‹ Les Mystères du LouvreChapitre 52 sur 56 · XXV

XXV

LE SERMENT IMPOSSIBLE.

De Saint-Germain, la cour, profondément désorganisée, était revenue au Louvre, remorquée, le roi en tête, par le cardinal.

La Journée des Dupes produisait ses conséquences, les ennemis de Richelieu, déçus dans leurs espérances les mieux justifiées, étaient tombés, d'un succès qui semblait acquis, dans un abîme.

Monsieur, frère du roi, se sauvait successivement dans ses domaines de l'Orléanais, puis, d'étape en étape, de manœuvre en manœuvre, dans les États de Lorraine, où le duc lui offrait un asile précieux et la main de sa fille Marguerite. Il y épousait plus tard cette princesse, dans un mariage secret, qui devait fournir à Richelieu des armes pour le perdre sans retour dans l'esprit soupçonneux et inquiet de Louis XIII.

La funeste odyssée de Marie de Médicis commençait en même temps. Ne trouvant plus de sécurité au Luxembourg, elle gagnait Compiègne, où elle espérait avoir une conférence avec son fils. Mais soudain le personnel de la cour, qui était venu momentanément dans cette résidence, s'éloignait, et il ne restait autour d'elle que huit compagnies des gardes, cinquante gens d'armes et cinquante chevaux-légers. Le maréchal d'Estrées, dévoué à Richelieu, les commandait, et quoiqu'il prétextât que cette force imposante était demeurée pour faire honneur a la princesse, il n'y avait pas à s'y méprendre, celle-ci était prisonnière.

Tout cela s'était exécuté pendant la nuit, en sorte qu'à son réveil Marie de Médicis se trouva dans une solitude accablante. La plupart de ses femmes étaient changées. Vautier, son médecin, était en état d'arrestation; son confesseur, le père Chantelouble, était exilé; on refusa de lui donner aucun renseignement sur le reste de ses confidents. Le maréchal, qu'elle fit mander, lui répondit avec un respect contraint que le roi lui ferait incessamment connaître sa volonté.

Aucun éclaircissement ne lui parvint du reste de la journée. Le lendemain, un conseiller d'État se présenta devant elle, chargé de lui offrir de se retirer à Moulins. Cette proposition fût le début de négociations qui se prolongèrent plusieurs mois, et dans lesquelles chacun apporta les armes propres à son caractère. De la part de la reine, ce fut une succession de plaintes, de hauteurs, de prières, de menaces, de promesses, de subterfuges, de maladies souvent fictives, parfois réelles, et résultant des chagrins.

Rien n'ébranla le ministre, auquel le roi n'osait plus adresser même un observation en faveur de sa mère. Richelieu montra une rigidité toujours uniforme, n'écoutant aucun projet que l'obéissance de la reine n'en formât la base c'est-à-dire qu'elle ne commençât par se confiner dans quelque lieu dont on conviendrait.

La jeune reine n'était pas mieux traitée. On n'osait l'envoyer en exil, ni la consigner dans un château, mais elle était réellement prisonnière dans ses appartements du Louvre, et n'entretenait plus son mari qu'en présence du cardinal. Ainsi qu'à sa belle-mère, on lui avait retiré celles de ses femmes qui lui portaient affection, pour lui en imposer qui formassent autour d'elle un cercle d'espionnage.

On conçoit, sans qu'il faille l'expliquer, les soins imposés par tant d'affaires au cardinal, et l'admiration qu'il dut avoir pour la sagacité prévoyante de son confident, qui trouvait l'emploi des blancs-seings amassés par lui avec tant de sollicitude.

Les formules d'embastillement, d'exil, de mise en accusation, les ordres de torture, tout se trouvait prêt, il n'y avait qu'à écrire les noms; c'était la besogne de Desroches, le secrétaire intime, auquel ce digne père Joseph fournissait des listes inépuisables. Les destitutions des plus hauts fonctionnaires pleuvaient, les gentilshommes les plus considérés disparaissaient, et l'on enviait le sort de ceux qui trouvaient moyen de gagner les pays étrangers.

Un trait qui peint cette politique du cardinal, doublé du capucin, se produisit alors: à mesure que Marie de Médicis refusait de quitter sa prison de Compiègne pour obéir aux ordres d'exil émanant du ministre, on lui enlevait tantôt un secrétaire, tantôt un officier de sa maison, tantôt une femme qui lui plaisait, sous prétexte que ces personnes lui donnaient de mauvais conseils.

Ce fut ainsi que, Henriette étant venue la joindre, ne put demeurer que peu de jours auprès d'elle. On avait surpris la distraction que sa présence apportait aux soucis de la princesse; on n'osa pas, il est vrai, aller jusqu'à accuser l'innocente enfant de manœuvres politiques, mais on la fit durement réclamer par son père, passé dans le camp du plus fort.

Ce fut une pénible séparation. Marie de Médicis s'était attachée à cette jeune fille, elle avait pris un aimable intérêt à son roman si brusquement interrompu. Elle trouvait encore quelque bonheur à recevoir ses confidences candides, à la réconforter, à lui promettre un avenir plus beau, une réunion avec son ami absent.

Henriette se consolait en écoutant cette grande princesse s'associer à ses chagrins. Elle trouvait en elle une âme compatissante à qui s'en ouvrir. La perspective de la maison paternelle, pleine de rigueurs, de reproches incessants la faisait frémir.

Mais qu'on ne pense pas que le triomphe de Richelieu fût si complet que rien ne vînt en obscurcir la satisfaction. Séparer le fils de la mère, tyranniser la femme par le mari, remplir des cachots, signer des ordres de proscription, dresser des potences, c'est exercer le pouvoir, faire preuve d'autorité, mais le front des tyrans est souvent plus soucieux que celui des opprimés. Si ce n'est le remords, l'anxiété les ronge. L'arbitraire appelle l'arbitraire, la violence appelle la violence; le métier de pourvoyeur du bourreau a ses lassitudes, et le pied qui marche dans le sang n'est jamais celui d'un cœur en paix avec lui-même ni avec les autres.

Ne nous étonnons donc point de trouver, l'un des matins qui suivirent la Journée des Dupes, c'est-à-dire alors qu'il devait être dans tout l'épanouissement de son succès, Richelieu replié sur lui, au fond de son fauteuil, dans l'attitude d'un vieillard brisé par les années.

En ce peu de jours, il avait vieilli de vingt ans. Ses cheveux s'étaient zébrés de filets blancs, sa moustache et sa royale avaient grisonné; ses traits hâves, fatigués, avaient l'aspect d'un parchemin flétri. Les yeux lançaient encore par minute des éclairs, mais ce n'étaient plus les rayonnements du génie; ces lueurs fauves inspiraient l'effroi; on eût dit le reflet d'une flamme infernale.

Il est vrai qu'en cet instant il n'était pas dans un tête-à-tête de nature à rasséréner ses idées. Devant lui se tenait le lieutenant civil Laffémas, feuilletant un énorme dossier dont il caressait chaque page de son sourire d'hyène.

--Nous arrivons maintenant, disait-il, à nos prisonniers de marque, les messieurs de Marillac.

Ce nom amena sur les lèvres de l'Éminence un léger spasme, dont Laffémas parut se féliciter. Il poursuivit:

--Suivant les ordres de Votre Éminence, tous deux sont en sûreté, et leur affaire s'instruit séparément, de façon que nous puissions avoir deux arrêts et deux exécutions; à moins que,--insinua-t-il avec un soupir hypocrite,--il ne nous survienne une seconde édition de l'affaire de M. de Jars, violemment soustrait à la justice.

--Soyez tranquille, prononça Richelieu d'une voix sombre, la justice aura son cours.

--Plaise à Dieu! car ces exemples de clémence intempestive exercent une impression funeste et démoralisante; les masses ont besoin d'être entretenues sous le coup d'une terreur salutaire. Le droit de grâce est un principe imaginé par l'esprit d'anarchie. Un grand chef d'État ne doit pratiquer que le droit de mort.

«Le maréchal, dès le premier moment de son arrestation, a réclamé auprès du Parlement, récusant les commissaires qui lui sont donnés. Le Parlement n'ira sans doute pas contre les désirs de Votre Éminence; mais, pour prévenir les indiscrétions, les communications subreptices, j'ai ordonné, sauf ratification de Votre Éminence, de conduire cet accusé dans le château de Sainte-Ménehould, où il sera plus facile de le tenir au secret rigoureux et d'assembler ses juges à huis clos.»

--C'est bien, dit Richelieu. Mais voyons vos chefs d'accusation?

Laffémas se redressa avec fierté, en homme content de lui.

--Nous les avons rangés sous sept titres, tous de nature si grave qu'il devrait être condamné sept fois, si la justice avait sept bras et qu'il eût sept têtes.

Il commença alors à dérouler ces griefs, qui tous se rapportaient en réalité à des excès de commandement, à quelques vexations militaires, et à des concussions fort peu établies sur des objets de très mince importance. Tout cela, énormément grossi, apprécié par des commissaires à la fois juges et parties, en dépit de la raison, de l'équité, de l'humanité, devait devenir le texte d'une sentence capitale.

Toutefois, Laffémas n'eut pas le loisir d'achever dans cette séance la lecture de son chef-d'œuvre. Un confident plus intime survint tout à coup qui l'interrompit, à son extrême déplaisir. Mais comment ne pas céder la place au père Joseph!

Dès que le franciscain avança la tête par la petite porte du cabinet, toute l'attention du maître se tourna vers lui:

--Monsieur de Laffémas, dit-il d'un ton gracieux, ce travail nous semble tout à fait bien conçu. Nous vous remercions de votre zèle à servir les intérêts du roi. Nous ferons en sorte qu'avant peu Sa Majesté elle-même vous témoigne sa satisfaction. Mais ce dossier est volumineux; nous vous le remettrons demain avec nos remarques, s'il s'en présente.

Congédié en termes aussi galants, le lieutenant-criminel s'éloigna rempli d'une nouvelle ardeur pour un patron appréciateur si éclairé de son mérite.

L'arrivée de son confident par excellence ramena un semblant d'animation dans la personne anéantie du cardinal. Il se souleva à moitié et l'interrogea du regard.

Il saisit sur ses traits une expression de mécontentement, de déception assez surprenante pour qui avait l'habitude de son impassibilité inaltérable.

--Qu'arrive-t-il donc? lui demanda-t-il.

--Que le diable en personne se mêle de nos affaires, répondit le capucin d'un ton brusque, où se reflétait plus encore que sur sa figure sa contrariété intérieure.

--Parle; faut-il t'arracher les mots?

--Eh bien, monseigneur, vous voyez le plus mystifié des fils de Saint-François.

--Allons donc! fit Richelieu, auquel la piteuse mine de son conseiller procurait un instant de distraction; qui se serait permis?...

--Pardieu? je vous le dis, Satan en personne.

--Mais encore?...

--Imaginez que je gardais sous clef, dans ma propre cellule, ainsi que Votre Éminence se le rappelle peut-être, certain élève des jésuites d'Amiens...

[Illustration: Je l'ai fait, monseigneur.]

--Ah! oui, ce visionnaire prétendu... Et qu'en voulais-tu faire?

--Mon Dieu, on ne sait pas. Cet imposteur avait des idées... Et puis il pouvait servir à deux fins, comme magicien d'abord, comme hérétique ensuite... On n'a pas toujours un novateur sous la main, au cas où le besoin d'une flambée se fasse sentir.

--Abrégeons, s'il te plaît.

--J'abrège. J'avais un peu négligé ce précieux dépôt pendant les orages autrement importants de ces derniers jours. D'ailleurs, c'est un être bizarre, qui se nourrit de rien, une ration de pain et une cruche d'eau lui suffisent pour une huitaine. J'ai voulu le revoir cependant, après trois journées d'absence ou d'occupations urgentes pour votre service, et...

--Le sorcier s'était évaporé en fumée?... fit le cardinal, qui se mit à rire pour la première fois depuis longtemps.

Le capucin ne partageait nullement son hilarité:

--Au fait, m'apportes-tu le nom de ce galant qui a été assez fou pour se mettre en rivalité avec le roi? Viens-tu, comme je te l'ai prescrit, m'annoncer sa capture?

--Ni la capture, ni le nom, fit le capucin, d'un ton plus cavalier que ne le comportait une réponse si contraire aux ordres de son maître.

--Quelle fatalité est-ce donc là? Le roi tient absolument, mais absolument, à ce que ce téméraire soit l'objet d'un châtiment terrible.

--Ce jeune homme est en fuite, je viens de vous le dire.

--Tu n'as mis personne à sa recherche?...

--Sur ma foi, monseigneur, ce jeune homme est parti, comme le prisonnier de ma cellule, par je ne sais quel diabolique expédient.

--Ceci même admis, les gens te manquaient-ils pour envoyer après lui?... Va, tu ne te justifieras pas, tu as manqué de dévouement pour moi, ton chef, ton ami, qui n'ai jamais eu confiance qu'en toi, qui ne t'ai jamais caché un seul de mes secrets!

--Un seul?... répéta d'une façon singulière le franciscain.

--Est-ce un doute? demanda le cardinal blessé.

--Non, monseigneur, c'est une certitude... Oui, vous avez eu un secret pour moi... Croyez-vous que je n'aie pas compris, dès le premier jour, que ces lassitudes, ces défaillances, ces noires humeurs qui viennent par moments jeter l'amertume et l'ennui dans une âme intelligente, forte et supérieure comme la vôtre, ne sont pas l'unique résultat de l'ennui des affaires?

--Eh quoi! interrompit Richelieu en le regardant avec une sorte de terreur, tu as deviné cela?...

--Dans mon dévouement, que vous mettez en doute, je n'ai pas eu de repos que je n'aie pénétré vos douleurs pour y chercher un remède...

--Malheureux! tu as osé fouiller dans le secret le plus intime de mon cœur.

--Je l'ai fait, monseigneur, dit le père Joseph en se redressant, loin de s'incliner devant cette colère; et remerciez Dieu, car il a permis que je vous évitasse un crime irréparable.

--Que dis-tu?... qu'as-tu donc découvert?...

--Allons, soit! l'heure de parler est venue. Je vous ai dit que j'ignorais le nom de ce jeune homme dont vous avez promis la tête au roi...

--Ce nom?

--Ce jeune homme qui n'a pas craint de se laisser aimer par la favorite... il s'appelle... Philippe de Champaigne.

--Malheur! murmura Richelieu; quoi? celui-là même pour lequel j'éprouvais une amitié sincère; que j'eusse voulu servir, protéger! Mais il a repoussé mes bienfaits, et j'ai promis, j'ai juré. Donc, puisque tu refuses de me servir un autre saura le faire; un ordre donné à Laffémas...

En disant cela, Richelieu s'était penché vers sa table, où déjà il prenait une plume, pour intimer l'ordre de s'emparer à tout prix, quelque part qu'il fût, du jeune peintre.

Mais le père Joseph, arrêtant vivement son bras, lui arracha la plume et frappant sur la table, l'écrasa.

--Vous ne signerez pas cet ordre, monseigneur!

--Pourquoi cela?... s'écria le cardinal, dont un sentiment indéfini d'épouvante dominait la colère.

--A cause de ceci!...

Le capucin tira de son froc un médaillon qu'il mit sous les yeux de son maître.

--Marguerite!... s'écria celui-ci en saisissant cet objet dont l'aspect le remplit d'une invincible stupeur.

--A cause de Marguerite... prononça gravement le franciscain.

Richelieu tenait le médaillon, qu'il considéra avidement, comme s'il craignait qu'on le lui ravît.

--Laisse-moi, dit-il faiblement à son conseiller.

Le capucin s'éloigna à pas mesurés, épiant les impressions douloureuses de son patron, et dès que celui-ci fut bien assuré qu'il était seul il porta à ses lèvres, avec respect et ferveur, le médaillon dont il n'avait pas voulu se dessaisir.

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