‹ Les mystifications de Caillot-Duval Choix de ses lettres les plus amusantes avec les réponses de ses victimesChapitre 4 sur 13 · III

III

_A Mme de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris._

(Caillot-Duval propose deux nièces à Mme de Launay[22]. Celle-ci craint avant tout la police. On le voit bien aux _paquets_ dont elle s'obstine à parler).

Nancy, le 4 novembre 1785.

Des circonstances particulières, madame, viennent de m'amener deux nièces âgées de quinze et de dix-sept ans. La première est tout à fait neuve: la seconde n'a eu qu'une faiblesse avec un capitaine de hussards au service de l'empereur; cette première inconduite lui a fait perdre la tête et abandonner précipitamment la maison paternelle; elle a persuadé à sa sœur de l'accompagner; celle-ci s'y est déterminée d'autant plus aisément qu'elle était fort gênée chez ses parents, et que son cœur lui parloit déjà assez haut. Quant à moi, que différents événements ont forcé de quitter mon pays (Philisbourg en Allemagne), je suis établi ici où j'exerce, dans le plus grand incognito, une profession qui m'est assez lucrative. Soit dit entre nous, j'ai la pratique de tout le parlement et des principaux officiers du régiment du Roi, tous riches seigneurs. Cependant, je crois que les deux personnes dont je viens de vous parler sont des morceaux trop friands pour ce pays-ci, et qui ne seroient pas payés leur valeur. Il faut vous dire qu'elles sont d'une famille honnête, et que l'on n'a rien négligé pour leur éducation; elles ont seulement un peu de peine à parler le français. Ce seroit le lot de deux princes allemands; je suis sûr qu'elle feront la plus grande sensation dans la capitale. Quoique sœurs, elles offriront à côté l'une de l'autre le contraste le plus piquant. La jeune est d'un blond qui n'a rien de fade, la plus belle peau (comme toutes les Allemandes), les yeux bleus, la plus jolie gorge possible, et, ce qui vous étonnera peut-être, un très joli pied; je crois qu'elle pourroit faire une charmante danseuse. L'autre est une superbe femme: de grands yeux noirs, la plus belle bouche; et, ce qui est du meilleur augure, la raie de mulet[23]. J'espère que par vos soins sa première et unique faute sera réparée de façon à ne laisser aucune trace. Je n'entrerai pas dans d'autres détails. Vous en jugerez par vous-même.

[22] Cette entremetteuse connue servait de plastron aux libellistes. On en trouve des preuves dans les Mémoires de Bachaumont (1779, 31 décembre; 1787, 18 et 21 juillet.) La première est une annonce simulée: «_Maisons et appartements à louer._ Petit appartement au 5e en siamoise, à troquer contre un appartement au 1er en damas de trois couleurs. S'adresser à Madame Sainte-Marie, ouvrière en tours de lit, rue de la Nouvelle-Halle, ou chez Madame de Launay, rue des Petits-Champs, où elle travaille à la journée».

La facétie est du genre banal, mais celle du 18 juillet 1787 est méchante sinon calomnieuse. «On parle d'une réclamation imprimée de Madame Kornmann contre le mémoire fictif répandu en sa faveur, qu'on attribue à M. Suard, et en conséquence il court une autre facétie: c'est une lettre non moins fictive d'une Madame de Launay, appareilleuse très renommée de cette capitale, à ce membre de l'Académie française. On croit reconnaître, dans celle-ci, la main du sieur de Beaumarchais qu'on sait en vouloir à la mort à M. Suard et d'ailleurs être très lié avec la dame de Launay. On assure même les avoir vus ensemble, il n'y a pas longtemps.»

Les autres nouvelles données par les Mémoires montrent que la police finit par s'en mêler. On le comprend en lisant la fin de cette lettre simulée, adressée à l'académicien Suard:

--«Je vous offre, monsieur, de vous fournir dans le nombre des demoiselles qui sont sous mes ordres, celle qui vous conviendra le mieux. Vous en userez gratis. Je sais très bien qu'un académicien jetonnier n'est pas dans le cas de faire beaucoup de libéralités aux femmes. Je suis, etc. De Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, au grand balcon.--Ce 14 juillet 1787.

--P. S. Il vient de m'arriver une jolie Lyonnaise».

[23] _Raie de mulet_ se disait d'une nuque fort garnie de cheveux, lorsque les dernières racines simulent une raie au-dessus du dos.

Je vous les enverrai comme à une de mes amies; elles ont à peu près 60 louis d'argent comptant et sont assez bien nippées. Elles sont si neuves qu'il faudra user de beaucoup de ménagemens pour ne pas les effaroucher. J'espère, madame, que notre correspondance n'en restera pas là; nous pouvons réciproquement nous être utiles. Je compte sur votre discrétion, et j'attends votre réponse pour les faire partir. Aussi bien ai-je trouvé une voiture de renvoi; si votre intention est, comme je le pense, qu'elles aillent à Paris, vous voudrez bien leur retenir, dans votre voisinage, un appartement décent, de trois à quatre louis par mois.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

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_Réponse_

Paris, le 11 novembre 1785.

Monsieur, si la marchandise que vous ma noncé dans votre dairnier letre est aussi bonne que vous le dite vous pouvé les envoyé par la premier comodité je vous en débiterai. Sil i a quelque chosse dans nautre ville qui vous soit agreable, je vous prit de ne point mépargné.

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_A Madame de Launay, rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris_

Nancy, le 14 novembre 1785.

J'ai reçu, madame, une lettre de Paris en date du 11, que je soupçonne venir de vous; on me mande d'envoyer la marchandise que j'ai annoncée; mais comme cette lettre n'est pas signée et que ce pourroit être une supercherie, je ne crois pas devoir m'y fier; or, avant de faire partir _mes deux paquets_, je désire savoir vos intentions d'une manière plus positive; et puisque vous avez de la répugnance à signer votre nom, pour que je sache à quoi m'en tenir, il faudra signer un nom en l'air, et qui ne soit pas commun, comme, par exemple, Copernic ou Ticho-Brahé.

Répondez-moi tout de suite, car on me persécute ici, et j'ai peur qu'on ne découvre le pot aux roses; vous savez à quoi je serois exposé et vous connoissez les sollicitudes du métier. J'en ai devant les yeux un exemple terrible: c'est un malheureux jeune homme d'une famille honnête qui s'est promené hier dans les rues de la ville, tenant en main une bride d'un nouveau genre, et qui a essuyé le châtiment accoutumé, au grand contentement de l'assemblée qui rit toujours à ces sortes d'exécutions[24]. Voilà les hommes: ils nous trouvent très bons pour leur être utiles, et ils nous abandonnent dans l'adversité. Quelle injustice! et à combien de réflexions morales cela ne porteroit-il pas? Mais laissons ces idées tristes: continuons à faire le bien, à soulager l'humanité souffrante; moquons-nous des sots et prenons leur argent.--J'ai l'honneur d'être, etc.--CAILLOT-DUVAL.

[24] Les entremetteuses étaient promenées sur un âne, le visage tourné du côté de la queue, qu'elles étaient obligées de tenir en mains pour ne pas perdre l'équilibre.

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_Réponse_

Paris, le 21 novembre 1785.

Monsieur, vous ne devé poin douté des deux paques que vous avé à envoyet avec une laitre de votre part que les deux paques me seront remis, vous pouvé aitre persuadé que je meteré toute mes atansion que je les plaseré pas loin de ché mois, je suis ennatandans votre réponse.--Jé lhonneur d'aitre votre tres humble.--DE COPERNIC.