‹ Les morts commandentChapitre 4 sur 12 · IV

IV

Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans l'obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni Clapès.

Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m'y oppose formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas cela!» conseillait le contrebandier, d'un air grave.

Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux et de mauvaise humeur, obsédé qu'il était par le souvenir de cette double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si étrange, de si absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu'un homme de sa classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des filles de millionnaires, dont l'origine était moins avouable que celle de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non à Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours vivante, l'âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses préjugés. Les gens y étaient tels qu'avaient été leurs pères, et tout progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux idées de l'étranger.

Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait peser sur lui, chaîne d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa misère présente!

C'était en 1514 que sa famille s'était vraiment illustrée, lorsque Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition désastreuse, l'aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais celui qui s'y était le plus couvert de gloire, c'était le cadet, don Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de l'Ordre, combattait toujours à l'avant-garde, dispersait et massacrait les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s'était traîné jusqu'à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard, pour montrer jusqu'où il s'était avancé. Ah! ce don Priamo! c'était à la fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre, l'esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu'un moment il avait été renégat par amour; toujours était-il qu'à Tunis il avait habité un palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses voeux, et s'était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale. Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un précurseur dont l'audace dissipait ses hésitations. Qu'y avait-il d'étrange à ce que lui, son descendant, s'unît à une chueta, pareille après tout aux autres femmes par ses moeurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus célèbre d'entre les Febrer, à une époque d'intolérance, avait vécu avec des filles d'infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant bientôt dans l'âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu'il avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom de leur père, le nom des Febrer, qui s'étaient toujours maintenus purs de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer s'associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que d'autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières dressées par les moeurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé, n'éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l'égard de don Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s'était révolté intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient traité d'égal à égal avec ces gens-là...

Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pensée se perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort énergique de volonté, il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.

«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs années que je ne l'ai vue, mais après tout, c'est ma tante... et légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait... il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.»

Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se présenter chez la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la matinée.

Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la combativité de son caractère bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s'était enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse de Berry. Elle eût voulu, à l'exemple de ces femmes énergiques qui défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l'image du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe d'amazone. Mais ces désirs n'avaient jamais été chez elle que de vagues fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu'elle avait fait pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui dévorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à la couronne, et que là elle l'avait mis en rapport avec le général Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'étaient là que mensonges. Son grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n'avait jamais aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d'illuminé que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d'un grand salon, qui était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d'une voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle était l'ange du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où l'on renouvellerait la «sainte entreprise».

Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie était simple comme celle d'une paysanne; elle possédait encore dans l'île d'immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourût? Cette distinction n'était conférée jadis qu'aux reines, mais elle avait été obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte pauvreté, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Siège. Avoir la Rose d'or, et puis mourir!...

Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une vaste cour d'honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d'une propreté de couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une servante jeune et pâle, vêtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une cordelière blanche, qui eut l'air tout étonnée en le reconnaissant.

Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire qui venait troubler la paix monastique de la maison.

De longues minutes s'écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière elles on l'épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.

Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pièce, d'un luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir, avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés de pantoufles d'étoffe, d'où sortaient des bas blancs très épais. Jaime s'empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c'était la Papesse.

Doña Juana s'installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les après-midi, elle présidait avec la majesté d'une reine, le conseil composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de personnages bien pensants.

--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brève à son neveu.

Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d'un monumental brasero d'argent, quoiqu'il fût vide; puis de ses yeux gris au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime fixement. Ce regard impérieux s'humanisa peu à peu jusqu'à trembler en se mouillant d'émotion. Plus de dix années s'étaient écoulées depuis que doña Juana n'avait vu son neveu.

--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père... Ah! tu as bien le type de ta famille!

En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous silence l'unique ressemblance qui l'émût, celle de Jaime avec son père. Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude! le libéral maudit!...

Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec, plus blême, plus anguleux.

--Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n'est pas pour le plaisir de me voir que tu viens!...

Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant d'en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.

--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j'ai gardé toutes les anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille, et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue. J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l'honneur de notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité, j'ai retiré deux choses précieuses: l'expérience et le ferme propos de m'amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux devenir un autre homme.

Doña Juana approuva d'un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, après avoir passé leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de l'Église.

Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne, il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait besoin d'un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai désert. Il s'était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante, qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il espérait qu'elle allait le sauver.

La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana; ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir, quel cruel bourreau!

--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse, d'une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire quelques aumônes.

Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.

--C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer d'embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse extraction. Que dois-je faire?

Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un sourire froid sur les lèvres de la Papesse.

--Je le sais, dit-elle. On m'a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie, à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu épouses... une chueta.

Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit quand il passa sur ses lèvres.

Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la maison s'était effondrée et que venait de s'éteindre l'écho du dernier mur écroulé.

--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.

--Fais ce qu'il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc continuer à nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie.. Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.

--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.

--Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu'ils feront ne peut me surprendre.

Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir commettre par son ennemi, ce qu'elle considérait comme une infamie. Il en fut irrité.

--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana, puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?

Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine, se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:

--Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.

D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que l'entretien devait se terminer là-dessus.

Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et, avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:

--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'éclaire!

--Adieu, ma tante!

Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la tint derrière son dos.

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait sur doña Juana. Ce n'était ni par dédain ni par haine qu'elle lui refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait voeu de ne plus toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prêtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:

--Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.

Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation désespérée, il allait être obligé d'en venir à ce qu'elle considérait comme le plus grave déshonneur.

Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui, désireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.

Dès qu'il eut terminé son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin. Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait net l'espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s'étendait lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville moderne et, plus loin, à l'extrémité du cap, l'antique Puerto Pi, avec la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l'autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges, triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par derrière, l'antique Alcazar de la Almudaina érigeait ses tours fauves, aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les vitres des miradors, pareilles à des lames d'acier rougi. Elles semblaient refléter un incendie.

Insensible à l'éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de l'atmosphère, à l'allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mélancolie, d'un immense découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa fonction marquées pour toute l'existence. Il est donc bien inutile d'essayer de changer de situation ou d'attitude.

Maintes fois, alors qu'il était encore un tout jeune homme, il s'était senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de l'enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d'où émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four, et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille... Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres cyprès, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu'il se promenait dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes, avait soudain cessé de plaisanter parce qu'il avait ressenti la même impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s'agitait dans ses rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient invisibles tout près d'eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et dans toutes les grandes villes qu'il avait visitées. Non, en aucun lieu, les vivants n'étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts, qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorité du passé, posaient lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité! Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c'étaient eux qui l'avaient construite; les religions, c'étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient, c'étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la morale, les usages, les préjugés, l'honneur, tout était leur oeuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis animé d'autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'énergie des arbres séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre naissance à l'état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont qu'un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu'ils nous ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la conquête d'un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente réaction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse, semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement d'ailes des papillons, à la paix d'un cimetière endormi sous le soleil. L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce qu'ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de résister à leurs ordres.

Ah! l'homme qui mène l'existence vertigineuse des grandes villes, ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers d'ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui, ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses actes émanent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposés par les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l'histoire de tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela, sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne, sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme aussi l'âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de ses courageux ancêtres. Sa mentalité d'homme moderne gardait même confusément quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait l'invincible répugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature! D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant à ces transactions qui prolongent longtemps une vie d'expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs espérances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et cette compassion générale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l'après-midi, à contempler la mer, suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le cap, ou s'évanouissaient à l'horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oubliée, qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d'araignée et de la poussière.

Qu'il y avait longtemps qu'il n'était entré là!... En cette atmosphère dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d'essences précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre, la lumière se reflétant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d'ancien velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d'heures, aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et dolente qui partageait sa vie entre la prière et l'adoration de son fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait sans doute appartenu à sa grand'mère, cette américaine de l'époque romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela. Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès. Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait, il lui emprunta quelque argent.

--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!

Clapès lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île; avec l'aide du capitaine Valls, il tâcherait d'arranger les affaires de Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls était un noble caractère, un ami sûr, qui ne l'abandonnerait jamais.

--Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo, vous devez être seuls à le savoir...

--Et quand pars-tu?

--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'époque des pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout un... c'est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Clapès, se souvenant des conseils qu'il avait donnés à Jaime, la nuit précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés. Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'était fini, cette vilaine histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette solution inattendue.

--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu, n'étaient que pure folie!

SECONDE PARTIE

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