‹ Les Noces ChimiquesChapitre 1 sur 6 · III

III

Et maintenant qu'ils reçoivent nos voeux. Que votre union soit prospère; elle fut assez longtemps en tutelle. Multipliez-vous dans cette union loyale pour que mille rejetons naissent de votre sang.

Et la comédie prit fin au milieu des acclamations et de la gaieté générale et à la satisfaction particulière des personnes royales.

Le jour était déjà à son déclin quand nous nous retirâmes dans l'ordre de notre arrivée; mais, loin d'abandonner le cortège, nous dûmes suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle où nous avions été présentés. Les tables étaient déjà dressées avec art et, pour la première fois, nous fûmes conviés à la table royale. Au milieu de la salle se trouvait le petit autel avec les six _insignes_ royaux que nous avions déjà vus.

Le jeune roi se montra constamment très gracieux envers nous. Cependant il n'était guère joyeux, car, tout en nous adressant la parole de temps en temps, il ne put s'empêcher de soupirer à plusieurs reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les vieilles reines étaient très graves; seule, l'épouse de l'un d'eux était assez vive, chose dont j'ignorais la raison.

Les personnes royales prirent place à la première table; nous nous assîmes à la seconde; à la troisième, nous vîmes quelques dames de la noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles, assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et d'une manière si calme et si grave que j'hésite d'en parler de crainte d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales s'étaient habillées de vêtements d'un blanc éclatant comme la neige et qu'elles avaient pris place à table ainsi vêtues. La grande couronne en or était suspendue au-dessus de la table et l'éclat des pierreries dont elle était ornée, aurait suffi pour éclairer la salle sans autre lumière.

Toutes les lumières furent allumées à la petite flamme placée sur l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqué que le jeune roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel, à plusieurs reprises, et cela me fit réfléchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait presque tous les frais de la conversation à ce banquet; il ne laissa personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous étonna par quelque nouvelle trouvaille.

Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta mon appréhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de nous contenter de donner une réponse courte et nette si l'on nous interrogeait. En somme tout prenait un air si étrange que la sueur perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqué à l'homme le plus audacieux.

Le repas touchait presqu'à sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on lui remit le livre placé sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit demander encore une fois par un vieillard si nous étions bien déterminés à rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand, tout tremblants, nous eûmes répondu affirmativement, il nous fit demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il nous était impossible de refuser; d'ailleurs il devait en être ainsi. Alors nous nous levâmes à tour de rôle et chacun apposa sa signature sur ce livre.

Dès que le dernier eut signé, on apporta une fontaine en cristal et un petit gobelet également en cristal. Toutes les personnes royales y burent, chacune selon son rang; on nous le présenta ensuite, puis pour finir à tous ceux qui étaient présents. Et cela fut l'épreuve du silence [Haustus silentii].

Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous disant que, vu que nous ne tiendrions plus à elles dorénavant, nous ne les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux yeux. Mais notre présidente protesta hautement en notre nom, et les personnes royales en furent satisfaites.

Tout à coup une clochette tinta; aussitôt nos hôtes royaux pâlirent si effroyablement que nous avons failli nous évanouir de peur. Elles changèrent leurs vêtements blancs contre des robes entièrement noires; puis la salle entière fut tendue de velours noir; le sol fut couvert de velours noir et on garnit de noir la tribune également.--Tout cela avait été préparé à l'avance.

Les tables furent enlevées et les personnes présentes prirent place sur le banc. Nous nous revêtîmes de robes noires. Alors notre présidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas noir et banda les yeux aux six personnes royales.

Dès que ces dernières furent privées de l'usage de leurs yeux, les serviteurs apportèrent rapidement six cercueils recouverts et les disposèrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.

Enfin un géant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le premier au billot et la tête lui fut tranchée subitement et enveloppée dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en or que l'on posa près de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et on le plaça à part.

Les autres subirent le même sort et je frémis à la pensée que mon tour arriverait également. Mais il n'en fut rien; car, dès que les six personnes furent décapitées, l'homme noir se retira; il fut suivi par quelqu'un qui le décapita à son tour juste devant la porte et revint avec sa tête et la hache que l'on déposa dans une petite caisse.

Ce furent, en vérité, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et réserver mon jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:

«La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et obéissez-moi; alors leur mort donnera la vie à beaucoup».

Puis elle nous pria de goûter le repos et de laisser tout souci, car ce qui s'était passé était pour leur bien. Elle nous souhaita donc une bonne nuit et nous annonça qu'elle veillerait les morts. Nous conformant à ses désirs nous suivîmes nos pages dans nos logements respectifs.

Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me souviens fort bien. Son intelligence m'étonna au plus haut point; mais je finis par remarquer qu'il cherchait à provoquer mon sommeil; je fis donc semblant de dormir profondément, mais mes yeux étaient libres de sommeil car je ne pouvais oublier les décapités.

Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit, placé près de la fenêtre, je pus facilement en parcourir toute l'étendue du regard. A minuit, à l'instant précis où les douze coups sonnèrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur, j'ouvris rapidement la fenêtre. Alors je vis au loin sept navires emplis de lumière qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau brillait une flamme qui voletait ça et là et descendait même de temps en temps; je compris aisément que c'étaient les esprits des décapités.

Les vaisseaux s'approchèrent doucement du rivage avec leur unique pilote. Lorsqu'ils abordèrent, je vis notre vierge s'en approcher avec une torche; derrière elle on portait les six cercueils fermés et la caisse, qui furent déposés dans les sept vaisseaux.

Je réveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait beaucoup de chemin dans la journée, de sorte que, tout en étant prévenu, il aurait bien pu dormir pendant que se déroulaient ces événements.

Dès que les cercueils furent posés dans les navires, toutes les lumières s'éteignirent. Et les six flammes naviguèrent par delà le lac; dans chaque vaisseau l'on ne voyait plus qu'une petite lumière en vigie. Alors quelque cent gardiens s'installèrent près du rivage et renvoyèrent la vierge au château. Celle-ci mit tous les verrous avec soin; j'en conclus aisément qu'il n'y aurait plus d'autres événements avant le jour. Nous cherchâmes donc le repos.

Et, de tous mes compagnons, nul que moi n'avait son appartement sur le lac; et seul j'avais vu cette scène. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis malgré mes multiples préoccupations.

CINQUIÈME JOUR

Je quittai ma couche au point du jour, aiguillonné par le désir d'apprendre la suite des événements, sans avoir goûté un repos suffisant. M'étant habillé je descendis, mais je ne trouvai encore personne dans la salle à cette heure matinale. Je priai donc mon page de me guider encore dans le château et de me montrer les parties intéressantes; il se prêta volontiers à mon désir, comme toujours.

Ayant descendu quelques marches sous terre, nous nous heurtâmes à une grande porte en fer sur laquelle se détachait en grandes lettres de cuivre l'inscription suivante:

[NocesChimiques-3.png]

Je reproduis l'inscription telle que je l'ai copiée sur ma tablette.

Le page ouvrit donc cette porte et me conduisit par la main dans un couloir complètement obscur. Nous parvînmes à une petite porte qui était entrebâillée, car, d'après mon page, elle avait été ouverte la veille pour sortir les cercueils et on ne l'avait pas encore refermée.

Nous entrâmes; alors la chose la plus précieuse que la nature eût jamais élaborée apparut à mon regard émerveillé. Cette salle voûtée ne recevait d'autre lumière que l'éclat rayonnant de quelques escarboucles énormes; c'était, me dit-on, le trésor du Roi. Mais au centre, j'aperçus la merveille la plus admirable; c'était un tombeau précieux. Je ne pus réprimer mon étonnement de le voir entretenu avec si peu de soins. Alors mon page me répondit que je devais rendre grâce à ma planète, dont l'influence me permettait de contempler plusieurs choses que nul oeil humain n'avait aperçu jusqu'à ce jour, hormis l'entourage du Roi.

Le tombeau était triangulaire et supportait en son centre un vase en cuivre poli; tout le reste n'était qu'or et pierres précieuses. Un ange, debout dans le vase, tenait dans ses bras un arbre inconnu, qui, sans cesse, laissait tomber des gouttes dans le vaisseau; parfois un fruit se détachait, se résolvait en eau dès qu'il touchait le vase et s'écoulait dans trois petits vaisseaux en or. Trois animaux, un aigle, un boeuf et un lion, se tenant sur un socle très précieux supportaient ce petit autel.

J'en demandai la signification à mon page:

«Ci-gît» dit-il, «Vénus, la belle dame qui a fait perdre le bonheur, le salut et la fortune à tant de grands». Puis il désigna sur le sol une trappe en cuivre. «Si tel est votre désir» dit-il «nous pouvons continuer à descendre par ici».

--«Je vous suis» répondis-je; et je descendis l'escalier où l'obscurité était complète; mais le page ouvrit prestement une petite boîte qui contenait une petite lumière éternelle à laquelle il alluma une des nombreuses torches placées à cet endroit. Plein d'appréhension, je lui demandai sérieusement s'il lui était permis de faire cela. Il me répondit: «Comme les personnes royales reposent maintenant je n'ai rien à craindre».

J'aperçus alors un lit d'une richesse inouïe, aux tentures admirables. Le page les entr'ouvrit et je vis dame Vénus couchée là toute nue--car le page avait soulevé la couverture--avec tant de grâce et de beauté, que, plein d'admiration, je restai figé sur place, et maintenant encore, j'ignore si j'ai contemplé une statue ou une morte; car elle était absolument immobile et il m'était interdit de la toucher.

Puis le page la couvrit de nouveau et tira le rideau; mais son image me resta comme gravée dans les yeux.

Derrière le lit je vis un panneau avec cette inscription:

[NocesChimiques-4.png]

Je demandai à mon page la signification de ces caractères; il me promit en riant que je l'apprendrais. Puis il éteignit le flambeau et nous remontâmes.

Examinant les animaux de plus près, je m'aperçus, à ce moment seulement, qu'une torche résineuse brûlait à chaque coin. Je n'avais pas aperçu ces lumières auparavant, car le feu était si clair qu'il ressemblait plutôt à l'éclat d'une pierre qu'à une flamme. L'arbre exposé à cette chaleur ne cessait de fondre tout en continuant à produire de nouveaux fruits.

«Ecoutez» dit le page, «ce que j'ai entendu dire à Atlas parlant au Roi. Quand l'arbre, a-t-il dit, sera fondu entièrement, dame Vénus se réveillera et sera mère d'un roi».

Il parlait encore et m'en aurait peut-être dit davantage, quand Cupidon pénétra dans la salle. De prime abord il fut atterré d'y constater notre présence; mais quand il se fut aperçu que nous étions tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel esprit m'avait chassé par ici. Tout tremblant je lui répondis que je m'étais égaré dans le château, que le hasard m'avait conduit dans cette salle et que mon page m'ayant cherché partout m'avait finalement trouvé ici; qu'enfin j'espérais qu'il ne prendrait pas la chose en mal.

«C'est encore excusable ainsi», me dit-il, «vieux père téméraire. Mais vous auriez pu m'outrager grossièrement si vous aviez vu cette porte. Il est temps que je prenne des précautions».

Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par où nous étions descendus. Je rendis grâce à Dieu de ne pas avoir été rencontrés plus tôt et mon page me sut gré de l'avoir aidé à se tirer de ce mauvais pas.

«Cependant», continua Cupidon, «je ne puis vous laisser impuni d'avoir presque surpris ma mère». Et il chauffa la pointe d'une de ses flèches dans l'une des petites lumières et me piqua à la main. Je ne sentis presque pas la piqûre à ce moment tant j'étais heureux d'avoir si bien réussi et d'en être quitte à si bon compte.

Entre temps mes compagnons étaient sortis de leur lit et s'étaient rassemblés dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de quitter mon lit à l'instant. Cupidon qui avait fermé toutes les portes derrière lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prévint les autres de se méfier de moi car je changerai sous peu. Nous étions stupéfaits de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du monde des tristes événements d'hier et ne portait aucun deuil.

Cependant notre présidente s'était parée pour sortir; elle était entièrement habillée de velours noir et tenait sa branche de laurier à la main; toutes ses compagnes portaient de même leur branche de laurier. Quand les préparatifs furent terminés, la vierge nous dit de nous désaltérer d'abord et de nous préparer ensuite pour la procession. C'est ce que nous fîmes sans perdre un instant et nous la suivîmes dans la cour.

Six cercueils étaient placés dans cette cour. Mes compagnons étaient convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales; mais moi je savais à quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce qu'allaient devenir les autres cercueils.

Huit hommes masqués se tenaient près de chacun des cercueils. Quand la musique se mit à jouer--un air si grave et si triste que j'en frémis,--ils levèrent les cercueils et nous suivîmes jusqu'au jardin dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait érigé un mausolée en bois dont tout le pourtour était garni d'admirables couronnes; le dôme était supporté par sept colonnes. On avait creusé six tombeaux et près de chacun se trouvait une pierre; mais le centre était occupé par une pierre ronde, creuse, plus élevée. Dans le plus grand silence et en grande cérémonie on déposa les cercueils dans ces tombeaux, puis les pierres furent glissées dessus et fortement scellées. La petite boîte trouva sa place au milieu. C'est ainsi que mes compagnons furent trompés, car ils étaient persuadés que les corps reposaient là. Au sommet flottait un grand étendard décoré de l'image du phénix, sans doute pour nous égarer encore plus sûrement. C'est à ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les autres.

Les funérailles étant terminées, la vierge monta sur la pierre centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea à tenir notre promesse, à ne pas épargner nos peines et à prêter aide aux personnes royales enterrées là afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remède approprié et indispensable.

Ce discours eut notre assentiment; nous suivîmes donc la vierge par une autre petite porte jusqu'au rivage, où nous vîmes les sept vaisseaux, que j'ai déjà signalés plus haut, tous vides. Toutes les vierges y attachèrent leur branche de laurier et, après nous avoir embarqués, elles nous laissèrent partir à la grâce de Dieu. Tant que nous fûmes en vue, elles ne nous quittèrent pas du regard; puis elles rentrèrent dans le château accompagnées de tous les gardiens.

Chacun de nos vaisseaux portait un grand pavillon et un signe distinctif. Sur cinq des vaisseaux on voyait les _cinq Corpora Regalia_; en outre, chacun, en particulier le mien, où la vierge avait pris place, portait un _globe_.

Nous naviguâmes ainsi dans un ordre donné, chaque vaisseau ne contenant que deux pilotes.

A || B|| C|| D|| E|| F|| G||

En tête venait le petit vaisseau _a_, où, à mon avis, gisait le nègre; il emportait douze musiciens; son pavillon représentait une pyramide. Il était suivi des trois vaisseaux _b_-_c_-_d_, nageant de conserve. On nous avait distribués dans ces vaisseaux-là; j'avais pris place dans _c_. Sur une troisième ligne flottaient les deux vaisseaux _e_ et _f_, les plus beaux et les plus précieux, parés d'une quantité de branches de laurier; ils ne portaient personne et battaient pavillon de Lune et de Soleil. Le vaisseau _g_ venait en dernière ligne; il transportait quarante vierges.

Ayant navigué ainsi par delà le lac, nous franchîmes une passe étroite et nous parvînmes à la mer véritable. Là, des Sirènes, des Nymphes, et des Déesses de la mer nous attendaient; nous fûmes abordés bientôt par une jeune nymphe, chargée de nous transmettre leur cadeau de noces ainsi que leur souvenir. Ce dernier consistait en une grande perle précieuse sertie, comme nous n'en avions jamais vue ni dans notre monde ni dans celui-ci; elle était ronde et brillante. Quand la vierge l'eut acceptée amicalement, la nymphe demanda que l'on voulût bien donner audience, à ses compagnes et s'arrêter un instant; la vierge y consentit. Elle ordonna d'amener les deux grands vaisseaux au milieu et de former avec les autres un pentagone.