SCENE PREMIERE.
Mons. JOSSE, Mons. GRIFFET.
Mons. JOSSE.
Je vous ai de ma femme appris la trahison ;
Quoiqu’il puisse arriver, j’en veux avoir raison.
Contre ce beau Memoire elle ne peut rien dire ;
Et pour la condamner il suffit de le lire.
Mons. GRIFFET.
Parlons sans passion. Etes-vous bien certain
Que ce Memoire-là soit de sa propre main ?
J’y trouve, comme vous, des endroits effroyables.
Mons. JOSSE.
Si j’en suis bien certain ? Trop de par tous les Diables.
Oui, Monsieur, il est d’elle. Avez-vous bien oüi ?
Voilà cinq ou six fois que je vous dis que oüi.
En cherchant des papiers hier dans son armoire
Dans un coin, à l’écart, j’apperçûs ce Mémoire.
Quoiqu’elle m’observât ses yeux furent déçûs :
Avec subtilité je mis la main dessus.
Je cherchois un prétexte à me défaire d’elle :
Et je l’ai bien trouvé, puisqu’elle est infidelle.
Mons. GRIFFET.
J’ai reçu votre plainte, & je sçai tout cela :
Ne poussez point la chose, & tenez-vous en là.
Vous donner cet avis c’est vous mal satisfaire ;
Mais un Sot par Arrêt est difficile à faire.
Si tous ceux qui le sont intentoient des procès ;
Il faudroit leur créer un Tribunal exprès ;
Encore est-il certain, à bien péser les choses,
Qu’il ne pourroit suffire à juger tant de causes.
Quoi ! pour donner à rire à tout le genre humain,
Comme fit ce Bourgeois du Fauxbourg saint Germain,
Voulez-vous, en rendant votre femme si noire,
Vous-même troubler l’eau que vous avez à boire ;
Et quand vous serez Sot, à la face de tous,
Etre encor trop heureux de la revoir chez vous ?
Est-ce peu pour un Sot de la douleur de l’être ?
Quelle démangeaison de le vouloir paroître !
Mons. JOSSE.
Hé qui, de bonne foi, croyez-vous le moins Sot,
D’un Sot qui l’est assez pour n’en dire aucun mot,
Ou d’un qui se déméne, & qui donne à connoître
Qu’il fait tout ce qu’il peut pour s’empêcher de l’être ?
Je veux, si je le suis, le dire à haute voix ;
Et ne pas ressembler à tous ceux que je vois,
Qui par un mercenaire & coupable silence
Avec leurs Substituts semblent d’intelligence.
Vous avez, pour ma plainte, eu quatre louis d’or ;
Je prétens par la suite en user mieux encor :
Je sçai combien d’argent vous coûte votre Office :
Et comment aujourd’hui s’éxerce la Justice ;
On ne la connoît plus que par son attirail ;
Et qui l’achéte en gros, la revend en détail.
N’importe ce qu’il coûte à venger cet outrage.
Mons. GRIFFET.
Mais si, par cas fortuit, votre femme étoit sage ?
Mons. JOSSE.
Après les actions dont vous êtes instruit,
Il est vrai que le cas seroit assez fortuit.
Elle sage !
Mons. GRIFFET.
Elle sage !Je sçai que dans le voisinage
On ne s’est jamais plaint qu’elle ne fût point sage :
Je demeure d’accord qu’elle a d’autres défauts :
Elle s’en fait accroire, & prend des airs trop hauts.
On la blâme, sur tout, de ce qu’elle s’infecte
De certains mots nouveaux que sans cesse elle affecte.
Alexandre le Grand, l’éxemple des Héros,
Est appellé par elle Alexandre le Gros.
Hier au soir elle-même, en parlant d’Allemagne ,
Dit que le Gros Visir s’alloit mettre en campagne.
On ne peut là-dessus lui faire ouvrir les yeux :
C’est un mot favori qu’elle fourre en tous lieux ;
Mais de quelque façon qu’une femme s’exprime,
C’est un entêtement, mais ce n’est pas un crime.
Mons. JOSSE.
Aussi, suis-je chagrin, mon cher Monsieur Griffet,
Moins de ce qu’elle dit que de ce qu’elle fait.
Quoique dans le quartier chacun se moque d’elle,
Le vice du langage est une bagatelle ;
Et quant au choix des mots, il m’est indifférent
Quel est le plus en vogue ou le Gros ou le Grand.
Le cas dont il s’agit, est un cas plus énorme.
Mons. GRIFFET.
Je reviens dans une heure avec un Acte en forme.
Adieu.
Mons. JOSSE.
Adieu.Souvenez-vous d’arrêter prisonnier
Un certain gros coquin qui sert de Jardinier.
J’ai mes raisons.
Mons. GRIFFET.
J’ai mes raisons.Suffit. C’est une affaire faite.