‹ Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âgesChapitre 16 sur 27 · CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

Les Gaulois il y a _dix-neuf cents ans_.--=Joel=, _le laboureur_, chef (ou _brenn_) de la tribu de Karnak.--=Guilhern=, fils de Joel.--Rencontre qu'ils font d'un voyageur.--Étrange façon d'offrir l'hospitalité.--Joel, étant aussi causeur que le voyageur l'est peu, parle avec complaisance de son fameux étalon, =Tom-Bras=, et de son fameux dogue de guerre, =Deber-Trud=, _le mangeur d'hommes_.--Ces confidences ne rendant pas le voyageur plus communicatif, le bon Joel parle non moins complaisamment de ses trois fils, =Guilhern=, _le laboureur_, =Mikael=, _l'armurier_, et =Albinick=, _le marin_, ainsi que de sa fille =Hêna=, _la vierge de l'île de Sên_.--Au nom d'Hêna, la langue du voyageur se délie.--On arrive à la maison de Joel.

Celui qui écrit ceci se nomme =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_; il est fils de _Marik_, qui était fils de _Kirio_, fils de _Tiras_, fils de _Gomez_, fils de _Vorr_, fils de _Glenan_, fils d'_Erer_, fils de _Roderik_, choisi pour être chef de l'armée gauloise qui, il y a deux cent soixante-dix-sept ans, fit payer rançon à Rome.

Joel (pourquoi ne le dirait-il pas?) craignait les dieux, avait le coeur droit, le courage ferme et l'esprit joyeux; il aimait à rire, à conter, et surtout à entendre raconter, en vrai Gaulois qu'il était.

Au temps où vivait César[31] (que son nom soit maudit), Joel demeurait à deux lieues d'_Alrè_[32], non loin de la mer et de l'île de Roswallan, près la lisière de la forêt de Karnak, la plus célèbre forêt de la Gaule bretonne.

[Note 31: 57 avant Jésus-Christ. Le récit suivant remonte donc à dix-neuf cents ans environ.]

[Note 32: _Alrè_, aujourd'hui _Auray_, département du Finistère.]

Un soir, le soir du jour qui précédait celui où _Hêna_, sa fille... sa fille bien aimée lui était née... il y avait dix-huit ans de cela... Joel et son fils aîné, _Guilhern_, à la tombée du jour, retournaient à leur maison, dans un chariot traîné par quatre de ces jolis petits boeufs bretons dont les cornes sont moins grandes que les oreilles. Joel et son fils venaient de porter de la _marne_ dans leurs terres, ainsi que cela se fait à la saison d'automne, afin que les champs soient _marnés_ pour les semailles de printemps. Le chariot gravissait péniblement la côte de _Craig'h_, à un endroit où le chemin très-montueux est resserré entre de grandes roches, et d'où l'on aperçoit au loin la mer, et plus loin encore _l'île de Sen_, île mystérieuse et sacrée.

--Mon père,--dit Guilhern à Joel,--voyez donc là-bas, au sommet de la côte, ce cavalier qui accourt vers nous... Malgré la raideur de la descente, il a lancé son cheval au galop.

--Aussi vrai que le bon _Elldud_[33] a inventé la charrue, cet homme va se casser le cou.

[Note 33: «_Elldud_, le saint homme de _Côr-Dewdws_, améliora la culture, enseigna aux Gaulois une meilleure manière de cultiver la terre que celle qui était connue auparavant, et leur montra l'art de la _marner_ et de labourer à la charrue. Avant le temps d'Elldud, la terre était seulement cultivée avec la bêche et le hoyau. (Jean Raynaud, _Notes du Druidisme_, p. 415.--_Encyclopédie nouvelle._)]

--Où peut-il aller ainsi, père? Le soleil se couche; il fait grand vent, le temps est à l'orage, et ce chemin ne mène qu'aux grèves désertes...

--Mon fils, cet homme n'est pas de la Gaule bretonne; il porte un bonnet de fourrure, une casaque poilue, et ses jambes sont enveloppées de peaux tannées assujéties avec des bandelettes rouges.

--À sa droite pend une courte hache, à sa gauche un long couteau dans sa gaîne.

--Son grand cheval noir ne bronche pas dans cette descente..... Mais où va-t-il ainsi?

--Mon père, cet homme est sans doute égaré?

--Ah! mon fils,--que _Teutâtès_ t'entende[34]!... Nous offririons l'hospitalité à ce cavalier; son costume annonce qu'il est étranger... Quels beaux récits il nous ferait sur son pays et sur ses voyages!...

[Note 34: «_Teutâtès_ est le demi-dieu (ou le =Saint=) qui, aux yeux de nos pères, tenait dans ses mains les destinées particulières de toutes les âmes; c'est lui qui présidait à la circulation non-seulement sur la terre, mais dans tous les cercles de l'univers, véritables _guides_ comme le nomme César, _des voies et des voyages_. (Jean Raynaud, art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Que le divin _Ogmi_[35], dont la parole enchaîne les hommes par des liens d'or, nous soit favorable, père! Depuis si longtemps un étranger conteur ne s'est assis à notre foyer!

[Note 35: Un des traités les plus caractéristique de ce génie conteur, et surtout de ce besoin d'entendre raconter, si particulier aux Gaulois, c'est la semi-divinité d'_Ogmi_.

«Il est impossible,--dit Jean Raynaud,--que chez les Gaulois, si amoureux de la parole, l'art qui lui correspond ne fût pas mis au premier rang parmi les inventions de l'esprit. Le demi-dieu qui symbolise cette puissance de la parole dont _Lucain_ a décrit les attributs est figuré sous les apparences de la vieillesse, comme pour marquer qu'au détriment des vertus du corps, il possédait celles de la tradition et de l'expérience; revêtu de la peau du lion et de la massue d'Hercule, ce n'était pourtant point par la force qu'il s'attachait ses captifs. Liés à des chaînes d'or et d'ambre, qui partant de leurs oreilles venaient se réunir à la bouche, loin de lui résister, ils le suivaient, avec empressement, comme ces bêtes farouches autrefois asservies par la lyre d'Orphée.» (Jean Raynaud, art. _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

--Et nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe dans le reste de la Gaule.

--Malheureusement!

--Ah! mon fils! si j'étais tout-puissant comme _Hésus_[36], j'aurais chaque soir un nouveau conteur à mon souper.

[Note 36: =Hésus=, comme le =Jéhovah= des Hébreux et le =Jupiter= des Païens, était le dieu suprême de la religion des Gaulois. Le nom de =Hésus= signifiait _je suis celui qui suis_.]

--Moi, j'enverrais des hommes partout voyager, afin qu'ils revinssent me réciter leurs aventures.

--Et si j'avais le pouvoir d'_Hésus_, quelles aventures surprenantes je leur ménagerais, à mes voyageurs, pour doubler l'intérêt de leurs récits au retour!...

--Mon père! mon père! voici le cavalier près de nous.

--Oui... il arrête son cheval, car la route est étroite, et nous lui barrons le passage avec notre chariot... Allons, Guilhern, le moment est propice; ce voyageur doit être nécessairement égaré, offrons-lui l'hospitalité pour cette nuit... nous le garderons demain, et peut-être plusieurs jours encore... Nous aurons fait une chose bonne, et il nous donnera des nouvelles de la Gaule et des pays qu'il peut avoir parcourus.

--Et ce sera aussi une grande joie pour ma soeur Hêna, qui vient demain à la maison pour la fête de sa naissance.

--Ah! Guilhern! je n'avais pas songé au plaisir qu'aurait ma fille chérie à écouter cet étranger..... Il faut absolument qu'il soit notre hôte!

--Et il le sera, père!... Oh! il le sera...--reprit Guilhern d'un air très-déterminé.

Joel, étant alors, de même que son fils, descendu de son chariot, s'avança vers le cavalier. Tous deux, en le voyant de près, furent frappés de ses traits majestueux. Rien de plus fier que son regard, de plus mâle que sa figure, de plus digne que son maintien; sur son front et sur sa joue gauche, on voyait la trace de deux blessures à peine cicatrisées. À son air valeureux, on l'eût pris pour un de ces chefs que les tribus choisissent pour les commander en temps de guerre. Joel et son fils n'en furent que plus désireux de le voir accepter leur hospitalité.

--Ami voyageur, lui dit Joel,--la nuit vient; tu t'es égaré, ce chemin ne mène qu'à des grèves désertes; la marée va bientôt les couvrir, car le vent souffle très-fort... continuer ta route par la nuit qui s'annonce, serait très-périlleux; viens donc dans ma maison: demain tu continueras ton voyage.

--Je ne suis point égaré; je sais où je vais, je suis pressé; range tes boeufs, fais-moi passage,--répondit brusquement le cavalier, dont le front était baigné de sueur à cause de la précipitation de sa course. Par son accent il paraissait appartenir à la Gaule du centre, vers la Loire. Après avoir ainsi parlé à Joel, il donna deux coups de talon à son grand cheval noir pour s'approcher davantage des boeufs du chariot, qui, s'étant un peu détournés, barraient absolument le passage.

--Ami voyageur, tu ne m'as donc pas entendu?--reprit Joel.--Je t'ai dit que ce chemin ne menait qu'à la grève... que la nuit venait, et que je t'offrais ma maison.

Mais l'étranger, commençant à se mettre en colère, s'écria:

--Je n'ai pas besoin de ton hospitalité... range tes boeufs... Tu vois qu'à cause des rochers je ne peux passer ni d'un côté ni de l'autre... Allons, vite, je suis pressé...

--Ami,--dit Joel,--tu es étranger, je suis du pays: mon devoir est de t'empêcher de t'égarer... Je ferai mon devoir...

--Par _Ritha-Gaür_! qui s'est fait une _saie_[37] avec la barbe des rois qu'il a rasés[38]!--s'écria l'inconnu de plus en plus courroucé,--depuis que la barbe m'a poussé, j'ai beaucoup voyagé, beaucoup vu de pays, beaucoup vu d'hommes, beaucoup vu de choses surprenantes... mais jamais je n'ai rencontré de fous aussi fous que ces deux fous-là!

[Note 37: La _saie_ des Gaulois est la _blouse_ de nos jours.]

[Note 38: _Ritha-Gawr_ (demi-dieu ou saint gaulois selon la tradition) «se fit une saie avec les barbes des rois _qu'il fit raser_ (réduire en esclavage) à cause de leurs oppressions et de leur mépris de la justice. (_Tryades de Bretagne_, déjà citées.)]

Joel et son fils, qui aimaient passionnément à entendre raconter, apprenant par l'étranger lui-même qu'il avait vu beaucoup de pays, beaucoup d'hommes, beaucoup de choses surprenantes, conclurent de là qu'il devait avoir de charmants et nombreux récits à faire, et se sentirent un très-violent désir d'avoir pour hôte un tel récitateur. Aussi, Joel, loin de déranger son chariot, s'avança tout auprès du cavalier, et lui dit de sa voix la plus douce, quoique naturellement il l'eût très-rude:

--Ami, tu n'iras pas plus loin! Je veux me rendre très-aimable aux dieux, et surtout à _Teutâtès_, le dieu des voyageurs, en t'empêchant de t'égarer, et en te faisant passer une bonne nuit sous un bon toit, au lieu de te laisser errer sur la grève, où tu risquerais d'être noyé par la marée montante.

--Prends garde...--reprit l'inconnu en portant la main à la hache suspendue à son côté.--Prends garde!... Si à l'instant tu ne ranges pas tes boeufs, j'en fais un sacrifice aux dieux, et je t'ajoute à l'offrande!...

--Les dieux ne peuvent que protéger un fervent tel que toi,--répondit Joel, qui en souriant avait échangé quelques mots à voix basse avec son fils;--aussi les dieux t'empêcheront-ils de passer la nuit sur la grève.... Tu vas voir...

Et Joel, ainsi que son fils, se précipitant à l'improviste sur le voyageur, le prirent chacun par une jambe, et, comme ils étaient tous deux extrêmement grands et robustes, ils le soulevèrent comme debout au-dessus de la selle de son cheval, auquel ils donnèrent un coup de genou dans le ventre, de sorte qu'il se porta en avant, et que Joel et Guilhern n'eurent plus qu'à déposer par terre, et avec beaucoup de respect, le cavalier sur ses pieds. Mais celui-ci, dont la rage était au comble, ayant voulu résister et tirer son couteau, Joel et Guilhern le continrent, prirent une grosse corde dans leur chariot, lièrent solidement, mais avec grande douceur et amitié, les mains et les jambes de l'inconnu, et, malgré ses furieux efforts, le rendant ainsi incapable de bouger, le placèrent au fond du chariot, toujours avec beaucoup de respect et d'amitié, car la mâle dignité de sa figure les frappait de plus en plus[39].

[Note 39: «Chez les Gaulois, la passion des récits est si vive, que les marchands, arrivés de loin, se voyaient assaillis de questions par la foule; quelquefois même les voyageurs étaient retenus malgré eux sur les routes et forcés de répondre aux passants.» (César, _de la Guerre des Gaules_, liv. IV, ch. =iii=, édit. Pank.)]

Alors Guilhern monta le cheval du voyageur, et suivit le chariot que conduisait Joel, hâtant de son aiguillon la marche de ses boeufs, car le vent soufflait de plus en plus fort; on entendait la mer se briser à grand bruit sur les rochers de la côte; quelques éclairs brillaient à travers les nuages noirs, tout enfin annonçait une nuit d'orage.

Et cependant, malgré cette nuit menaçante, l'inconnu ne semblait point reconnaissant de l'hospitalité que Joel et son fils s'empressaient de lui offrir. Couché au fond du chariot, il était pâle de rage; tantôt il grinçait des dents, tantôt il soufflait comme quelqu'un qui a fort chaud; mais, concentrant son courroux en lui-même, il ne disait mot. Joel (il doit l'avouer) aimait beaucoup à entendre raconter; mais il aimait aussi beaucoup à parler. Aussi dit-il à l'étranger:

--Mon hôte, car tu l'es maintenant, je remercie _Teutâtès_, le dieu des voyageurs, de m'avoir envoyé un hôte... Il faut que tu saches qui je suis; oui je dois te dire qui je suis, puisque tu vas t'asseoir à mon foyer.

Et quoique le voyageur fît un mouvement de colère, semblant signifier qu'il lui était indifférent de savoir quel était Joel, celui-ci continua néanmoins:

--Je me nomme _Joel_... je suis fils de _Marick_, qui était fils de _Kirio_... _Kirio_ était fils de _Tiras_... _Tiras_ était fils de _Gomer_... _Gomer_ était fils de _Vorr_... _Vorr_ était fils de _Glenan_... _Glenan_, fils d'_Erer_, qui était le fils de _Roderik_, choisi pour être le =Brenn=[40] de l'armée gauloise confédérée, qui fit, il y a deux cent soixante-dix-sept ans, payer rançon à Rome pour punir les Romains de leur traîtrise. J'ai été nommé _brenn_ de ma tribu, qui est la tribu de Karnak. De père en fils nous sommes laboureurs, nous cultivons nos champs de notre mieux, et selon l'exemple donné par =Coll=[41] à nos aïeux... Nous semons plus de froment et d'orge que de seigle et d'avoine.

[Note 40: Les historiens romains ont pris la qualification du _chef_ des armées gauloises pour son nom, et de =Brenn= (littéralement _chef_) ont fait Brennus. (Améd. Thierry, _Hist. des Gaules_.)]

[Note 41: =Coll=, fils de _Coll-Fewr_ (autre saint gaulois). Le premier apporta le froment et l'orge en Bretagne, où auparavant il n'y avait que du seigle et de l'avoine. (Jean Raynaud, _Druid._, _Encyclop. nouv._)]

L'étranger paraissait toujours plus colère que soucieux de ces détails; cependant Joel continua de la sorte:

--Il y a trente-deux ans, j'ai épousé _Margarid_, fille de _Dorlenn_; j'ai eu d'elle une fille et trois garçons: l'aîné, qui est là derrière nous, conduisant ton bon cheval noir, ami hôte... l'aîné se nomme Guilhern; il m'aide, ainsi que plusieurs de nos parents, à cultiver nos champs... J'élève beaucoup de moutons noirs, qui paissent dans nos landes, ainsi que des porcs à demi sauvages, méchants comme des loups[42], et qui ne couchent jamais sous un toit... Nous avons quelques bonnes prairies dans la vallée d'_Alrè_... J'élève aussi des chevaux, fils de mon fier étalon _Tom-Bras_ (ardent). Mon fils Guilhern s'amuse, lui, à élever des chiens pour la chasse et pour la guerre: ceux de chasse sont issus de la race d'un limier nommé _Tyntammar_; ceux de guerre[43] sont fils de mon grand dogue _Deber-Trud_ (le mangeur d'hommes). Nos chevaux et nos chiens sont si renommés, que de plus de vingt lieues d'ici on vient nous en acheter. Tu vois, mon hôte, que tu pouvais tomber en pire maison.

[Note 42: Malgré l'extension de l'agriculture, l'éducation des bestiaux est une des principales industries des Gaulois. «Ils élèvent d'innombrables bandes de porcs à demi-sauvages, conduites dans les forêts et non moins dangereuses à rencontrer que des loups. (Strabon, liv. IV.)]

[Note 43: «À la guerre, des dogues dépistaient et poursuivaient l'ennemi. Ces chiens très-féroces, également bons pour la guerre et pour la chasse des bêtes fauves, se tiraient de la Bretagne et des Ardennes; ils combattaient pour leurs maîtres autour des chars de guerre.» (Strabon, _ibid._)]

L'étranger poussa comme un grand soupir de colère étouffée, mordit ce qu'il put mordre, de ses longues moustaches blondes, et leva les yeux vers le ciel.

Joel continua en aiguillonnant ses boeufs:

--_Mikaël_, mon second fils, est armurier à quatre lieues d'ici, à _Alrè_... Il ne fabrique pas seulement des armes de guerre, mais aussi des coutres de charrue, de grandes faux gauloises[44] et des haches très-estimées, car il tire son fer des montagnes d'Arrès... Ce n'est point tout, ami voyageur... non, ce n'est point tout... Mikaël fait autre chose encore... Avant de s'établir à Alrè, il est allé à _Bourges_ travailler chez un de nos parents, qui descend du premier artisan qui ait eu l'invention d'appliquer l'étain sur le fer et sur le cuivre[45], étamage où excellent maintenant les artisans de Bourges... Aussi, mon fils Mikaël est-il revenu digne de ses maîtres... Ah! si tu les voyais, tu les croirais d'argent, ces mors de chevaux! ces ornements de chariot, et ces superbes casques de guerre, que fabrique Mikaël!!! Il a terminé dernièrement un casque dont le cimier représente une tête d'élan avec ses cornes... rien de plus magnifique et de plus redoutable!...

[Note 44: Les Gaulois ont inventé la faux; avant cette innovation, tout se coupait à la faucille, de même qu'avant l'invention gauloise de la charrue, la terre se cultivait à la houe.]

[Note 45: «Les Gaulois de _Bourges_ appliquaient l'étain à chaud sur le cuivre avec une telle habileté, que l'on ne pouvait le distinguer de l'argent. Des vases, des mors de chevaux, des harnais, des chars entiers étaient ainsi ornés. (Pline, liv. IV, chap. =xvii=.)]

--Ah!--murmura l'étranger entre ses dents,--que l'on a bien raison de dire: L'épée du Gaulois ne tue qu'une fois, sa langue vous massacre sans cesse!...

--Ami hôte,--reprit Joel,--jusqu'ici je n'ai aucune louange à donner à ta langue, aussi muette que celle d'un poisson; mais j'attendrai ton loisir, afin que tu me dises, à ton tour, qui tu es, d'où tu viens, où tu vas, ce que tu as vu dans tes voyages, quels hommes surprenants tu as rencontrés, puis ce qui se passe enfin à cette heure dans les autres contrées de la Gaule que tu viens de traverser, sans doute? En attendant tes récits, je vais terminer de t'instruire sur moi et sur ma famille.

À cette menace, l'étranger se raidit de tous ses membres, comme s'il eût voulu rompre ses liens; mais il ne put y parvenir: la corde était solide, et Joel, ainsi que son fils, faisaient très-bien les noeuds.

--Je ne t'ai point encore parlé de mon troisième fils, _Albinik_ le marin,--continua Joel;--il trafique avec l'île de la Grande-Bretagne, ainsi que sur toute la côte de la Gaule, et va jusqu'en Espagne porter des vins de Gascogne et des salaisons d'Aquitaine... Malheureusement il est en mer depuis assez longtemps avec sa gentille femme Meroe; aussi tu ne les verras pas ce soir dans ma maison... Je t'ai dit qu'en outre de mes trois fils j'avais une fille... celle-là, oh! celle-là, vois-tu!...--ajouta Joel d'un air glorieux et attendri,--c'est la perle de la famille!... Ce n'est point moi seul qui dis cela, c'est ma femme, ce sont mes fils, ce sont tous nos parents, c'est toute ma tribu; car il n'y a qu'une voix pour chanter les louanges d'_Hêna_, fille de Joel... d'Hêna, l'une des neuf vierges de l'île de _Sên_.

--Que dis-tu?--s'écria le voyageur en se dressant soudain sur son séant, seul mouvement qui lui fût permis, parce qu'il avait les jambes liées et les mains attachées derrière le dos.--Que dis-tu? ta fille? une des neuf vierges de l'île de Sên?...

--Cela paraît te surprendre beaucoup, et t'adoucir un peu, ami hôte?...

--Ta fille,--reprit l'étranger, comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait,--ta fille... une des neuf druidesses de l'île de Sên[46]?

[Note 46: L'île de Sên, aujourd'hui l'île de _Sein_. Il y avait autrefois dans cette île un collége renommé de druidesses; les unes restaient vierges, d'autres se mariaient et participaient à la vie de famille.]

--Aussi vrai qu'il y a demain dix-huit années qu'elle est née; car nous nous apprêtons à fêter sa naissance, et tu pourras être de la fête. L'hôte, assis à notre foyer, est de notre famille... Tu verras ma fille; elle est la plus belle, la plus douce, la plus savante de ses compagnes, sans pour cela médire d'aucune d'elles.

--Allons,--reprit moins brusquement l'inconnu,--je te pardonne la violence que tu m'as faite.

--Violence hospitalière, ami.

--Hospitalière ou non, tu m'as empêché par la force de me rendre à l'anse d'_Érer_, où une barque m'attendait jusqu'au coucher du soleil pour me conduire à l'île de _Sên_.

À ces mots Joel se mit à rire.

--De quoi ris-tu?--lui demanda l'étranger.

--Si tu me disais qu'une barque ayant une tête de chien, des ailes d'oiseau et une queue de poisson, t'attend pour te conduire dans le soleil, je rirais de même de tes paroles.

--Je ne te comprends pas.

--Tu es mon hôte; je ne t'injurierai point en te disant que tu mens. Mais je te dirai: Ami, tu plaisantes en parlant de cette barque qui te doit conduire à l'île de Sên. Jamais homme... excepté le plus ancien des druides... n'a mis, ne met et ne mettra le pied dans l'île de Sên...

--Et quand tu vas y voir ta fille?

--Je n'entre pas dans l'île; je touche à l'îlot de Kellor. Là j'attends ma fille Hêna, qui vient me joindre.

--Ami Joel,--dit le voyageur,--tu as voulu que je fusse ton hôte; je le suis, et, comme tel, je te demande un service. Conduis-moi demain, dans ta barque, à l'îlot de Kellor.

--Tu ne sais donc pas que des _Ewagh's_[47] veillent la nuit et le jour?

[Note 47: Les Ewagh's, ainsi qu'on le verra plus tard, faisaient partie de la corporation druidique.]

--Je le sais; c'est l'un d'eux qui devait ce soir venir me chercher, à l'anse d'Erer, pour me conduire auprès de _Talyessin_, le plus ancien des druides, qui est à cette heure à l'île de Sên, avec son épouse Auria[48].

[Note 48: Druide vient des mots gaulois _derw_ (chêne), _wyd_ (gui), _dyn_ (homme), c'est-à-dire _homme du gui de chêne_, _derw-wyd-dyn_, et par corruption =Druide=. Le chêne était pour les =Druides= l'arbre symbolique de la divinité; ils n'avaient pas d'autres temples que les forêts de chênes séculaires où ils invoquaient et glorifiaient _Hésus_, le dieu suprême. Le gui, plante d'une autre nature que le chêne et vivant de sa substance, était pour eux l'image de l'homme, vivant de Dieu et par Dieu, quoique d'une autre nature que lui. «Le =gui=, dit Pline, est l'admiration de la Gaule, rien n'est plus sacré dans ce pays.» (Disons, en passant, que l'_eau de gui_ a existé jusqu'à ce siècle, sur le formulaire des pharmaciens, comme panacée presque universelle.) L'antiquité, la sublimité de la religion druidique est attestée par de nombreux passages des auteurs anciens.

_Aristote_ (suivant Diogène-Laërte) enseignait, dans le Magique, que «_grâce aux =Druides=, la Gaule avait été l'institutrice de la Grèce_.»

_Polystor_, une des plus grandes autorités des anciens pour la connaissance des temps passés, enseignait que «_Pythagore avait voyagé chez les =Druides=, et qu'il leur avait emprunté les principes de la philosophie_.»

Suivant _Amnien Marcellin_, =Pythagore= proclame les =Druides= «_les plus élevés des hommes par l'esprit_.»

_Saint Cyrille d'Alexandrie_, dans sa thèse contre l'empereur _Julien_, soutenant que la croyance à l'unité de Dieu avait existé chez les nations étrangères avant de se répandre chez les Grecs, allègue l'exemple des =Druides=, _qu'il met au niveau des disciples de Zoroastre et de Braham_.

Celse (dit _Origène_) appelle nations primordiales et les plus sages _les Galactophages d'Homère_ et les =Druides= _de la Gaule_.

Ces témoignages prouvent surabondamment la grandeur et la dignité de la religion de nos pères.

En principe, rien ne séparait le corps druidique du reste de la nation; ce n'était point une caste et un corps sacerdotal, comme le _clergé catholique_, par exemple; les intérêts des Druides se confondaient avec ceux de la société civile; c'étaient, pour ainsi dire, des _gradués savants et littéraires_, laissant à celui qui était ainsi gradué toute liberté pour le mariage et les affaires privées et publiques. L'instruction publique, la surveillance des moeurs, la justice civile et criminelle, les affaires diplomatiques étaient leur partage. Le corps druidique se subdivisait en =Druides= proprement dits, chargés de la direction supérieure des affaires publiques; en =Ewagss=, chargés du service du culte, et qui aussi pratiquaient la médecine, et enfin en =Bardes=, qui chantaient la gloire des héros de la Gaule, la louange des dieux, et flétrissaient les mauvaises actions par leurs satires. Les _Bardits_, chanteurs ambulants qui existent encore en Bretagne, et aux poésies desquels nous avons emprunté quelques passages cités par _M. de la Villemerqué_, sont les descendants de ces anciens =Bardes=.]

--C'est la vérité,--dit Joel très-surpris.--La dernière fois que ma fille est venue à la maison, elle m'a dit que le vieux Talyessin était dans l'île depuis le nouvel an, et que la femme de Talyessin avait pour elle les bontés d'une mère.

--Tu vois que tu peux me croire, ami Joel. Conduis-moi donc demain à l'îlot de Kellor; je parlerai à un des Ewagh's. Le reste me regarde.

--J'y consens; je te conduirai à l'îlot de Kellor.

--Maintenant, tu peux me débarrasser de mes liens. Je te jure, par _Hésus_, que je ne chercherai pas à échapper à ton hospitalité...

--Ainsi soit fait,--dit Joel en détachant les liens de l'étranger.--Je me fie à la promesse de mon hôte.

Lorsque Joel disait cela, la nuit était venue. Mais, malgré les ténèbres et les difficultés du chemin, l'attelage, sûr de sa route, arrivait proche de la maison de Joel. Son fils Guilhern, qui, toujours monté sur le cheval du voyageur, avait suivi le chariot, prit une corne de boeuf, percée à ses deux bouts, s'en servit comme d'une trompe, et y souffla par trois fois. Bientôt de grands aboiements de chiens répondirent à ces appels.

--Nous voici arrivés à ma maison,--dit Joel à l'étranger.--Tu dois t'en douter aux aboiements des chiens... Tiens, cette grosse voix qui domine toutes les autres est celle de mon vieux _Deber-Trud_ (le mangeur d'hommes), d'où descend la vaillante race de chiens de guerre que tu verras demain. Mon fils Guilhern va conduire ton cheval à l'écurie; il y trouvera bonne litière de paille nouvelle et bonne provende de vieille orge.

Au bruit de la trompe de Guilhern, un de ses parents était sorti de la maison avec une torche de résine à la main. Joel, guidé par cette clarté, dirigea ses boeufs, et le chariot entra dans la cour.