‹ Les Mystères du LouvreChapitre 13 sur 56 · XIII

XIII

LE PHILTRE ET LE POISON.

Cette fois c'était un homme, ainsi que la jeune femme cachée sous la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de voix qui arrivait jusqu'à elle, au fond du laboratoire, à travers la sonorité des deux premières pièces vides. Il parlait très haut, et insistait pour pénétrer jusqu'au cœur de la place, quoique maître Gaspard Cinchi s'efforçât de le retenir dans la salle précédente.

La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques inflexions de son accent la frappèrent particulièrement. Elle était certaine de les connaître, sans se rappeler au juste à qui elles appartenaient.

L'alchimiste, pressé d'en finir avec ce nouveau client, se décida à l'introduire dans le laboratoire.

--Entrez donc, lui dit-il; mais, en vérité, je ne peux vous accorder qu'un court entretien.

--Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc encombrement dans les forges de Satanas!

A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi François Ier, la jeune femme avait redoublé d'attention, et son œil avait trouvé dans la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.

Le nouveau venu était un nain tout contrefait, enveloppé dans un manteau gris traînant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se dressait à pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur son visage.

Mais il rejeta négligemment sur une escabelle feutre et manteau, et s'accroupissant à la façon orientale entre les bras du plus grand des fauteuils de cuir:

--Maître, dit-il, vous êtes pressé, je ne suis pas en humeur de paroles vaines. Je serai bref et logique.

Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brodée aux fleurs de lys et gonflée d'or.

La jeune femme suivait cette scène avec une émotion indicible, le gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et qui semblait ici dans son empire naturel, c'était le bouffon de la cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!

Certes, il ne justifiait guère en ce moment son renom de gaieté inépuisable.

Ses cheveux roux et rudes pendaient en mèches inégales autour de son gros cou apoplectique; les éraillures de ses yeux suintaient le sang; ses épaisses lèvres crispées grimaçaient des contours impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuyés zébraient sa face blêmie.

Il n'était plus ni comique ni grotesque, il était hideux.

Le nécroman le considérait avec sa vigilance habituelle, et, frappé du désespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas qu'il l'interrogeât:

--Vous êtes malheureux? lui dit-il.

--Taisez-vous! répondit-il, ranimé par ce mot. Je ne vous demande pas cela... Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais me le cacher à moi-même. Ce ne sont pas vos consolations ni vos horoscopes que je viens chercher...

--Que souhaitez-vous donc?

--L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.

Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontré juste du premier mot.

Triboulet était malheureux; il était descendu dans l'antre infernal du nécroman, parce que l'enfer était déjà en lui et l'attirait.

Ce qu'il avait voulu faire comprendre à la princesse Marguerite était-il vrai? Y avait-il réellement un cœur dans cette machine à quolibets et à tours de force? Oui, mais un cœur semblable au reste de cette créature manquée,--incomplet.

Il était,--sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves trempés de larmes de feu,--il était amoureux de la plus divine créature que le monde eût encore admirée.

Et quand il descendait en lui-même, il se prenait d'une telle exécration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il eût voulu se souffleter de sa propre main.

Cependant il l'aimait follement, éperdument, sans que la raison ni la conscience de son indignité, de la distance qui le séparait d'elle, réussît à le détourner d'une adoration voisine du fétichisme.

Oh! ses dédains, son indifférence méprisante, comme ils lui déchiraient l'âme à lui qui n'eût demandé d'autre joie que de se faire broyer sous les roues de son équipage, écraser sous les pas de sa haquenée, pour être seulement l'objet d'un regard ou d'une plainte de sa part!

[Illustration: Vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.]

Et quand le chancelier était venu le choisir pour confident de sa passion, réclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider à se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle démence!

Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il était impossible qu'elle l'aimât jamais, et c'était une âpre consolation dans ses misères de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser insidieusement le brasier de ses tortures.

Il n'était donc pas seul dédaigné, pas seul repoussé, méprisé! C'est une des joies de Belzébuth de sentir des compagnons de supplice.

Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en découvrant au fond des fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aimé de cette beauté sans égale!

Une démence furieuse s'était emparée de lui; son imagination, exaltée, familière à l'idée du mal, avait forgé, brasier volcanique, un projet dont il commençait en ce moment l'exécution.

--Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de l'alchimie?

--Deux choses: un philtre et un poison.

Les traits du vieillard ne bougèrent pas. Il était accoutumé sans doute à ces sortes de requêtes qui composaient le meilleur revenu de sa profession.

Cependant, le bouffon officiel, pour prévenir un refus, ajouta avec vélocité en montrant la bourse:

--Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?

Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit par la main et sembla le peser.

Craignant toujours une hésitation:

--Ajoutez ceci! dit Triboulet.

Et il fit rouler près de la bourse deux bagues ornées de gros diamants, qu'il arracha de ses doigts.

--Vous êtes un homme sage et discret? lui dit avec son calme irritant et énigmatique le vieillard.

--Non, je suis un fou et un bavard... mais je sais payer, et je veux être servi... Est-ce assez, enfin.

De sa poigne nerveuse il brisa une chaîne d'or, présent du roi son maître, cachée sous son pourpoint, et la lança à côté du reste.

--J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez posséder les deux talismans qui rapprochent l'homme du génie du bien et de celui du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.

--Eh bien, oui... le philtre qui endort la méfiance, qui ôte la force de résister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans résistance la femme qui nous eût repoussés et meurtris éveillée... Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppôt de l'enfer, il faut qu'elle m'appartienne!...

--Quant au poison?...

--Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misérable voleur, vieillard!...

Je suis un homme offensé qui se venge!

--Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.

--Le duel!... ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un éclat strident qui fit vibrer les fioles sur leurs étagères, qui donc se battrait avec moi?...

--C'est juste, répondit gravement l'alchimiste.

Un éclair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.

--Enfin! vous me comprenez et vous consentez?

--Venez demain, à l'heure où vous êtes venu ce soir, les deux choses seront prêtes.

--Le philtre?

--Le philtre qui endort.

--Et le poison?

--Le poison qui foudroie.

--Demain soir, à la même heure, maître, je vous apporterai une seconde bourse et des bijoux plus précieux que ceux-ci.

En même temps il était sauté en bas de son fauteuil, avait repris son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.

L'alchimiste le reconduisit jusqu'à la porte de l'impasse et ne revint qu'après l'avoir solidement fermée.

En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout près de la table, dans une attitude imposante et solennelle.

--Maître, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as donnée à cet homme.

--Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrètement ému de la vibration de sa voix.

--Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il veut empoisonner... c'est ton fils!...

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