CHAPITRE III.
La veille de la bataille de Vannes, Guilhern, le laboureur, fait une promesse sacrée à son père, Joel le brenn de la tribu de Karnak.--Position de l'armée gauloise.--Le chef des cent vallées.--Les bardes à la guerre.--La cavalerie de la Trimarkisia.--La chaîne de fer des deux saldunes.--Piéton et cavalier.
La veille de la bataille de Vannes, qui, livrée sur terre et sur mer, allait décider de l'esclavage ou de la liberté de la Bretagne, et, par suite, de l'indépendance ou de l'asservissement de toute la Gaule, la veille de la bataille de Vannes, en présence de tous ceux de notre famille réunie dans le camp gaulois, moins mon frère Albinik et sa femme Méroë, alors sur la flotte rassemblée dans la baie du Morbihan, mon père =Joel=, _le brenn de la tribu de Karnak_, a dit ceci à moi son premier né, _Guilhern_, le laboureur (qui écris ce récit):
«--Demain est jour de grand combat, mon fils; nous nous battrons bien. Je suis vieux, tu es jeune; l'ange de la mort me fera sans doute partir le premier d'ici, et demain peut-être j'irai revivre ailleurs avec ma sainte fille Hêna. Or, voici ce que je te demande, en présence des malheurs dont est menacé notre pays, car demain la mauvaise chance de la guerre peut faire triompher les Romains: mon désir est que, dans notre famille, et tant que durera notre race, l'amour de la Gaule et le souvenir sacré de nos pères ne périssent point. Si nos enfants doivent rester libres, l'amour du pays, le respect pour la mémoire paternelle, leur rendra la liberté plus chère encore. S'ils doivent vivre et mourir esclaves, ces souvenirs sacrés leur disant sans cesse de génération en génération qu'il fut un temps où, fidèle à ses dieux, vaillante à la guerre, indépendante et heureuse, maîtresse de son sol fécondé par de durs labeurs, insouciante de la mort dont elle a le secret, la race gauloise était redoutée du monde entier et hospitalière aux peuples qui lui tendaient une main amie, ces souvenirs perpétués d'âge en âge, rendant à nos enfants leur esclavage plus horrible, leur donneront un jour la force de le briser. Afin que ces souvenirs se transmettent de siècle en siècle, il faut, mon fils, me promettre, par Hésus, de rester fidèle à notre vieille coutume gauloise, en conservant le dépôt que je vais te confier, en l'augmentant et en faisant jurer à ton fils Sylvest de l'augmenter à son tour, afin que les fils de tes petits-fils imitent leurs pères, et qu'ils soient imités de leur descendance... Ce dépôt, le voici... Ce premier rouleau contient le récit de ce qui est arrivé dans notre maison lors de l'anniversaire de la naissance de ma chère fille Hêna, jour qui a été aussi celui de sa mort. Cet autre rouleau, que ce soir, vers le coucher du soleil, j'ai reçu de mon fils Albinik, le marin, contient le récit de son voyage au camp de César, à travers les contrées incendiées par leurs populations. Ce récit honore le courage gaulois; il honore ton frère Albinik et sa femme Méroë, fidèles, jusqu'à l'excès peut-être, à cette maxime de nos pères: _Jamais Breton ne fit trahison_. Ces écrits, je te les confie, tu me les remettras après la bataille de demain, si j'y survis... sinon, tu les garderas (ou, à défaut de toi, tes frères), et tu y inscriras les principaux faits de ta vie et de celle des tiens; tu transmettras ces récits à ton fils, afin qu'il fasse comme toi, et ainsi toujours de génération en génération... Me jures-tu, par Hésus, d'obéir à ma volonté?...
»--Moi, Guilhern, le laboureur,--ai-je répondu,--je jure à mon père, Joel, le brenn de la tribu de Karnak, d'accomplir ses volontés...»
· · ·
Et ces volontés de mon père, je les accomplis pieusement aujourd'hui, longtemps après la bataille de Vannes, et en suite de malheurs sans nombre. Le récit de ces malheurs, je le fais pour toi, mon fils Sylvest. Et ce n'est pas avec du sang... que je devrais écrire ceci... non, ce n'est pas avec du sang, car le sang se tarit; mais avec des larmes de douleur, de haine et de rage... leur source est intarissable!
Après que mon pauvre et bien-aimé frère Albinik a eu piloté la flotte romaine dans la baie du Morbihan, voici d'abord ce qui s'est passé le jour de la bataille de Vannes...
Cela s'est passé sous mes yeux... je l'ai vu... J'aurais à vivre ici toutes les vies que j'ai à vivre ailleurs, que, dans des temps infinis, le souvenir de ce jour épouvantable et de ceux qui l'ont suivi me serait présent, comme il me l'est à cette heure, comme il me l'a été, comme il me le sera toujours...
Joel mon père, Margarid ma mère, Hénory ma femme, mes deux enfants, Sylvest et Siomara, ainsi que mon frère Mikaël, l'armurier, sa femme Martha et leurs enfants (pour ne parler que de nos parents les plus proches), s'étaient rendus, comme tous ceux de notre tribu, dans le camp gaulois: nos chariots de guerre, recouverts de toiles, nous avaient servi de tentes jusqu'au jour de la bataille de Vannes. Pendant la nuit, le conseil, convoqué par le _chef des cent vallées_ et par _Taliesin_, le plus ancien des druides, s'était rassemblé. Des montagnards d'_Arès_, montés sur leurs petits chevaux infatigables, avaient été envoyés, la veille, en éclaireurs à travers le pays incendié. Ils accoururent à l'aube annoncer qu'à six lieues de Vannes on apercevait les feux de l'armée romaine, campée cette nuit-là au milieu des ruines de la ville de Morh'ek. Le chef des cent vallées supposa que César, pour échapper au cercle de destruction et de famine dont son armée allait être de plus en plus enserrée, avait fui à marches forcées ce pays dévasté et venait offrir la bataille aux Gaulois. Le conseil résolut de marcher au-devant de César, et de l'attendre sur les hauteurs qui dominent la rivière d'Elrik. Au point du jour, après que les druides eurent invoqué les dieux, notre tribu se mit en marche pour aller prendre son rang de bataille.
Joel montait son fier étalon _Tom-Bras_ et commandait la _mahrek-ha-droad_[A], dont je faisais partie avec mon frère Mikaël, moi comme cavalier, lui comme piéton. Nous devions, selon la règle militaire, combattre à côté l'un de l'autre, lui à pied, moi à cheval, et nous secourir mutuellement. Dans l'un des chars de guerre, armés de faux et placés au centre de l'armée avec la réserve, se tenaient ma mère, ma femme, ainsi que celle de Mikaël et nos enfants à tous deux. Quelques jeunes garçons, légèrement armés, entouraient les chars de bataille, et tenaient difficilement en laisse les grands dogues de guerre, qui, animés par l'exemple de _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, hurlaient et bondissaient, flairant déjà le combat et le sang. Parmi les jeunes gens de notre tribu qui se rendaient à leur rang, j'en ai remarqué deux qui s'étaient juré foi de _saldune_, comme Julyan et Armel; de plus, et ainsi que cela se fait souvent, ils avaient voulu lier non-seulement leur parole, mais leurs corps; et pour être plus certains de partager le même sort, une assez longue chaîne de fer, rivée à leur ceinture d'airain, les attachait l'un à l'autre. Image du serment qui les liait, cette chaîne les rendait inséparables, vivants, blessés ou morts.
En allant à notre poste de combat, nous avons vu passer _le chef des cent vallées_ à la tête d'une partie de la =trimarkisia=[B]. Il montait un superbe cheval noir, recouvert d'une housse écarlate; son armure était d'acier; son casque de cuivre étamé, brillant comme de l'argent, était surmonté de l'emblème de la Gaule: un coq doré, aux ailes à demi ouvertes; aux côtés du chef chevauchaient un _barde_ et un _druide_, vêtus de longues robes blanches rayées de pourpre; ils ne portaient pas d'armes; mais, la bataille engagée, dédaigneux du péril, au premier rang des combattants, ils les encourageaient par leurs paroles et par leurs chants de guerre[C]. Ainsi chantait le barde au moment où passait devant nous _le chef des cent vallées_:
«César est venu contre nous.--Il nous a demandé d'une voix forte: Voulez-vous être esclaves? êtes-vous prêts?...--Non, nous ne voulons pas être esclaves... non, nous ne sommes pas prêts.--Gaulois, enfants d'une même race, unis par la même cause, levons notre étendard sur les montagnes, et précipitons-nous dans la plaine.--Marchons... marchons à César, unissons dans un même carnage lui et son armée... Aux Romains!... aux Romains!»
Et tous les coeurs battaient vaillamment à ces chants du barde.
En passant devant notre tribu, à la tête de laquelle était Joel, mon père, _le chef des cent vallées_ arrêta son cheval et dit:
--Ami Joel, lorsque j'étais ton hôte, tu m'as demandé mon nom: je t'ai répondu que je m'appellerais _Soldat_ tant que notre vieille Gaule ne serait pas délivrée de ses oppresseurs... L'heure est venue de nous montrer fidèles à la devise de nos pères: _Dans toute guerre il n'y a que deux chances pour l'homme de coeur: vaincre ou périr._ Puisse mon dévouement à notre commune patrie n'être pas stérile!... Puisse Hésus protéger nos armées!... Peut-être alors _le chef des cent vallées_ aura-t-il effacé la tache qui couvre un nom qu'il n'ose plus porter[D]... Courage, ami Joel! les fils de ta tribu sont braves entre les braves... J'ai vu dans ta maison deux des tiens, Julyan et Armel, se battre après souper par outre-vaillance... Ta sainte fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert son sang à Hésus... Brave donc est ta tribu, ami Joel... Quels coups ne va-t-elle pas frapper, aujourd'hui qu'il s'agit du salut de la Gaule?...
--Ma tribu frappera de son mieux et de toutes ses forces, comptes-y, ami, ainsi que je t'appelais dans ma maison,--reprit mon père.--Nous n'avons pas oublié ce chant des bardes qui t'accompagnaient lorsqu'ils ont poussé le premier cri de guerre dans la forêt de Karnak:
«Frappe fort le Romain... frappe à la tête... plus fort encore... frappe... frappe le Romain!...»
Et tous ceux de la tribu de Joel répétèrent à grands cris et d'une voix le refrain des bardes:
«Frappe... frappe le Romain!...»
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES.
LA FAUCILLE D'OR.
[Note A: «Les puissants essaims des nations sciltiques et celtiques ou Gaulois (puisque les Celtes sont les premiers peuples connus qui occupèrent la Gaule), poussés par la Providence dans le continent de l'Europe, sortis des mêmes montagnes que les essaims de l'Inde et de l'Asie, avaient dû nécessairement s'y empreindre des mêmes croyances... Si le rassemblement devant les mêmes autels dans les montagnes d'Asie, des patriarches inconnus, qui sont devenus les pères des nations, suffit pour expliquer les affinités générales qui se trouvent entre l'essaim celtique (_ou gaulois_) et les autres, quelle difficulté y a-t-il à ce qu'il se trouve des affinités plus particulières encore entre les deux races celtique et hébraïque?» (Jean Raynaud, =Druidisme=, _Encycl. mod._)
D'où il suit, selon Jean Raynaud, et il le démontre avec une irrésistible puissance historique et logique, que les religions hébraïque, brahmique et druidique sortent de la même souche. Ainsi les Hébreux, de même que les Gaulois, avaient la plus grande vénération pour le chêne, ainsi que le prouve _le chêne de Sichen_, etc., etc. De même qu'aux Gaulois, _les pierres brutes_ servaient spécialement d'autels aux Hébreux et avaient d'autres emplois communs aux deux peuples: servant chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, _de limites de frontières_, _de tombes_, _de monuments commémoratifs_ d'actions glorieuses ou _de la foi jurée_.
«Aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve la race des Celtes (devenue la race gauloise) occupant le territoire continental compris entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée et l'Océan.» (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. I, p. 1.)
(Nous ne citerons pas d'autres sources pour ce chapitre. Voir pour ce récit sommaire tous les historiens déjà cités sur les Gaulois.)]
[Note B: L'histoire du gouvernement gaulois offre trois périodes distinctes:
_Théocratie_ du druidisme.--_Royauté et aristocratie._--_Constitutions populaires_ fondées sur l'élection et la volonté du plus grand nombre. (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 65.)
Plusieurs siècles avant Jésus-Christ, l'élection populaire remplaça l'antique privilége de l'hérédité. Les rois et les chefs absolus furent expulsés, le pouvoir remis aux mains de législateurs librement consentis; mais l'aristocratie héréditaire ne se laissa pas déposséder sans combat; appuyée sur le peuple des campagnes, elle engagea contre les villes une guerre longue et mêlée de chances diverses. (Amédée Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 104.)... Ce fut une sorte de démocratie pure où _le peuple en corps_ nommait, soit des sénats souverains, soit des magistrats et des chefs, _et où_, suivant l'expression d'un de ces petits chefs populaires, _la multitude conservait autant de droits sur le chef que le chef sur la multitude_... Tout le système politique de la Gaule reposait sur _l'association_; de même que des individus clients se groupaient autour d'un patron, de petits états se déclaraient clients d'un état plus puissant; les états également puissants s'associaient et se fédéraient entre eux; des lois fédératives, universellement reconnues, réglaient les rapports de tous ces états, fixaient les services mutuels, déterminaient les droits et les devoirs. (Améd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, vol. II, p. 108.)]
[Note C: Bataille de la Sambre. 500 survivants sur 60,000.]
[Note D: Cause de la guerre.--Demande de provisions.]
[Note F: Ce cri de ralliement druidique _au gui l'an neuf_, est encore, dans quelques provinces, acclamé par de pauvres enfants qui parcourent les rues au nouvel an.]
[Note G: Voici ce qu'on lit dans César au sujet de ce singulier moyen de communication de télégraphie orale, si l'on peut s'exprimer ainsi:
«Les paysans gaulois, occupés aux travaux des champs, se communiquaient les nouvelles importantes en se les criant de l'un à l'autre; elles volaient ainsi de bourg en bourg, de cité en cité, avec la rapidité d'un son. Un événement arrivé à _Genabum_ (Orléans), au lever du soleil, dans les jours les plus courts de l'année, put être connu chez les _Avernes_ (les Gaulois de l'Auvergne), à cent soixante milles de distance, avant la fin de la nuit.» (César, _De Bello Gall._, liv. VII, ch. =iii=.)]
[Note H: Diogène Laërte cite ces belles maximes, empruntées à la philosophie druidique:
_--Obéir aux lois de Dieu.--Faire le bien de l'homme.--Supporter avec courage les accidents de la vie._]
[Note I: «L'astronomie préoccupait assez la Gaule pour qu'il soit permis de penser qu'elle y formait aussi, parmi les druides, une classe particulière de savants; pendant que les uns s'efforçaient, suivant _Ammien Marcellin_, de découvrir les enchaînements et les sublimités de la nature terrestre, d'autres s'appliquaient aux mêmes travaux pour la nature céleste. Ce qui est certain, c'est que les plus savants des druides avaient su se poser les problèmes fondamentaux de l'histoire géométrique du ciel; ils faisaient profession de connaître, comme on le voit dans _César_ et dans _Nicla_, les dimensions de la terre, ainsi que sa forme, la grandeur et la disposition du ciel, les mouvements des astres... Que l'on compare sur le système du monde le langage des bardes (une des classes des druides) et des pères de l'Église au sixième siècle, c'est la science à côté de l'ignorance. Que l'on réfléchisse seulement à ce que suppose de science ce simple passage du _Chant du monde_, par Taliesin:
«_Je demanderai aux bardes du monde:--Pourquoi les bardes ne me répondraient-ils pas?--Je leur demanderai qui est-ce qui soutient le monde? pour que, privé de supports, il ne retombe pas!--Et s'il tombe? quel chemin suit-il?--Mais qui pourrait lui servir de support?--Quel grand voyageur est le monde!--Tandis qu'il glisse sans repos, il demeure tranquille dans son orbite.--Et combien la forme de cette orbite est admirable pour que le monde n'en tombe dans aucune direction!_
»Qui ne sent frémir ici ce grand courant duquel était sorti _Pythagore_, et qui en reparaissant devait produire _Kepler_ et toutes les explorations modernes des étoiles?
»L'attention des druides s'était surtout attachée à la lune. On sait, par le témoignage d'_Héraclée_, qu'ils s'étaient aperçus (probablement par la considération des dentelures) de l'existence des montagnes lunaires, qui fournit à l'astronomie un principe si riche en inductions; aussi peut-on avoir quelque soupçon des idées que leur dogme favori de la continuité de la vie avait dû leur inspirer touchant les perspectives les plus profondes de l'astronomie.» (Jean Raynaud, _Encyclopédie nouvelle_, =Druidisme=.)]
[Note J: _Les sacrifices humains_, si calomnieusement reprochés aux druides, se composaient d'exécutions juridiques et de sacrifices volontaires. Quant à ceux-ci, les chrétiens ne sauraient en contester les grandeurs: le _Christ en croix_, offrant à Dieu le Père son sang pour la rédemption du monde, est le type parfait du sacrifice volontaire.
«Le jugement des meurtres, dit _Strabon_, est spécialement attribué aux druides.» _Diodore de Sicile_ ajoute: «Après avoir retenu les criminels en prison, les druides les attachent à des potences en l'honneur des dieux, ou les placent avec d'autres offrandes sur des bûchers.» _César_ dit enfin: «Les druides sont persuadés que les supplices les plus agréables aux dieux sont ceux des criminels saisis dans le vol, le brigandage ou autres forfaits.»
Citons enfin ces éloquentes paroles de Jean Raynaud:
«En définitive, la principale différence des exécutions druidiques et des nôtres venait de ce qu'alors la religion se trouvait d'accord avec la loi civile pour les ordonner. Sans approuver, sur ce point, la loi de nos pères, puisque c'est une sorte de lâcheté de se défaire des criminels au lieu de les corriger, je ne serais pas embarrassé pour dire quel est des deux spectacles le plus abominable, ou du druide rendant lui-même à Dieu, comme une hostie expiatoire, au milieu d'une assemblée en prière, le criminel condamné, ou du bourreau de nos jours, du mercenaire sans entrailles et sans foi, saisissant brutalement le criminel pour l'égorger sur un tréteau en forme de démonstration de police.»
· · ·
«En outre des sacrifices volontaires et expiatoires, les druides, quelques siècles avant César, dévouaient parfois à leur dieu, de même que les Hébreux, les ennemis de leur nationalité. Après la victoire, sur le lien même de la lutte, ils en faisaient des holocaustes; la formule de l'anathème était presque semblable à celle employée par les Hébreux, et en lisant les exterminations dans le Chanaan, on pourrait se croire avec les Gaulois des temps les plus reculés: hommes et animaux, le sacrifice embrassait tout; l'incendie du butin accompagnait, comme un encens, l'offrande du sang. Que l'on compare la prise d'Amalec ou de Jéricho avec quelque holocauste gaulois:--_Ils tuèrent_, dit =Josué=, _tout ce qui était dans la ville, depuis l'homme jusqu'à la femme, depuis l'enfant jusqu'au vieillard; ils frappèrent avec le glaive les boeufs, les ânes et les moutons; ils incendièrent la ville et tout ce qu'elle contenait._»
Certes, il faut déplorer ces barbaries des âges primitifs, qui toujours, d'ailleurs, allèrent en s'affaiblissant dans la religion druidique; mais nos livres saints, l'_Ancien Testament_, _les Prophètes_, etc., etc., dont la source est, dit-on, divine, fourmillent de barbaries, d'atrocités plus épouvantables encore, et ils n'offrent pas une idée d'une aussi consolante sublimité que cette =perpétuité de la vie=, base fondamentale du druidisme.]
[Note K: La forêt de Karnak, maintenant détruite, s'étendait alors presque jusqu'au bord de la mer; quant aux pierres druidiques qui existent encore de nos jours (en 1850), voici la description qu'en donnait un écrivain du siècle passé. (Ogée, _Dictionnaire de la Bretagne_, t. I, p. 161. On peut voir aussi, _Voyage pittoresque dans l'ancienne France_, par M. Taylor.--_Bretagne_, t. I.)
_Carnac_, sur la côte, à cinq lieues et demie à l'ouest-sud-ouest de _Vannes_, son évêché, à vingt-cinq lieues et demie de _Rennes_ et deux lieues et demie d'_Auray_, sa subdélégation et son ressort.
Sur la côte, au sud du Morbihan, tout auprès du bourg de Carnac, sont ces pierres étonnantes dont les antiquaires ont tant parlé; elles occupent le terrain le plus élevé en face de la mer, depuis ce bourg jusqu'au bras de mer de la Trinité, dans une longueur de six cent-soixante-dix toises; elles sont plantées en quinconce comme des allées d'arbres, et forment des espèces de rues tirées au cordeau. La première de ces rues, en les prenant du côté de Karnac, a _six toises_ de largeur; la seconde _cinq toises trois pieds_; la troisième _six toises_; la quatrième _six toises deux pieds_; la cinquième et la sixième _cinq toises chacune_; la septième _trois toises trois pieds_; la huitième _trois toises quatre pieds_; la neuvième _quatre toises_, et la dixième _deux toises_; ce qui fait en largeur totale quarante-sept toises. Ces pierres sont de grosseurs différentes et plantées à dix-huit, vingt, vingt-cinq pieds les unes des autres; il y en a qui ne sont pas plus grosses que des bornes ordinaires; mais en revanche il s'en voit, surtout à l'extrémité des rangs, qu'on ne peut considérer sans étonnement. Elles sont hautes de seize, dix-huit et même cinquante pieds; quelques-unes sont d'une masse si prodigieuse, qu'elles doivent peser plus de quatre-vingts milliers. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la plus grande grosseur est en haut et la moindre en bas, de sorte qu'il en est plusieurs qui sont portées comme sur un pivot; elles sont brutes, telles qu'on les a tirées du rocher. On en remarque seulement quelques-unes qui ont un caractère aplati, et l'on a affecté de tourner ce côté de manière qu'il fait face aux rues.]
[Note L: Les Gaulois, comme les Grecs, brûlaient les morts; ils préféraient avec raison cette volatilisation de la matière par la flamme à ces charniers répugnants appelés _cimetières_, qui, dans un temps donné, finiront par envahir l'espace réservé aux vivants.
Mais, contrairement aux Grecs, les Gaulois, beaucoup moins préoccupés de la matière ou de ce qui en rappelait les souvenirs, n'en conservaient pas les cendres.
«Les Gaulois, dit Jean Raynaud, tous pénétrés des sublimes enseignements de la spiritualité druidique, sentaient bien qu'il n'y avait point là le sujet d'un crime; s'ils faisaient moins d'état des cendres ils songeaient davantage aux âmes, c'est une différence que les monuments ont consacrée d'une manière bien sensible; au lieu de l'urne païenne noyée dans les pleurs, on trouve des sculptures gauloises qui représentent le personnage mortuaire, les yeux levés vers le ciel, d'une main tenant la cippe, et de l'autre, à demi ouverte, montrant l'espace. Au lieu de ces stériles inscriptions du paganisme, qui n'inspirent jamais que le deuil et les larmes, on trouve chez nos pères des inscriptions qui savent, à côté du regret, recommander l'espérance. On connaît celle-ci, découverte sur les bords du Rhône: _Si la cendre manque dans cette urne, alors regarde l'esprit, sur le salut duquel rien n'a été dit témérairement._»
Quel parfait affranchissement de tout lien matériel! (=Druidisme=, _Encyclop. nouv._)]
[Note M: Pour les druides, la totalité des êtres qu'embrasse la pensée se divise en trois cercles: le premier de ces cercles (=Cylch-y-Ceuyant=) _Cercle de l'Immensité_, de l'infini, n'appartient qu'à Dieu; le second (=Cylch-y-gwynfyd=), _Cercle du Bonheur_, comprenait les être revêtus du degré supérieur de sainteté, c'était le paradis; le troisième cercle (=Cylch-yr-Abred=), _Cercle des Voyages_, enveloppait tout l'ordre naturel; c'est là, au fond des abîmes, dans les grands océans de l'espace, que commençait le premier soupir de l'homme; placé bientôt entre le bien et le mal, il s'exerçait longtemps dans les épreuves de ce milieu, sortant de l'une par la mort, reparaissant dans une nouvelle épreuve par la renaissance; le but proposé à son courage était d'acquérir ce que l'on nommait _le point de liberté_, équilibre entre les devoirs et les passions. Arrivé à ce point d'excellence, l'homme quittait enfin le cercle des voyages ou épreuves, pour prendre place dans celui du bonheur. Il n'y avait pas d'enfer, l'âme dégradée ou mauvaise retombait à une condition inférieure d'existence, plus ou moins tourmentée; il y avait assez de supplices en évidence dans le vaste cercle de l'humanité pour dispenser d'un lieu à part pour les punitions.» (Jean Raynaud, =Druidisme=. _Encyclop. nouv._)]
LA CLOCHETTE D'AIRAIN.