L'HÉROINE
Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire un roman.
L'époque semblait propice à cette tentative: il n'avait point de maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire s'annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait devoir s'adapter à des genres divers; son imagination vive et nette évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'âme des hommes. Bien qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre, et surveillait les manèges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.
Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de cela sans doute, il désira prouver qu'il était autre chose, pour affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu inconséquente au fond, ne laissait point cependant d'être noble, puisqu'elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l'effort, plus honorable dans l'homme que le génie lui-même, fruit de nature.
Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui; il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans les angoisses d'une révélation tardive.
Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne du plus bel amour.
Il eut froid au coeur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis, grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue: mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!
Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des révoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.
Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!
Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force, pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:
--Qu'en pensez-vous, ma chère?
Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées, un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les brumes du scénario?
De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait: par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre, l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles parasites et pompait de la vie.
Pierre Dufaure était possédé.
Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre développement de l'Idée.
Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.
Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient par familles...
Il vit l'oeuvre achevée.
Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en fin de bataille, la chute.
Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit! Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la seconde partie.
Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et dans les voluptés se faisait douloureuse!
L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.
Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin, il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée, qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table, l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.--«Et puis ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot encore!...» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour, brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges, écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!
Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.
Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec ses bases fortes, l'oeuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art.
Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.
Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire, effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans la rue.
Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre, il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'oeuvre était commencée.
Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre, déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.
Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur: elle fut l'introuvable.
Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante, tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!
Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui devait pas.
Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant.
Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait: «Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa chute prochaine.
Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul: invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes, pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la fêtait.
Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait point à se corser, et l'oeuvre restait aux préambules.
Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et, délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.
Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge, et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.
Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice, de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.
--Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite!
Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.
Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées! N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de son rival!
Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus tolérer qu'un profane y touchât.
C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui passe, tout fleuri de rêves...
Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans sa pureté, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit.
LE FIANCÉ
Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers! Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée: l'intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en plus sur les intérêts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de nos clients, lorsqu'ils sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né que j'attendais déjà.
Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles actions et aux pires sottises.
Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'étais installé en plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs moindres malaises.
C'étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants, malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous les mérites sans savoir qu'ils possédaient les deux plus grands: la santé et la bonté. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais pour eux le culte qu'on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même de la tendresse.
La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père, auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l'insolence de leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide chef-d'oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d'accord pour doter un être complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent les bienfaits concédés par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise, un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac d'autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches, et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!
Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement, comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux accueil qu'on me faisait dans la maison.
Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R..., dont j'avais été l'interne pendant une année, à Lourcine: il m'invitait à lui rendre une prompte visite. J'accourus.
--Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d'un jeune médecin sont une affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil. Répondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientèle, une jeune fille riche et qui va se marier?
--Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile.
--On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial?
--D'aucun.
--Faites qu'on vous en parle et tâchez qu'on ajourne. Le fiancé est mon client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est dans un épouvantable état. Il m'a demandé s'il pouvait se marier, et je lui ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner quelqu'un sur la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il n'attendra pas, je le sens. Il a, pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis.
--Vous m'effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense est un prodige de santé...
--Sauvez-la donc.
--Que puis-je faire?
--Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres petits, je les plains!
--Je vais...
--Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile: obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.
Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée. J'allais d'abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à quoi me résoudre; au bout d'une heure, je marchais délibérément, et cela prouve que j'avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas: ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant sur votre gauche, l'action est veule, l'âme indécise; mais quand vous poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort.
J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand mal à obtenir l'aveu du mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis cependant quelques discrètes objections, relatives à l'âge de la fiancée, aux périls d'une maternité hâtive.
--Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.
Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat, de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de la circonspection qui s'impose au père de famille...
--Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais gré, comme d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et je ne doute pas qu'il consente à vous rendre visite: confessez-le.
Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun, solide, élégant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche, de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m'apprit, avec un sourire fat, qu'il allait prochainement épouser ma jeune cliente et qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il désirait de moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon:
--Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en pareil cas, sont trop légitimes pour qu'un galant homme se refuse à l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai déjà passé plusieurs, car le siècle est aux examens, et je ne m'attendais point à celui-ci. Néanmoins, disposez de moi.
Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'étais alarmé à tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec le fiancé de ma belle cliente.
--Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n'a donné mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misérable, mais c'est un malin.
Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se rendaient aux mariages et aux baptêmes, ils s'obligeraient du même coup à fréquenter les enterrements, où leur présence est mal venue.
Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent. J'oubliais cette histoire.
Brusquement, on m'appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez son père.
Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée. L'effondrement de cette beauté m'atterra. Quant à la nature du mal, dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J'avais donc mal examiné l'assassin dénoncé par mon professeur, et je n'avais rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement, ma présomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous prie de croire que j'ai passé là le plus cruel instant de ma carrière médicale!
J'aurais tué le mari, pour me venger de moi!
Par bonheur, le bandit ne se montra point.
J'examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d'un professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours après l'opération. Je reçus son dernier soupir.
Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J'hésitais à porter aux parents la désespérante nouvelle.
--Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre.
--Est-ce que... elle est... elle est... perdue?
--Votre gendre, monsieur, s'il vous plaît?
Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près du lit, et je ne comprenais pas.
Tout à coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme blond et lui touchai l'épaule: il se redressa.
--Vous êtes, monsieur, l'époux de...
Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en face.
--Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reçu dans mon cabinet.
Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non».
--Alors, monsieur, vous m'avez envoyé quelqu'un à votre place?
Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui».
LE BALLON
Il y a quarante années de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. J'avais neuf ans.
Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette distance, c'était sa pensée.
Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait.
Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui, elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre.
Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front, j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et, le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.
Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup: c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina avec étonnement.
--Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?
--Non, père...
--Mais si, tu as mal, puisque tu pleures...
--J'ai de la peine...
Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes, vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler.
A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne pourrais plus renouveler la tentative.
Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les traçait, et le front incliné du chercheur.
Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer, là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller, comme un rayonnement de la pensée intérieure.
Je me disais:
--Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé.
Mon père avait, paraît-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour. Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint.
--Ça va mieux, mon petit?
Je répondis bravement:
--Oui, père.
--Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.
--Dans le ballon?
--Oui, mon petit.
Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de bonheur.
--Écoute, dit-il.
Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins très heureux moi-même et très fier: une confidence de mon père allait descendre jusqu'à moi.
Il dit:
--Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouvé! Jeudi sera un plus grand jour: j'essaierai!
--Avec moi?
--Oui, mon petit, avec toi.
Cette fois-là, je me jetai à son cou et je m'y accrochai; mon père aussi me serrait fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas comme un fils, mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa réussite. Non, ce n'était pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe? J'étais le premier près de lui: il m'associait à son front! Ah! le souvenir de cette minute-là m'exalte encore de joie et d'orgueil! De pareils instants effacent tous les chagrins passés.
Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des hommes, et sentent mieux.
Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes.
Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier.
Mon père cria:
--Lâchez tout!
Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.
Je voulus murmurer:
--Père...
Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la pointe des pieds...
Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes. Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle, que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un dieu.
Il avait les sourcils froncés, les narines dilatées; il travaillait, sans me voir, sans rien voir. Nous montions. Nous courions, portés par le vent. Les heures passaient, et les pays.
--Père...
--Quoi?
--Je voudrais faire pipi.
--Fais.
J'eus envie de rire, et je ris, en imaginant que les hommes, sur la terre, diraient:
--Il pleut.
Le soir, nous vîmes la mer: le soleil s'y couchait.
--Oh! père, que c'est beau!
Il ne m'entendait pas.
Cependant je respirais avec difficulté. Je ne savais pas que l'air se raréfie dans les hauteurs. Je me crus malade, et aussitôt je regrettai d'avoir encombré mon père de ma présence. Je n'osais l'occuper de moi, l'appeler à mon aide. Je le vis debout, arrêté, la main gauche à plat sur sa poitrine.
--Père! Tu as mal?
--Oui, c'est le coeur.
Moi aussi, je commençais à souffrir. Mes tempes battaient. Le dos me faisait mal. Ayant passé la main sur ma bouche, je constatai avec épouvante qu'elle était pleine de sang.
--Père!
Il ne répondit pas. Affairé, il appuyait sur des manivelles, et ses gestes étaient hâtifs, fiévreux. Il se leva pour saisir un filin: au dernier rayon du soleil, je vis son front très pâle, et deux taches de sang sur le coin de sa bouche.
--Père!
Il ne répondit pas. Il tirait sur la corde, de toutes ses forces, et respirait bruyamment. Je tendis les bras vers lui, et je voulus me rapprocher de lui. Était-ce pour l'aider ou pour implorer son secours? Je ne sais pas. Je ne me souviens plus de rien: une torpeur m'avait pris. Je crois que je tombai en avant.
Un bambin de neuf ans n'a pas la résistance d'un homme. Sans doute, je suis resté longtemps évanoui...
Quand je revins à moi, il faisait nuit. Un balancement doux me berçait dans l'obscurité. J'eus d'abord quelque peine à comprendre où je me trouvais. Dans les ténèbres bleues, l'enveloppe de notre ballon, illuminée d'un côté, dessinait, au-dessus de ma tête, un énorme croissant de lune, horizontalement couché.
Peu à peu, je me rappelais: l'invention de mon père, notre départ au matin, la journée dans l'espace. Je crus avoir dormi, et que mon père dormait encore. Mais, tout à coup, je me souvins de sa silhouette dressée dans le soir, des gestes violents que ses bras avaient faits pour tirer une corde, et de son masque angoissé.
J'appelai: «Père!»
Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tête penchait sur son épaule.
Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès que je l'eus seulement effleuré, il tomba sur le côté. Son front, en heurtant le plancher, sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête, et je commençais à le glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec horreur. La peau était glacée. Tout de suite, j'eus la sensation que mon père était mort.
Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage.
La mer, en bas, très loin, comme un grand cirque, était toute ronde au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages blancs qui rampaient sur elle.
Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumière livide de la lune vint tomber sur le front de mon père. Ses yeux, restés dans l'ombre, étaient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de sang, aux deux coins de la bouche, étaient durcis et violets.
Je me reculai au bord opposé de la nacelle, pour être loin, pour ne pas voir: mais chaque fois que j'essayais de détourner mon regard, les prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient impérieusement.
Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé la tête, et j'attachais mon attention à suivre, derrière le globe du ballon, la disparition des étoiles qu'il cachait en passant. Mais la course des étoiles me donnait le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher à ces clous, d'y déchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel.
Toujours l'oeil me rappelait.
Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre; mais l'oeil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres, j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus.
Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de mon père, fixe, devant moi.
Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire, d'une lucidité plus grande? L'oeil du mort, à force de fixité, semblait vouloir donner un ordre...
Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne.
Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de m'évanouir... Je pris la corde, que je tirai à moi.
Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des étoiles.
Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape; mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa. L'oeil me regardait toujours.
Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière. Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil, éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et, comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde: nous descendîmes.
Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le vent, s'éveillait avec colère.
--Si je descends encore, je me noierai...
Mais l'oeil ordonnait sans réplique.
--Mon père le veut!
J'obéis autant qu'il ordonna.
Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas. Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et, d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait, ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré, je reperdais courage et je souhaitais la mort.
Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères. Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle esquif d'osier fuyait obliquement.
Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux, c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes bras; instantanément je m'endormis dans la tempête.
J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois... A la fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses, s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face tout écorchée.
--Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!
Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait.
L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me donnait le vertige.
Je criais: «Non! Non! Plus!»
Je pense que ce fut alors ma plus grosse terreur: jusque-là, je n'avais craint que de mourir, mais devant ce gouffre céleste qui s'ouvrait sur ma tête et qui nous aspirait, je crus, oui, tout d'un coup je crus que nous y remontions pour l'éternité, et que durant tous les siècles des siècles j'allais vivre avec ce cadavre. Frénétiquement, je me jetai sur la corde. Nous descendîmes, et pour aller mourir ailleurs, loin du spectre, j'escaladai le bord de la nacelle...
Alors, j'entendis des clameurs. Un navire était là, tout proche, et le ballon courait dessus.
On me cria: «A l'eau! Saute!».
Je me jetai dans la mer. On me recueillit. Le ballon, délesté de mon poids, s'était enlevé, m'a-t-on dit, comme une flamme immense: car le soleil, dardant ses rayons sur lui, avait allumé de reflets l'enveloppe luisante et plissée. Pour moi, je n'ai rien vu. On m'étendit, à demi mort, sur le pont du navire, et couché sur le dos, j'aperçus mon père qui s'enfonçait dans les derniers nuages.
LA VISION
Parbleu, je le sais bien, que je suis un imaginatif! Je ne l'ignore pas, que mes nerfs et mon cerveau sont impressionnables à l'excès! Mais, quand vous m'aurez traité d'halluciné, de visionnaire, m'empêcherez-vous de souffrir? Croyez-vous donc que je ne me la crie pas, que je ne me la hurle pas, jour et nuit, cette vérité: «Tu es fou, inepte et fou, imbécile et fou!» Mais je souffre quand même, et les jours vont leur train.
Pauvre Marguerite! Douce et chère victime!
Je l'aimais trop! De toute mon âme, et de toute ma chair, surtout! Il me semblait qu'elle fût, non seulement le premier amour de ma vie, mais le seul. J'avais aimé, avant elle, bien des femmes, mais aucune autre ne m'avait si profondément possédé, envahi, et je sentais que toutes les fibres de moi, toutes les particules de mon être, les plus obscures, les plus intimes, mes muscles, mes nerfs et mes os, et tous les globules de mon sang, individuellement, étaient pleins d'elle, vivaient par elle, et n'aspiraient qu'à elle.
Je sentais aussi que la même passion la tenait tout entière, comme moi, et même quand nous étions loin, nos deux corps, en dépit de la distance, ne faisaient qu'un seul corps; elle était pour ainsi dire la partie femelle de moi, et l'idée qu'elle pût appartenir à un autre homme ne venait pas à mon esprit, puisque son infidélité m'eût en quelque sorte livré moi-même et j'aurais tout su dans l'instant. Me tromper? Je savais bien qu'elle n'eût éprouvé, entre les bras d'un autre, que la honte et la douleur d'une profanation! A me trahir, ne se fût-elle point trahie en même temps, puisque nous ne faisions qu'un? Les lèvres d'un passant sur sa chair ne l'auraient-elles pas désolée aussi bien que les baisers d'une étrangère sur son amant, puisque nous n'étions qu'un seul être? Je n'avais donc aucune jalousie, aucune défiance, et je me livrais sans réserve, comme elle se livrait.
J'étais le premier qu'elle aimât: non seulement aucune caresse ne l'avait effleurée, mais aucun désir, aucune pensée d'amour ni de coquetterie. Jusqu'au jour de notre rencontre, elle avait, dans une retraite quasiment claustrale, vécu sans connaître ni soupçonner la vie: son âme était toute neuve et sa chair ignorante; naïvement, son amour l'avait donnée à moi, avec toute la candeur et la simplicité des êtres trop purs pour imaginer la pudeur, et trop aimants pour concevoir la méfiance. Dans un grand abandon de nature et de tendresse, elle s'était livrée, sans croire que ce fût mal ou qu'il pût en être autrement: et tout de suite elle s'était épanouie d'extase, si bien qu'elle pensait avoir reçu plus qu'elle ne donnait, et qu'au sortir de nos étreintes, elle offrait de la gratitude, au lieu d'en réclamer.
Ah! l'amour d'une vierge est une chose délicieuse et terrible, car la femme qui n'appartint jamais qu'à un seul homme reste pour lui perpétuellement vierge, et chaque fois elle semble se donner pour la première fois: sans doute, par une vaniteuse illusion de notre égoïsme, il nous plaît de croire que cette chasteté survit à nos caresses, et qu'elle ne pourrait être souillée que par les approches d'un autre. Quant à moi, j'éprouvais cette illusion avec une intensité toute particulière; puisque Marguerite et moi ne formions qu'un seul être, sa pureté ne pouvait pas plus être entachée par notre enlacement que par aucune autre fonction de son organisme, et notre amour, étant le principe même de la vie, ne souillait pas en faisant vivre.
Subtilités, dites-vous? Rien n'est subtil dans l'âme humaine: les uns éprouvent des sentiments qui restent ignorés des autres, et toutes les émotions, toutes les croyances, tous les appétits qui se manifestent en nous ne sont jamais qu'une résultante logique et spontanée de nos forces individuelles.
Avec cette foi dans l'amour de Marguerite, comment donc ai-je pu en venir où je suis?
Moi qui n'aurais pas su l'insulter d'un soupçon, d'une crainte, et qui n'appréhendais pas même les lassitudes de l'avenir, moi qui aurais pu entendre impunément toutes les dénonciations et recevoir toutes les preuves, sans obtenir de moi autre chose qu'un sourire de certitude heureuse, comment ai-je pu inventer cet enfer qui nous brûle à présent et qui dévore toutes nos joies? La vierge n'est plus vierge, et nous sommes deux auprès d'elle! Marguerite n'est plus à moi seul, l'innocente n'est plus impeccable: la fidélité est morte, et la sainteté polluée!
Par moi, entendez-vous? Par moi seul! Car c'est moi qui fis ce désastre!
Nous avions passé, Marguerite et moi, un trimestre d'exquise intimité, dans un bois, au fond des Vosges, loin du monde, que nous effacions et qui nous oubliait. Par malheur, les vacances tiraient à leur fin: l'époque approchait de quitter notre bonne retraite pour rentrer à Paris où l'existence nous prendrait la moitié de nos heures. Nous en éprouvions tous deux une grande tristesse: mais celle de Marguerite, toute de douceur, s'humiliait dans la résignation, tandis que la mienne, nerveuse et maladive peut-être, s'irritait.
Un soir,--c'était le 12 septembre, je m'en souviens,--l'orage qui pesait sur les arbres, sans pouvoir éclater, me tourmentait comme eux, et le malaise physique se joignait à mon déplaisir.
Je m'endormis péniblement, la peau fiévreuse et les nerfs agités. Je fis un rêve épouvantable.
Je sais maintenant que c'était un rêve, je l'ai même su pendant que je rêvais, mais la vision des choses me fut, dans le moment, si nette et précise, que je ne parvenais pas à me convaincre de leur irréalité.
En ce rêve, je voyais, j'ai vu Marguerite, toute seule, dans une rue, longeant les murs et se retournant parfois pour regarder si personne ne la suivait: d'ordinaire, sa démarche est droite, franche, et son regard vise au loin, toujours en avant; mais cette fois, dans son allure et dans ses yeux, elle témoignait d'une incertitude presque semblable à de la fausseté. Cet aspect si nouveau me stupéfia, puis me troubla; et je fus d'abord inquiet pour elle, avec elle, comme si quelque péril l'eût menacée; et voilà que, tout d'un coup, sans transition, je me demandai pourquoi le mensonge n'habiterait pas derrière ce front blanc, aussi bien que derrière les autres. Je reçus, de cette pensée brusque, un choc si violent qu'il me réveilla. Je contemplai la douce enfant qui dormait, très calme, à mon côté, et je souris de mon effroi. Je me penchai pour mettre sur le front calomnié un baiser repentant comme une excuse, et je me rendormis bientôt.
La vision revint.
Cette fois, Marguerite s'en allait, les paupières baissées, sans doute afin de cacher la perfidie de son regard. J'avais beau l'appeler pour qu'elle levât les yeux sur moi: elle ne répondait point, et je compris que, par une de ces magies coutumières au rêve, j'étais invisible à côté d'elle.
Je la suivis donc, sans aucune prudence, et je passais à travers les obstacles, ayant la légèreté d'un corps fluidique.
Tout à coup, elle tourna sur sa gauche, avec la précision des gens qui font leur route habituelle, et entra dans une maison dont le long corridor était obscur et gras.
Elle monta des étages. J'avais beau crier: «Où vas-tu?» Elle continuait l'ascension. Je m'entremêlais à sa marche, dans l'étroit escalier; elle ne me sentait pas, et je criais plus fort: «Où vas-tu?» Mais ce cri d'angoisse, que je voulais si violent, s'exhalait de moi comme un souffle d'enfant oppressé.
Enfin, elle s'arrêta sur un palier: toute inquiétude avait disparu de son visage, et je revoyais dans ses yeux à demi-clos, sur ses lèvres entr'ouvertes, ce sourire d'expansion qui l'embellissait tant à l'approche de nos ivresses.
Elle sonna; le bruit strident me réveilla pour la seconde fois. Marguerite dormait toujours à mon côté; ses lèvres entr'ouvertes avaient le même sourire, et je ne baisai pas son front. Penché sur elle, je la regardais respirer; son souffle, en me caressant le visage, chantait, perceptible à peine, haletant un peu, et dans cette musique tiède, je me rendormis encore.
Du fond de mon sommeil, j'entendais toujours le câlin murmure de son haleine, qui devint pareil à un roucoulement de tourterelle. Je la connaissais bien, cette mélodie de volupté! Moi seul savais la faire naître dans la gorge palpitante de la bien-aimée, et la faire onduler sur ses dents lumineuses, et la faire monter dans l'alcôve, dont elle emplissait l'atmosphère! C'était notre bain d'amour, cette musique: je m'étais baigné dans ses ondes et je les avais bues de tous mes pores. Il me suffisait de l'entendre pour voir: et je vis!
Le corps blanc, la douce poitrine, les bras affolés, les petits doigts qui se crispent en cherchant le ciel, la gratitude du sourire et l'abandon infini, je les ai vus! A qui donc s'abandonnait-elle ainsi? Je ne connaissais ni la chambre ni la couche. Et cet homme?
--Rouvre tes yeux qui se révulsent! Je suis là! Je te vois! Tu ne sens donc pas que je suis près de vous?
Certes, il la possédait, comme moi, et elle se donnait toute, comme à moi, avec les mêmes râles, les mêmes gestes, la même extase! Elle le pouvait donc, ce crime, et sa chair consentait, et son âme voulait! Ce n'était donc pas vrai, que nous fussions un seul être, et cette foi de ne pas ressembler aux autres couples, cette foi dont nous avions vécu tous deux, c'était donc un mensonge?
--Lève-toi! Je te vois!
Mes cris ne la troublaient pas plus que si des murs épais eussent été entre nous.
--Marguerite!
Quand même des millions de lieues nous eussent séparés, elle aurait dû m'entendre, elle aurait dû sentir que je criais! Pour que ma douleur n'arrivât point à elle, il fallait donc que plus rien ne subsistât, rien de commun entre nos âmes, et qu'il fût mort, qu'il fût oublié, l'être unique et double que nous étions, que nous avions été?
C'était bien elle, pourtant! Mais il me sembla qu'elle avait vieilli un peu, de quelques années à peine, comme si cette chose se passait dans l'avenir...
Est-ce que je voyais, ou bien je prévoyais?
--Entends-moi! Sauve-toi! Tu ne m'entends donc pas?
La belle fille nue tourna lentement la tête dans la direction de mes cris; entre ses cils qui tremblaient, son regard éteint coula vers moi, et se reposa sur mes yeux, avec tranquillité: elle me vit à son tour, et me sourit, comme à un souvenir...
Puis elle détourna son visage, et furieusement lança ses bras au cou de son nouvel amant.
Je faisais d'immenses efforts pour m'arracher de ma place, courir vers le lit: mais j'étais une statue de plomb, pour assister à leurs infatigables baisers, qui recommençaient toujours.
Je me disais: «Je dors, je rêve». Je tendais toute ma volonté, je crispais tous mes muscles, pour sortir du cauchemar, m'éveiller, me délivrer. Mais tout aussitôt, le spectacle d'amour me reprenait, par l'intensité de sa vie et l'atroce précision des gestes, qui m'imposaient de croire à leur réalité.
· · ·
Comprenez-vous? J'ai trop bien vu: je ne peux plus ne pas voir. Je vois sans cesse.
Surtout quand elle s'abandonne, quand son haleine roucoule entre ses dents lumineuses, quand ses petits doigts se crispent pour s'agripper au ciel, quand son regard éteint coule entre les cils qui tremblent, je me rappelle!
Elle m'a trompé! Devant moi, malgré mes supplications, sans pitié pour ma torture, elle m'a trompé, et certes elle ne peut pas dire que je n'existais plus, puisqu'elle a souri vers mon souvenir, et qu'elle s'est souvenue pour mieux embrasser l'autre.
Alors, quoi? Rien ne dure? L'impossible est possible, et la foi, c'est un leurre? La foi, c'est un mensonge?
Le rêve seul, direz-vous, a menti? J'ai rêvé; rien de plus, et je tiens pour réalités les mirages d'une imagination qui délirait...
Oui, j'ai rêvé, et le rêve n'est qu'une idée. Mais la confiance n'est qu'une idée aussi, une simple conception du cerveau, née de moi tout comme mes songes, semblable à eux et n'ayant pas plus qu'eux une réalité tangible.
C'est simple: une idée a tué l'autre. La foi est morte. L'illusion de jadis, qui peut-être était mensongère, n'existe plus; elle est remplacée par une illusion nouvelle, qui peut-être est trompeuse. L'ancienne valait mieux, mais je n'ai plus le choix. Je n'ai jamais eu le choix: ceci s'est substitué à cela, sans mon consentement. Nous ne reviendrons pas en arrière. J'en souffre beaucoup.
Marguerite souffre autant que moi, et même davantage: je lui ai tout avoué, après m'en être longtemps défendu. Elle pleure, ce qui la vieillit imperceptiblement et la fait ressembler plus encore à la femme dont les yeux mi-clos se sont souvenus de moi, au moment...
C'est bien triste de songer qu'elle me trompera!
Cependant, chaque mois je souffre un peu moins, tandis qu'elle souffre un peu plus.
Je sais bien que je suis injuste, et je lutte. A force de lutter sans résultat, je m'énerve dans l'impuissance, et j'en garde contre la pauvre fille une espèce de rancune obscure.
Je crois que je l'aime moins. Elle le sent.
Notre bonheur est cassé. Un de ces jours, évidemment, on se quittera.
CURIEUSE
Voilà ce qui vous trompe! J'ai été amoureux: non pas à chaque printemps, comme vous, qui comptez par vos passions les années de votre jeunesse et qui changez d'amours autant de fois que les jardins changent de fleurs. J'ai aimé une femme, une seule, mais avec autant d'extase que vous avez pu en dépenser pour toutes les vôtres ensemble. Je l'ai chérie tendrement et désirée ardemment, mais ne l'ai jamais possédée, et l'histoire fut assez tragique pour me dégoûter de renouveler cette épreuve.
Comment cela me vint-il? Au bal.
Nous sommes, nous autres marins, des espèces de moines qui vivent dans le rêve, et notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le désert des océans, ressemble à un cloître plus qu'à une caserne: on y peut méditer dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les exaspère dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour, nous invite par sa magnificence et nous repousse par son immensité; dès qu'il nous a grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il nous appelle hors de nous pour aussitôt nous refouler en nous, et notre misérable essor ne s'élance vers lui que pour se replier humblement.
Avec la constante notion de n'être qu'un atome, comment entretenir, devant la mer, devant le ciel, les mesquines préoccupations du monde? Elles n'osent remonter à fleur d'âme, et elles meurent de honte, dans leur nuit... Alors, avec nos aspirations sans but et nos appétits sans pâture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que vraiment nous sommes des concentrations d'humanité et les thésauriseurs de nous.
C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par excellence, très riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin...
Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R..., entre deux valses, au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune fille me charma par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matières, des compréhensions rapides, subtiles, et une pénétration psychologique bien rare pour son sexe et son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demandé les raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour qu'elle achevât le travail, si bien que sa prompte intelligence terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore.
Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de gentillesse et de gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention, aucune vanité, mais un besoin de se dépenser, d'aller vite, d'en finir, et cette hâte avait le charme d'une confidence: auprès d'elle, on pensait à deux, on était deux, on était ensemble et amis.
Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis à lui répondre ce qu'on ne répond qu'à soi-même. Sans me souvenir que j'avais devant moi une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en apercevoir.
Elle était curieuse de la vie, des émotions inconnues d'elle et des pays lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubérance de la sève emmagasinée dans ce petit être en attente de la vie. Ah, cette enfant eût fait un beau marin! On la sentait décidée, héroïque, capable de tous les courages, prête à tous les assauts, avide d'agir, et impatiente!
Coquette? Nullement. Très vivante, et c'est tout: peut-être un peu trop vivante pour une fille.
Huit jours, sans relâche, je pensai à elle; et, quand je la revis, je lui dis:
--Je vous aime.
Elle eut un instant d'émoi, et fronça un peu les sourcils, à peine, comme on fait en recevant un choc léger, mais imprévu. Puis elle se moqua de moi, gentiment, battit de l'éventail son genou, les plis de sa robe, et bientôt parla d'autre chose.
Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant:
--Et ce grand amour?
Je répondis:
--Je vous aime.
J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai d'autre chose.
Mademoiselle R., m'avait présenté à ses parents, braves gens éblouis d'elle, qui lui obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant qu'au bien, laissaient à leur fille une liberté trop grande. L'enfant gâtée allait et venait à son gré, sans contrôle, et ces trois êtres s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle réglait tous leurs rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimité de ce foyer était reposante et douce; je me plaisais à y revenir. De leur côté, le père et la mère m'accueillaient avec bienveillance, et des liens d'amitié s'établirent bientôt entre eux et moi. Me considéraient-ils comme un gendre possible? Je crois que tout calcul était absent de leur esprit et que d'ailleurs ils appréhendaient le mariage de leur enfant bien plus qu'ils ne le désiraient.
Leur sympathie était sans arrière-pensée. Ils me témoignaient de la plus entière confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures, à la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma réserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une liberté plus grande.
Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais plus à résister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que j'avais pu voir et juger des siens achevait ma décision, et je ne souhaitais rien tant que d'être agréé comme un fils dans une famille si tendrement unie et de simplicité si probe.
Tout à coup, mademoiselle Lucie devint triste.
Oui, tout à coup. Du jour au lendemain, ce fut une autre femme. Elle ne riait plus, n'interrogeait plus; elle pensait en dedans, et m'évitait. Elle évitait sa mère. Elle qui, d'habitude, se précipitait vers tout, soudainement semblait se détourner de tout. On la crut malade: elle en avait l'apparence. On voulut appeler un médecin, mais elle protesta violemment, avec une terreur qui nous étonnait.
Sa mère me dit:
--Je l'ai entendue pleurer, cette nuit.
J'essayai de questionner la jeune fille, qui m'avait questionné tant; mais son regard fuyait devant le mien.
--Mademoiselle Lucie, écoutez. Vous désolez vos amis. De quoi souffrez-vous? Parlez! N'avez-vous point confiance en moi? Je vous aime, Lucie...
Des larmes me montaient aux yeux; elle les vit et se retint de pleurer. Elle posa sa main sur la mienne, puis, avec effort, elle murmura:
--Ne m'aimez pas...
Ce fut une parole à peine distincte, et je repris:
--Voulez-vous être ma femme, Lucie?
Ses épaules eurent un frémissement, et son front devint douloureux. Elle me regarda en face, et dit: «Merci».
Ensuite, elle baissa les yeux et ajouta:
--Non.
--Pourquoi?
Elle s'éloigna sans répondre.
A quelques jours de là, je lui dis encore:
--Pauvre Lucie, je vous aime. Soyez ma femme.
Elle répondit:
--Non.
Je ne suis pas un fat, et pourtant son refus me semblait chargé de regrets.
J'essayai, pendant plusieurs semaines, d'accepter mon échec et de me résigner. Je n'y parvenais pas. Je résolus de me déclarer à la mère, qui fut toute surprise et joyeuse. Elle me promit de parler à sa fille.
Le lendemain, on nous laissa ensemble, comme il arrivait souvent. J'étais plus ému qu'à l'ordinaire, car je sentais qu'un événement grave allait se produire, et que les paroles dites cette fois seraient irrévocables.
Après un long silence, je hasardai timidement une phrase:
--Votre mère vous a dit?...
Elle tremblait. Elle répondit:
--Vous le voulez donc?
--Je vous aime.
Je tremblais comme elle. Lucie se jeta dans mes bras, et vivement, dans un élan de son coeur, elle dit tout bas à mon oreille:
--Ne pleure pas! Je t'aime!
Elle ajouta encore:
--Je ne voulais pas, cependant.
--Pourquoi, Lucie?
--Je ne voulais pas, mais je vous aime.
Dès lors, tout changea. Ce fut, en la jeune fille, une joie de décision prise, et quelque chose comme la fin d'une lutte pénible. Une ombre, parfois, revenait encore sur ce petit front adoré, mais Lucie reprenait ses couleurs, et le goût de vivre, à nouveau, crépitait dans ses yeux. Cette renaissance nous comblait tous de joie: je devins un dieu pour l'excellente mère et pour le brave homme de père.
Le temps de nos fiançailles fut une époque délicieuse, si douce que je n'arrive à me la rappeler qu'avec épouvante.
Je suis bien sûr que Lucie m'aimait: de cela, je ne peux pas douter, je n'en ai pas le droit. Elle m'aimait de tout son coeur jeune, avec tendresse, avec emportement, avec reconnaissance, et même avec respect; que dis-je? même aussi avec de la crainte. Ma fiancée avait des alternances de joie et de tristesse, et sa joie était du bonheur, mais sa tristesse parfois ressemblait à de l'angoisse.
Elle me dit, un jour:
--Vous auriez bien de la peine, si je mourais?
Souvent, elle me baisait les mains; elle répétait souvent: «Pauvre ami...» Mais ensuite, elle riait, toujours un peu fébrile, et, comme aux premiers jours, m'interrogeait sur mille choses, avec une hâte nerveuse de connaître et de posséder.
C'est ainsi qu'elle exigea d'être conduite chez un de mes amis, médecin-major qui s'occupait de radiographie: elle voulait voir sa «tête de mort», et battait des mains à cette idée.
--Vous regarderez bien, pauvre aimé, et quand je serai dans la terre, vous pourrez mieux imaginer votre Lucie sous son nouvel aspect.
--Il pourrait même, dit le major, avoir sur son coeur la photographie de votre gracieux squelette.
Elle s'écria:
--Oui, oui! Je le veux!
Il fallut se résigner à ce caprice, et nous fîmes le cliché macabre.
--Mademoiselle, dit le major, je le développerai ce soir et vous aurez demain votre terrible image.
Elle se récria: «Non! Pas vous! Lui, seulement... Nous deux, seulement, nous le verrons.» Très grave, elle ajouta: «Demain.» Puis, en riant: «Ne faites-vous donc pas aux femmes l'honneur d'être tant soit peu jaloux, vous qui livrez à vos amis les mystères d'une fiancée?»
On enferma soigneusement le cliché dans une boîte que je pris.
Lucie était contente, au retour, et, avec sa jolie voix de fauvette, elle conta l'escapade à sa mère; mais la bonne dame désapprouva l'expérience, tout doucement, et je pensais comme elle.
Lucie cajolait:
--Ne gronde pas, maman! C'est si amusant de savoir!
--Ah! curieuse, dis-je, la curiosité vous jouera quelque méchant tour.
Nous remarquâmes alors que Lucie était blême: je n'imaginai pas une minute qu'un propos si banal pût avoir le moindre rapport avec ce malaise subit; il dura peu, d'ailleurs. Ma fiancée reprit son entrain naturel, et jamais elle ne s'était montrée pour moi plus affectueuse ni meilleure.
Elle me prit dans un coin et me parla à voix basse:
--Je vous dirai quelque chose, demain. Il faut que je vous dise quelque chose... Vous ne serez pas trop méchant?
Je répondis:
--Je vous aime, Lucie.
Elle dit:
--Je t'aime et n'ai jamais aimé que toi.
Ce fut un soir heureux. Ce fut le plus parfait et le dernier soir du bonheur.
A peine avais-je quitté la maison de ma fiancée que, dans la rue même, j'appris une terrible nouvelle qui, en d'autres temps, ne m'eût causé que de la joie, et qui sonna dans mon coeur comme une annonce de mort: l'escadre, commandée en hâte, partait pour l'Afrique australe, le lendemain! Pour combien de temps? Des mois, et c'était la guerre imminente.
Comment, à Lucie encore souffrante, porter cette nouvelle? Immédiatement et en secret, j'avisai la mère, qui fut épouvantée.
A la pointe du jour, quand je dormais encore, ma porte, dont la clef restait toujours à la serrure, s'ouvrit, et Lucie apparut:
--Vous, ici!
Elle se jeta dans mes bras en pleurant.
--Je t'aime! Je t'aime! Ne pars pas!
Elle était folle; elle m'étreignait, sur mon lit.
--Je t'aime! Tu ne me retrouveras plus, si tu pars! Défends-moi! Sauve-moi!
J'avais pris sa pauvre tête dans mes mains, et je baisais ses yeux en larmes, son front malade, en essayant de trouver et de dire ces vagues paroles qui veulent consoler.
Mais elle:
--C'est des mots! C'est des mots! Je suis perdue!
--Douce chérie, je reviendrai...
--Mais je n'y serai plus, moi! Tu ne me trouveras plus!
--Pourquoi dire cela?
--Pour t'apprendre la vérité!
--Calmez-vous, Lucie.
--Il ne veut pas entendre! Je te dis que je la porte là, ma mort, là! Tiens, là, ma mort, là!
Elle frappait son flanc de sa main gauche.
--Et je te dis encore que tu peux me guérir, toi, et que tu le pourrais, si tu voulais, et que sans toi, je vais mourir!
--Lucie, tu m'épouvantes...
--Alors, reste!
--Je dois partir.
Elle se roulait sur mon lit, et, toute tremblante, elle balbutia:
--Avant la mort, je t'en supplie, prends-moi toute, avant que je meure!
Mon Dieu! Comme cette prière était chaste, et douloureuse, et navrante! Je pleurais, moi aussi, de l'entendre s'offrir, dans l'affolement de son angoisse.
--Pour que je puisse te dire le secret de mon coeur, le secret qui m'emporte, prends-moi, et je te le dirai, si bas, si près...
Vous pensez bien que je n'eus pas la lâcheté de trahir cette détresse, en abusant d'une vierge. Elle proférait des paroles dénuées de sens:
--Je mourrai plus contente si tu connais ma peine et si tu m'as dit de mourir... L'ordre de toi, et je mourrai heureuse!
Ses petits poings battaient le lit, battaient son front.
--Pitié! Prends-moi! Je mourrai contente si je meurs de t'appartenir.
Je parvins à la transporter sur un fauteuil, où elle demeura, les bras pendants, la tête renversée, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, et toute la face baignée de pleurs. A travers des sanglots, elle râlait: «Morte... je suis morte... je l'aimais pourtant bien... Je ne le verrai plus...»
Je la ramenai chez elle. La scène des adieux fut terrible. Lucie s'accrochait à mon vêtement. Elle criait: «Retiens-le, maman, si tu veux que je vive!»
Je partis.
J'appris sa mort, par le premier courrier qui nous vint de France. Je ne me marierai jamais.
Durant des mois, j'ai promené ma désolation sur les mers. Le monde était vide. L'horizon nu me navrait, à force de ressembler à ma vie.
A quoi bon changer de place et filer devant soi, puisque la compagne promise n'était plus au bout du chemin? Je ne concevais sans elle aucune existence possible. J'ai souhaité la mort. La mort ne vient jamais à ceux qui la demandent.
Nous rentrâmes en France. J'allai voir les parents de Lucie, qui m'embrassèrent en pleurant. A certains propos de la mère désolée, je crus comprendre que Lucie, elle-même, avait voulu disparaître... S'était-elle donc tuée? Je crus le comprendre, à certains propos de la mère. La pauvre femme avait compté sur moi pour l'éclairer; elle se torturait l'esprit à chercher une raison plausible du drame, à découvrir la cause.
Un jour, parce que la petite âme en avait exprimé le voeu, je résolus de développer le cliché radiographique. N'avait-elle pas dit: «Ainsi, vous me verrez telle que dans la tombe...»
Lentement, sur la plaque, apparut l'image du petit squelette, et je songeais: «Telle, en effet, tu gis maintenant sous la terre, pauvre chérie, sans avoir vu ta sinistre image que tu voulais connaître, ô curieuse qui voulus tout connaître, même la mort.»
Mais, tandis que j'examinais le cliché et que, de plus en plus nettement, la silhouette lugubre se dessinait dans les brumes, une horreur me serra la gorge, et je me penchai pour mieux voir...
Je doutai d'abord, et bientôt je ne pus douter plus longtemps. La vérité surgissait, précise, et je compris pourquoi Lucie s'était tuée avant mon retour.
Car, entre les deux os iliaques, tout menu et replié sur lui-même, un squelette d'enfant dormait dans le ventre de sa mère.
STÉRILITÉ
Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie point; mais que je lui en veuille ou que je l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai mérité ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus, elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma sottise, la vie de cette chère et délicieuse enfant dont j'avais la garde et le soin; cette pauvre petite âme, si pure, si honnête, si naïvement sincère, je l'ai dépravée sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère. Ah! je suis un bien grand coupable!
Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être à la fois et capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit éclairé, sagace, pénétrant: on a bien tort, et si l'importance de mon oeuvre scientifique m'a rendu célèbre, si elle profite au monde entier, si les qualités de mon intelligence ont servi à tous, elles ont du moins desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il ne faut pas trop de logique avec les femmes!
Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vécu dans l'étude et dans l'abstraction. Niaisement, j'ai considéré la sensibilité féminine comme une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre; mais j'oubliais une donnée, et le savant travaillait en écolier.
Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement loyal. Jugez-en.
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Madeleine était beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute petite. Son père était mon compatriote et mon aîné de dix ans: il installait sa vie quand la mienne commença. L'existence parisienne, après nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt nous éloigna, et quand, par hasard, nous nous retrouvâmes, sa fille était grande et belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succès que vous savez, et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie réelle, la réussite de mes efforts.
Que de malheurs on eût évités, si cette sympathie avait pu être moins vive et moins sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre prononcer mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait à me considérer comme un phénix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les vertus: j'étais le plus noble caractère, l'esprit le plus droit, l'âme la plus franche qu'on pût rencontrer par le monde, un type de beauté morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prêtait devant elle, nulle ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette pitié que m'inspire la souffrance des êtres, toujours victimes, jamais coupables: sa bonté naturelle s'enchantait de mes théories philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prêtre ou d'apôtre, prêchant par la science un dogme de charité, et pour elle je revêtais le prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes esprits.
Ces imaginations n'allaient pas sans me décerner, du même coup, un physique idoine à mon rôle de prophète, et la fillette de quinze ans me croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà vers la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir un homme dans la force de sa trente-cinquième année; je ne bénéficiai que trop de ce contraste: presque je parus jeune et beau.
Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes. D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place.
Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait. Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares, et finalement je les supprimai tout à fait.
Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa vingtième année.
Nous fûmes bien heureux.
Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux, plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content...
Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant, l'unique amour d'une âme neuve?
Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon de l'avoir fait pleurer.
--Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre!
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Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.
Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?»
Pendant cinq ans nous attendîmes.
--Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?
Elle y pensait à tout propos.
Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi: fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique. Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon oeuvre, pour le vagissement d'un berceau.
Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les voeux secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste, criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon bien-être!
A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est nuisible: qu'elle cesse!
Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractère de Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais, sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées conceptions...
Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet, probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles. Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de Madeleine eût été cher à mon coeur, comme une portion d'elle, et que je l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé comme un sauveur!
Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais renoncer à tout espoir d'être père.
Je m'attendais à cette révélation, et je l'appréhendais; mais quand elle se présenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut toute neuve, imprévue, et si lourde de conséquences que j'en demeurais écrasé. L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié moins, et ce fut là, bien sûr, le plus grand chagrin de ma vie.
Dès ma rentrée à la maison, et malgré l'effort que je faisais pour dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperçut.
--Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé?
--Rien, mon enfant.
--Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé quelque chose! Tu me caches quelque chose!
--Je t'assure...
J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à table, pour manger, et sourire, et paraître indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait à la dérobée avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question nouvelle. Mais lorsque mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte, après le bonsoir, après un long silence de nous deux, elle parla tout doucement dans la nuit.
D'une voix comme un souffle, elle demanda:
--Tu dors?
Je répondis, très bas:
--Non, Madeleine.
Pourquoi parlions-nous si bas? Nous étions seuls, et n'avions à craindre de réveiller personne, sinon le secret de nos âmes. Évidemment, nous avions peur tous deux, sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions, dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée; elle nous oppressait, et, de nouveau, on se tut.
Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit encore:
--Parle-moi.
--Oui, Madeleine...
--Dis-moi...
--Quoi, Madeleine?
--Ton chagrin, Jacques.
--Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.
Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je me mis à pleurer.
Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me berça la tête sur son épaule, dans ses cheveux, comme elle eût fait d'un petit enfant.
Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe monotone, et ce n'était d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis qu'elle disait en berçant ma tête:
--Là, là... Là, là... Dodo...
Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix d'une mère, et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi comme un rappel de toute sa vie brisée par moi, un reproche inconscient et résigné.
--Dodo, dodo...
Je ne pus résister davantage: mes sanglots éclatèrent, et mes larmes coulaient si fort que ses cheveux et son épaule en étaient tout mouillés.
Épouvantée, elle cria:
--Jacques! Quoi? Dis vite quoi!
Je ne répondais pas.
--Jacques! Il faut que tu dises!...
--Madeleine, Madeleine...
--Quoi?
--Pauvre petite Madeleine!...
--Quoi?
--Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur.
--Pourquoi pleures-tu?
--Pour toi.
--Je t'ai fait de la peine?
--Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine pour toi.
--Je ne comprends pas!
--Écoute... Tout bas, je dirai, Madeleine...
Je pris sa chère tête entre mes deux mains, et je sentais, sous l'enveloppe des cheveux, la rondeur tiède de son crâne. Une tête de femme, quand on la tient, ne ressemble pas à celle qu'on a vue; sa petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de fragilité qui inquiète: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son âme était là-dedans, avec toutes les idées, tous les rêves, tous les espoirs, son âme prise dans la cavité de mes paumes! Et j'allais verser là de l'épouvante et du tourment, de la désolation pour une vie entière! Je n'eus plus le courage de parler.
Madeleine dit:
--Eh bien?
--Je...
--Tu me fais mourir de peur! Achève!
--Je... n'ose plus... Je ne peux pas.
--C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!
--J'ai vu...
--Quoi? Qui?
--Un médecin.
--Mon Dieu! Tu es malade?
--Non. Je l'ai consulté... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il m'a dit... de ne pas espérer que...
--Je t'en supplie!... Dis vite!
--Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.
Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tête, entre mes mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau blessé. Puis elle ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cessât de respirer. Pendant quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre tête, toujours tiède et toujours pareille dans le creux de mes paumes...
Madeleine, pourtant, fut la première à reprendre sa force.
--Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis ton enfant, moi, n'est-ce pas, chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes... Est-ce que je ne te suffis pas?
Déjà ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux réussir, s'efforçait de déplacer les peines, en discutant mes regrets, afin qu'on oubliât de constater les siens.
--Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui voudrais tant avoir un tout petit à bercer dans tes bras! Pour toi, dont je fais l'âme désolée, pour toi dont la vie est déserte, et je le sais bien, et je le sais trop...
Elle voulut répondre, mais elle ne trouva rien à dire, et je repris:
--Ne me démens pas! N'essaie pas de me démentir, même par charité, car je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas, ton rêve, dont j'ai fait un désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez, c'est déjà trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remède, le seul remède capable de guérir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternité.
--Mais...
--Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile à dire! Madeleine, voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui te concerne, et que j'y réfléchis, et que je discute avec moi-même, sans oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les droits que tu m'as donnés sur ta vie, et qui me font un devoir de te protéger contre tous, même contre moi, même contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te sauver, c'est facile à comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me déclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de l'espérer, quant à moi... Alors, Madeleine, il faut que...
--Que?
--Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je t'aime assez pour renoncer à mon bonheur, car c'est un bonheur égoïste.
--Tais-toi!
--Assez pour te rendre libre comme tu l'étais, et m'éloigner, s'il le faut...
--Jacques!
--Et tu pourrais recommencer ta vie...
--Méchant! Ne parle plus!
--J'arriverai à me consoler, peut-être, en te voyant heureuse.
--Pitié! Tais-toi!
--Heureuse, même par un autre...
--Tu me fais mal! Tais-toi!
--Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine...
--Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes pas!
--Je ne t'aime pas!
Je la serrai si fort, dans un tel élan de mon coeur, et ses deux bras me rendirent si tendrement l'étreinte, que nous sentîmes ensemble la puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un à l'autre, pour toujours. Le même mot nous monta aux lèvres, en même temps: «Je t'aime!» Et nous pleurâmes ensemble, délicieusement.
--Jamais nous ne nous quitterons!
--Non, jamais!
Dans les baisers, et chacun à son tour, on murmurait:
--Merci!
--Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse!
--Je t'aime!
--Je t'aime!
Adorable instant, qui suffirait à payer toute une existence de misères et de regrets!
Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous étions plus près encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la croire en voie de guérison.
--Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons à la campagne, cet été, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les bois, comme des fiancés: les fiancés n'ont pas d'enfants, et ils sont heureux tout de même...
S'efforçait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de trois mois, toute sa gaieté tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine devint nerveuse, impressionnable.
Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tête sur mon épaule, et je disais:
--Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un à l'autre, Madeleine, que rien ne peut nous séparer, nous éloigner, nous troubler. Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut, tu l'avais, Madeleine...
Je l'entendis haleter. Elle murmurait: «Que dis-tu?»
--Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sûr... Songe donc! Un enfant qui t'aurait sauvée, et qui serait l'enfant de Madeleine!
Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon épaule devint lourde et ne bougea plus.
Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la faute, et que d'être victime on n'est pas responsable; que devant une nécessité de sa maladie, mon égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne peut pas être jaloux d'un remède, etc...
Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile et lourde, paraissait écouter avec attention. Je n'entendais même plus la respiration de Madeleine, et, lorsque après avoir parlé longtemps, je sollicitai enfin une réponse, un mot, je m'aperçus que la malheureuse était évanouie.
Mes soins la ranimèrent enfin.
En me voyant penché vers elle, ma femme eut un visage d'épouvante et d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'écria:
--Laissez-moi!
Elle regardait loin devant elle, fixe et dure.
--Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?...
Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea encore.
--Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi. Sortez.
--Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fâches...
--Sortez.
Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine.
J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne me vint que j'avais pu gâter notre vie toute entière, en une seule minute. Je me disais: «Elle a mal interprété ma pensée; un bon sommeil la calmera.» Mais le lendemain, ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler, le plus doucement du monde:
--Madeleine...
Elle se détourna sans répondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers la porte, je dis:
--Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au revoir, mon petit?
J'écoutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris:
--Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.
Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas, mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus:
«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là, en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu, vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas, d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques. Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil! Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis seulement ma décision...»
Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû s'interrompre pour réfléchir.
Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués, coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes.
Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait du mal, et je m'en apercevais trop tard.
Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis.
Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans sa famille et ne me verrait plus...
Elle avait signé la lettre de son nom ancien, le nom de son père, et du prénom adoré, elle n'avait mis que l'initiale...
C'est bizarre: la sincérité dégage, sans nul doute, une électricité psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper et de reconquérir Madeleine. Une sensation d'irrévocable m'avait pris et me possédait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au fond de ce gouffre: et nous étions morts tous les deux.
Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop belle, trop bonne! Faut-il qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux êtres à la fois?
Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de Madeleine. Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir mais j'allais tout de même. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma défense, puisqu'on se comprenait si mal?
La chambre de Madeleine était vide. La servante me dit:
--Madame est sortie.
--Quand rentrera-t-elle?
--Madame n'a rien dit.
Je courus chez mon beau-père.
--Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort, mon ami. La pauvre enfant est toute bouleversée. Vous n'allez pas vous affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en équilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous vous énervez comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout s'arrangera. Je connais les femmes.
Hélas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela existe, les femmes? Est-ce qu'on peut établir, dans la classification des êtres, une catégorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme pour son compte, et ne ressemble pas aux autres.
Bien plus, je crois que chacune est, à elle seule, plusieurs femmes tour à tour, et que des âmes nouvelles se succèdent en chacune.
La mienne en a donné la preuve.
Brusquement, elle est devenue autre; une seconde âme s'est installée en elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine était morte! Une secousse trop violente avait renversé son esprit, qui se rénova.
Quand la crise de douleur fut passée, elle ne parut garder aucun regret, aucun souvenir. On m'a rapporté qu'elle se montrait calme, et même gaie, plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle jouait une comédie de sérénité. Mais ils se trompaient: cette tranquillité était sincère, et bientôt on le reconnut.
--Je n'y comprends rien, disait son père.
Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre.
J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais.
Mon beau-père essaya de nous rapprocher, mais vainement.
--Ce sera pour plus tard, dit-il.
--Oui, répondis-je, plus tard...
J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne croit pas?
J'appris avec bonheur que la santé de Madeleine s'améliorait de jour en jour.
L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un peu: je l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement.
--C'est étonnant comme elle change, disait son père.
Elle dînait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soirées dansantes, et dansait...
Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adoptée par elle, n'était-ce pas au mieux? Je me disais: «Elle n'est point heureuse, mais, du moins, elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul à souffrir, et c'est une consolation.»
Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et même paraissait ne plus penser à moi.
J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins.
Au bout d'un an, je sus que la pauvre chérie devenait de plus en plus mondaine, joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs; d'elle, on citait des mots alertes, et souvent même un peu légers.
Les gens concluaient: «Elle a beaucoup d'esprit.»
Son père avouait: «Elle rit sans cesse.»
Cependant, elle se fâcha une fois, quand il lui demanda: «Eh bien, Madeleine, n'est-ce pas assez, maintenant? Jacques n'est-il pas en pénitence depuis assez longtemps?» Son visage, paraît-il, devint dur, et, d'une voix sèche, ma femme répliqua: «Vous m'aviez laissé espérer que jamais le nom de cet homme ne serait prononcé devant moi. Si je pensais que le fait dût se produire à nouveau, je préférerais me retirer.»
J'avais peine à croire que Madeleine eût ainsi parlé à son père.
--Si, me dit-il, elle l'a fait.
--Je ne la reconnais plus dans ces mots-là.
--Ni moi. J'ai une autre fille.
--Peut-être je n'ai plus de femme...
--Vraiment, mon ami, je commence à le craindre.
Nous parlions ainsi, à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire. Le père de Madeleine était aussi triste que moi.
--Je ne peux rien, dit-il, je ne pourrai rien; je le sens: il y a quelque chose de cassé.
Je répondis:
--C'est bien vrai, qu'elle est morte...
Il hochait la tête. Nous nous tûmes alors, tous les deux; le silence était pénible; à la fin, mon beau-père reprit:
--Voyez-vous, cher ami, je crois comprendre. Ce sexe-là n'est pas fait comme le nôtre. Il a des métamorphoses profondes: vous avez connu la jeune fille, et, maintenant, la femme est sortie de la chrysalide.
Assis face à face, nous étions gênés l'un et l'autre. Il partit enfin, et resta six mois sans reparaître.
Un jour, il arriva chez moi.
--Je dois venir, mon cher ami, si pénible que ce soit, vous apprendre...
--Quoi?...
Il m'apprit que Madeleine était enceinte.
UNE CRÉATURE BIZARRE
La villa de ses parents était proche de la nôtre. Elle, mon frère Octave et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand nous étions petits. Chaque été, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne l'ai jamais aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait fort, et nous nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A dix ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands yeux verts et des cheveux très blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!» Invariablement, quelqu'un répondait: «Elle est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait:
«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son visage dans une glace, elle concluait: «Il est bien vrai que j'ai une tête bizarre.»
En effet, l'extrême blancheur de son teint, la rare pâleur de ses cheveux, l'étonnante limpidité de ses yeux glauques constituaient un ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante. Ses yeux clairs étaient impressionnables à tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient de couleur, selon qu'on était dans un bois ou sur le bord de la mer: quand Olga s'habillait de noir, ils étaient verts; une robe bleue les rendait bleus, et le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes, en or liquide.
A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait déjà dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons, au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les choisir pour donner à ses regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prévoyait pour la journée. Au moment de sa première communion, elle ne porta que du bleu, pour mettre dans ses prunelles une pureté céleste: elle fut la plus angélique des communiantes, et le succès qu'elle obtint en revenant de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle résolut alors de cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-là, le cabotinage, pour toujours, s'installa dans son âme.
Elle résolut d'être bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le monde, rien ne lui parut plus désirable que de ne ressembler à personne. A quinze ans, elle décréta l'horreur de la banalité, en conçut la haine, et délibéra de ne rien admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire. Elle s'y appliqua avec soin.
A vrai dire, elle était douée. Tout cela n'eût été que des mots si la nature ne l'avait, par avance, organisée merveilleusement pour la perversité. Son grand-père maternel était mort en odeur d'alcoolisme, et sa mère, à qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur demeurer fidèle.
L'éducation d'Olga avait été fort négligée; elle se développa elle-même, c'est-à-dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures, plutôt scabreuses, et certes, elle savait à quoi s'en tenir sur toutes matières. Comparant alors la réserve du monde et sa bonne tenue aux renseignements plus sincères qu'elle avait recueillis dans les feuilletons et les manuels de médecine, elle conclut que la vie possède deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie sociale lui fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé de ne point ressembler aux autres, elle détesta l'hypocrisie.
Désormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune cerveau, le mépris des autres, de tous et de tout.
Elle s'attacha particulièrement à constater la polygamie réelle de nos moeurs sous notre apparente monogamie: elle y réussit maintes fois. Elle étudia les auteurs qui ont méprisé l'homme: elle se détourna des romans, parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes amers, aux poètes gastralgiques; les philosophes eux-mêmes complétèrent son initiation. Mais cette pâture âpre était trop violente pour elle: elle perdit peu à peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une après l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilité qui la grisait: ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne tournoya d'orgueil, au son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises, et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver la jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits.
--Je suis bizarre!
Pourtant la malheureuse, qui se prétendait nourrie de grandes idées, n'en était que vêtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle, comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son être, il n'y avait plus que le vide.
Sur cette solide base de néant, elle dressa l'échafaudage de son existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considérait une chose acceptée par le monde comme une erreur à réprouver, une hypocrisie à fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de savoir ce que prescrit la société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos droits, et ce que le monde défend, on peut être assuré que la raison le souhaite.
Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant très fort de scandaliser la famille et la bourgeoisie.
--Je suis une révoltée!
Au début, elle n'avait formulé ses théories que pour le plaisir d'étonner, mais à force de les entendre répéter par sa douce voix, elle finissait par les vénérer: car la jeunesse, en dépit de tout, a besoin d'une sincérité quelconque.
Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de se coucher et quand elle était nue, (puisque les jeunes filles ne se mettent point nues), elle contemplait dans sa psyché cette créature bizarre, spéciale, unique, ce monstre délicieux et déconcertant qu'elle allait être dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se récompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait à son image, et s'aimait.
Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensément! Faute d'écrire, elle aussi, des oeuvres subversives, elle en mettrait toute l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore!
--On s'ennuie tant et l'existence est si banale!
Elle s'efforçait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de théâtre, supérieurement littéraires, et elle poussait au drame les moindres aventures, afin de se récréer en des émotions insolites, violentes, s'il était possible. En rêve, elle combinait pour son avenir des chances anormales et s'arrangeait une destinée illustre: son passage étrange sur la terre devait marquer dans la mémoire des siècles! Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur, elle qui différait de la foule à la manière des grands hommes! Elle décida d'être héroïne, sans néanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni même si elle aurait le rôle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dévergondées, ou par sa froide austérité: peu importait pourvu qu'elle se distinguât. L'existence de Béatrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge, et la belle Olga ne considérait point comme inadmissible l'hypothèse d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre.
Comment je sais tout cela? Elle me l'a dit. Il lui plaisait de se confesser, et de me raconter ses idées ou ses rêves; non pas qu'elle eût besoin d'épanchement: elle révélait ses pensées intimes, parce que d'ordinaire on les cache.
J'étais d'ailleurs devenu, sur le tard, son confident, son ami, son frère d'élection: elle m'accorda ce titre, un soir, tout à coup, près d'une fenêtre ouverte, et nous eûmes, dès lors, des rendez-vous fréquents: on se retrouvait dans le bois, puisque c'est illicite, et l'on y devisait de questions transcendantes, puisque d'autres couples eussent différemment profité de la solitude. Dès le premier jour, j'avais cru devoir, par politesse, tenter quelques approches; mais Olga m'avait repoussé: «Fi! disait-elle, que c'est banal!»
On rencontra un ruisseau, et Olga, hautement retroussée, se baigna devant moi, jusqu'aux genoux.
--Que penseraient les imbéciles, dit-elle, s'ils nous voyaient?
Alors je m'enflammai tout de bon, et la coquette fit de son mieux pour me troubler davantage.
Mais, dès le premier geste, elle m'accabla de dédains:
--Oh! cher, vous m'attristez! Moi qui vous espérais différent des autres!
Le souvenir de ce que j'avais entrevu m'obséda durant quatre nuits, et, la saison aidant, je devins amoureux. Quand elle le sut, elle éclata de rire:
--Est-il possible? Je ne suis pas une de ces femmes que l'on aime!
--Vous?
--Je suis de celles que l'on adore.
Je faisais fausse route et je le compris.
J'affectai désormais l'indifférence. Au bout d'une semaine, elle s'impatienta.
--Eh bien, cher? Comment se porte votre amour?
--Il diminue, il s'en va. Je suis un sage.
--Tu mens! Car je rends fou.
Ce jour-là, elle se baigna toute nue, et m'ordonna de l'essuyer, au sortir de l'eau. Elle reçut mes soins avec autant de calme que si j'eusse été une vieille nourrice. J'épongeais sur son corps lumineux les brillantes gouttelettes, et quand mes lèvres venaient au secours de mes mains, elle n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
Je dis: «Nous sommes, auprès du ruisseau, Daphnis et Chloé.
--Non, dit-elle: Paul et Virginie, qui furent chastes.»
Avec le plus grand sérieux, elle me pria de me retirer à l'écart, pour qu'elle pût se vêtir décemment. Sa froideur me parut blessante pour l'honneur de mon sexe, et je résolus d'y répondre avec dignité: je pris la mine d'un homme qui ne regrette rien, et je m'éloignai en allumant une cigarette.
Après quelques minutes, elle me rejoignit, et proféra sentencieusement:
--Tu me plais. J'y réfléchirai.
Mais elle commençait à me déplaire, et je revins à Paris.
De tout l'automne, de tout l'hiver, je n'entendis parler d'Olga, et je l'oubliais, lorsque, au printemps, elle m'écrivit. Elle désirait me voir, me parler d'une affaire grave, et m'annonçait sa visite, pour mardi, trois heures.
Très exacte, et même avec deux minutes d'avance (puisque les femmes arrivent en retard), je la vis qui descendait de voiture: elle était enveloppée d'une longue pelisse rose, comme au sortir d'un bal. Elle entra, s'assit, ôta son chapeau.
--Je viens, ami, t'annoncer une grande nouvelle: je me marie.
--Ah?
--Point de compliments: j'épouse un sot. Il est riche et m'adore. Pour éprouver la puissance de ma domination, je lui ai déclaré qu'il ne serait pas mon premier amant. Il a pleuré, se résigne et persiste. Donc, il m'aime comme j'entends être aimée: c'est bien, et je l'épouse. Mais je ne veux pas avoir menti, et je ne veux pas non plus qu'un sot ait ma virginité. Je te l'apporte.
Tranquillement, elle dénoua son manteau rose et l'ouvrit tout grand: elle était, en dessous, complètement nue.
Son visage et ses yeux restaient graves, sans émotion. Elle me regardait la regarder, et savourait mon étonnement.
Puis, elle dit avec simplicité:
--N'est-ce pas que je suis une créature bizarre?
· · ·
· · ·
Olga s'était donnée à moi, vierge, et c'était là, certes, un superbe présent; mais elle me le reprit aussitôt. Au moment du départ je demandai, comme on fait d'ordinaire:
--Quand te reverrai-je?
Elle répliqua:
--Jamais.
--Quoi? Jamais plus!
--Jamais plus, dans le sens biblique... Mais en soirées ou à dîner, chez moi.
--Tu veux?...
--Je ne veux rien, au contraire, et vous montrerez du tact en ne me tutoyant pas, mon ami. Vous savez que les lois du monde m'offusquent et me révoltent; je proteste contre elles. Il m'a plu de n'offrir mon baiser virginal qu'à un homme de mon choix, et digne d'une telle offrande: mon fiancé ne la méritait point, et je suis bien tranquille, car il ne l'aura pas. Qu'en pensez-vous?
J'imaginais l'avoir éblouie d'extase, et légèrement vexé, je répondis:
--J'ai fait de mon mieux pour vous servir.
--Et je vous remercie. Mais que nous recommencions ce jeu, et que vous deveniez mon amant, cela serait, avouez-le, d'une banalité navrante. Je n'y consentirai pas.
Elle me tendit la main, comme un galant homme après le duel, et ajouta:
--Nous redevenons amis, n'est-ce pas, et tout est effacé? Je vous estime: j'aurai sans doute besoin de vos conseils, et vous ne me les refuserez pas; mon futur mari est un sot, je vous l'ai dit, et je prévois certaines questions délicates à résoudre. Au revoir.
Je m'approchai d'elle pour un dernier baiser, mais, en devinant mon geste, elle recula d'un pas.
--Non, fit-elle.
Puis, elle sourit avec indulgence.
--Je vous pardonne, homme que vous êtes, d'oublier déjà nos conventions. Ne recommencez plus, je vous en prie, car vous me peineriez.
De nouveau, elle me tendit la main, mais en femme, cette fois, et je posai mes lèvres sur le bout de ses doigts.
--Ceci est mieux. Je vois avec plaisir que vous me comprenez.
--Vous êtes une créature bizarre.
--Oh! oui!
Elle se tint promesse, et, quand je la revis, elle m'accueillit avec le calme et la politesse d'une indifférente.
--Olga, Olga, je n'en parle pas, mais j'en rêve!
--Il est permis de rêver.
--Je vous en supplie, revenez...
--Où donc, mon ami?
--Dans la petite chambre, Olga...
--Depuis quand propose-t-on des rendez-vous aux jeunes filles? Vous vous méprenez, mon cher, et si vous tenez tant soit peu à ma sympathie, vous éviterez de m'offenser davantage par des invitations blessantes.
--Blessantes, Olga? Elles ne le seraient plus...
Olga daigna sourire, et baissa les yeux.
--Avez-vous donc gardé, mon amie, un mauvais souvenir de l'heure?...
Elle m'interrompit:
--J'ai fait un rêve, de mon côté; et, puisque votre vanité s'y intéresse, je veux bien avouer que ce rêve fut agréable et charmant, que je le renouvellerais sans douleur.
--Alors?...
--Vous savez bien que j'ai horreur de la banalité. Parlons d'autre chose.
--Soit, mademoiselle.
--Vous êtes un ami déplorable. Vous ne me demandez même pas des nouvelles de mon mariage!
--Comment se porte votre mariage, mademoiselle?
--Bien; on publie les bans dans huit jours.
--J'ignore quel est l'heureux mortel...
--Ceci est un secret.
--Même vis-à-vis de moi?
--Pourquoi non? Je dirais volontiers: vis-à-vis de vous bien plus que nul autre.
Elle baissa les yeux pour la seconde fois, et sourit. Puis, toujours souriante, elle me regarda en face:
--Mes parents et mon fiancé sont, avec moi, les seuls à connaître le projet arrêté, car mon fiancé n'a ni père, ni mère, ni autres ascendants.
--Comme moi. Serait-ce moi?
--Je vous refuserais, mon cher, car nous ferions ensemble le plus sinistre ménage. D'ailleurs, je vous ai dit que j'épousais un sot.
Je saluai:
--Vous êtes trop bonne.
Elle fit une révérence:
--Je suis juste.
--Donc, l'élu de ce petit coeur...
--De cette petite main, c'est assez.
--L'élu vous obéit?...
--Aveuglément comme il me plaît être obéie, et militairement, car il est soldat.
--Je n'imagine guère, pour une Olga, l'existence des garnisons et des garnis.
--Mon futur démissionne, pour m'obéir.
--Compliments!... Et ce fils de Mars garde en face de tous le secret de son bonheur prochain?
--De tous, comme j'ai prescrit. La publicité qu'on a coutume de donner aux noces est une chose révoltante, et qui froisse la pudeur. Il faut réagir contre les moeurs barbares du temps passé; il appartient aux gens tels que nous de proposer le bon exemple à leurs contemporains, qui l'imiteront tôt ou tard. C'est pourquoi nous serons assistés de nos quatre témoins, qui suffisent.
--Je n'aurai donc pas cette joie de vous contempler à l'autel, dans votre robe blanche?
--Qui sait?
--Songeriez-vous à m'offrir l'honneur d'être votre témoin?
--Qui sait?
--A moins que vous me destiniez le rôle d'assister votre époux?
--Peut-être.
--Merci bien! Je connais votre amour du bizarre, mais, quant à ces fonctions-là, ne comptez pas sur moi. Je refuserais.
--Qui sait?
Elle souriait. Mais il y eut alors un silence de gêne, et, pour y mettre fin, je cherchai quelque chose à dire.
--Vos parents, ma chère Olga, se prêtent à cette fantaisie d'un mariage en catimini?
--Ils se prêtent à tout ce que je désire, mon cher, et je m'étonne, quand vous les connaissez depuis quinze ans, que vous posiez une question si banale.
--Le prétendu, sans doute, est riche?
--L'épouserais-je s'il était pauvre?
--Vingt-mille, trente mille francs de rente?
--Quinze.
--Comme moi! Décidément, il me ressemble beaucoup, ce fiancé.
--Pourvu qu'il ne soit pas vous, que vous importe s'il vous ressemble un peu?
--Vrai? Il me ressemble?
--J'ai dit: «Un peu.»
--La taille?
--Sensiblement la même.
--C'est un bel homme. Les yeux?
--Bruns, comme les vôtres: plus de douceur et moins de finesse.
--La barbe et les cheveux?
--Sont pareils, mais la coupe en diffère. Nous ne portons que les moustaches.
Une idée brusque me traversa l'esprit; je la repoussai bien vite, comme ridicule et folle. Mais l'angoisse avait été forte, et je croyais l'avoir chassée, que déjà elle revenait. Aussi, presque malgré moi, je posai une question dernière:
--Et la voix, Olga?
--Oh! la voix, toute pareille!
Je m'étais levé, anxieux.
--Olga!
--Qu'y a-t-il, cher ami?
--Olga, vous vous amusez de moi, n'est-ce pas?
--Beaucoup.
--Olga, vous voulez rire?
--Oui.
--Et ce fiancé mystérieux, dont vous cachez le nom, n'est pas, j'espère...
Elle reprit avec hauteur:
--Quand je cache ce nom, chercherez-vous à le connaître?
Un peu vivement peut-être, je la saisis par le coude.
--Dites-moi!
Mais d'une secousse violente, elle m'échappa.
--Monsieur!... De quel droit, je vous prie, osez-vous porter la main sur ma personne?...
Elle ajouta, froide, ironique et sèche:
--Je vous demande pardon, monsieur, d'avoir à vous fausser compagnie; je suis attendue chez ma couturière, et vous imaginerez bien qu'une femme ne consente pas volontiers à manquer de tels rendez-vous.
Elle m'honora d'une rapide inclinaison de tête, et sortit, me laissant là, seul.
Je revins chez moi, fort inquiet d'une hypothèse.
--Cette fille est capable de tout!
Dans l'antichambre, mon domestique m'accueillit par une phrase qui me fit peur:
--Le capitaine attend monsieur.
Mon frère était là, en effet, et tout de suite il me dit:
--Je viens t'annoncer deux grandes nouvelles: je démissionne et je me marie!
--Tu épouses...?
--Ne me demande pas son nom; j'ai promis le secret. Rassure-toi: elle est d'excellente famille, et tu la connais. Mais, par une pudeur que j'approuve, elle ne veut personne à sa noce. Nous nous marions dans un mois; je l'aime à la folie, et tu es mon premier témoin.»
L'habitude du commandement porte les militaires à s'exprimer en des formules décisives qui souvent font passer un petit frisson dans le dos. Jamais, d'ailleurs, mon frère n'avait parlé si net.
--Dis-moi, Octave, n'est-ce point... Olga... que tu épouses?
--Qui te l'a dit?
--Un soupçon...
--Eh bien, oui! J'épouse Olga.
Son verbe âpre et ferme indiquait une de ces résolutions martiales contre lesquelles on ne lutte point. Il disait: «J'épouse Olga», comme il eût dit: «Je prends le bastion!» Et cela signifiait: «J'y laisserai ma peau, s'il est besoin, mais la chose sera!»
Le pire, c'est que mon frère, nature passionnée, mais timide avec les femmes, n'avait dans son passé que des aventures faciles, sourires de garnison, à tant par heure, et que la belle Olga s'imposait en lui avec toute la puissance du premier amour complet: exquisement femme, elle le tenait par l'admiration autant que par le désir.
--Il est décidé depuis longtemps, ce mariage?
--Quinze jours ce soir.
J'étais l'amant d'Olga depuis quatorze jours. Elle m'avait donc choisi le lendemain de ses fiançailles, et uniquement parce qu'elle épousait mon frère; elle n'avait caché ce projet de mariage que pour nous placer tous les trois en présence d'un fait accompli. Maintenant, elle regardait: nous allions, Octave et moi, lui donner une comédie des Atrides, nous entre-dévorer pour elle.
--Toi, tu es mon amant; toi, tu es mon fiancé. Débrouillez-vous.
Les personnages étant posés, elle attendait le dénouement.
Mais que dire, moi? Avouer tout, et trahir le secret d'une femme? Parbleu! je l'aurais osé sans scrupule, car Olga ne méritait guère les ménagements d'un honnête homme. Mais mon frère était capable, en rentrant chez lui, de se faire sauter la tête, et c'était assurément là une des solutions prévues par l'héroïne: «Un amant s'est tué pour moi!»
D'angoisse, de rage concentrée, d'impuissance, je tremblais devant Octave, et je lui dis, à la fin:
--Écoute, réfléchis bien; j'ai peur pour toi. Olga ne me semble pas être la compagne qu'il te faut...
--Je l'aime.
--L'existence de province, la vie de garnison, pour elle, seront pénibles...
--Je démissionne.
--Tu brises ton avenir...
--Je l'installe.
--Après ta démission, que feras-tu?
--Un heureux.
--Voyons, permets-moi de te dire... Olga, es-tu bien sûr?...
--De quoi?
--De son passé.
Il devint sombre, et s'efforça de sourire en répondant:
--J'en suis trop sûr.
Alors, comme je me détournais de lui, il se rapprocha, et, d'une voix sifflante, il me demanda:
--Pourquoi poses-tu cette question? Tu sais quelque chose? On sait quelque chose?
--Mon Dieu... Non... C'est-à-dire...
--Parle!
--Eh bien! je ne crois pas... à franchement parler... que... Je crois...
--Tu ne sais rien! Tu supposes!
--Oui, voilà le mot: je suppose!
--Je ne tolère pas qu'on suppose!
--Si pourtant Olga...
--Je t'autorise à dire: Mademoiselle Olga!
--Eh! Demoiselle! qui sait?
Il me saisit le poignet gauche, qu'il serra de toute sa force, et, les sourcils froncés, menaçant, il dit, à voix plus basse encore:
--Oui, demoiselle, entends-tu? Parce que je le veux! Et, si le terme n'est pas juste, c'est affaire entre elle et moi, entends-tu? Une affaire qui ne regarde personne, pas même toi, entends-tu?
--Mais, Octave, tes propos même... On penserait que, toi, tu sais quelque chose?
--Tu as voulu me le faire dire, et tu finasses! Je ne suis pas de taille à lutter avec vos roueries, je m'en flatte! Oui! je sais! Et je sais parce qu'Olga, plus honnête que vous tous, m'a dit la vérité!
--Elle t'aurait avoué?...
--Tout!
--Quand cela?
--Loyalement, le jour de nos fiançailles!
Donc, Olga ne m'avait pas menti: elle avait confessé la faute, quand la faute n'était pas encore commise, mais seulement résolue dans son esprit!
--Et tu acceptes?
--Je pardonne.
--Du moins, elle ne t'a pas cité le nom?
--Je refuse de le connaître! Je tuerais cet homme-là.
Il se fit un silence qui dura des minutes et qui me parut durer une heure entière. Octave allait par la chambre, prenait sur les meubles des bibelots qu'il regardait d'un air féroce, et qu'il rejetait avec colère. Tout à coup, il me cria:
--Comment sais-tu? D'où sais-tu? A part l'homme, personne ne sait. Elle me l'a dit. Il faut donc que l'homme ait parlé. S'il a parlé, je le tue! Qui t'a parlé?
--Je ne sais rien que d'Olga elle-même...
--Ah! tu es son confident? son confesseur? Je m'en doutais, mais je ne me doutais pas que tu gardes si mal les confidences d'une femme!
--Je...
--Assez! Tu joues là un vilain rôle, je t'en avertis, et, à ta place, je me tiendrais pour un pleutre!
Exaspéré, j'allais tout dire; mais il me coupa la parole:
--Oui, un pleutre!
Il sortit et claqua la porte.
Dans les cas difficiles, la plupart des hommes, sous prétexte de réfléchir, se tiennent immobiles et ne pensent à rien. Je demeurai une heure dans mon fauteuil et je conclus finalement qu'une seule chance me restait d'empêcher ce désastre: il fallait supplier Olga, lui montrer son crime, la fléchir, obtenir d'elle une rupture. J'espérais peu, mais je courus vers la jeune fille.
Elle me fit attendre un long quart d'heure, cérémonieusement, avant de me recevoir, et, dès les premières phrases, elle m'interrompit:
--Je crains de vous comprendre, dit-elle. N'insinuez-vous pas que j'aie eu un amant?
--Certes!
--Vous vous trompez, mon ami.
--Quoi! Vous m'osez soutenir en face?
--Ce que soutiendrait comme moi celui que vous soupçonnez, mon cher, pour peu qu'il fût galant homme.
Elle se campa avec dignité, les doigts sur le bord d'une table, et ajouta:
--Un galant homme oublie, surtout s'il en a fait serment.
--Les serments qu'on fait à une créature telle que vous...
--Votre insolence se double de lâcheté, monsieur, parce que vous croyez parler à une femme sans défense. Mais vous vous trompez encore.
Théâtralement, elle souleva une portière, et, se tournant vers la pièce voisine, elle proféra:
--Venez.
Mon frère entra.
--Octave, lui dit-elle, ceci n'est point combiné, puisque je ne vous attendais ni l'un ni l'autre: mais ce hasard me plaît, car j'aime les situations nettes.
Elle prit un temps, et fit deux pas, comme au théâtre.
--Octave, reprit-elle, je vous aime, pour votre droit et simple caractère. Je vous ai confessé ma faute et vous l'avez noblement pardonnée. Un homme indigne de moi a pu m'abuser un jour, et vous jugerez s'il est également indigne de votre colère, lorsque vous saurez qu'à présent il m'ose menacer de vous révéler mon secret.
Je demeurai immobile, ahuri par tant de cynisme. Mon frère, immobile aussi, regardait sans parler, peut-être sans comprendre.
Elle nous examina tour à tour, satisfaite, mais grave, puis elle reprit:
--Octave, je vous rends votre parole: vous êtes libre de vous retirer, pour ne plus jamais me revoir. Si, par ma franchise, je perds votre amour et brise notre bonheur, je garderai au moins la consolation d'avoir fait mon devoir tout entier. J'achève donc de le remplir.
Elle fit encore deux pas.
--Connaissant ma faute, vous aviez le droit de me demander un nom. Vous n'avez pas voulu: on me force à vous le révéler. Vous savez maintenant ce nom.
Elle étendit un bras vers moi, et baissa la tête avec une humilité de Madeleine repentante.
Mon frère cria:
--Toi! C'est toi!
Je ne répondis point. Olga releva la tête, puis, lentement, respectueusement, elle l'inclina de nouveau vers son fiancé, et dit:
--Octave, jugez entre nous, et choisissez.
Mon frère me hurla:
--Va-t'en!
Du seuil, je les vis, lui, debout et le bras tendu, elle, toujours inclinée dans l'attitude du respect.
Je ne les ai jamais revus. Ils sont mariés, heureux peut-être. Olga est si bizarre qu'elle a pu concevoir ce plan, tout aussi bizarre qu'un autre, de devenir une épouse modèle; et ceci l'amuserait sans doute, elle qui veut ne ressembler à personne, de ne même plus ressembler à Olga.