CHAPITRE VI.
Le lendemain matin, Valancourt déjeuna avec Saint-Aubert et Emilie, mais aucun d'eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert portait l'empreinte de l'accablement et de la langueur; Emilie trouvait sa santé plus mauvaise, et ses inquiétudes s'augmentaient à chaque instant; elle observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression se retrouvait bientôt fidèlement répétée dans les siens.
Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqué son nom et sa famille: Saint-Aubert connaissait l'un et l'autre; les biens de sa maison, qu'un frère aîné de Valancourt possédait alors, n'étaient qu'à vingt milles de la vallée, et Saint-Aubert avait rencontré ce frère dans quelques maisons de son voisinage. Ce préliminaire avait facilité son admission; son maintien, ses manières, son extérieur lui avaient gagné l'estime de Saint-Aubert, qui volontiers s'en fiait à son coup d'oeil; mais il respectait les convenances, et toutes les qualités qu'il reconnaissait en lui n'eussent pas paru des motifs suffisants pour l'approcher autant de sa fille.
Le déjeuner fut presque aussi silencieux qu'avait été le souper de la veille; mais leur rêverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui devait emmener Saint-Aubert et Emilie: Valancourt se leva de sa chaise et courut à la fenêtre, il reconnut la voiture, et revint à son siége sans parler. Le moment de la séparation était venu: Saint-Aubert dit à Valancourt qu'il espérait le voir à la vallée, et qu'il n'y passerait sûrement pas sans les honorer d'une visite. Valancourt le remercia vivement, et l'assura qu'il n'y manquerait jamais. En disant ces mots, il regardait timidement Emilie, et elle s'efforçait de sourire au milieu de sa profonde tristesse. Ils passèrent quelques minutes dans un entretien fort animé; Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait à la portière après qu'ils furent montés; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire adieu. A la fin Saint-Aubert prononça le triste mot; Emilie le rendit à Valancourt, qui le répéta avec un sourire forcé, et la voiture se mit en marche.
Les voyageurs restèrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert rompit le silence, en s'écriant. C'est un intéressant jeune homme. Il y a bien des années qu'une connaissance si courte ne m'a si tendrement attaché. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps où tout me semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la rêverie. Emilie se pencha à la portière, et revit Valancourt immobile à la porte et les suivant des yeux; il l'aperçut et salua de la main: elle rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le voir.
Je me souviens de ce que j'étais à cet âge, reprit Saint-Aubert: je pensais et sentais précisément comme lui; le monde alors s'ouvrait devant moi, et maintenant il se ferme.
--O cher papa! ne vous livrez pas à des pensées si sombres, dit Emilie d'une voix tremblante: vous avez, je l'espère, bien des années à vivre, pour votre bonheur et pour le mien.
--Ah! mon Emilie, s'écria Saint-Aubert; pour le tien! oui, j'espère bien qu'il en est ainsi. Il essuya une larme qui coulait le long de ses joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d'une voix tendre: Il y a quelque chose dans l'ardeur et l'ingénuité de ce jeune homme, qui doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n'a point altéré les sentiments; oui, je découvre en lui je ne sais quoi d'insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l'on est malade. L'esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la sève, et les yeux se raniment aux rayons du midi: Valancourt est pour moi cet heureux printemps.
Emilie, qui pressait tendrement la main de son père, n'avait jamais entendu de sa bouche un éloge qui l'eût autant ravie, pas même quand elle en avait été l'objet.
Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies, enchantés à chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrénées et l'immensité de l'Océan. Bientôt après midi ils atteignirent Collioure, situé sur la Méditerranée. Ils y dînèrent, et laissèrent passer la grande chaleur: ils reprirent les rivages enchanteurs qui s'étendent jusqu'au Languedoc. Emilie considérait avec enthousiasme le vaste empire des flots, dont les lumières et les ombres variaient si singulièrement la surface, et dont les bords, ornés de bois, portaient déjà les premières livrées de l'automne.
Saint-Aubert était impatient de se trouver à Perpignan, où il attendait des lettres de M. Quesnel; et c'était l'attente de ces lettres qui lui avait fait quitter Collioure, malgré le besoin qu'il avait d'un peu de repos. Après quelques lieues de chemin, il s'endormit; et Emilie, qui avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la vallée, eut le loisir d'en faire usage. Elle chercha celui dans lequel Valancourt avait lu la veille; elle désirait de repasser les pages sur lesquelles les yeux d'un ami si cher s'étaient fixés tout nouvellement. Elle voulait appuyer sur les passages qu'il admirait, les prononcer comme il le faisait, et le ramener, pour ainsi dire, en sa présence. En cherchant ce livre, qu'elle ne pouvait trouver, elle aperçut à la place un volume de Pétrarque, qui avait appartenu à Valancourt, dont le nom était écrit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours avec cette expression pathétique qui caractérisait les sentiments de l'auteur.
Ils arrivèrent à Perpignan bientôt après le soleil couché. Saint-Aubert trouva les lettres qu'il attendait de M. Quesnel. Il en parut si douloureusement affecté, qu'Emilie, effrayée, le conjura, autant que sa délicatesse le lui permît, de lui en expliquer le contenu. Il ne répondit que par ses larmes, et bientôt parla d'autre chose. Emilie s'interdit de le presser davantage; mais l'état de son père l'occupait fortement, et de la nuit elle ne put dormir.
Le lendemain ils continuèrent de suivre la côte, à l'effet de gagner Leucate, sur la Méditerranée, et situé sur la frontière du Roussillon et du Languedoc. En chemin, Emilie renouvela les sollicitations de la veille, et parut tellement troublée du silence et du désespoir de Saint-Aubert, qu'enfin il bannit la réserve. Je ne voulais pas, ma chère Emilie, lui dit-il, répandre un nuage sur vos plaisirs, et j'aurais désiré, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances dont il eût bien fallu vous informer un jour; votre affliction m'en empêche, et vous souffrez peut-être autant de votre inquiétude que vous souffrirez de la vérité. La visite de M. Quesnel fut pour moi une époque fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de me confirmer. Vous m'avez entendu parler d'un M. Motteville, de Paris; mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possède était déposée dans ses mains; j'avais en lui une entière confiance, et je ne veux pas le croire encore indigne de mon estime. Plusieurs événements ont concouru à sa ruine, et je suis ruiné avec lui.
Saint-Aubert s'arrêta pour modérer son émotion.
Les lettres que j'ai reçues de M. Quesnel, reprit-il en s'excitant à la fermeté, ces lettres en contenaient d'autres de M. Motteville lui-même, et toutes mes craintes sont confirmées.
--Faudra-t-il quitter la vallée? dit Emilie après un long silence.--Cela est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dépendra du traitement que Motteville pourra faire à ses créanciers. Mon patrimoine, vous le savez, n'était pas bien considérable, et maintenant ce n'est presque plus rien. C'est pour vous, Emilie, c'est pour vous, mon enfant, que j'en suis affligé. A ces mots la voix lui manqua. Emilie toute en pleurs lui sourit tendrement; et s'efforçant de maîtriser son agitation: Mon bon père, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi, ni pour vous... Nous pouvons encore être heureux; si la vallée nous reste, nous serons encore heureux; nous ne garderons qu'une servante, et vous ne vous apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher papa, nous n'éprouverons aucune privation, puisque nous n'avons jamais goûté toutes les vaines superfluités du luxe, et la pauvreté ne saurait nous enlever nos plus douces jouissances; elle ne peut ni diminuer notre tendresse, ni nous abaisser à nos yeux, ou à ceux dont nous estimons le suffrage.
Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir; il ne pouvait parler; mais Emilie continua de retracer à son père les vérités qu'il avait su lui inculquer lui-même.
La pauvreté, lui disait-elle, ne pourra nous priver d'aucune des jouissances de l'âme; vous pourrez toujours être un exemple de courage et de bonté, et moi la consolation d'un père chéri.
Saint-Aubert ne pouvait répondre; il serra Emilie contre son coeur: leurs larmes se confondirent, mais ce n'étaient plus des larmes de tristesse. Après ce langage du sentiment, tout autre aurait été trop faible, et tous deux gardèrent le silence. Saint-Aubert alors causa comme de coutume, et si son esprit n'avait pas sa tranquillité ordinaire, du moins il en avait repris l'apparence.
Ils atteignirent Leucate d'assez bonne heure; mais Saint-Aubert était très-fatigué: il voulut y passer la nuit. Le soir, il se promena avec sa fille pour visiter les environs. On découvrait le lac de Leucate, la Méditerranée, une partie du Roussillon, que bordaient les Pyrénées, et une partie assez considérable du Languedoc et de ses richesses. Les raisins, déjà mûrs, rougissaient les coteaux, et les vendanges se commençaient. Saint-Aubert et Emilie voyaient les groupes joyeux, entendaient les chansons que leur apportait le zéphyr, et goûtaient par avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert néanmoins ne voulut pas quitter la mer; il était bien souvent tenté de s'en retourner chez lui; mais le plaisir qu'Emilie prenait à ce voyage balançait toujours ce désir: il voulait d'ailleurs essayer si l'air de la mer ne la soulagerait pas un peu.
Le jour suivant, ils se remirent donc en route. Les Pyrénées, quoiqu'au fond du tableau, en faisaient ressortir l'effet; à droite, ils avaient la mer: à gauche, d'immenses plaines qui se confondaient avec l'horizon. Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Emilie; mais sa gaieté était plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent ses regards; un sourire d'Emilie suffisait pour les dissiper: mais elle-même avait le coeur flétri, et voyait bien que les chagrins de son père minaient tous les jours sa santé.
Ils n'arrivèrent que tard à une petite ville du haut Languedoc; ils avaient le projet d'y coucher, la chose devint impossible; la vendange remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin: la lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos, et la soirée était fort avancée: mais la nécessité n'admet point de composition, et Michel continua son chemin.
Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient des saillies et de la bruyante gaieté française. Saint-Aubert n'en pouvait plus jouir; son état contrastait trop tristement avec la pétulance, la jeunesse et les plaisirs qui l'entouraient. Quand ses yeux languissants se tournaient sur cette scène, il songeait que bientôt ils ne s'ouvriraient plus. Ces montagnes éloignées et sublimes, se disait-il en regardant les Pyrénées et le couchant, ces belles plaines, cette voûte bleue, la douce lumière du jour, seront pour jamais interdites à mes regards; bientôt la chanson du paysan, la voix consolante de l'homme, ne parviendront plus à mon oreille.
Les yeux d'Emilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l'esprit de son père: elle les attachait sur son visage avec l'expression d'une tendre pitié. Oubliant alors les sujets d'un vain regret, il ne vit plus qu'elle, et l'horrible idée de laisser sa fille sans protecteur, changea sa peine en un véritable tourment; il soupira profondément, et garda le silence. Emilie comprit ce soupir; elle lui serra les mains avec tendresse, et se retourna vers la portière pour dissimuler ses larmes. Le soleil alors lançait un dernier rayon sur la Méditerranée, dont les vagues paraissaient toutes d'or; peu à peu les ombres du crépuscule s'étendirent; une bande décolorée parut seule à l'occident, et marqua le point où le soleil s'était perdu dans les vapeurs d'un soir d'automne. Un vent frais s'élevait du rivage. Emilie baissa la glace; mais la fraîcheur, si agréable dans l'état de santé, n'était pas nécessaire pour un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition croissant, il était alors plus occupé que jamais de finir la marche du jour; il arrêta Michel pour savoir à quelle distance ils étaient du premier village. A quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les faire, dit Saint-Aubert; cherchez, tout en allant, s'il n'y a pas une maison sur la route où l'on puisse nous recevoir cette nuit. Il se rejeta dans sa voiture; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop jusqu'à ce que Saint-Aubert, presque sans connaissance, lui fît signe d'arrêter. Emilie regardait à la portière; elle vit enfin un paysan à quelque distance de leur chemin: on l'attendit, et on lui demanda s'il y avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs. Il répondit qu'il n'en connaissait pas. Il y a un château parmi les bois, ajouta-t-il; mais je crois qu'on n'y reçoit personne, et je ne puis vous en montrer le chemin, parce que je suis moi-même presque étranger. Saint-Aubert allait renouveler ses questions sur le château; mais l'homme le quitta brusquement. Après un moment de réflexion, Saint-Aubert ordonna à Michel de gagner tout doucement les bois. A chaque moment le crépuscule devenait plus obscur, et la difficulté de se conduire augmentait. Un autre paysan passa. Quel est le chemin du château dans les bois? cria Michel.
--Le château dans les bois! s'écria le paysan. Voulez-vous parler de ces tourelles?
--Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel; je parle de ce bâtiment blanc que nous découvrons de loin au milieu de tous ces arbres.
--Oui, ce sont des tourelles. Mais, quoi! est-ce que vous avez envie d'y aller? répondit l'homme avec surprise.
Saint-Aubert, entendant cette singulière question, frappé surtout du ton dont on la faisait, s'avança hors du carrosse et lui dit: Nous sommes des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit: en connaissez-vous ici près?
--Non, monsieur, répondit l'homme, à moins que vous ne vouliez tenter fortune dans ces bois; mais je ne voudrais pas vous le conseiller.
--A qui appartient ce château?
--Je le sais à peine, monsieur.
--Il est donc inhabité?
--Non, il n'est pas inhabité: le régisseur et la femme de charge y sont, à ce que je crois.
En apprenant ceci, Saint-Aubert se détermina à risquer un refus en se présentant au château. Il pria le paysan de guider Michel, et lui promit de payer sa peine. L'homme réfléchit un instant, et dit qu'il avait d'autres affaires, mais qu'on ne pouvait se tromper en suivant l'avenue qu'il montra. Saint-Aubert allait répondre quand le paysan, lui souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter.
La voiture tourna vers l'avenue, qui était fermée d'une barrière. Michel mit pied à terre et l'ouvrit. Ils pénétrèrent alors entre d'antiques châtaigniers et de vieux chênes, dont les branches entrelacées formaient une voûte fort élevée: il y avait quelque chose de désert et de sauvage dans l'aspect de cette avenue, et le silence en était si imposant, qu'Emilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu'avait le paysan en parlant de ce château; elle donnait à ses paroles une interprétation plus mystérieuse qu'elle ne l'avait d'abord fait: elle essaya néanmoins de calmer ses craintes; elle pensa qu'une imagination troublée l'en avait rendue susceptible, et que l'état de son père et sa propre situation devaient sans doute y contribuer.
Ils avançaient lentement; l'obscurité était presque complète; le terrain inégal et les racines des arbres qui l'embarrassaient à tout moment obligeaient à beaucoup de précaution. Soudain Michel arrêta la voiture; Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause. Il vit à quelque distance une figure qui traversait l'avenue; il faisait trop noir pour en distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d'avancer.
--Ceci me paraît un étrange lieu, reprit Michel; je ne vois point de maisons, et nous ferions mieux de retourner.
--Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert; et si nous ne voyons pas de bâtiments, nous reprendrons le grand chemin.
Michel avança, mais avec répugnance, et l'excessive lenteur de sa marche ramena Saint-Aubert à la portière. Il vit encore la même figure. Cette fois il tressaillit. Probablement l'obscurité le rendait plus prompt à s'alarmer qu'il ne l'était pour l'ordinaire; mais quoi que ce pût être, il arrêta Michel, et lui dit d'appeler l'individu qui traversait ainsi l'avenue.
--Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien être un voleur.--Je ne le permets sûrement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s'empêcher de sourire à cette phrase: Allons, retournons à la route, car je ne vois aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons.
Michel tourna avec vivacité, et repassa lestement l'avenue: une voix alors partit des arbres à gauche; ce n'était point un commandement, ce n'était point un cri de douleur, mais un son creux et prolongé qui paraissait à peine humain. Michel pressa ses mules sans penser à l'obscurité, ni aux souches, aux trous, ni même à la voiture; il ne s'arrêta pas qu'il ne fût sorti de l'avenue, et, parvenu sur la grand'route enfin, il modéra son pas.
--Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa fille.--Vous êtes plus mal, dit Emilie effrayé de sa manière, vous êtes plus mal, et nous sommes sans secours! Bon Dieu! que ferons-nous? Il appuya sa tête sur son épaule; elle le soutint entre ses bras, et fit encore arrêter Michel. A peine le bruit des roues avait-il cessé, qu'une musique se fit entendre dans le lointain. Ce fut pour Emilie la voix de l'espérance. Oh! nous sommes près d'une habitation, dit-elle, nous pourrons avoir du secours.
Elle écouta attentivement. Les sons étaient éloignés, et semblaient venir du fond d'un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda du côté où ils partaient, et vit, au clair de la lune, quelque chose qui lui paraissait comme un château: il était pourtant difficile d'y arriver. Saint-Aubert était trop mal pour supporter le moindre mouvement; Michel ne pouvait pas quitter ses mules; Emilie, qui soutenait encore son père, craignait de l'abandonner, et craignait aussi de s'aventurer seule à une telle distance, sans savoir où et à qui s'adresser: il fallait pourtant prendre un parti, et sans délai. Saint-Aubert dit donc à Michel d'avancer le plus doucement possible. Au bout d'un moment, il s'évanouit; la voiture s'arrêta, il était sans nulle connaissance. O mon père, mon cher père! criait Emilie désespérée. Et, le croyant près de mourir: Parlez, dites-moi un mot, que j'entende le son de votre voix. Il ne répondit rien. Epouvantée, elle dit à Michel de puiser au ruisseau voisin: elle reçut l'eau dans le chapeau de l'homme, et d'une main tremblante en jeta au visage de son père. Les rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l'impression de la mort: tous les mouvements de crainte personnelle cédèrent en ce moment à une crainte dominante; et, confiant Saint-Aubert à Michel, qui ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta à bas de la voiture pour chercher le château qu'elle avait vu dans l'éloignement, et la musique qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au bois? Son esprit, uniquement rempli de son père et de sa propre inquiétude, avait d'abord perdu toute espèce de frayeur; mais le couvert sous lequel elle se trouvait interceptait tous les rayons de la lune: l'horreur de ce lieu lui rappela son danger; la musique avait cessé: il ne lui restait d'autre guide que le hasard. Elle s'arrêta pour un moment dans un effroi inexprimable; mais l'image de son père l'emportant sur tout le reste, elle se remit à marcher. Le sentier entrait dans un bois; elle ne voyait aucune maison, aucune créature, et n'entendait aucune espèce de bruit; elle marchait toujours sans savoir où, évitait le fourré du bois, tenait les bords tant qu'elle pouvait; elle vit enfin une espèce d'avenue mal rangée, qui donnait sur un point éclairé par la lune: l'état de cette avenue lui rappela le château des tourelles, et elle ne douta pas qu'elle ne dût y conduire. Elle hésitait à la suivre quand un bruit de voix et d'éclats de rire frappa soudain son oreille; ce n'était pas le rire de la gaieté, mais celui de la grosse joie, et son embarras redoubla. Tandis qu'elle écoutait, une voix, à grande distance, partit du chemin qu'elle avait quitté; imaginant que c'était celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir: une seconde pensée l'en détourna. La dernière extrémité seule avait pu déterminer Michel à quitter ses mules; elle crut son père mourant, elle courut avec plus de vitesse, dans la faible espérance que les convives du bois voudraient bien lui donner quelque secours. Son coeur battait dans sa terrible incertitude; et plus elle approchait, plus le froissement des feuilles sèches la faisait trembler à chaque pas. Le bruit la conduisit à un endroit découvert qu'éclairait la lune; elle s'arrêta, et aperçut entre les arbres un banc de gazon formé en cercle, et occupé par un groupe de plusieurs personnes. En s'approchant, elle jugea aux costumes que ce devaient être des paysans, et tout le long du bois elle distingua plusieurs chaumières éparses. Tandis qu'elle regardait et s'efforçait de vaincre l'appréhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes paysannes sortirent d'une des cabanes, la musique reprit, et la danse recommença; c'était la fête de la vendange, et la même musique qu'elle avait entendue dans l'air. Son coeur trop déchiré ne pouvait sentir le contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation; elle s'empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprès de la chaumière, exposa sa position et implora leur assistance. Plusieurs se levèrent avec vivacité, offrirent tous leurs services, et suivirent Emilie, qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin.
Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranimé. En recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille était partie; son inquiétude pour elle avait surpassé le sentiment de ses besoins: il avait envoyé Michel à sa suite. Il était néanmoins encore dans la langueur, et se trouvant incapable d'aller plus loin, il renouvela ses questions sur une auberge ou sur le château dans les bois. Le château ne peut vous recevoir, dit un paysan vénérable qui avait suivi Emilie, à peine est-il habité; mais si vous voulez me faire l'honneur d'accepter ma chaumière, je vous donnerai mon meilleur lit.
La voiture chemina lentement; Michel suivit les paysans par le sentier qu'Emilie avait pris, et ils arrivèrent au hameau. La courtoisie de son hôte, la certitude d'un prompt repos, rendirent la force à Saint-Aubert: il vit avec une douce complaisance ce joli tableau: les bois, rendus plus sombres par l'opposition, entouraient la place éclairée; mais, s'ouvrant par intervalles, une clarté blanche en faisait ressortir une chaumière, ou se reflétait dans un ruisseau. Il écouta sans peine les refrains joyeux de la guitare et du tambourin; mais il ne put voir sans émotion la danse des paysans.
La danse cessa à l'approche de la voiture; c'était un phénomène dans ces bois isolés, et toute la troupe l'entoura avec une vive curiosité. La voiture s'arrêta enfin près d'une maisonnette fort propre, qui était celle du vénérable conducteur; il aida Saint-Aubert à descendre, et le conduisit avec Emilie dans une petite salle basse qui n'était éclairée que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaça dans une espèce de fauteuil. L'air frais et balsamique, chargé des plus doux parfums, pénétrait dans l'appartement à travers les fenêtres ouvertes, et ranimait ses facultés éteintes. Son hôte, qu'on nommait Voisin, quitte la chambre et revient bientôt avec des fruits, de la crème, et tout le luxe champêtre que pouvait fournir sa retraite. Il servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaça derrière le siége de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu'il prît place à table. Quand le fruit eut apaisé sa fièvre et calmé sa soif brûlante, il se sentit un peu mieux, et se mit à causer. L'hôte lui communiqua toutes les particularités relatives à lui et à sa famille. Ce tableau d'une union domestique, tracé avec le sentiment du coeur, ne pouvait pas manquer d'exciter l'intérêt. Emilie, assise près de son père, et tenant sa main dans les siennes, écoutait attentivement le vieillard. Son coeur était plein d'amertume, et ses pleurs coulaient, à l'idée que bientôt sans doute elle ne posséderait plus le bien précieux dont elle jouissait encore. La lueur douce d'un clair de lune d'automne, la musique éloignée qui alors jouait une romance, secondaient sa mélancolie. Le vieillard parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n'ai plus qu'une fille, dit Voisin; mais elle est heureusement mariée, et me tient lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant, j'allai me réunir avec Agnès et sa famille. Elle a plusieurs enfants que vous voyez danser là-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils être toujours ainsi! J'espère mourir au milieu d'eux, monsieur; je suis vieux maintenant, je n'ai pas bien longtemps à vivre; mais il y a de la consolation à mourir parmi ses enfants.
--Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je l'espère, longtemps au milieu d'eux.
--Ah! monsieur, à mon âge je ne dois pas m'attendre à cela. Le vieillard fit une pause. C'est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J'ai confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer près de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps?
--N'en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert; les séparations seraient trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrèrent toute la paix et la résignation de son âme, malgré l'expression de la tristesse.
Voisin sentit qu'il avait trop prolongé le sujet; il coupa court, en disant: Nous sommes dans l'obscurité, il nous faudrait une lumière.
--Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clarté; remettez-vous, mon cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n'ai été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me plais à cette musique qu'on entend dans l'éloignement. Laissez-moi vous voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce deux instruments, ou bien est-ce un écho?
--C'est un écho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu cet instrument la nuit, quand tout était calme; mais personne ne connaît celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les bois.--Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce sont des vivants.--Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvais dormir, dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n'entendis musique semblable. Elle me faisait penser à ma pauvre femme, et je pleurais. J'ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j'apercevrais quelqu'un; mais au même instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait personne. J'écoutais, j'écoutais avec tant de recueillement, que le bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frémir. On disait que cette musique était une annonce de mort; mais il y a bien des années que je l'entends, j'ai toujours survécu à ce triste présage.
Emilie sourit à une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'état où était son esprit, elle ne put tout à fait résister à son impression contagieuse.
--C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'eût fait, le musicien eût été connu.--Oui, monsieur, on l'a tenté, on a suivi jusque dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le même éloignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui, c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois à gauche.
--Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point.
--Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous voyez l'avenue, et le château est caché presque entièrement dans les arbres.
--Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur laquelle se portent les rayons.
--Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce château?
--Le marquis de Villeroi en était possesseur, dit Voisin avec un air important.
--Ah! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy?
--C'était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des années: on nous a dit qu'il était mort depuis peu, et que cette terre était passée en d'autres mains.--Saint-Aubert, qui était tombé dans la rêverie, en sortit à ces derniers mots: Mort! s'écria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort?
--On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, répliqua Voisin: connaissez-vous le marquis, monsieur?
--Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrêter à la question.--Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une curiosité timide.--Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation; quelques moments après il parut en sortir, et demanda quel était son héritier.--J'ai oublié son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe à venir dans son château.
--Le château est-il encore fermé?
--A peu près, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont soin; mais ils vivent dans une chaumière qui n'en est pas éloignée.
--Le château est spacieux, dit Emilie; il doit être désert s'il n'a que deux habitants.
--Désert! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin: je ne voudrais pas y passer la nuit pour le monde entier.
--Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rêverie; l'hôte répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot; mais comme s'il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin combien de temps il avait passé dans le pays?--Presque depuis mon enfance, répondit l'hôte.
--Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix altérée.
--Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi qui ne l'ont pas oubliée.
--Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là.
--Hélas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente dame; elle méritait un meilleur sort.
Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une voix presque étouffée, c'est assez, mon ami.
Emilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses sentiments par aucune question.--Voisin voulut s'excuser, mais Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il, changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous venons d'entendre.
--Oui, monsieur: mais chut, elle revient; écoutez cette voix. Ils entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont les sons faiblement articulés ne permettaient de rien distinguer qui ressemblât à des mots. Bientôt elle s'arrêta, et l'instrument qu'on avait entendu fit entendre les accords les plus doux.--Saint-Aubert observa que les tons en étaient plus pleins, plus mélodieux que ceux d'une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d'un luth. Ils continuèrent d'écouter, mais les sons ne revinrent plus.
--Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le silence.--Très-étrange, dit Emilie.--Cela est vrai, dit Voisin. Et ils restèrent en silence.
Après une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que, pour la première fois, j'entendis cette musique; c'était, je m'en souviens, par une belle nuit d'été comme celle-ci, mais il était plus tard. Je me promenais dans les bois, j'étais seul; je me souviens aussi que j'étais fort affecté, j'avais un de mes enfants malade, et nous craignions beaucoup de le perdre; j'avais veillé près de son lit toute la soirée pendant que sa mère dormait, car elle l'avait veillé toute la nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journée avait été fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rêvais; j'entendis une musique dans l'éloignement, et je pensai que c'était Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand la soirée était belle, il restait à jouer sur sa porte; mais quand je vins à un endroit où les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne l'oublierai), je regardais les étoiles du nord qui alors étaient fort élevées: j'entendis tout à coup des sons, mais des sons que je ne puis décrire; c'était comme un concert d'anges. Je regardais attentivement, et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moquèrent tous de moi, et me dirent que c'étaient des bergers qui avaient joué du flageolet: je ne pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l'avais été moi-même. Le père Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes mourantes.
Emilie, en écoutant ces paroles, se sentit frappée d'une crainte superstitieuse tout à fait nouvelle pour elle; elle eut peine à dissimuler son trouble à Saint-Aubert.
--Mais l'enfant vécut, monsieur, en dépit du père Denis.
--Le père Denis, dit Saint-Aubert qui écoutait avec attention tous les récits du bon vieillard, nous sommes donc près d'un couvent?
--Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur le rivage de la mer.
--Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d'un souvenir subit, le couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur répandus sur son front se mêlait un sentiment d'horreur. Il devint immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son visage; il ressemblait à ces statues de marbre qui, placées sur un monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans espérance.
--Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses pensées, vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hôte veut bien me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette peine. Voisin, dont l'attention avait été suspendue par l'intérêt que ses récits avaient excité, s'excusa de n'avoir point encore fait venir Agnès, et sortit pour l'aller prendre.
Peu de moments après il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore soupçonné; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la famille cédât ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que son père. On décida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher dans le voisinage.
--Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Emilie, nous partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l'état de ma santé et celui de mes idées, je ne puis songer qu'avec peine à un plus long voyage, et je me sens le besoin de regagner la vallée. Emilie désirait ce retour, mais elle se troubla d'une résolution aussi soudaine. Son père sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir. Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la reportèrent à la dernière conversation relative à l'état des âmes après la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait plus se flatter de conserver longtemps son père. Elle s'appuyait toute pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions, elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette voûte céleste semée d'innombrables étoiles, habitées peut-être par des esprits dégagés de leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines éthérées, ses pensées s'élevaient, comme auparavant, vers la sublimité d'un Dieu et la contemplation de l'avenir. La danse avait cessé, les chaumières étaient paisibles, l'air semblait à peine effleurer le sommet des bois; quelques brebis égarées, de temps en temps le son d'une clochette éloignée, le bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la nuit. A la fin même, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses occupations, cessèrent tout à fait; les yeux mouillés de larmes, pénétrée d'une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu'à ce que vers minuit l'obscurité se fût étendue sur la terre, et que la planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se souvint alors de ce qu'il avait dit à ce sujet, et se rappela la mystérieuse musique; elle restait à la fenêtre, espérant et craignant à la fois de l'entendre revenir; elle était occupée de l'extrême émotion de son père, quand on avait annoncé la mort du marquis de Villeroi et rappelé le sort de la marquise; elle se sentait vivement intéressée à en connaître la cause. Sa curiosité à cet égard était d'autant plus vive, que jamais son père n'avait prononcé devant elle le nom de Villeroi: aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperçut que les heures la ramenaient à de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever de bonne heure, et se décida à gagner son lit.