XXVIII
COURSE AU CLOCHER.
Nous avions laissé nos deux voyageurs occupés du bruit de l'escouade, qui venait s'adonner juste à cette auberge du Soleil levant, où ils se disposaient à achever un repas bien gagné par de rudes fatigues.
--Pourquoi diable aussi, dit le chevalier moitié riant moitié soucieux à la duchesse, pourquoi vous êtes-vous avisée de donner dans la prunelle à madame Madelon, pour rendre son mari jaloux!
--Eh! vous en parlez bien à votre aise, cher ami, répondit-elle, avec une promptitude de riposte qui témoignait que pas plus que lui elle n'avait perdu sa bonne humeur dans le danger; il vous fallait alors prévoir ce qui arrive; à la place de ces hauts-de-chausses masculins, j'eusse mis ma robe de cour, et, au lieu de séduire madame Gignoux, j'eusse énamouré son époux.
--Oui, mais en attendant, vous avez rendu le mari stupide...
--Oh! je n'ai pas eu grand'peine à l'achever...
--Et si la femme découvre que nous nous sommes joués d'elle, il y a probabilité qu'elle va se mettre de son côté...
--Vous parlez comme un professeur de logique à la Sorbonne; et votre conclusion?...
--C'est qu'il faut brûler la politesse à tous ces marauds, et que, ne pouvant sortir par la porte...
--Il faut descendre par la croisée.
--C'est donc aussi votre avis?
--Absolument.
--Alors aidez-moi.
--Elle alla résolument tirer les draps de l'un des lits.
--Que faites-vous?
--Eh quoi! vous, un prisonnier émérite de la Bastille, vous le demandez? Une corde pour descendre; vous ne voulez pas, peut-être, que nous nous rompions le cou à exécuter un saut périlleux d'ici en bas?
--Vous mériteriez de porter à tout jamais ce costume; je ne connais pas d'homme qui en soit plus digne.
--Flatteur! vous ne m'avez vue qu'à cheval; mais si vous me voyiez à tous les exercices gymnastiques, la chasse, la pêche, la rame, et la natation surtout!... Ah! c'est que j'ai reçu une éducation complète...
Tout en causant, ils ne perdaient pas une minute. A l'aide d'un couteau, ils taillaient le drap en bandes, pour les nouer l'une à l'autre, lorsque leur hôtesse, qu'ils oubliaient, reparut tout à coup.
--Voilà de belle besogne!... fit-elle en saisissant un bout de l'échelle improvisée.
--Madame... commença à implorer la duchesse, reprenant son rôle galantin.
Mais l'hôtelière la repoussa, sans trop de brusquerie pourtant, et la menaçant du doigt:
--Ah! l'on s'est raillé de moi!... et de mon mari! Mais je sais tout, et je vais me venger!...
--Si jolie, vous ne pouvez pas être méchante! dit la duchesse.
--Ta! ta! ta! à d'autres, vos drôleries! On vous connaît, vous dis-je!
--Vous n'avez donc pas d'entrailles! lui dit le chevalier.
--Vous vouliez partir par la croisée, mes beaux amis, et avec un escalier de cette espèce?...
--On sort comme on peut; si vous étiez à notre place...
--Je ferais comme vous, c'est possible. Mais je n'y suis pas, et, ma foi, il ne fallait pas vous laisser prendre.
--Voyons, reprit le chevalier, en portant la main à sa poche, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'arranger cela?...
--Fi donc! pour qui me prenez-vous? mon mari vient de se faire payer pour vous livrer.
--Eh bien, recevez ces quelques louis pour nous laisser partir, vous aurez fait chacun votre journée!
--Je suis une honnête femme!
--Sangdieu! jura de Jars, je donnerais bien tout ce que je possède pour que vous fussiez un homme, même malhonnête! quel bonheur j'aurais à vous bâillonner...
--A la bonne heure! vous vous fâchez!... Eh bien! non, fit-elle en menaçant de nouveau la duchesse, je ne suis pas si méchante que cela! Mon mari est en train de vous vendre, moi je vous sauverai.
--En vérité!
--Ai-je donc l'air de mentir!... Vous ne me faites pas l'effet de deux malfaiteurs bien dangereux... deux amoureux qui se sauvent? Hein, n'est-ce pas cela? Et l'on veut vous remettre à quelque époux féroce! Pas du tout! pas du tout! Vous m'intéressez; les amoureux m'intéressent toujours! Mais de la prudence!
Ce n'était pas le cas d'expliquer à l'excellente femme qu'elle se trompait sur la nature du délit reproché aux fugitifs. Celui qu'elle leur prêtait les rendait bien plus charmants à ses yeux.
--Je ne veux pas que vous vous serviez de ça, fit-elle en montrant avec dédain le drap de lit. Je vais aller dans la cour mettre une vraie échelle à la croisée que voici. Tenez-vous prêts, car il n'y a pas de temps à perdre.
Un instant après, grâce à ce secours inespéré, ils descendaient tranquillement de leur prison.
Mais il fallait partir: nouvel embarras, leurs chevaux ne tenaient pas debout!
Le chevalier eut bien vite trouvé un expédient. Il pénétra dans l'écurie, harnacha les deux meilleures bêtes de l'escouade, aida sa compagne à se mettre en selle, et, avant de s'y mettre lui-même, visita d'une façon assez singulière les arçons des selles restantes.
Ce qu'il y fit, nous ne saurions le dire encore; mais il est certain qu'en le voyant, madame Gignoux riait à gorge déployée.
Il voulut enfin la forcer d'accepter un gage de leur reconnaissance; mais, renonçant à vaincre ses refus, il la prit à bras-le-corps et l'embrassa sur les deux joues; puis, il s'élança sur son cheval.
Elle ouvrit alors discrètement la porte charretière; une minute après, ils adressaient à leurs ennemis les adieux que nous connaissons.
--A cheval!... aux armes!... vociférèrent ensemble Boisenval et son second.
Ce fut à qui se précipiterait dans l'écurie; mais on ne tarda pas à constater l'enlèvement des deux bons chevaux et la substitution de malheureuses bêtes que tous les coups de cravache ne parvinrent pas à faire tenir debout.
L'escouade, forcément réduite du tiers de son effectif, se trouva néanmoins assez vite en mesure, et se lança à bride abattue, à travers une obscurité presque complète, dans la direction où les fugitifs venaient de disparaître.
De part et d'autre, dans le silence profond de la nuit, on ne tarda pas à distinguer le bruit des chevaux, et chacun redoubla d'ardeur, les uns pour gagner du champ, les autres pour les atteindre.
Si des paysans attardés aperçurent ces deux cavalcades furieuses, bondissant à travers la campagne, franchissant les haies, brûlant les chemins, incendiant du fer de leurs chevaux les cailloux des sentiers raboteux, avec un cliquetis d'acier, des imprécations sauvages, ils durent se croire témoins d'une de ces chasses fantastiques, que leurs vieilles traditions font courir, dans les ténèbres de certaines nuits maudites, au sein des guérets picards.
Sur ces entrefaites, la lune, curieuse sans doute de cette joute désespérée, triompha des nuages qui la voilaient, pour éclairer la scène, ses rayons descendirent pâles, mais limpides, sur la campagne, et les poursuivants purent distinguer, à quelques milliers de pas en avant, la silhouette des fuyards.
De part et d'autre, on ne galopait plus, on dévorait l'espace sous des cascades exaspérées. Le flanc des chevaux ruisselait de sang; chaque coup d'éperon ne leur mordait plus la peau, il leur enlevait des lambeaux de chair. Leurs mors étaient couverts d'une écume également teinte de sang. Les généreuses bêtes allaient toujours, comme le héros qui marche à la mort par des miracles de vaillance.
Mais, tout à coup, ce ne fut plus la campagne, ce ne fut plus la terre qui s'offrit aux regards épouvantés de la duchesse et de son compagnon. Le sol manquait sous leurs pieds,--c'était une nappe immense, large comme une mer, resplendissante comme une plaine d'argent sous les rayons de la lune.
Ils étaient arrivés au fleuve débordé.
Sans échanger un mot, ils regardèrent autour d'eux: partout cet océan roulait ses flots chargés de débris de meubles, de maisons, d'arbres déracinés sur ses rives. L'endroit où ils se trouvaient formait comme un golfe sinueux; devant eux, à leur droite, à leur gauche, c'était l'eau; derrière eux, Boisenval et ses acolytes accourant, et ne leur laissant pas une échappée de terrain.
--En, avant! en avant! cria l'intrépide duchesse; plutôt mourir ici que tomber en leurs mains!
--En avant! répéta le brave de Jars.
--Ils renouvelèrent leurs attaques aux flancs de leurs montures, mais celles-ci, effrayées par cette immensité lumineuse et mouvante, refusèrent absolument de s'y hasarder.
Chaque seconde rapprochait l'ennemi.
--Mourons en combattant! dit le chevalier; donnant l'exemple, il prit un pistolet et fit volte-face.
--Au nom du roi!... rendez-vous!... cria Boisenval.
--Jamais!... répondirent les deux fugitifs, et, se voyant à portée, ils lâchèrent la détente de leurs armes.
Un des archers tomba.
--Au nom du roi!... répéta l'agent du cardinal.
Et sans s'inquiéter du blessé, il poussa en avant avec ses deux compagnons.
--Suivez-moi!... dit la duchesse au chevalier.
Soudain, elle se laissa glisser de cheval et s'élança, sans hésitation, au milieu du fleuve débordé.
--Je vous suis! répondit de Jars en l'imitant.
--Revenez; arrêtez!... criaient Boisenval et son second, qui avaient aussi tenté, sans succès, de mettre leurs chevaux à l'eau.
--Ils vont se noyer!... fit le lieutenant.
--Ou nous échapper!... dit Boisenval.
Alors, furieux, démoralisé, il tenta un dernier effort.
--Revenez ou je fais feu!...
Cette menace ne reçut pas de réponse, si ce n'est que les nageurs activèrent leurs mouvements.
--Vous l'aurez voulu!... cria-t-il pour la dernière fois.
Déjà ses compagnons et lui avaient le pistolet au poing.
--Feu!... commanda-t-il.
Le chien s'abattit, la pierre fit luire une étincelle, mais aucun des trois coups ne partit, et l'écho du rivage apporta, comme un défi, l'éclat de rire des nageurs. Avant de quitter l'écurie du Soleil levant, le chevalier avait versé une cruche d'eau dans les fontes de l'ennemi. Toutes les amorces étaient mouillées.
Boisenval poussa un blasphème épouvantable.
--Mettons-nous à la rivière! dit-il; il faut les rejoindre à tout prix, à tout prix!
--Comment faire? répliqua le lieutenant; ces damnés chevaux se feraient hacher plutôt que de se mouiller le ventre, et je ne sais pas nager...
--Ni moi! ajouta le seul de leurs soldats qui fût valide.
--Alors, c'est fait de nous et de notre fortune.
--Que diable! à l'impossible nul n'est tenu.
--Mais ils nous échappent, ils nous échappent!... répétait avec frénésie l'agent infortuné du ministre.
--A moins qu'ils ne se noient! fit observer philosophiquement le lieutenant aux gardes du cardinal.
--Plût à Dieu!... Mais non, cette duchesse damnée a fait pacte avec l'enfer... Tenez, ils nagent toujours...
En effet, la tête des deux fugitifs apparaissait encore par intervalles, et leurs forces, à en juger par la rapidité de leurs brassées, luttaient avec avantage contre la violence du flot.
Boisenval ne se décida à quitter la place que quand il ne fut plus possible de les distinguer.
--Par la mordieu!... fit le lieutenant émerveillé, c'est égal, monseigneur de Richelieu en dira ce qu'il voudra, c'eût été grand dommage de loger une balle dans la tête d'une pareille amazone!...
--Que les cataractes de la Géhenne vous engloutissent, riposta Boisenval, voilà de l'admiration bien placée!... Çà! qu'allons-nous devenir céans?
--M'est avis, cher monsieur, que ne pouvant passer la rivière de la même façon que ces deux gaillards, il n'y aurait aucune chance de les joindre, tant que nous demeurerons de ce côté-ci; le plus pressé est de gagner un pont.
--Le plus proche est Amiens! La belle avance!
--Si vous trouvez quelque chose de mieux...
--Allons, soit, tâchons de nous orienter... Qu'est-ce encore?
C'était un gémissement du soldat blessé, qui revenait de son évanouissement. Il fallait, bon gré, mal gré, lui venir en aide, et nous abandonnerons Boisenval et ses compagnons au milieu de cette tâche.
[Illustration: Le père venait de mourir.]
Quant à la duchesse de Chevreuse, dont l'histoire a consacré la fuite héroïque, elle parvint saine et sauve avec son compagnon sur la rive opposée. Puis, grâce à l'argent dont ils étaient munis, ils ne tardèrent pas à mettre, cette fois, une distance plus rassurante entre eux et les rancunes de Richelieu.