'aile.

--Dormez, don Jaime, disait-elle. Il faut dormir.

Toute respectueuse qu'elle fût, sa voix avait un ton de tendre intimité. Jaime n'était plus le même à ses yeux, maintenant que le malheur les avait rapprochés.

Cela ne dura qu'un moment; le délire de la fièvre entraîna de nouveau Jaime dans des mondes chimériques; mais enfin, après des heures d'angoisse, il lui sembla qu'une main venait de très loin, surgissant de l'ombre, une main de chair, une main de vivant. Il la tira vers lui, et peu à peu dans la brume, se dessina la tache pâle d'un visage humain... Plus il tirait vers lui cette main, plus les traits d'abord vagues du visage se précisaient; il croyait reconnaître Pablo Valls, penché sur lui, et remuant les lèvres, comme pour murmurer des paroles affectueuses qu'il ne parvenait pas à entendre. Encore lui!... Toujours le capitaine lui apparaissait dans ses accès de délire.

Le malade retomba une fois de plus dans l'inconscience après cette rapide vision. Maintenant, c'était un assoupissement paisible. L'horrible soif qui l'avait torturé jusque-là, commença d'être moins ardente. Dans son délire lui étaient apparus de clairs ruisseaux, des fleuves immenses dont ses jambes paralysées ne pouvaient s'approcher; maintenant il contemplait une cataracte écumante, et ses jambes n'étaient plus engourdies; il pouvait enfin cheminer vers elle; il la voyait à chaque pas grandir et sentait sur son visage la caresse de la fraîcheur humide.

Malgré le bruit de l'eau tombant en cascade, il entendait des gens parler à voix basse. L'un d'eux reparlait de la pneumonie traumatique. «Plus rien à craindre, disait-il. Le mal est conjuré!» Et une autre voix ajoutait joyeusement: «Bravo! notre homme est sauvé!» Le malade reconnut cette voix, «Toujours Pablo Valls qui reparaissait dans son délire!»

Cependant Jaime continuait à marcher vers la cataracte. Il finit par se mettre juste au-dessous du torrent qui se précipitait avec fracas et frissonna voluptueusement en le sentant s'abattre sur son dos. Une exquise sensation de fraîcheur parcourut tout son corps. Il lui sembla que ses membres se dilataient, que sa poitrine s'élargissait et que l'oppression dont il souffrait tant peu auparavant, avait disparu. Il sentit aussi que le brouillard épais qui obscurcissait son cerveau, se dissipait. Il délirait encore, mais ses visions n'étaient plus que des rêves paisibles, où son corps s'étirait avec délice, où sa pensée s'ouvrait à un riant optimisme. Maintenant Jaime contemplait les teintes irisées de l'eau écumante, le ciel couleur de rose, et, dans une région fantastique où s'exhalaient de suaves parfums et résonnait une musique lointaine, une apparition mystérieuse et souriante, la santé, qui venait à lui...

La chute incessante de l'eau, qui se courbait en s'élançant du haut du rocher, lui rappela des songes antérieurs. De nouveau il évoqua la roue immense, image de l'humanité, qui tournait toujours sans jamais changer de place et repassait invariablement par les mêmes points.

Ranimé par la sensation de fraîcheur qu'il éprouvait, et persuadé que désormais il pouvait mieux se rendre compte des choses, il regarda plus attentivement cette roue qui recommençait devant lui son éternelle révolution, et se mit à douter de ce qu'il avait cru jusque-là.

«Etait-il vrai qu'elle ne changeait point de place? Ne se serait-il pas trompé, et ces millions d'êtres qui lançaient des cris de joie dans leur prison roulante, n'avaient-ils pas raison de s'imaginer qu'ils avançaient à chaque tour? Il serait cruel que la vie se déroulât pendant des milliers de siècles dans une agitation illusoire. A quoi bon alors la création? L'humanité n'avait-elle d'autre destinée et d'autre fin que de s'abuser elle-même? Quelle dérision!»

Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense, bleuâtre, où se dessinaient des mers et des continents. C'était la Terre. Elle tournait aussi sur elle-même avec une monotonie désespérante, mais ce mouvement le plus visible était peu important. Celui qui avait vraiment de l'importance, c'était le mouvement de translation par lequel le globe terrestre était entraîné, comme d'ailleurs le soleil et le choeur des autres planètes, à travers l'infini, dans un éternel voyage, sans jamais passer par les mêmes lieux.

Ce n'était pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui était l'image de la vie, c'était la Terre. De même que sur la terre se répétaient les jours et les saisons, de même dans l'histoire de l'humanité se répétaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui entraînait la Terre à travers l'infini, figurait le progrès qui emportait l'humanité en avant... toujours en avant. La théorie qui proclamait l'éternelle recommencement des choses, était fausse.

Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant, allait trop vite pour qu'ils réussissent à l'arrêter. Ils avaient beau se cramponner à sa surface, s'y maintenir même pendant des siècles; il arrivait un moment où ils devaient lâcher prise et tombaient dans le néant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrière sans passer deux fois par le même point.

Jaime ne songea pas à se révolter dans une protestation suprême, au nom de ses anciennes idées. Maintenant il maudissait le symbole de la roue, il croyait que des écailles tombaient de ses yeux, que pour lui se renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il contemplait une lumière nouvelle. Oui, l'homme était libre et pouvait échapper à l'emprise des morts, organiser sa vie selon ses désirs et rompre les liens de servitude qui l'enchaînaient à ces despotes invisibles.

Il cessa alors de rêver et se replongea dans le néant, avec la joie profonde et muette du travailleur qui se repose après une journée d'utile labeur. Quand après de longues heures il rouvrit les yeux, il rencontra ceux de Pablo Valls, fixés sur lui. Son ami lui tenait les deux mains et le regardait tendrement.

Jaime ne pouvait plus douter; ce qu'il voyait était bien une réalité. Il sentit cette odeur de tabac anglais, légèrement parfumée d'opium, qui semblait toujours flotter autour de Pablo...

Le capitaine se mit à rire, découvrant ses dents jaunies par le tabac.

--Ah! mon vieux! s'exclama-t-il, ça va, hein?... Partie, la maudite fièvre?... Allons, tout danger est conjuré. Les blessures sont en bonne voie de guérison. Tu dois sentir à l'intérieur une démangeaison de tous les diables! comme si l'on t'avait fourré des guêpes sous tes pansements... Ce n'est rien; c'est la poussée de la chair neuve qui produit cette cuisson.

Jaime se rendit compte de l'exactitude de ces paroles. Il éprouvait à l'endroit de ses blessures une rigidité qui tirait les chairs.

Valls devina une prière dans le regard curieux de son ami.

--Ne parle pas, ne te fatigue pas, lui dit-il, tu veux savoir depuis quand je suis ici? Il y a bien près de deux semaines. J'ai appris ton aventure par les journaux de Palma et j'ai accouru, sans perdre une minute. Ton ami le chueta sera toujours le même. Ah! quels mauvais moments tu nous as fait passer! Une pneumonie, mon cher! Tu ouvrais les yeux et tu ne me reconnaissais pas. Enfin, tout cela n'est plus. Nous t'avons bien soigné, va! Regarde qui est ici.

Et il s'effaçait un peu, pour que son ami pût apercevoir Margalida, cachée derrière lui.

Elle était redevenue timide, depuis que le señor pouvait la regarder avec des yeux que ne troublait plus la fièvre.

--Ah! Fleur-d'Amandier...

Le regard tendre de Jaime la fit rougir. Elle eut peur que le malade se souvînt de ce qu'elle avait fait dans les moments critiques, alors qu'elle le croyait perdu.

--Maintenant, fais-moi le plaisir de te tenir tranquille--ajouta Valls--je resterai ici, jusqu'à ce que nous puissions repartir ensemble pour Palma. Je suis au courant de tout... et, tu me connais! j'arrangerai tout, tu me comprends, n'est-ce pas?

Le chueta clignait de l'oeil et riait malicieusement, sachant qu'il s'entendait à deviner les désirs de ses amis. L'excellent capitaine! Depuis son arrivée à Can Mallorquí, tout le monde était à ses ordres. Chacun l'admirait, et son humeur toujours joviale lui gagnait tous les coeurs.

Margalida devenait toute rouge, en écoutant ses incessantes allusions, accompagnées de clignements d'yeux significatifs. Elle l'aimait pour le dévouement et la tendresse qu'il témoignait à son ami. Durant une nuit d'angoisse, elle l'avait vu pleurer comme un enfant, parce qu'on croyait venue la dernière heure.

Le Capellanét adorait ce Majorquin, depuis qu'il l'avait vu rire aux larmes en apprenant que Pép voulait faire de lui un curé.

Quant au fermier et à sa femme, ils lui obéissaient comme des chiens soumis.

Pendant plusieurs après-midi, Pablo et Jaime parlèrent du passé.

Valls était l'homme des rapides décisions.

--Tu sais que rien ne m'arrête quand il s'agit d'un ami. En débarquant a Iviça, j'ai vu le juge. Tout se terminera pour le mieux. Tu étais dans ton droit; tous les témoins le reconnaissent: cas de légitime défense; quelques formalités ennuyeuses, mais rien à craindre. Quant à ta santé, la question est résolue également. Qu'y a-t-il encore? Ah, oui, autre chose! mais je m'en charge!

Et, narquois, il riait bruyamment, en serrant les mains de Febrer, qui, de son côté, ne voulut pas lui en demander davantage, par crainte d'une déception.

Un jour, comme Margalida entrait dans la chambre, Valls la prit par le bras et l'amena près du lit.

--Regarde-la! cria-t-il avec une gravité bouffonne. C'est bien là celle que tu aimes? On ne te l'a pas changée? Non? Alors, donne-lui la main, grand niais! Qu'est-ce que tu as à la regarder avec des yeux stupéfaits?

Les deux mains de Febrer étreignirent celles de la jeune fille. Ainsi, c'était donc vrai?... Il chercha le regard de la bien-aimée, mais elle baissait obstinément ses paupières ambrées, tandis que l'émotion pâlissait ses joues et faisait palpiter ses narines.

--Maintenant, embrassez-vous! dit Valls en poussant doucement la jeune fille vers son ami.

Mais Margalida, comme si elle se sentait en danger, prompte, se dégagea et s'enfuit.

--Je comprends, murmura le capitaine, vous aimez mieux vous embrasser quand je ne serai plus là.

Il approuvait ce mariage qu'il jugeait beaucoup plus raisonnable que l'union projetée de Febrer et de sa nièce. Margalida était une maîtresse femme, et le capitaine avait la prétention de s'y connaître.

--J'ai arrangé ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami le juif arrive toujours à ses fins. Il te reste, à Majorque, de quoi vivre modestement... Ne hoche pas la tête... Je sais que tu désires travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une affaire, tu verras. Si tu préfères quitter Majorque, je te procurerai une occupation à l'étranger.

Sur la famille de Can Mallorquí, le capitaine exerçait l'autorité d'un maître. Pép et sa femme n'osaient lui désobéir. Comment discuter avec un señor qui s'entendait si bien à tout! Puisque don Pablo Valls désirait que s'accomplît le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa parole que l'atlóta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur consentement.

C'était un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'île. Mais ils aimaient mieux se résigner à cette triste séparation que de conserver auprès d'eux, comme gendre, leur ancien maître, envers qui ils professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.

Quant au Capellanét, peu s'en fallait qu'il ne s'agenouillât devant Valls.

--Et l'on ose dire, à Palma, que les chuetas sont méchants!... On voit bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-là sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grâce à lui, je ne retournerai pas au séminaire... je serai agriculteur, et Can Mallorquí m'appartiendra.

Dès que Margalida sera mariée, j'irai choisir une fiancée dans le bourg et j'aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants compagnons. La race des vérros ne doit pas s'éteindre dans notre île... Je sens dans mes veines le sang héroïque du grand-père.

Par une matinée ensoleillée, Febrer, appuyé sur Valls et sur Margalida, s'avança d'un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme. Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage qui s'offrait à sa vue:

Au faîte du promontoire, là-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah! comme il avait rêvé et souffert entre ses murs! comme il l'aimait, en songeant que là, seul et oublié du monde, il avait nourri cette passion qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!

Faible encore, il aspirait avec joie l'air tiède de cette matinée lumineuse, où passaient des coups de vent venus du large.

Margalida, après avoir contemplé Jaime avec des yeux pleins d'amour, où persistait un peu de timidité, rentra pour préparer le déjeuner.

Longtemps, les deux hommes gardèrent le silence. Valls qui avait tiré sa pipe de sa poche et l'avait bourrée de tabac anglais, lançait d'odorantes bouffées. Febrer, les yeux fixés sur le paysage, embrassant d'un regard ébloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit à murmurer une sorte de monologue. La vie était belle! il l'affirmait avec la conviction d'un homme qui a échappé inespérément à la mort. L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l'oiseau et l'insecte au sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi s'immobiliser en supportant les chaînes que d'autres avaient forgées pour ceux qui devaient venir après eux, disposant ainsi à l'avance de leur destinée?...

Valls sourit en regardant son ami d'un air narquois. Plusieurs fois il l'avait entendu, pendant ses accès de délire, parler des morts, en agitant ses bras, comme s'il se battait avec eux, et tâchant de les chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il écouta les explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect aveugle du passé et l'humble soumission à l'influence des morts avaient pesé sur la vie de son ami, jusqu'à le forcer à se confiner dans une île écartée, il resta silencieux et absorbé.

--Crois-tu que les morts commandent? demanda tout à coup Jaime.

Le capitaine haussa les épaules. Pour lui, il n'y avait dans le monde rien d'absolu. Peut-être l'empire des morts était-il ébranlé et déjà en décadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c'était incontestable. Maintenant il était possible que leur autorité ne s'exerçât que dans certains pays, et que dans d'autres ils eussent perdu tout espoir de la rétablir. A Majorque, ils gouvernaient encore tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n'en était peut-être pas ainsi.

Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et ses angoisses passées. Oh! les morts! l'humanité ne serait pas heureuse, tant qu'on n'en aurait pas fini avec eux.

--Pablo, tuons les morts!

Le capitaine jeta sur son ami un coup d'oeil inquiet, mais en voyant la sérénité de son regard, il se rassura et dit en riant:

--Je ne demande pas mieux, qu'on les tue!

Puis il reprit son sérieux, se renversa dans son fauteuil en lançant une bouffée de fumée et ajouta:

--Tu as raison, tuons les morts! Foulons aux pieds les préjugés, et ne consultons que nous-mêmes.

Jaime regarda derrière lui comme pour chercher à l'intérieur de la maison la douce figure de Margalida; puis il résuma toutes ses angoisses passées et toutes les vérités nouvelles qu'il avait découvertes, en répétant énergiquement:

--Tuons les morts!

La voix de Pablo le tira de ses réflexions:

--Alors aujourd'hui, tu pourrais épouser ma nièce sans remords ni crainte?

Febrer hésita avant de répondre...

Oui, il pourrait l'épouser s'il n'y avait pour l'arrêter que les scrupules qui autrefois l'avaient tant fait souffrir. Mais il manquerait quelque chose pour que cette union fût possible, quelque chose de plus fort que la volonté des hommes et de plus puissant qu'eux, quelque chose qui ne pouvait s'acheter et qui régnait sur le monde, quelque chose qu'apportait avec elle l'humble Margalida, sans le savoir...

Les angoisses de Febrer étaient terminées. Pour lui commençait une nouvelle existence.

Non, les morts ne commandent pas.

Qui commande, c'est la vie, et par-dessus la vie, l'Amour.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

End of Project Gutenberg's Les morts commandent, by Vicente Blasco Ibáñez

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