‹ Les Mystères du LouvreChapitre 25 sur 56 · XXV

XXV

MADRID.

Charles-Quint se montra, pour Marguerite de Valois, dans leur première entrevue, empressé et galant, connue s'il entretenait toujours les sentiments sur lesquels avait compté naguère la régente de France.

Il la présenta lui-même à sa cour, la plus aristocratique et la plus somptueuse du monde, comme celle de François Ier en était la plus aimable et la plus élégante; et ce fut, entre ces fiers hidalgos, à qui témoignerait le plus de déférence, de respect et d'admiration pour l'étoile qui venait du Louvre luire jusqu'à l'Escurial.

Animée par ces sympathies, Marguerite déploya en retour les ressources de ses grâces et de son esprit; son triomphe devint complet, toute la cour d'Espagne tomba à ses genoux.

Charles-Quint ordonna pour elle des fêtes splendides, telles que les comportaient alors les mœurs castillanes; ce furent des carrousels, dont elle était la reine, des processions fastueuses à travers la capitale, des représentations scéniques, dans lesquelles nos voisins se montraient d'un goût et d'une habileté supérieurs aux nôtres. Puis, vinrent les combats de taureaux, où l'on convoquait les torreros les plus renommés et dans lesquels une population immense venait, moins pour l'attrait de ces spectacles nationaux, que pour admirer la perle de la France.

Charles, enfin, par une courtoisie sans précédent, voulut faire à la sœur de son captif les honneurs de ses principaux sitios, c'est-à-dire de ces résidences féeriques consacrées, aux alentours de Madrid, au repos, aux plaisirs des monarques espagnols.

Mais une marque de déférence qui dépassa toutes les autres, et qui mit le comble à l'estime conçue par les courtisans pour Marguerite, fut l'entrevue accordée par l'empereur à François Ier.

Par une succession de subterfuges et d'excuses de mauvais aloi, le fier et implacable vainqueur avait toujours, nous croyons l'avoir dit, ajourné cette démarche. François Ier, roi et gentilhomme aussi, en dépit de ses revers, avait cessé de renouveler une demande qui n'aboutissait qu'à des attermoiements, devenus blessants par leur persistance.

Ce fut dans une promenade à Aranjuez, la splendide résidence des rois, que Marguerite obtint cette faveur. Charles se plaisait à lui montrer les attraits de ce palais, le parc qui l'entoure, et où, par une exception, sous ce dévorant soleil de la Péninsule, on trouve à chaque pas des bosquets, des berceaux partout, de l'ombrage à toutes les heures.

Le Tage et la Xarama baignent ses murs, et lui font une ceinture de leurs eaux transparentes; on peut suivre leur cours sur un rivage verdoyant qu'ils quittent à regret pour s'enfoncer dans les terrains crayeux et arides du reste du pays.

Marguerite, amazone hardie, marchait de concert avec son hôte deux fois couronné, au fond de la vallée qu'on nomme Calle de la Reyna, la perfection de ce paradis terrestre.

L'empereur s'efforçait de lui en détailler les aspects ravissants; auprès de la muse du Louvre, il devenait en quelque sorte poète; mais, à son extrême surprise, elle ne lui répondait que par monosyllabes, et son beau front obscurci s'inclinait sur le chemin.

--De grâce, demanda le conquérant, devenu cicérone par galanterie, parlez, Altesse, quelle souffrance vous tourmente, quelle peine vous absorbe, au point de passer, indifférente, au milieu de ces merveilles?

--Pardonnez-moi, Majesté, répondit-elle en soupirant; je dois vous paraître bien ingrate; je réponds mal à la bienveillance dont vous daignez me combler; c'est qu'il est en moi un chagrin que votre bonté même rend plus cruel.

Le conquérant parut flatté d'entendre ce titre de Majesté, qu'il fut le premier des souverains d'Europe à prendre, confirmé par cette charmante bouche.

--Un chagrin... ici! se récria-t-il, dans mon royaume, au milieu de ma cour!... Je ne saurais le souffrir; et s'il est en mon pouvoir de vous consoler, j'atteste Notre-Dame d'Atocha que j'en userai à l'instant.

--Parole d'empereur?

--Je vous la renouvelle!... Parlez donc, Altesse.

--Je suis bien téméraire et bien insatiable, senor, car je ne me contente pas du bonheur inespéré qui m'arrive, je souhaiterais en faire rejaillir quelques rayons sur autrui.

Charles devint plus grave; la princesse affecta de ne pas s'en apercevoir, et poursuivit:

--Une pensée douloureuse a traversé mon âme, en me trouvant à la droite de Votre Majesté, en me reconnaissant l'objet de ses discours les plus gracieux, c'est qu'il y a, non loin de moi, à Madrid, un autre moi-même qui ne prend aucune part à ces joies; qui se consume et se meurt de langueur, tandis que je nage dans les distractions, dans les honneurs.

Charles fronça imperceptiblement ce sourcil qui, comme Jupiter, ébranlait le monde. La princesse ne se laissa pas décourager, et, puisant sa fermeté et son éloquence dans les grandes résolutions qui la dominaient, elle le désarma de ses regards les plus séduisants, de ses sourires les plus irrésistibles.

--Senor, vous êtes le soleil, l'astre vivifiant de cet empire; votre ennemi, vaincu, se désespère dans l'ombre; que vos rayons pénètrent jusqu'à lui!... Vous l'appeliez votre frère, autrefois; oubliez les jours de discorde, souvenez-vous seulement de ceux de l'union. Vous m'avez donné votre serment, mais je ne m'adresse qu'à votre grand cœur: rendez une visite au roi de France.

Nous ne saurions dire au juste quelles pensées, quelles prévisions traversèrent l'esprit de Charles-Quint; répondant par un sourire à son interlocutrice:

--Je suis le souverain ici, dit-il, mais vous êtes la souveraine.

Et, se retournant vers les caballeros qui venaient, à quelques pas en arrière, il leur fit signe d'avancer:

--Senores, leur dit-il, nous vous invitons à venir avec nous, dès notre rentrée dans notre ville royale de Madrid, rendre visite à notre frère de France, François Ier.

--Seigneur, prononça Marguerite, vous êtes un héros!

La joie l'avait emportée un peu loin, mais l'épithète ne déplut pas.

--Je voudrais le devenir du moins, très gracieuse dame, pour justifier vos éloges, et vous retenir à cette cour transformée par vos charmes.

Sur ce terrain et dans ce coin enchanté de l'Espagne, l'entretien pouvait se prolonger en termes encourageants. Les seigneurs du cortège, tenus à une distance respectueuse par leur rigoureuse étiquette, ne saisissaient que quelques mots, mais c'en était assez pour autoriser bien des conjectures.

Nous n'avons pas besoin d'expliquer la plus accréditée; chacun connaissait les précédentes négociations tendant à un mariage entre la princesse Marguerite et l'empereur encore simple archiduc. Les événements politiques avaient porté l'un et l'autre à des unions différentes, mais le veuvage les rendait également libres, et l'on n'ignorait pas non plus l'existence du projet de traité offert par la régente de France et entravé par Duprat.

Aux yeux des plus fins diplomates, la présence de Marguerite de Valois n'avait pour but que la conclusion de cet arrangement, et la courtoisie de l'empereur vis-à-vis d'elle devenait un symptôme significatif.

De ce moment, les hommages redoublèrent; ce fut à qui renchérirait sur les égards du souverain pour la traiter en reine.

Charles exécuta avec fidélité sa promesse, chose assez rare chez lui pour mériter une mention.

Il alla, escorté de ses principaux dignitaires, rendre visite au prisonnier.

Il est vrai que François Ier, dont ce grand nombre de témoins gênait l'expansion, eût préféré une simple entrevue à ce déploiement un peu théâtral. Mais on s'adressa de part et d'autre des paroles obligeantes, et l'empereur, en partant, daigna l'assurer, en désignant la princesse, qu'avec un tel négociateur il était impossible qu'on ne s'entendît pas bientôt.

Cette entrevue était un grand pas de gagné, car le monarque français se trouvait autorisé à aller lui-même au devant d'une seconde.

Impressionnable et mobile comme on le connaît, il en ressentit un contentement qui exerça une salutaire influence sur son moral et sur sa santé.

Déjà, d'ailleurs, la présence de sa sœur l'avait transformé. En l'embrassant, il avait cru embrasser la France. Il respirait auprès d'elle l'air, les émanations de la patrie. Il retrouvait un cœur battant à l'unisson du sien, rempli des mêmes aspirations, et dont le sang était son sang.

Il la savait décidée à tous les engagements pour concourir à sa délibération, et cette certitude, en lui inspirant la crainte de la perdre, la lui rendait encore plus chère.

Elle avait attendu ces dispositions pour aborder l'autre but de son voyage, celui qu'elle voulait mener à bonne fin aussi, et pour lequel, comme pour le rachat de son frère, elle était disposée à s'immoler.

Nous ne savons même ce qu'il faudrait le plus admirer, ou de sa délicatesse envers son frère, ou du courage qu'elle avait mis à repousser toute trace de cette perplexité constante, pour ne laisser voir à l'empereur, aux courtisans ou au captif, qu'un visage souriant, pour ne tenir que des discours pleins de poésie et d'entrain, pour asseoir enfin dans tous les esprits qu'elle était heureuse et ambitieuse, lorsqu'elle portait en elle le deuil de son seul et irréparable amour!

François Ier, gâté par son entourage, entraîné à des excès fatals par sa passion pour le luxe, conservait intacte une vertu, le sentiment de la fraternité. Il ne voulait pas que l'alliance projetée devînt pour sa sœur un sujet d'affliction, il eût plutôt laissé se prolonger son exil.

Une fois donc, causant amicalement avec elle, il voulut en avoir le cœur net.

--Çà, ma mignonne, lui dit-il en se servant du terme familier qu'il employait vis-à-vis d'elle, j'exige qu'on me parle sans feintise: si tu deviens le gage de ma réconciliation avec mon cousin l'empereur, sera-ce sans arrière-pensée et sans regret?

--Ce sera avec contentement, mon cher sire, dès lors que j'assurerai par là la fin de vos ennuis.

--Tu ne ressentiras pas de contrariété à renoncer ainsi à notre belle cour de France, pour t'enchaîner à l'étiquette de ces rigides et vaniteux Castillans?

--Vous êtes bon, mon noble frère, vos scrupules me le prouvent une fois de plus. Mais ici ou ailleurs, à Madrid ou à Paris, à l'Escurial ou au Louvre, qu'importe où l'on souffre, si l'on est destiné à souffrir!

Et Marguerite, dont le cœur débordait enfin, lui adressa un regard si désolé, qu'il se précipita vers elle, et, lui prenant les mains, l'attira sur sa poitrine.

--Qu'est-ce cela? s'écria-t-il; tu as des chagrins, ma mignonne, et tu me les caches!... Parle, je l'exige, et, tout prisonnier que je suis, je trouverai peut-être encore assez d'autorité pour consoler dans ses peines celle qui est venue me consoler dans ma prison!... Pourquoi t'être tue si longtemps? Manques-tu de confiance en moi?

--Ah! soupira-t-elle, c'est qu'en demandant justice au roi, je craignais d'affliger le frère.

--Si c'est justice qu'il te faut, je te la ferai, ma fille! si c'est indulgence, n'es-tu pas assurée par avance de l'obtenir?

--Oui, vous êtes grand et libéral, et pour cela même j'ai reculé devant une révélation qui incrimine des personnes qui vous sont chères.

--Les rois sont faits pour passer par toutes les déceptions, fit-il avec amertume. Va, parle librement; si tu es obligée de dire du mal de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par égard pour eux, mais pour moi.

--Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aimé seigneur, car ces révélations portent sur une personne qui ne m'est pas moins proche qu'à vous-même.

--Je crains de comprendre, un désaccord entre notre mère et toi?...

--Mon frère, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en sont l'objet gémissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.

--Lui? répéta le roi, dont l'œil s'anima d'un sourire amical un peu sarcastique, à l'idée d'une intrigue de sa sœur.

--Un gentilhomme, un jeune homme lettré, plein de talent...

--Pour qu'il ait été distingué par la dixième muse, par la Marguerite des Marguerites, son mérite doit être hors de contestation...

Et François Ier, entraîné par son instinct de galanterie, continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une intrigue d'amour, et charmé de surprendre le secret de sa sœur.

--Hélas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tête et de mon repos!

--Eh quoi! les choses sont-elles si graves?... Le nom de ce gentilhomme?

--Vous l'avez vu à la cour de l'évêque de Meaux, messire Guillaume Briçonnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes...

--L'évêque de Meaux... murmura le roi, auquel ceci remettait en mémoire les embarras causés par le parti de la Réforme.

[Illustration: Le chancelier déclara la séance terminée.]

Mais craignant de décourager les confidences de sa sœur:

--Il me revient, en effet, une vague idée de ce chevalier de Pavanes, un beau jeune homme... Et c'est lui auquel tu portes intérêt?

--Un intérêt profond, sire.

--Et pour quel méchef le détient-on à la Conciergerie, ce pauvre gentilhomme?

--On l'accuse d'hérésie, de traduction des livres saints.

--Un crime qui devient bien commun... murmura le roi, tout pensif.

--Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait, sire.

Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parlé au début.

--A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop scandaleux, et ne motivent, en effet, une répression véhémente, auquel cas encore, madame notre mère est investie du droit de grâce, il me semble que vous pouviez réclamer d'elle des lettres de pardon pour lui.

--C'est là qu'est mon affliction, sire. Notre honorée mère eût souhaité m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a été empêchée...

--Empêchée, sangdieu! Qui donc serait assez osé pour imposer ses volontés à la régente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai repentir!

--Celui-là, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.

Ce nom éclata comme une tempête.

--Vous avez raison, Marguerite, prononça le roi tout assombri, vous mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons jamais rien refusé; faites-nous connaître le fond des choses, et ayez confiance en nous.

--O mon généreux frère, mon seul ami, j'en étais bien sûre, vous aurez égard à ma peine; vous êtes le roi, d'ailleurs, vous, le vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et quand une parole tombe de vos lèvres, elle devient une loi.

Prenez donc en pitié votre sœur et celui qu'on persécute à cause d'elle. N'abandonnez pas à un ministre déloyal le droit de vie et de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre mère, mais frappez de votre justice ceux qui la poussèrent à les commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.

Le faible monarque, en proie à un combat pénible eût tout donné pour écarter cette situation critique. Se décider entre sa sœur, sa mère et son ministre favori, c'était bien autre chose que d'apposer sa signature au bas d'un décret.

Cependant, ceux qui étaient près de lui ayant toujours le dé sur ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant pour sa sœur:

--Allons, dit-il avec résignation, puisqu'il le faut, j'entendrai tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je chercherais vainement sur mon trône, la vérité. Par quels liens le chancelier prétend-il régner sur sa souveraine, et soumettre sa volonté à la sienne?

Marguerite aborda le récit de l'odieuse tragédie qui avait coûté la vie à Semblançay, à Jean Poncher et à Rainier Gentil. Elle ne dissimula rien, mais avec un tact généreux, elle évita d'insister sur les griefs relatifs à la duchesse d'Angoulême.

Plus d'une fois, durant ce long exposé, le sang jaillit à la figure du roi, lorsqu'il sut à ne plus en douter, comment sa mère et son premier ministre, dans le but de perdre un général et de discréditer sa favorite, avaient sacrifié la plus belle partie de nos armées et aliéné un des fleurons de la couronne, l'idée de tant de braves immolés sans fruit, de tant d'héroïsme perdu, faillit lui arracher des larmes.

Un frémissement non moins cruel passa sur son front, quand revint ce nom de Semblançay, de l'homme qu'il appelait son père, frappé, innocent, de la peine des plus indignes scélérats, et cela par la complicité froide et calculée de sa propre mère!

Le soupçon lui en était venu parfois, comme une de ces intuitions horribles... que l'on écarte avec hâte, ou que les étouffe sous des paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait reçu l'aveu du misérable qui avait vendu le surintendant.

François Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il se tenait les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses mains.

Lorsque sa sœur eut achevé, il sortit de cette attitude, et ses traits étaient tellement bouleversés qu'elle ne put retenir un cri d'effroi.

--Oui, dit-il avec un sourire contraint, décidément la vérité est plus difficile à entendre que je ne le soupçonnais... Rassure-toi, sœur, je ferai justice...

--Que votre arrêt se résume en trois mots, mon auguste frère: Rien contre notre mère, grâce pour le chevalier de Pavanes, la peine des traîtres pour le ministre félon!...

Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant de la table, il s'y installa pour écrire.

Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi eût entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.

Il attira à lui une des feuilles de papier éparses sur la table, prit une plume et étendit le bras pour la tremper dans l'encre.

Deux coups frappés à la porte suspendirent ce mouvement.

La princesse se sentit défaillir, comme s'ils eussent donné le signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection d'impatience.

Un huissier entre-bâilla la portière, et d'un ton respectueux annonça une visite de conséquence.

--Je n'en reçois aucune, fût-ce celle de l'infant! répondit François Ier.

--Sire, insista l'huissier, c'est une députation de la sainte inquisition, son directeur en tête...

Les lèvres pâlies et tremblantes de la princesse s'agitèrent pour répéter tout bas:

--La sainte inquisition!...

Le roi, singulièrement adouci, demanda encore:

--Savez-vous le motif de leur démarche?

--Sire, ils viennent complimenter Votre Majesté sur l'organisation d'un tribunal de la foi ordonnée par elle à Paris.

Marguerite s'était levée pour s'éloigner; à ces mots, elle éprouva comme un étourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient devant ses yeux.

Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et, la conduisant vers la porte de son appartement intime:

--Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues; nous reprendrons ensuite nos affaires où elles en étaient.

Elle ne répondit rien, se laissa conduire, mais jusqu'à sa sortie, son regard demeura fixé sur la page blanche, à laquelle elle semblait dire adieu.

Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office avaient-ils été informés si exactement de ce qui se passait en France! Pourquoi cette ardeur à en apporter leurs félicitations?

Marguerite de Valois s'était adressé ces deux questions, dont le mot n'était que trop aisé à comprendre. Il fallait affermir dans l'esprit variable du roi la haine contre les réformés, afin de neutraliser son ascendant et de prévenir un acte de grâce. N'y avait-il pas solidarité entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de Paris?

Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule corde à leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des menaces déguisées et des promesses tentatrices.

Ils apprirent au royal prisonnier, que le succès de sa sœur à Madrid avait excité l'inquiétude de son implacable ennemi le connétable de Bourbon. Tremblant pour son influence menacée par celle de la princesse Marguerite, il était accouru du fond de la province dans la capitale, décidé à user toutes ses ressources pour neutraliser les charmes de la sœur du roi et pour combattre par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus dans l'opinion publique.

Le connétable, arrivé la veille seulement, avait, il est vrai, reçu le plus décourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il s'était présenté. Il n'était à leurs yeux qu'un traître, un transfuge; ils concevaient que l'empereur utilisât ses talents, mais ils s'étaient toujours tenus vis-à-vis de lui sur le pied d'une extrême réserve, et depuis qu'ils appréciaient mieux les qualités de François Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le prince félon.

L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne à le loger, le fier seigneur lui avait répondu:

--Je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je vous déclare que si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brûlerai dès qu'il en sera sorti, comme un lieu infecté de la perfidie, et par conséquent indigne d'être jamais habité par des gens d'honneur (ANQUETIL).

L'empereur s'était contenté de froncer le sourcil et avait donné ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser à loger le duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'était pas de ceux qui sacrifient leurs intérêts à leurs scrupules.

Il fallait donc opposer un contre-poids à cet adversaire; ce contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies étaient honorables mais stériles; mais le saint office, qui était un État dans l'État, pouvait l'offrir; il l'offrit, en reconnaissance des services rendus à la foi par l'établissement de l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le zèle des inquisiteurs n'éprouverait aucun contre-temps et s'exercerait en plénitude.

C'était encore un pacte.

Il fut échangé bien des paroles dans cette conférence, car elle se prolongea plusieurs heures.

Enfin on se sépara, et le roi ne se hâta pas, quand il fut libre, d'envoyer chercher sa sœur. Ce fut elle qui revint d'elle-même le trouver.

Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant l'arrivée de la députation, et la mettant devant lui d'une main tremblante:

--Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse...

Mais il éloigna faiblement le papier, et se rejetant dans son fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:

--Vous avez ma parole, chère sœur, ma parole de faire justice, et je la maintiens...

--Alors?... interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page blanche.

--Mais pour faire bonne justice... il faut des preuves... Foi de gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je signe!...

Des preuves!... Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier Gentil avait été exécuté, pour étouffer son témoignage; elle lui avait dit que les quittances et les ordres étaient entre les mains d'un démon qui se ferait plutôt brûler avec que de s'en dessaisir... et il osait les lui demander!... dérision!..

Ah! décidément, encore une fois, Duprat avait le don de prophétie; car il lui avait prédit mot pour mot ce qui lui arrivait!

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