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Chapitre 2 L’anabase de Chvéïk.

Xénophon, grand général des temps anciens, traversa, dit-on, toute l’Asie Mineure sans se soucier de la carte. Les Goths firent également leurs préparatifs de guerre sans s’embarrasser de connaissances topographiques. Marcher de l’avant, marcher toujours tout droit devant soi, se frayer un chemin dans des pays inconnus, entouré d’adversaires qui n’attendent que la première occasion pour vous décimer, voilà ce qu’on appelle une anabase. Si l’on a la tête d’un Xénophon, ce miracle peut être possible.

Les légions de César accomplirent un pareil exploit. S’étant aventurées, sans cartes, jusque sur les côtes de la mer du Nord, elles poussèrent l’audace jusqu’à s’aviser de rentrer par d’autres chemins. C’est depuis ce temps-là qu’on a pris l’habitude de dire que tous les chemins mènent à Rome.

Le brave soldat Chvéïk était également persuadé que tous les chemins le mèneraient à Budeiovitz, lorsqu’il aperçut un village, dans la direction de Milevsk.

Sans se détourner d’un pouce, il poursuivit sa marche, car aucune force humaine ou divine ne peut empêcher un bon soldat d’arriver, s’il en a fermement l’intention, à Budeiovitz.

C’est ainsi que Chvéïk se trouvait à Kvetov, à l’ouest de Milevsk, au moment même où il venait d’achever de chanter toutes les chansons militaires qu’il avait apprises pendant les longues marches des manœuvres d’antan. Son répertoire étant épuisé, il se voyait obligé de reprendre la chanson :

Oui, elles ont pleuré comme des brebis

Lorsque nous sommes repartis.

Une vieille paysanne qui sortait de l’église, rencontra Chvéïk sur la chaussée.

— Bonjour, mon petit ! Où est-ce que tu vas comme cela ?

— Ah ! dit celui-ci, je vais rejoindre mon régiment à Budeiovitz, la mère. Je part-en-guerre.

— Mais, mon petit, tu n’y arriveras jamais, si tu avances dans cette direction, répondit la bonne femme avec stupeur. Tu vas du côté opposé. Et si tu continues de la sorte, tu seras bientôt à Klatov !

— Je pense, dit Chvéïk doucement, que même en passant par Klatov on peut arriver à Budeiovitz. Ça me fera une jolie balade. Ce qu’il y a de malheureux c’est que vous faites tout votre possible pour arriver à temps au régiment où on vous engueule dès que vous vous montrez.

— Nous avons eu un gars dans ton genre, soupira la vieille paysanne, il est parti pour Plesné à la Landwehr, il s’appelle Tonitchék Machka, c’est un cousin de ma belle-sœur. Il part pour le front et une semaine après les gendarmes s’amènent pour le chercher, car on ne le trouvait plus à son régiment. Un jour, nous le voyons revenir, habillé en civil. Il nous dit qu’il était permissionnaire. Mais le bourgmestre s’empressa d’aller avertir les gendarmes qui lui ont salement écourté sa permission. Il vient justement de nous écrire du front ; il est blessé, on vient de lui couper une jambe.

La bonne femme hocha la tête, regarda Chvéïk tristement, et poursuivit :

— Écoute-moi, mon fils, va au coin de la forêt. Tu m’y attendras. Je vais te chercher une bonne soupe bien chaude, ça te réchauffera un peu. Je serai vite de retour. On peut voir d’ici notre hameau, là, derrière ce bois, à droite. Tu ferais bien d’éviter de passer par Graz, car tu pourrais rencontrer des gendarmes. Prends plutôt le chemin qui va sur Malechine, en ayant soin de passer devant la forêt. Et fais bien attention surtout lorsque tu arriveras à Tchizové, car dans ce coin les pandores font une chasse en règle aux déserteurs. Marche directement à travers la forêt sur Aoreazdwits, le gendarme qui est là est un excellent homme, il laisse passer tout le monde. As-tu des papiers sur toi ?

— Non, petite mère, rien.

— Ah ! Ah ! Dans ce cas n’y va pas non plus, file plutôt à Radomichle, mais arrange-toi pour y arriver le soir. C’est le moment où les gendarmes sont au bistrot. Tu verras une maisonnette derrière le Saint-Florent, dans la rue qui descend tu rencontreras une maison peinte en bleu. Là, tu demanderas après le père Melicharek, c’est mon frère. Donne-lui le bonjour de ma part et il t’indiquera ta route pour continuer sur Budeiovitz.

Chvéïk attendait depuis une bonne demi-heure au coin de la forêt quand il vit venir la vieille paysanne qui lui apportait la soupe promise. Elle avait eu soin d’envelopper la casserole dans des linges pour que le potage demeurât chaud. Lorsque Chvéïk se fut rassasié, la bonne femme lui glissa dans la poche de sa capote un morceau de pain et de lard. Puis, tout en lui donnant sa bénédiction, elle lui confia qu’elle avait deux petits-fils « là-bas ». Ensuite elle lui indiqua longuement avant de le quitter, les villages par où il devait passer, les raccourcis et les détours qu’il devait prendre. Enfin elle lui tendit une couronne pour qu’il puisse s’offrir, dit-elle, un verre à Malechine, car la route est longue jusqu’à Radomichle.

Chvéïk, suivant les conseils de la bonne femme, alla de Tchizové à Radomichle en faisant un détour vers l’est ; toujours fermement convaincu, puisqu’on prétend que tous les chemins mènent à Rome, qu’il n’y avait pas de raison pour qu’ils ne conduisissent pas également à Budeiovitz.

À Malechine, il rencontra, chez le bistrot où il prenait son verre, un vieil accordéoniste qui s’attacha à lui. Le bonhomme croyant avoir affaire à un vrai déserteur, lui proposa de l’accompagner dans un village voisin où il avait précisément une fille mariée à un insoumis. Chvéïk ne tarda pas à s’apercevoir que le petit père musicien était à moitié saoul.

— Elle cache son mari, lui confia l’accordéoniste, depuis deux mois, dans l’écurie. Tu en feras autant et tu pourras attendre de cette façon la fin de la guerre en toute tranquillité. D’ailleurs, quand on est deux dans une écurie on supporte mieux sa réclusion…

Comme Chvéïk refusait poliment, mais fermement de suivre ses conseils, le vieux devint subitement furieux, il s’éloigna, menaçant du poing son compagnon et déclarant qu’il allait de ce pas le dénoncer aux gendarmes de Tchizové.

Lorsqu’il parvint à Radomichle, Chvéïk trouva, ainsi que le lui avait indiqué la vieille femme, la maison bleue du paysan Melicharek. Les salutations qu’il lui apporta de la part de sa sœur le laissèrent complètement indifférent. Il se contenta, pour toute réponse, de demander à Chvéïk s’il avait des papiers et, en vieux paysan madré, il se mit à parler longuement des maraudeurs et des voyous qui empestaient le canton.

— Voilà des types qui plaquent leur régiment, tout simplement parce qu’ils ont la frousse, puis ils se cachent dans les bois et viennent la nuit faucher les biens des paysans. Ces gens-là, par-dessus le marché, ont tous de drôles de gueules. Ils ne savent même pas compter jusqu’à quatre. Et ils ont encore le culot de se fâcher si on leur lâche en pleine figure leurs quatre vérités, ajouta-t-il en voyant que Chvéïk, mécontent, se levait du banc sur lequel il était assis. Si ce client avait la conscience tranquille, ajouta-t-il, il resterait tranquillement assis et ferait voir ses papiers ! Mais, comme il n’en a pas…

— Bonsoir, lui dit Chvéïk.

— Bonsoir et va chercher tes dupes ailleurs !

Chvéïk s’était déjà remis en route dans la nuit, que le vieux grommelait encore :

— Il me fait rire avec son histoire à dormir debout, celui-là ! Il me dit qu’il va à son régiment à Budeiovitz et cette vache va dans la direction de Harozdovits, puis il tourne sur Pisek. Il a peut-être l’intention de faire le tour du monde !

Chvéïk marcha pendant toute la nuit lorsque, tout à coup, il aperçut, aux environs de Putim, une meule de paille au milieu d’un champ. Il se creusa là-dedans une sorte de nid pour y passer le restant de la nuit. Comme il s’apprêtait à se fourrer dedans, il s’entendit interpeller :

— Eh dis donc ! de quel régiment que tu viens ? Et où que tu vas ?

— Je suis du 91e de ligne, en route pour Budeiovitz.

— Mais tu es frappé, vieux frère ! Tu veux y aller pour tout de bon ?

— Naturellement, mon lieutenant m’attend là-bas.

À peine eut-il achevé ces mots que Chvéïk perçut distinctement le rire de trois hommes. Lorsque cet accès de gaieté se fut calmé, Chvéïk demanda à son tour aux inconnus de quel régiment ils étaient. Il apprit ainsi que deux de ces hommes appartenaient au 35e de ligne et qu’il y avait parmi eux un dragon qui venait également de Budeiovitz. Les soldats du 35e avaient pris le large à la formation de la dernière compagnie de marche, il y avait de cela un mois environ ; le dragon était en bordée depuis les premiers jours de la mobilisation. La meule était à lui. Il passait généralement ses nuits dans la paille au milieu de son champ. Il avait rencontré les deux déserteurs dans la forêt et les avait hébergés chez lui. Tous vivaient dans l’espoir que la guerre allait bientôt finir, dans un ou deux mois, disaient-ils. Ils déclaraient également que les Russes se trouvaient déjà quelque part, là-bas, sous Budapest et dans la Moravie. C’est du moins ce qu’on racontait à Putim.

La femme du dragon vint, avant l’aube, pour leur apporter le petit déjeuner. Les gars du 35e déclarèrent avoir l’intention de se rendre à Sdrakoneitsè où vivait la tante de l’un d’eux. Ils comptaient également sur quelques amis pour trouver du travail dans une scierie située dans les montagnes.

— Et toi, le gars du 91e, si tu veux, tu peux les accompagner, tu n’as qu’à laisser tomber ton lieutenant.

— Ce sont des choses, répondit Chvéïk, qui ne se font pas si facilement que ça.

Et sur ces paroles, il regagna son trou au milieu de la paille, se fourra dedans, et ne tarda pas à se rendormir.

Quand il se réveilla, les trois copains étaient déjà partis. L’un d’eux, le dragon sans doute, avait eu l’excellente idée de déposer une tartine à côté de la meule.

Chvéïk se remit courageusement en route et se dirigea vers la forêt. En approchant de Chteknea, il rencontra un vieux clochard qui le salua d’une façon très cordiale en lui offrant une gorgée d’eau-de-vie.

— Tu ferais bien de ne pas trop te balader dans ce village, confia-t-il à Chvéïk, ton uniforme pourrait t’attirer des ennuis, car les rues fourmillent de gendarmes. Nous autres, chemineaux, on nous fiche la paix maintenant, mais vous, ils vous guettent car vous êtes devenus le gibier de choix. C’est qu’ils vous en veulent, les vaches, à vous, les insoumis ! affirma-t-il avec une conviction si profonde que Chvéïk décida de ne rien dire sur son 91e régiment.

Qu’il croie ce qu’il veut, pensa-t-il, pourquoi irais-je retirer ses illusions sur mon compte à ce vieux frère ?

— Et toi, où est-ce que tu vas ? demanda le chemineau après qu’ils eurent allumé leur pipe tout en se mettant à contourner le village.

— À Budeiovitz.

— Pour l’amour de Dieu ! fit le vieux effrayé, on va t’empoigner en moins de deux là-bas. Tu devrais te procurer un complet de civil et boiter ou faire l’estropié. Mais t’en fais pas, ajouta-t-il, nous marchons sur Sdrakolitz, Voline et Dud, et je voudrais être changé en panier à salade si nous n’arrivons pas à dégoter quelque part des fringues de bourgeois. Dans ce patelin-là, il n’y a que des gens honnêtes, qui ne ferment jamais leurs portes. De plus, par ces soirées d’hiver, ils ne sont jamais chez eux car ils vont veiller chez les voisins. Tu n’auras qu’à choisir un froc. Tu n’as pas besoin de grand-chose. Des godasses, tu en as. Tu n’as qu’à te procurer un falzar et un veston. Tu donneras tes habits de soldat au youpin Herman Voduar. Il achète les frusques militaires pour les revendre dans les villages. Pour aujourd’hui, nous allons aller à Actrakoneitz. À quatre heures de marche nous trouverons le parc à moutons du prince Schwarzburg. J’ai là un vieux copain à moi, un berger, il nous hébergera pour la nuit.

Chvéïk fit ainsi connaissance d’un bon vieux paysan, très cordial, qui déclara se rappeler encore fort bien les histoires que son grand-père lui contait sur les guerres napoléoniennes. Comme il était d’une vingtaine d’années plus âgé que le chemineau, il l’appelait, ainsi que Chvéïk : jeune homme.

— Car voyez-vous, les gars, dit-il, lorsqu’ils eurent pris place autour du feu où cuisaient des pommes de terre, mon grand-père, lui aussi, déserta. Mais les sergents l’ont rattrapé à Vodnan et lui ont tellement fustigé les fesses que la viande en pendait en lambeaux. Et il se déclarait heureux, car il aurait pu connaître un sort encore pire. Le fils Agarech de Reasitz, derrière Protivine, le grand-père du vieux garde champêtre, lorsqu’il s’était évadé de son régiment, fut tout bonnement zigouillé à Pisek. Avant d’être conduit au peloton d’exécution, il dut passer entre deux haies de soldats qui ne lui administrèrent pas moins de 600 coups de verges. Alors, demanda-t-il en tournant ses yeux, que la fumée et la pitié rendaient larmoyants, vers Chvéïk, quand est-ce que tu as plaqué ton régiment ?

— Heu… aussitôt après la mobilisation, au moment même où l’on me conduisait à la caserne.

— T’as sauté les grilles de la caserne ? demanda le berger avec curiosité, en se souvenant peut-être que son grand-père avait employé le même procédé.

— On ne pouvait pas faire autrement, petit père.

— Et la garde ? est-ce qu’elle était nombreuse, elle a tiré sur toi ?

— Heu… ben oui…, grand-père.

— Et où est-ce que tu vas à présent ?

— Il a la manie, répondit le vieux chemineau à la place de Chvéïk, de vouloir aller à tout prix à Budeiovitz. Ces jeunes gens insouciants courent tous à leur perte. Je voudrais l’amener à des idées plus raisonnables et tout d’abord lui trouver un costume de civil ; après, tout ira bien. Nous passerons l’hiver en peinards, et au printemps, nous trouverons facilement de l’embauche chez un paysan. On aura grand besoin de travailleurs. La famine vient et on parle même d’envoyer les chemineaux au boulot. Il vaut mieux ne pas attendre qu’on nous y force et y aller de notre propre gré. Les gens seront bientôt tous égorgés, conclut-il d’une façon assez imprévue.

— T’es d’avis, donc, que cela ne finira pas encore cet hiver ? T’as raison, jeune homme ! On en a déjà vu des guerres qui duraient. Comme par exemple les guerres de Napoléon, puis celles de la Suède, puis celles de Sept Ans. Les gens ont largement mérité ce fléau. Comment le bon Dieu aurait-il pu tolérer l’orgueil de tout ce monde-là ? Voulez-vous savoir ? On ne veut plus manger que de l’agneau et du gigot ! Il n’y a pas très longtemps, une bande de gens est venue ici, en procession, pour que je leur vende en douce un agneau. Ils se plaignaient de ne bouffer que du porc et des volailles rôties au beurre et au saindoux. Je ne m’étonne pas que le Seigneur leur en veuille et puisqu’ils ont eu le culot de lever leur nez aussi haut, j’espère qu’il ne les lâchera pas jusqu’à ce qu’ils aient appris à bouffer de la vache enragée, comme à l’époque des guerres de Napoléon. Les autorités ne savent plus que faire, tellement les gens sont aveuglés par l’orgueil. Le vieux prince Schwarzenburg, par exemple, se baladait dans une simple voiture et voilà que son voyou de fils a déjà son automobile. Le bon Dieu lui fera, un jour, avaler son essence.

Pendant que l’eau chantait doucement dans la bouilloire, le vieux berger, après une courte pause, reprit la parole et déclara d’un ton prophétique :

— Et bien sûr qu’il ne gagnera pas cette guerre, je parle du kaiser. Car le peuple se fout pas mal de la guerre et de la victoire. Comme le maître de Stragonitz le disait l’autre jour, tout cela est arrivé parce qu’il n’a pas voulu se faire couronner roi des Tchèques. Il a beau faire le malin, maintenant ! Espèce de vieille fripouille, tu avais promis de te faire couronner, il fallait tenir ta promesse !

— Peut-être, remarqua le chemineau, qu’il s’y décidera maintenant.

— On s’en fout, jeune homme, repartit le berger, il est trop tard. Tu devrais écouter ce que les voisins se racontent quand ils se réunissent en bas à Skochitz. Chacun d’eux a l’un des siens « là-bas ». Si tu entendais ce qu’ils disent de la guerre ! Que la liberté, nous la trouverons lorsque la guerre sera terminée ; que l’on va chasser les seigneurs des châteaux, et que, aux rois et princes eux-mêmes, on ne fera pas de quartier. Pour des parlotes de ce genre, les gendarmes ont déjà mis en tôle un certain Koginka, en déclarant qu’il cherchait à nous exciter contre le gouvernement. Ah, on peut dire qu’ils en ont du boulot à présent les gendarmes !

— Oh pour ça, ils n’en ont jamais manqué, observa le chemineau en faisant la grimace. Je me souviens qu’à Kladno, il y avait dans le temps un certain monsieur Rotter comme inspecteur de gendarmerie. Ce cochon eut l’idée, un jour, de faire croiser ses chiens de police avec des chiens loups. Ceux-là ont un flair extraordinaire à ce qu’il paraît. Et il le fit comme il l’avait dit. Bientôt toute une meute de chiens loups trottaient derrière ses fesses. Il leur fit construire une maison où ils vivaient aussi bien que le bon Dieu en France. Bon, voilà-t-il pas qu’il se met dans la tête, un jour, de faire des expériences sur les pauvres chemineaux avec ses pensionnaires. Et il ordonna aux gendarmes dans tout le district de Kladno d’empoigner et de lui livrer tous les clochards qu’ils rencontreraient. Bon… Je radine tout juste là à ce moment. Je marchais en peinard au milieu de la forêt quand ils m’ont attrapé en route et amené devant leur chef. Vous n’avez pas idée de ce que j’ai dû supporter avec ces sales cabots ! D’abord, il me fait renifler par ses écoliers, puis il m’ordonne de monter à une échelle. Au moment où j’arrive en haut, il lâche une de ses bêtes sur moi ; elle se précipite à mes trousses et me jette du haut de l’échelle par terre. Là, j’ai vu le moment où ce sale cabot me dévorait. Alors ils ont fait rentrer les clebs et ils m’ont dit de foutre le camp et de me cacher n’importe où. Bon. Je m’en vais dans la vallée de Katchak, dans un ravin du fin fond de la forêt, mais voilà-t-il pas qu’une demi-heure après, deux de ces chiens loups arrivaient sur moi à toute vitesse et me flanquaient par terre. L’un me tient à la gorge, à cet endroit même, tandis que l’autre s’en retournait pour faire son rapport à Kladno. Au bout d’une heure je vois rappliquer l’inspecteur et ses gendarmes. Ils rappellent le chien, et le chef me donne cinq couronnes et la permission de mendier pendant deux jours à Kladno. Des clous ! Voilà ce que je me suis dit. J’ai pris le large et je me suis cavalé comme si j’avais eu le feu au derrière, et depuis j’ai plus mis les pieds dans ce maudit pays. Tous les chemineaux d’ailleurs ont fait de même. Ils préféraient faire un large détour que de passer par là, car ce cochon d’inspecteur continuait toujours ses sales expériences. Il les adorait ces sales cabots ! On me racontait, dans les postes de gendarmerie, que lorsqu’il faisait ses tournées d’inspection, la seule chose à laquelle il s’intéressait c’étaient ces chiens, et partout où il en trouvait un, il était si heureux que, de joie, il se soûlait de plaisir avec le sergent du poste.

Et, pendant que le vieux berger épluchait les pommes de terre et versait du lait caillé dans une casserole, le chemineau continuait à conter ses souvenirs, concernant les exploits des gendarmes :

— Il y avait à Lipnitz, dit-il, un chef de poste qui habitait dans une misérable cahute. Moi, de bonne foi, j’ai toujours pensé qu’une station de gendarmerie doit se trouver à un endroit distingué, au marché ou en face de la mairie, enfin à quelque endroit chic et non pas dans une rue dégueulasse. Bon. Je marche d’un bout à l’autre de la ville sans faire attention aux écriteaux. Je vais d’une maison à l’autre et j’arrive devant une sorte de bouge ; j’ouvre la porte et je m’annonce : « Ayez pitié, messieurs-dames, d’un pauvre père de famille. » Ah, mes chers amis ! mes pieds se sont comme enracinés. Je me trouvais dans le poste de gendarmerie lui-même ! Je vois les carabines aux murs, le crucifix sur la table, les gros registres sur les étrangers, et notre bon vieux kaiser, accroché au mur, qui me regardait d’un air étonné. Avant que j’aie eu le temps de dire un mot, le chef saute sur moi et me flanque une de ces paires de claques qui m’ont fait dégringoler l’escalier. Je n’ai repris le souffle qu’à Keijleitz. Ah voyez-vous, c’est ce que l’on peut appeler une administration, celle des gendarmes !

Sur ces mots les trois hommes se mirent à manger leur soupe puis, s’allongeant sur des bancs, ils ne tardèrent pas à s’endormir.

Au milieu de la nuit Chvéïk se leva sans bruit et s’éloigna dans la campagne. À l’est la lune commençait à se montrer et, s’aidant de sa lueur, Chvéïk se dirigea vers l’est tout en se répétant avec insistance : « Impossible que je ne parvienne pas par là à Budeiovitz ! »

Comme il sortait de la forêt, il vit une ville sur sa droite. Chvéïk se dirigea aussitôt à l’ouest, puis vers le sud, contourna Vodnan, fit un détour par les champs, et le soleil montant le salua sur les pentes couvertes de neige, au-dessus de Protivine.

— Toujours en avant ! se dit le brave soldat Chvéïk. Puisque le devoir m’appelle dans ce sacré Budeiovitz, il faut que j’y arrive !

Vers midi, il découvrit devant lui un village. Descendant la pente de la colline il se dit : Ça ne peut pas continuer comme ça, il faut que je demande mon chemin pour aller à Budeiovitz.

Mais quel ne fut pas son étonnement en découvrant à l’entrée du village une borne sur laquelle il lut : Canton de Putim.

— Nom de Dieu ! soupira-t-il, je suis de nouveau à Putim !

À ce moment, un gendarme sortit d’une maison, pareil à une araignée qui surveille une proie qui vient de se prendre dans sa toile.

Le gendarme marcha droit sur Chvéïk et l’interpella :

— Où est-ce que vous allez ?

— À Budeiovitz, rejoindre mon régiment.

Le pandore eut un rire railleur :

— Mais vous en venez, de Budeiovitz. Vous avez Budeiovitz derrière le dos.

Et, sans plus de façon, il entraîna Chvéïk au poste. Le chef de gendarmerie à Putim était connu, dans tout le patelin, comme un type particulièrement poli et comme un très fin policier. Il n’avait pas l’habitude de rudoyer ses victimes, mais il les soumettait à un interrogatoire si savamment conduit que l’innocent lui-même était contraint d’avouer.

— La science de la criminologie, avait-il l’habitude de dire, est fondée sur l’intelligence et sur la politesse. Inutile d’engueuler les clients, ordonnait-il à ses subordonnés. Il faut au contraire les traiter avec les plus grands égards. Qu’il s’agisse de suspects ou de délinquants, tout en faisant le nécessaire pour qu’ils crachent ce qu’ils ont sur la conscience.

— Je vous souhaite la bienvenue, camarade.

C’est en ces termes qu’il salua le brave soldat Chvéïk.

— Ayez l’obligeance de vous asseoir, ajouta-t-il en lui désignant un siège, cette longue marche a dû vous fatiguer. Reposez-vous et veuillez avoir l’obligeance de nous dire où vous allez.

Chvéïk répéta au chef ce qu’il avait déjà dit au gendarme, à savoir qu’il était en route pour se rendre à Budeiovitz.

— Dans ce cas-là, vous vous êtes trompé de chemin, mon cher, répondit le chef, ironique. Vous venez justement de Budeiovitz. Il m’est facile de vous en convaincre. Tenez, justement au-dessus de vous, vous avez la carte de la Bohême. Prenez donc la peine de regarder, mon brave. Dans le sud, un peu au-dessus de nous, c’est Protivine ; au sud de Protivine, c’est Budeiovitz. Par conséquent, vous n’allez pas vers Budeiovitz, mais vous en revenez.

Le chef de poste observa cordialement le visage candide de Chvéïk qui, tranquille et digne, se contenta de répéter :

— Je vous déclare que je vais à Budeiovitz.

Cette réponse était aussi inébranlable que celle de Galilée à ses juges : « Eppur, si muove ! – Et pourtant, elle se meut ! »

— Écoutez, mon brave, reprit le chef de poste, toujours amicalement, je vais vous expliquer, et vous conviendrez vous-même, à la fin, que votre obstination à nier ne fait qu’aggraver vos aveux.

— Vous avez bien raison, mon adjudant, on ne peut pas nier et avouer en même temps.

— Voyez-vous ! Vous finissez tout de même par me donner raison, mon brave. Et dites-moi, maintenant, sans détours, d’où vous êtes parti et le chemin que vous avez pris pour vous rendre à votre Budeiovitz ! Je souligne le mot, votre Budeiovitz, car il paraît qu’il existe sans doute une autre ville de ce nom, quelque part, au nord de Putim, laquelle, par malheur, n’est pas encore marquée sur la carte.

— Je suis parti de Tabor, répondit Chvéïk.

— Et que faisiez-vous à Tabor ?

— J’attendais le train pour Budeiovitz.

— Et pourquoi ne l’avez-vous pas pris ?

— Je n’avais pas de billet.

— Et pourquoi ne vous a-t-on pas délivré gratuitement un billet, puisque vous êtes militaire ?

— Je n’avais pas de papiers sur moi.

— Voilà ! s’écria le chef, victorieux, à un de ses gendarmes. Il n’est pas si bête qu’il en a l’air, mais il commence à s’embrouiller.

Le chef reposa sa question comme s’il n’avait pas entendu la réponse de Chvéïk.

— Vous êtes donc parti de Tabor ? Bien. Où êtes-vous allé après ?

— À Budeiovitz.

L’expression cordiale du chef s’assombrit un instant. Il jeta un coup d’œil rapide sur la carte.

— Pouvez-vous nous indiquer sur la carte, le chemin que vous avez pris pour vous rendre à Budeiovitz ?

— Je ne me rappelle plus très bien tous les villages que j’ai traversés, je sais seulement que j’ai traversé déjà une fois Putim.

Le chef de poste échangea un regard inquiet avec l’un de ses hommes et poursuivit ainsi son interrogatoire :

— Vous vous trouviez donc à la gare de Tabor ? Bien. Avez-vous quelque chose sur vous ? Montrez-moi ce que vous avez dans vos poches.

On se mit en devoir de fouiller Chvéïk. Mais on ne trouva sur lui que sa pipe et quelques allumettes. Le chef l’interpella de nouveau.

— Pourriez-vous me dire comment il se fait que vous n’ayez rien sur vous ?

— Cela prouve que je n’ai besoin de rien, répondit Chvéïk tranquillement.

— Mon Dieu, soupira le chef, vous ne simplifiez guère ma tâche. Voyons, vous me disiez tout à l’heure que vous étiez déjà venu à Putim. Qu’avez-vous fait ici ?

— J’ai simplement continué ma route sur Budeiovitz.

— Ah ! voilà que vous vous embrouillez ! Vous me disiez tout à l’heure que vous êtes allé à Budeiovitz, et maintenant, une fois convaincu du contraire, vous avouez que vous en revenez.

— J’ai dû faire un joli détour.

Le chef échangea une fois encore un regard significatif avec ses hommes.

— Oui, oui, je comprends, dit-il, un joli détour ! J’ai l’impression que vous vous êtes tout simplement occupé à rôder autour de nous. Êtes-vous resté longtemps à la gare de Tabor ?

— Jusqu’au départ du dernier train pour Budeiovitz.

— Et qu’avez-vous fait pendant ce temps ?

— J’ai causé avec des soldats qui se trouvaient-là.

Avec un regard encore plus significatif adressé à ses subordonnés, le chef poursuivit :

— Et de quoi par exemple avez-vous causé avec ces soldats ? Que leur avez-vous demandé ?

— Je leur ai demandé, répondit Chvéïk, de quel régiment ils étaient et où ils se rendaient.

— Parfait. Et n’avez-vous pas demandé également de combien de soldats est composé un régiment ? ou par exemple, comment il est organisé ?

— Je n’ai pas eu besoin de le demander, car je le sais par cœur depuis longtemps.

— Tiens, tiens, vous êtes donc parfaitement instruit sur l’organisation de notre armée ?

— Mais oui, mon adjudant.

Alors le chef de poste se résolut à jouer son dernier atout. Souriant triomphalement à ses gendarmes, il demanda :

— Vous parlez le russe ?

— Non, répondit Chvéïk, en toute simplicité.

Le chef fit un signe au brigadier qui emmena aussitôt son homme dans la pièce voisine. Puis, se frottant les mains comme s’il venait d’obtenir une éclatante victoire, il déclara :

— Avez-vous entendu ? Il prétend qu’il ne parle pas le russe ! C’est un fin roublard. Il a tout avoué, sauf ce qui est le plus important. Demain, nous le ferons conduire au commandant de district à Pisek. La criminologie est fondée sur l’intelligence et sur la politesse. Qui aurait pu croire une chose pareille ? Il a tout à fait l’air d’un crétin, mais ce sont justement ceux-là qui sont les plus dangereux. En attendant, il faut le mettre aux arrêts. Je vais rédiger le procès-verbal de cette affaire.

Et ce même après-midi, le chef du poste, toujours souriant, se mit à faire son rapport où revenait à chaque deux lignes, cette phrase : « Convaincu d’espionnage ».

La situation, à mesure qu’il écrivait, lui apparaissait de plus en plus nette. Aussi, lorsqu’il termina : « Je déclare avec obéissance que l’officier russe en question a été conduit aujourd’hui même devant M. le Commandant du district de Pisek », il ne put retenir un sourire triomphal. Puis il demanda au brigadier :

— Avez-vous donné à manger à cet officier ennemi ?

— Suivant vos ordres, nous ne donnons de nourriture qu’à ceux qui nous sont amenés avant midi.

— Mais, c’est qu’il s’agit d’une importante exception, répondit vivement le chef. Cet homme doit être un officier supérieur, peut-être même un officier d’état-major. Vous pensez bien que les Russes ne se servent pas de pauvres bougres de brigadiers pour assurer leur service d’espionnage. Faites venir un bon déjeuner de chez Kotzourek. S’il n’a plus rien, demandez-lui de vous préparer un repas en vitesse. Ensuite vous nous ferez un bon thé au rhum que vous servirez ici. Mais surtout ne dites rien à personne, ne parlez à nulle âme qui vive de la prise que nous venons de faire. C’est un secret militaire.

Puis, à voix basse, il demanda :

— Et que fait maintenant notre prisonnier ?

— Il nous a demandé un peu de tabac, répondit le gendarme. Il a l’air très content et n’est pas plus gêné que s’il était chez lui. « Vous avez bien chaud, ici, me disait-il. Est-ce que votre fourneau ne fume pas ? Je me plais beaucoup chez vous. Si votre fourneau fumait, vous n’auriez qu’à ramoner les tuyaux. Mais surtout pas avant midi et jamais quand le soleil se trouve au-dessus de votre cheminée. »

— Ça, c’est de la finesse ! s’écria le chef plein d’enthousiasme. Il se conduit absolument comme si toute cette affaire ne le regardait pas ! Pourtant il sait fort bien qu’il sera zigouillé ! Ces gens-là méritent d’être respectés, même s’ils sont nos adversaires. Cet homme-là marche à la mort les yeux ouverts, crânement ! Je ne sais pas trop si nous en serions capables. Nous hésiterions peut-être. Mais lui, il s’assied commodément sur un escabeau et vous déclare avec calme : « Il fait bon chez vous. Est-ce que votre fourneau ne fume pas ? » Ça, ça peut s’appeler un caractère, brigadier ! Cet homme doit avoir des nerfs en acier ! Un sentiment de sacrifice, une volonté de fer et de l’enthousiasme ! Ah ! si en Autriche nous avions cet enthousiasme ! Mais nous avons aussi chez nous des héros ! Avez-vous lu sur la Narodni Politikà l’histoire de ce lieutenant d’artillerie qui s’était dissimulé au sommet d’un pin pour y établir un poste d’observation ? Lorsque les nôtres ont été refoulés, il n’en pouvait plus descendre sans risquer de tomber entre les mains de l’ennemi. Eh bien, savez-vous ce qu’il a-fait ? Il a tout bonnement attendu le retour de notre armée. Et savez-vous combien cela a duré ? Quatorze jours ! Pendant quatorze jours, il s’est tenu à son poste ! À la fin, il en était réduit à ronger l’écorce de son arbre pour ne pas mourir de faim. Il a bouffé presque tout le pin ! Lorsque les nôtres sont arrivés, sa joie était telle qu’il dégringola du haut de son poste et se cassa le cou. On l’a décoré après sa mort de la médaille d’argent. Ça c’est de l’héroïsme, brigadier ! ajouta-t-il avec enthousiasme. Mais voilà que nous bavardons. Allez donc lui porter son déjeuner. Puis, se ravisant, il déclara : En attendant, envoyez-le-moi.

Le brigadier ramena Chvéïk dans le bureau du chef. Celui-ci fit signe au prisonnier de s’asseoir, puis il demanda à Chvéïk :

— Avez-vous des parents ?

— Non.

Le chef de poste pensa que tout était mieux ainsi. Au moins, la mort de ce malheureux, songea-t-il, ne causera de chagrin à personne. Il regarda longuement, avec attention, la figure innocente de Chvéïk, lui frappa sur l’épaule dans un accès de cordialité, puis, se penchant vers lui, il lui demanda d’un ton paternel :

— Alors, comment vous trouvez-vous en Bohême ?

— J’aime beaucoup la Bohême, répondit Chvéïk. Sur mon chemin, je n’ai trouvé que de braves gens.

Le chef de poste hocha la tête d’un air affirmatif.

— Notre peuple est brave et bon, ajouta-t-il. Il arrive bien que nous ayons des vols ou des rixes, mais tout cela n’est pas très grave. Je suis ici depuis quinze ans et, tout compte fait, la moyenne des assassinats n’est que de trois quarts par an.

— Vous voulez parler, répliqua Chvéïk, de gens aux trois quarts assassinés ?

— Mais non, pas du tout, je veux dire que pendant les quinze ans de mon service, il ne s’est pas commis plus de onze crimes dans cette région, dont cinq avaient le vol pour motif. Les autres étaient insignifiants.

Le chef demeura muet un instant, puis il reprit son interrogatoire selon sa méthode personnelle.

— Qu’aviez-vous l’intention de faire à Budeiovitz ?

— Je voulais entrer au 91e de ligne, répondit Chvéïk.

Sur cette réponse, le chef intima à Chvéïk l’ordre de se retirer rapidement dans la pièce à côté, afin de ne pas oublier d’ajouter à son rapport au commandant de district : « Connaissant bien le russe, il cherchait à s’introduire dans le 91e régiment de ligne. »

Le chef de poste, ravi, se frotta les mains. Il était fort content du résultat de sa méthode. Il se souvenait avec mépris de son prédécesseur, le sergent-chef Burger qui, incapable d’interroger les détenus d’une façon scientifique, se contentait de les envoyer simplement au juge du district en rédigeant un rapport laconique de ce genre : « Suivant les dires du brigadier, le nommé X… a été pris en flagrant délit de vagabondage. »

Tout en considérant son rapport, le chef ouvrit d’un air satisfait son tiroir et en retira une circulaire confidentielle de la direction provinciale de Prague. Elle portait en grosses lettres l’inscription habituelle : « Rigoureusement confidentielle ». Et le chef lut encore une fois :

« Les postes et stations de gendarmerie ont le devoir de surveiller avec une attention toute particulière les gens passant par leur rayon. Les mouvements de nos troupes en Galicie orientale ont ouvert une brèche dans nos lignes par laquelle certains détachements de l’armée russe ont pu traverser les Carpathes et s’introduire à l’intérieur de l’Empire. Nos lignes ont dû être reculées à l’ouest de la monarchie. Cette situation a facilité l’infiltration des espions russes à l’intérieur de l’hinterland, notamment en Silésie et en Moravie, d’où, suivant nos informations confidentielles, un certain nombre d’espions russes ont pénétré en Bohême. Nous sommes parvenus à découvrir parmi eux la présence de Tchèques russes, qui, ayant été formés dans les écoles supérieures de guerre russes, étant, d’autre part, en possession complète de la langue tchèque, se révèlent particulièrement dangereux. Il est à redouter surtout qu’ils ne développent parmi la population tchèque une propagande subversive. La direction provinciale ordonne en conséquence d’arrêter tous les éléments suspects et de redoubler de vigilance pour surveiller particulièrement les rayons dans le voisinage desquels se trouvent des garnisons et des dépôts militaires, ainsi que des gares les desservant. Les détenus devront être soumis immédiatement à un interrogatoire très serré et conduis au chef du district. »

Le chef de poste, Flanderka, sourit une fois encore à la circulaire confidentielle et la remit dans la chemise avec les autres, dans le rayon des documents rigoureusement confidentiels et secrets.

Il y en avait d’ailleurs à profusion. Le ministère de l’intérieur, secondé par le ministère de la défense nationale auquel la gendarmerie appartenait, se chargeait d’en fabriquer chaque jour à tour de bras. À la direction provinciale, tous les ronds-de-cuir étaient chargés de ce travail. On y rédigeait :

L’ordonnance concernant le contrôle de la mentalité du peuple, les instructions pour l’observation, à l’aide des conversations recueillies, des effets exercés par les nouvelles du front sur la population.

Un questionnaire concernant l’attitude de la population devant la souscription nationale des bons de la défense et autres emprunts d’État.

Un questionnaire au sujet de l’humeur des conscrits et de ceux qui sont appelés à passer prochainement au conseil de révision.

Un questionnaire concernant l’opinion des conseillers municipaux et des intellectuels.

Une ordonnance prescrivant l’établissement immédiat de la répartition des forces entre les partis politiques représentant la population de la localité.

Une ordonnance concernant la surveillance de l’activité des leaders des organisations politiques de la localité, ayant une influence sur le peuple.

Un questionnaire concernant les journaux, revues et brochures distribués dans le rayon des postes de gendarmerie.

Instructions au sujet de la surveillance des relations de certains personnages suspects de sentiments déloyaux, avec ordre de se renseigner sur la façon dont ils expriment leurs opinions subversives.

Instructions concernant l’acquisition d’indicateurs et d’informateurs rétribués agissant dans la population.

Instructions pour le travail des indicateurs au service des postes de gendarmerie, indicateurs devant être choisis dans la population de la localité.

Chaque jour avait apporté de nouvelles instructions, ordonnances et questionnaires. Sous cette avalanche ministérielle, le chef de poste avait pris l’habitude de laisser la plupart de ces questionnaires sans réponse et de remplir les autres à l’aide de quelques phrases stéréotypées, déclarant par exemple que la loyauté de son rayon était au-dessus de tout soupçon ; qu’elle était de la catégorie Ia. Le ministère de l’intérieur autrichien avait, en effet, inventé les catégories suivantes pour la classification des sentiments de la population en face de la monarchie :

Ia, Ib, IIa, IIb, IIIa, IIIb, IIIc, IVa, IVb, IVc. La dernière catégorie, que désignait le chiffre romain IV, signifiait : a : traître, bon pour la potence ; b : à isoler ; c : à surveiller ou arrêter. Le gouvernement s’intéressait tout particulièrement à ce que les citoyens pensaient de lui.

Le chef de poste se tordait souvent les mains de désespoir en voyant augmenter chaque jour la masse de ces imprimés. Il se sentait défaillir en recevant son courrier. Et si, dans ses nuits d’insomnie, il songeait à la multiplicité des questionnaires en souffrance, il sentait la folie le gagner peu à peu. La direction provinciale, pensait-il, m’ôtera peu à peu ce qui me reste de raison, je ne pourrai même pas me réjouir de la victoire finale des armées autrichiennes, car d’ici là je serai devenu complètement gâteux.

Mais, impitoyable, la direction provinciale continuait à le bombarder de nouveaux questionnaires.

Pourquoi n’avait-il pas encore envoyé sa réponse à la circulaire n∘ 72 345 : 721 ALF ? Pourquoi les instructions n∘ 88 772 : 822 GTH restaient-elles en souffrance ? Quels étaient les résultats de ses recherches au sujet du n∘ 123 456 : I. 423 BIP, etc.

Mais c’était l’ordonnance concernant les mouchards recrutés parmi la population qui lui causa le plus d’ennuis. Comme il lui était impossible d’en trouver un dans son village, aux confins de la Blata (célèbre par ses révoltes paysannes), où il n’y avait que de fortes têtes, il imagina de gagner pour ce service le berger de la commune, celui qu’on appelait d’habitude : « Hé, Pekpu, saute ! », car le pauvre idiot obéissait toujours à cet ordre. C’était un malheureux enfant qui végétait misérablement avec le salaire que la commune lui allouait pour la garde de ses troupeaux.

M. Flanderka le fit appeler un jour et lui posa cette question : « Sais-tu, Pekpu, qui est le vieux Prohaska ? »

— Mée…

— Ne meugle pas. Il s’agit de choses sérieuses. Donc, sache que c’est notre empereur qu’on appelle ainsi. Sais-tu qui est notre kaiser ?

— Notre taïjer ?

— Bien, Pekpu ! Si tu entendais dire quelque part, lorsque tu vas manger chez des paysans, que notre kaiser n’est qu’un vieil imbécile ou quelque chose de ce genre, tu viendrais me le dire et je te donnerai un seckserl (4 sous). Si on te racontait également que nous sommes incapables de gagner la guerre, tu viendrais me le dire aussitôt, et tu auras encore 4 sous. Mais si, par hasard, je viens à apprendre que tu m’as caché quelque chose tu auras à faire à moi ! Je te fais arrêter et je t’envoie à Pisek. Et maintenant, hop ! Pekpu, saute !

Ayant accompli son saut rituel, Pekpu reçut son seckserl, et M. Flanderka rédigea le jour même un long rapport dans lequel il expliquait qu’il venait d’acquérir un indicateur de premier ordre.

Le lendemain, le curé vint faire au chef de poste une communication grave et confidentielle. Il avait rencontré le matin même, au bout du village, le berger de la commune qui lui adressa la parole en ces termes :

— Monseigneur, sachez que monsieur l’adjudant m’a dit hier que le kaiser n’était qu’un vieil imbécile et que nous étions incapables de gagner la guerre… Hopp !

Après avoir complété les informations du curé, Flanderka fit arrêter le berger qui fut condamné quelques semaines plus tard par la cour de Hradjine à douze ans de prison pour intelligence avec l’ennemi, complot contre la sûreté de l’État, et crime d’incitation de militaires à la désobéissance.

Pekpu saute ! se comporta devant les magistrats de la cour exactement de la même façon que devant les paysans. Il répondit à chaque question par un bêlement, et lorsqu’on lui lut la sentence, il fit un bond, ce qui lui valut une peine de plusieurs jours de cachot, aggravée de trois jours de jeûne par semaine.

Depuis cette fâcheuse affaire, M. Flanderka décida de se passer d’indicateur, il en inventa un de toutes pièces, lui donna un état-civil et augmenta de la sorte son revenu mensuel de 50 couronnes, qu’il s’empressa de porter au cabaret du « Chat Botté ». Mais à peine était-il arrivé à son dixième demi que le remords vint le tourmenter, si bien que son voisin lui-même le remarqua :

— Notre bon dieu d’adjudant paraît avoir du chagrin, dit-il.

Le chef de poste, pour échapper à ce remords, répondit à quelques questionnaires de la façon suivante : « L’humeur de la population se maintient toujours à la hauteur de Ia. »

Mais cette mesure ne lui fit pas recouvrer entièrement sa quiétude de jadis. Le cauchemar d’une inspection de contrôle vint le hanter jour et nuit. Il voyait constamment devant lui une corde qu’on lui attachait autour du cou pour le conduire à la potence au pied de laquelle le ministre de la défense nationale l’attendait pour le terrasser par cette question : « Dites donc, adjudant, où diable avez-vous foutu la réponse à la circulaire n∘ 178 967 XYZ : 28 792 ? »

Mais, voici que le sort a tourné aujourd’hui et qu’il lui prépare une belle revanche ; il lui semble entendre sonner le salut des cors de chasse de tous les coins de la station, et retentir l’éloge rituel : « Bon coup de fusil, chasseur ! »

M. Flanderka est persuadé cette fois que le commandant du district en personne ne tardera pas à venir lui frapper amicalement sur l’épaule, en lui disant : « Je vous félicite, mon brave Flanderka ! »

Toute cette gloire, qu’il entrevoit prochaine, plonge le chef de poste dans une douce béatitude, accompagnée d’une légère fièvre. Les images jaillissent dans son cerveau : décoration, avancement, reconnaissance éclatante de ses qualités de criminologue font une ronde folle.

Tout en songeant à ses succès prochains, il appela le brigadier :

— A-t-on apporté le déjeuner au prisonnier ?

— Mon adjudant, nous lui avons apporté des saucisses aux choux. Il n’y avait plus de soupe. Le détenu a bu son thé et il m’en a redemandé une deuxième tasse.

— Qu’on la lui serve, accorda de bonne grâce le chef de poste. Puis, lorsqu’il aura bu son thé, amenez-le-moi.

— Eh bien, ça va mieux ? demanda-t-il lorsque, un instant après, le brigadier lui amena le brave soldat Chvéïk, souriant comme toujours.

— Ça va pas trop mal, mon adjudant. J’aurais aimé seulement qu’on me donne un peu plus de choucroute. Mais je sais qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Vous n’étiez pas prévenu. Les saucisses étaient bien fumées. Il paraît que c’était du cochon élevé et charcuté à la maison. Le thé au rhum était excellent.

— Est-il vrai qu’on boive beaucoup de thé en Russie ? lui demanda l’adjudant. Est-ce qu’on aime aussi le rhum, là-bas ?

— Le rhum, je crois qu’on l’aime partout, mon adjudant.

Le chef de poste se pencha vers Chvéïk et lui demanda d’un ton confidentiel :

— Paraît qu’il y a de jolies poules en Russie, hein ?

— De jolies poules, il y en a partout, mon adjudant.

— Tu es un malin, se dit Flanderka, mais avec moi ça ne prend pas.

Et, brusquement, il découvrit ses batteries :

— Quelle était votre intention en voulant pénétrer au 91e de ligne ? demanda-t-il.

— Je voulais aller au front, mon adjudant.

Le chef de poste regarda avec satisfaction le brave soldat Chvéïk.

— Eh ! eh ! c’est la meilleure façon d’aller en Russie ! songea-t-il.

C’était une idée épatante ! s’écria-t-il radieux, tout en observant attentivement le visage de Chvéïk.

— Il ne bronche pas ! remarqua-t-il étonné. Quelle magnifique éducation militaire ! Si j’étais à sa place, si on me flanquait cela en pleine figure, il me serait difficile de conserver mon sang-froid.

— Demain matin nous vous conduirons à Pisek, dit-il à mi-voix comme s’il s’agissait d’une chose sans importance. Êtes-vous déjà allé à Pisek ?

— Oui, mon adjudant, en 1910, pendant les manœuvres impériales.

Le sourire de Flanderka devint de plus en plus triomphal. Il s’apercevait, avec joie, que le succès de son système dépassait toute espérance.

— Vous avez assisté à ces manœuvres-là ?

— Mais oui, mon adjudant, comme simple troufion de l’infanterie.

Et Chvéïk fixa à nouveau son candide regard sur le chef de poste qui commençait à être grisé par sa joie débordante. Il appela le brigadier pour reconduire Chvéïk et il compléta ainsi son rapport :

« Le plan d’action de cet homme était le suivant : aussitôt engagé au 91e régiment de ligne, il avait l’intention de partir pour le front et de rejoindre ainsi son pays. Mais la vigilance des autorités autrichiennes ayant fait échouer ses projets, il lui sera impossible désormais de les mettre à exécution. De plus, il a, après un interrogatoire long et serré, avoué qu’il avait participé aux manœuvres impériales de 1910, dans la région de Pisek, en qualité de simple fantassin. Je dois ajouter que ses aveux n’ont été obtenus qu’après un long interrogatoire que j’ai conduit d’après un système qui m’est personnel. »

À ce moment, le brigadier se présenta :

— Mon adjudant, le détenu veut aller au cabinet.

— Baïonnette, au canon ! décida le chef. Attendez ! Non ! Ramenez-le-moi plutôt !

— Vous voulez aller au cabinet ? demanda l’adjudant, toujours très cordial. Est-ce que vous n’avez pas au moins une arrière-pensée ?

Et il fixa un regard scrutateur sur Chvéïk.

— Je n’ai jamais de pensée en arrière, mon adjudant, répondit celui-ci.

— Bon ! bon ! Je vais tout de même vous accompagner, répondit le chef en glissant son revolver dans sa ceinture.

— C’est un bon revolver, dit-il en passant devant Chvéïk, à sept balles, et d’une précision de tir parfaite.

Mais, avant d’arriver dans la cour, il appela le brigadier :

— Mettez la baïonnette au canon ! dit-il, et montez la garde derrière le cabinet pour empêcher qu’il se sauve par la fosse.

Ce cabinet était un véritable invalide de la vieille garde ; il avait déjà servi loyalement plusieurs générations de gendarmes. Pour l’instant Chvéïk se tenait là, serrant dans sa main la ficelle qui remplaçait la serrure absente, cependant que le brigadier dardait sur son derrière un regard vigilant, afin que le prisonnier ne s’avisât pas de creuser une sape dans la fosse.

De son côté, l’adjudant regardait fixement la porte de la bicoque, tout en se demandant dans quelle jambe de Chvéïk il tirerait, si celui-ci essayait de se sauver.

Mais la porte s’ouvrit et, le plus candidement du monde, Chvéïk en sortit en souriant.

— Est-ce que je n’ai pas été trop long, je ne vous ai pas trop fait attendre ? demanda-t-il.

— Oh non, du tout ! du tout ! répondit l’adjudant, qui songeait avec admiration : Quel type, tout de même ! Il sait bien le sort qui l’attend ! Mais l’honneur avant tout ! Quel est celui d’entre nous qui tiendrait si noblement le coup ?

Flanderka s’assit dans la chambre à côté de Chvéïk sur le lit de camp du gendarme Rampa. Ce dernier aurait dû accomplir sa tournée dans les villages ; en réalité, il jouait au « chiacha » avec un cordonnier au « Canasson noir », et il déclarait de temps à autre : « On les aura ».

L’adjudant alluma sa pipe, et il permit également à Chvéïk de bourrer la sienne. Le brigadier mit du charbon dans le poêle et la station de gendarmerie de Putim devint ainsi le lieu le plus agréable du monde ; l’endroit le plus tranquille, une sorte de nid bien chaud dans la nuit tombante d’hiver, un merveilleux endroit pour bavarder amicalement.

Cependant les trois hommes gardaient le silence.

— À mon avis, dit tout à coup l’adjudant, ce n’est pas juste de pendre les espions. L’homme qui se sacrifie pour sa patrie devrait être exécuté d’une façon moins ignominieuse. Passé par les armes, par exemple. Qu’en pensez-vous, brigadier ?

— Évidemment, il serait préférable de les fusiller, approuva le brigadier. Admettons par exemple qu’on nous appelle chez le chef du district et qu’on nous dise : « Allez et tâchez de savoir le nombre de mitrailleuses que les Russes ont foutu dans ce secteur. Service commandé ! » Nous, on va se déguiser et en route. Est-ce qu’il faudrait pour cela nous pendre comme de vulgaires malfaiteurs ? Nom de Dieu ! Non et non !

Le brigadier se mit dans une telle colère qu’à la fin il se mit à crier : « J’exige qu’on me zigouille et qu’on m’enterre avec les honneurs militaires ! »

— Seulement, voilà, fit remarquer Chvéïk, si on est malin, on a beau vous arrêter, on ne peut jamais rien prouver contre vous.

— Il n’y a pas de malin qui tienne, répondit avec force l’adjudant, on peut fort bien faire la preuve d’une culpabilité, mais à condition, bien entendu, d’avoir une méthode à soi, une sorte de méthode scientifique. Vous en conviendrez bientôt, mon ami. Vous ne tarderez pas à vous en apercevoir, ajouta-t-il en souriant. Chez nous, il n’y a rien à faire, n’est-ce pas, brigadier ?

Le brigadier hocha affirmativement la tête et remarqua qu’il existe encore des types qui, quoique sachant que leur cause est perdue d’avance, prennent le masque d’une complète indifférence.

— Mais cela ne change rien, ajouta-t-il, à leur sort, au contraire. Plus ils font les je m’en-foutisse, et plus ils accumulent contre eux les preuves de leur culpabilité.

— Je vois que vous êtes de mon école, brigadier, déclara le chef d’un ton satisfait. Cette innocence n’est à mes yeux qu’un « corpus delicti ».

Interrompant là ses réflexions, il demanda au brigadier :

— Au fait, qu’allons-nous nous faire servir ce soir pour dîner ?

— Est-ce que nous n’irons pas au café, mon adjudant ?

Cette question soulevait un grave problème qui exigeait cependant une solution immédiate.

Et si le client, profitant de cette absence, réussissait à prendre le large ? On ne pouvait avoir dans le brigadier qu’une confiance très limitée, car il avait déjà laissé s’évader deux vagabonds. En vérité, l’histoire s’était passée ainsi : le brigadier qui en avait assez de traîner derrière lui dans la neige, jusqu’à Pisek, les deux vagabonds, les laissa partir. Et ce n’est que pour la forme qu’il tira un coup de fusil en l’air.

— Bah, on enverra la vieille chercher le dîner, trancha le chef de poste. Ça la dégourdira un peu.

Et la vieille Peizlerka fit, durant toute la soirée, la navette entre le poste de gendarmerie et le cabaret de Kotzeurek. Ses galoches tracèrent dans la neige un double sentier reliant les deux maisons.

Et lorsque la vieille Peizlerka se rendit pour la nième fois chez le bistro avec un message de M. Flanderka affirmant que celui-ci présentait à Kotzeurek ses hommages les plus empressés, en lui demandant par la même occasion une bouteille de bon touchovka, le bistro se sentit envahi par une dévorante curiosité.

— Ce que nous avons chez nous ? lui répondit Peizlerka, c’est un voyou quelconque, un suspect, quoi ! Au moment où je les ai quittés, le patron et son brigadier étaient en train d’embrasser ce type-là. L’adjudant lui caressait la tête, en lui disant : « Oh ! mon petit frère slave, mon cher petit espion ! »

Lorsque minuit sonna, le brigadier s’étira sur son lit et s’endormit en uniforme, remplissant le corps de garde de ses ronflements sonores.

En face de lui se trouvait l’adjudant qui tenait d’une main ce qui restait de touchovka au fond de la bouteille, et de l’autre Chvéïk serré contre lui tout en bégayant, pendant que des larmes abondantes coulaient le long de ses joues brunies et dans sa barbe souillée :

— Avoue, mon brave, que vous n’avez pas en Russie une si bonne touchovka ! Avoue, pour que je puisse m’en aller dormir tranquillement ! Avoue, comme un gentilhomme que tu es !

— Ben sûr qu’ils n’en ont pas de si bonne !

L’adjudant se rua sur Chvéïk.

— Chéri, mon ange, tu m’as fait grand plaisir ! Enfin, tu as avoué ! C’est ainsi qu’il faut faire. À quoi bon nier si on est coupable !

Il se leva, et en zigzaguant, tenant toujours la bouteille vide dans sa main, il se précipita dans sa chambre. Il balbutiait, ravi des résultats obtenus par ses méthodes scientifiques : si je ne m’étais pas égaré sur le mauvais chemin, tout ça pouvait tourner autrement…

Et, avant de se jeter tout habillé sur son lit, il ouvrit son bureau, en tira le rapport, et se mit à le compléter dans ce sens :

« J’ai l’honneur et le devoir d’ajouter qu’en vertu de l’article 126, la touchovka… », comme il achevait d’écrire ce mot, une goutte d’encre tomba sur la feuille, qu’il s’empressa de lécher avec sa langue, puis il retomba en arrière, avec un sourire angélique et s’endormit comme un bienheureux.

Au matin, le brigadier commença à faire un tel concert avec ses ronflements qu’il réveilla Chvéïk. Celui-ci se leva, secoua le brigadier comme un prunier et se recoucha aussitôt. Un instant plus tard, les coqs se mirent à chanter et lorsque le soleil se leva, la bonne madame Peizler franchit la porte du poste de gendarmerie. Fatiguée par les nombreuses courses qu’elle avait dû faire dans la nuit, elle avait dormi plus longtemps que de coutume. Elle trouva cependant les portes ouvertes et les trois hommes plongés dans un profond sommeil. La lampe à pétrole de la chambre de garde jetait une dernière lueur sur la table. La Peizlerka sonna l’alerte et réveilla Chvéïk et son brigadier.

Elle déclara brusquement à ce dernier :

— Vous n’avez pas honte de roupiller là, tout habillé comme des cochons ! Quant à vous, dit-elle en se tournant vers Chvéïk, vous pourriez au moins boutonner votre braguette lorsque vous êtes en présence d’une femme !

Puis elle bouscula le brigadier et lui conseilla d’aller vivement réveiller son adjudant.

— Vous êtes bien tombé, dit-elle à Chvéïk, ce sont deux poivrots. Ils avaleraient leur nez s’ils pouvaient le transformer en vodka. Ces cochons ne m’ont jamais payée depuis que je fais le ménage chez eux, et chaque fois que j’en parle à l’adjudant il me dit : « Taisez-vous, vieille sorcière, ou je vous fais coffrer. Nous savons que votre fils fait du braconnage et qu’il vole du bois à la forêt seigneuriale. » – C’est comme ça que je peine chez eux pour rien depuis quatre ans.

La vieille soupira amèrement et ajouta :

— Surtout, méfiez-vous de ce bougre d’adjudant. Il est mielleux, et ça n’en est pas moins une canaille. S’il le pouvait, il ferait coffrer tous les gens qu’il rencontre.

Cependant, éveiller l’adjudant n’était pas une tâche facile. Le brigadier eut toutes les peines du monde à le persuader qu’il faisait déjà grand jour.

Lorsque le chef de poste se fut bien étiré, frotté les yeux, il se rappela brusquement les événements de la veille.

— Il s’est sauvé ! s’écria-t-il en bondissant.

— Pour qui le prenez-vous ? Vous oubliez, que c’est un gentilhomme ! répondit son subordonné.

Le brigadier se mit à marcher de long en large dans la chambre de son supérieur. Il prit en passant devant la table une feuille de papier pour la rouler en boule, ce qui indiquait clairement qu’il était gravement préoccupé.

L’adjudant le suivit des yeux un instant, puis, il s’écria :

— Paraît, brigadier, que j’ai encore fait du pétard, quoi !

Le brigadier répondit d’une voix pleine de reproche :

— Si vous saviez ce que vous avez baragouiné ! Tout ce que vous nous avez raconté !

Il se pencha vers l’adjudant et ajouta :

— Vous lui disiez que nous, les Tchèques et les Russes, nous sommes des frères et que Nicolas Nikolaievitch entrerait à Prérov la semaine prochaine, que l’Autriche ne tiendrait pas longtemps et qu’il devait toujours nier, sans arrêt, jusqu’à la gauche, embrouiller les choses, gagner du temps jusqu’à ce que les cosaques viennent le délivrer. Vous ajoutiez encore que tout craque chez nous, que tout se passera comme au temps de la guerre des Hussites, que les paysans, fléau en main, marcheront sur Vienne, que l’Empereur n’est qu’un vieil idiot, qu’il ne tardera pas à mordre la poussière, que le kaiser Guillaume n’est qu’une sale bête, et vous lui avez promis également de lui envoyer de l’argent lorsqu’il serait en prison, afin qu’il puisse améliorer son ordinaire.

Le brigadier fit quelques pas, puis il ajouta :

— Tout cela, je l’ai bien entendu car au début je n’étais pas encore saoul, mais ensuite je ne me rappelle plus très bien ce qui s’est passé.

L’adjudant, alors, regarda sévèrement son brigadier.

— Et moi, dit-il, je me souviens fort bien de ce que vous avez débité hier. Vous avez déclaré que nous n’étions pas de taille à lutter avec la Russie et vous vous êtes mis à hurler devant la porte, comme un possédé : « Vive la Russie ! »

Le brigadier poursuivit nerveusement sa promenade dans la chambre.

— Et, en plus de cela, ajouta l’adjudant, vous vous êtes mis à vomir comme une bête, puis vous vous êtes jeté sur votre plumard et vous avez ronflé toute la nuit comme une locomotive.

Le brigadier resta un instant muet devant la fenêtre, puis tambourinant du doigt sur les carreaux, il répondit :

— Pour vous, ce qui est encore pire, mon adjudant, c’est que vous avez raconté un tas de blagues devant la vieille. Je me rappelle de ce que vous lui avez déclaré : « Sachez, lui avez-vous dit, que les empereurs et les rois ne songent qu’à leur poche, et s’ils font la guerre, c’est pour mieux les remplir. »

— Vrai ? c’est ce que j’ai dit ?

— Parfaitement, c’est ce que vous lui avez dit avant d’aller à la cour pour rendre. Vous avez même crié à la Peizlerka : « Eh, vieille pantoufle ! mets-moi le doigt dans le gosier ! »

— Bon, coupa l’adjudant d’un ton sec, mais vous aussi vous avez raconté de jolies histoires. Où diable avez-vous pêché cette idiotie : que Nicolaï Vitz serait roi de Bohême ?

— Je… je ne me rappelle plus, répondit le brigadier.

— Ah ! ah ! vous ne vous rappelez plus ! Réfléchissez donc un peu ! Vous avez fait par-dessus le marché des yeux de cochon à la vieille, et, au lieu de sortir par la porte, vous êtes monté sur le fourneau.

Le chef et le brigadier demeurèrent longtemps silencieux, puis l’adjudant déclara :

— Je vous ai toujours dit que l’alcool vous serait fatal. Vous n’êtes pas assez solide pour commettre des excès de ce genre… et si le détenu nous avait plaqués ? Bon dieu, comme la tête me tourne…

— Je pense, poursuivit l’adjudant, quelques instants après, que justement le fait qu’il n’a pas cherché à se sauver prouve à quel point cet homme-là est dangereux. À l’interrogatoire, là-bas, il ne cessera de répéter qu’il avait la route libre, que nous étions ivres-morts ; et qu’il aurait pu s’échapper mille fois s’il l’avait voulu, s’il avait été réellement coupable… Heureusement, on ne prête pas trop attention aux dires de ces gens-là, et si nous affirmons tous deux, sous serment, que tout cela n’est qu’un mensonge grossier, il aura beau invoquer le bon Dieu lui-même, il ne fera qu’aggraver son cas. Évidemment, cela ne changera rien à son affaire… Mon dieu, la tête me fait mal !

Au bout de quelques minutes, l’adjudant reprit la parole :

— Brigadier, appelez la vieille.

— Mère Peizlerka, dit-il en regardant sévèrement la vieille dans les yeux, allez me chercher un crucifix sur un socle et apportez-le-moi ici.

Comme la vieille femme le regardait avec des yeux à la fois effrayés et interrogateurs, il ajouta :

— Allez, oust ! et tâchez de revenir rapidement !

L’adjudant retira deux cierges qui se trouvaient sur son bureau, et sur lesquels on voyait des traces de cire à cacheter, il les posa sur la table et lorsque Peizlerka revint avec le crucifix il lui dit d’un ton tragique en allumant les deux cierges :

— Asseyez-vous, mère Peizler !

La bonne femme s’affaissa sur le canapé et se mit à regarder stupidement l’adjudant, les cierges et le crucifix. La peur l’envahissait peu à peu et ses mains nouées sur son tablier, ainsi que ses genoux, se mirent à trembler.

L’adjudant alla droit vers elle et, s’arrêtant à un pas de la vieille femme, déclara d’un ton solennel :

— Vous avez été témoin hier soir d’un grand événement. Il est bien possible que, stupide comme vous l’êtes, vous n’ayez rien compris à ce que vous avez vu. Ce soldat, ajouta-t-il, est un indicateur ennemi, c’est un espion !

— Jésus Marie ! s’écria la vieille. Oh ! Sainte Vierge de Skopchitz !

— Silence, vieille ! Pour obtenir des aveux nous avons été obligés de lui raconter toutes sortes de boniments. Vous avez entendu toutes les balivernes que nous lui avons dites ?

— Ça, je les ai bien entendues, répondit la mère Peizlerka d’une voix blanche.

— Mais sachez, mère Peizler, que tous ces bavardages avaient un but : celui de mettre l’espion en confiance. Et nous y sommes parvenus, nous l’avons obligé à se mettre à table. Il a mordu à l’appât.

L’adjudant s’interrompit un instant pour régler la flamme du cierge, puis il continua plus gravement encore :

— Vous étiez là et vous connaissez par conséquent ce secret d’État. Car il ne s’agit de rien moins que d’un secret d’État. Vous devez garder un silence absolu sur cette affaire, même à votre lit de mort, sans quoi on vous refusera l’accès du cimetière.

— Jésus Marie, sanglota la vieille, quel malheur que le jour où j’ai mis le pied dans cette maison maudite !

— Ne gueulez pas tant ! Levez-vous plutôt et approchez-vous de ce crucifix. Mettez les deux doigts de la main droite dessus. Vous allez faire un serment. Répétez après moi.

La Peizler se traîna tout en pleurant vers la table.

— Pardonne-moi, larmoya-t-elle, sainte Vierge de Skopchitz, d’avoir mis les pieds dans cette maison…

Penchée sur le visage torturé du Christ, debout devant la flamme des cierges, tout ce cérémonial étrange apparaissait à la bonne femme comme un terrifiant mystère.

Elle leva deux doigts sur le crucifix et répéta les paroles que l’adjudant lui dictait d’un ton plein d’importance et de solennité : « Je jure devant le Dieu tout-puissant et devant vous, Monsieur l’adjudant, que je ne parlerai jamais, même à l’heure suprême de ma mort, des événements dont j’ai été témoin ici-même. Quand bien même je serais interrogée là-dessus. »

— Embrassez le crucifix, vieille, ordonna l’adjudant après que la Peizler eût juré en sanglotant.

Puis elle se signa.

— Bon. Et maintenant emportez ce crucifix où vous l’avez pris et dites, si l’on vous interroge, que nous en avons eu besoin pour un interrogatoire.

La Peizler, profondément émue, se retira sur la pointe des pieds. Dans la rue, elle se retournait à chaque pas pour regarder le poste de gendarmerie comme si elle voulait se convaincre que tout ce qui venait de se passer n’était pas du domaine du rêve, mais bien de la réalité.

L’adjudant, après son départ, se mit à recopier son rapport qu’il avait souillé la veille par cette tache d’encre que, dans son ivrognerie, il voulait enlever avec sa langue, léchant toute l’écriture comme si c’eût été de la marmelade.

Il s’aperçut, en le mettant définitivement au point, qu’un détail de cette affaire n’avait pas encore été élucidé. Il fit appeler Chvéïk et lui demanda :

— Connaissez-vous la photographie ?

— Oui, mon adjudant.

— Pourquoi ne portez-vous pas sur vous un appareil ?

— Parce que je n’en ai pas.

— Et si vous en aviez un, est-ce que vous prendriez des photos ?

— Sans doute, peut-être… si j’en avais un… répondit Chvéïk flegmatique, supportant sans sourciller le regard sévère de l’adjudant.

Le chef de poste ressentait à ce moment-là son mal de tête avec une telle violence qu’il se sentait incapable d’imaginer une nouvelle question. Aussi poursuivit-il en ces termes dans la voie où il s’était engagé :

— Et dites-moi encore… vous serait-il difficile de photographier une gare ?

— Mais pas du tout, répondit Chvéïk, puisqu’une gare ne bouge pas, qu’elle reste toujours à la même place et qu’on n’est même pas obligé de lui dire : Souriez.

Après le départ de Chvéïk, l’adjudant se hâta de compléter son rapport :

« J’ai l’honneur d’ajouter au présent questionnaire n∘ 2172… que sous les questions serrées de mon interrogatoire, l’espion a reconnu qu’il connaît parfaitement la photographie et qu’il tient surtout à des prises de vues de gares. Nous n’avons trouvé aucun appareil sur lui, mais tout fait supposer qu’il le dissimule quelque part. Toutes ces conclusions ont été confirmées par l’aveu même du détenu qui prétend qu’il voudrait bien photographier une gare s’il avait un appareil sur lui. »

L’adjudant, dont la tête devenait de plus en plus lourde, s’embrouillait terriblement dans cette affaire de photographie :

« Il paraît certain, surtout après l’aveu du détenu, qu’il n’a été empêché de photographier les gares et autres lieux d’importance stratégique, que par le fait qu’il n’avait pas d’appareil sur lui. Nul doute qu’il eût réalisé son dessein si l’appareil caché par ses soins, s’était trouvé à sa portée. Par cette seule circonstance qu’il n’avait pas son appareil avec lui, s’explique le fait que nous n’avons pas trouvé sur lui de photographies… »

— Cela suffira, se dit l’adjudant.

Et il s’appliqua à dessiner une belle signature. Fort content de son œuvre il dit au brigadier :

— C’est tout à fait réussi, voyez-vous, c’est comme ça que l’on doit rédiger un bon rapport, affirma-t-il fièrement. Tout est dedans. L’interrogatoire, sans doute, n’est pas chose facile, mais l’essentiel c’est surtout de rédiger un beau rapport qui fera pâlir d’envie, là-bas, ces messieurs de la Provinciale. Maintenant, ramenez-moi notre prisonnier pour terminer notre tâche.

— Le brigadier va vous conduire à Pisek, déclara-t-il à Chvéïk, au commandant du district. Suivant nos instructions, nous devrions vous mettre les menottes. Mais comme j’ai l’impression que vous êtes un honnête homme, nous vous en dispenserons. J’espère qu’en route vous ne ferez aucune tentative pour vous évader.

L’adjudant, visiblement ému de l’expression candide de Chvéïk, ajouta :

— Et ne m’en veuillez pas. Tenez, brigadier, voici le rapport.

— Bien au plaisir, mon adjudant, salua Chvéïk, qui se sentait tout ému à l’idée de se séparer d’un homme aussi charmant. Et merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. Si j’en ai l’occasion, je vous écrirai, ou si je passe un jour par votre village, je viendrai vous dire bonjour.

Chvéïk referma doucement la porte derrière lui et s’éloigna dans la rue en compagnie du brigadier. Celui qui les aurait vus marcher ainsi côte à côte, en train de deviser amicalement, aurait cru certainement qu’il s’agissait de deux bons copains qui se rendaient ensemble à la ville et, peut-être même, à l’église.

— Je n’aurais jamais supposé que le chemin était si compliqué pour se rendre à Budeiovitz, racontait Chvéïk au brigadier. Cela me rappelle l’histoire qui est arrivée à un certain boucher, nommé Chaura, de Kobylis. Il avait échoué une nuit au monument de Paleatsky, à Prague, et il n’a fait que tourner autour jusqu’au matin, car il croyait marcher le long d’un mur interminable. Au matin, il était tellement exténué de fatigue que, désespérant, il se mit à crier : « À moi, police ! » Et lorsque les policiers sont arrivés en courant, il leur demanda simplement par où il devait passer pour se rendre à Kobylis, car, disait-il, je trotte depuis 5 heures le long de ce mur et je n’arrive jamais au bout. Là-dessus, les agents l’ont empoigné et amené au violon où ils l’ont si bien passé à tabac, qu’il en est resté estropié.

Le brigadier garda le silence. Il se contentait de penser : « Tu as beau me raconter tout ce que tu voudras avec ton Budeiovitz et ton histoire de mur, avec moi, ça ne prend pas ! »

Ils passèrent devant un lac et Chvéïk demanda avec curiosité s’il y avait beaucoup de gens qui se livraient à la pêche nocturne et si elle était interdite.

— Chez nous, répondit le brigadier, tout le monde braconne. Les braconniers ont voulu noyer dans ce lac le prédécesseur de M. Flanderka. Le garde champêtre a beau tirer dans le derrière avec de la chevrotine, cela ne les dérange guère, car ils ont le fond de leur culotte doublé d’une plaque de tôle. Le brigadier parla encore du progrès en général, des inventions nouvelles, des attrape-nigauds avec lesquels les gens se dépouillent les uns les autres, puis il développa sa théorie, suivant laquelle la guerre était une excellente chose pour le genre humain, car dans la tuerie générale, disait-il, à part quelques honnêtes hommes qui disparaîtront, cela permettra de nettoyer le monde d’un grand nombre de voyous.

— Il y a trop de monde sur la terre, déclara-t-il. Et, au fait, je pense qu’un petit verre ne pourrait que nous faire du bien. Mais ne dites à personne que je vous conduis à Pisek. Il s’agit d’un secret d’État.

Le brigadier songea aux instructions que recevaient les postes de gendarmerie concernant les éléments suspects ou subversifs que l’on devait conduire d’une ville à l’autre « en ayant soin de ne pas permettre qu’ils se mêlent au restant de la population, de les empêcher rigoureusement de causer avec qui que ce soit en cours de route. »

— Surtout, recommanda le brigadier, gardez-vous bien de dire quelle sorte de type vous êtes ! Cela ne regarde personne. Surtout ne semez pas la panique ! La panique, c’est le plus grand malheur des temps de guerre ! Vous dites un seul mot, et une heure après tout le patelin le répète ; vous comprenez ?

— Bien, je tâcherai de ne pas semer la panique, déclara Chvéïk.

Et il tint parole, car lorsque le patron du bistro commença à l’interroger, il lui répondit :

— Mon frère, que voici, m’a dit que nous serions dans une heure à Pisek.

— Ah ! je comprends, répondit le patron du bistro en s’adressant au gendarme. Votre frère est donc en permission ?

— Mais oui, il faut justement qu’il rejoigne son corps aujourd’hui, répondit le brigadier sans sourciller.

— Il a gobé la blague, fit-il observer en riant, lorsque le bistro les quitta tous deux pour aller servir d’autres clients. Surtout, répéta-t-il, pas de panique ! N’oublions pas que nous sommes en guerre !

Le brigadier péchait vraiment par excès de modestie en déclarant à l’entrée du café qu’il allait boire un verre. Lorsqu’il arriva au douzième, il affirma que le commandant du district restait toujours à table jusqu’à 3 heures de l’après-midi, et qu’il était, par conséquent, inutile d’arriver à Pisek avant ce moment-là. D’autre part, ajouta-t-il, il neige. De toute façon, Pisek ne se sauvera pas. Nous pouvons nous déclarer heureux. Nous sommes dans un local bien chauffé, alors que là-bas, dans les tranchées, ils doivent en baver avec le temps de chien qu’il fait en cette saison.

Le brigadier ajouta que cette chaleur extérieure devait être compensée par une chaleur intérieure et que la meilleure façon de l’obtenir c’était encore d’absorber certaines vieilles liqueurs. Le patron du cabaret, dans cet endroit perdu, en avait de huit sortes. Comme il s’ennuyait terriblement, il prit place à côté du brigadier et de Chvéïk et se mit à boire avec eux, cependant que dehors la tempête faisait rage en ébranlant la maison.

Le brigadier invita le patron à lui tenir tête, le verre à la main. Il lui reprochait sans cesse de se dérober, ce que Chvéïk considérait comme une injustice, car le patron qui ne pouvait même plus se tenir debout, voulait à tout prix jouer aux cartes. Il déclara avoir entendu la canonnade du côté de l’est.

Le brigadier balbutia en hoquetant :

— Surtout, pas de panique ! Nous avons reçu des instructions, des instructions secrètes…

Et il se mit à expliquer de quoi il s’agissait. Le patron ne comprit pas grand-chose à toutes ces histoires, mais il se leva pour déclarer que, de toute façon, on ne gagnerait pas la guerre avec des instructions de ce genre.

La soirée était déjà fort avancée lorsque le brigadier décida qu’ils allaient se remettre en route pour Pisek. Il neigeait si fort que Chvéïk et lui ne voyaient pas à un pas devant eux. Le brigadier ne cessait d’encourager son compagnon en lui disant : « Toujours droit devant ton nez ! »

Comme il le répétait pour la troisième fois, sa voix ne parvint plus à Chvéïk de la hauteur d’où elle aurait dû sortir, mais bien d’en bas, de quelque part, dans une sorte de fossé. S’aidant de son fusil, le brigadier parvint pourtant à se relever, et il continua sa route en s’écriant : « Toboggan ! »

Chvéïk l’entendit tout à coup qui hurlait : « Je tombe ! Panique ! » Mais, pareil à une fourmi courageuse qui se relève après chaque chute et se remet en route, le brigadier se remit debout sur ses jambes. Cinq fois, il dégringola dans le fossé et, à la cinquième, lorsqu’il rejoignit Chvéïk, il balbutia d’une voix désespérée :

— Je risque fort de vous perdre.

— N’ayez pas peur, brigadier, répondit Chvéïk, attendez, je vais vous donner un tuyau. On va s’attacher. Avez-vous des menottes sur vous ?

— Un gendarme doit toujours avoir des menottes, déclara le brigadier. C’est comme qui dirait notre pain quotidien.

— Alors, on va se mettre les menottes, décida Chvéïk. Essayez mon système.

Le brigadier s’exécuta et, en homme du métier, en un clin d’œil, tous deux étaient liés comme des frères siamois.

Ils avaient beau tomber sur la route, il leur était désormais impossible de se séparer. Le brigadier entraîna Chvéïk dans toutes ses chutes, et lorsqu’il dégringolait dans le fossé, son détenu le suivait comme son ombre. Mais cette gymnastique finit par leur briser les poignets. Le brigadier déclara :

— Ça ne peut pas durer comme ça. Il faut retirer les menottes.

Mais, après de longs et laborieux efforts pour se libérer, il dut s’avouer impuissant :

— Nous sommes liés pour toujours, déclara-t-il.

— Amen ! soupira Chvéïk.

Et il continua stoïquement son douloureux chemin.

Lorsqu’ils arrivèrent à la caserne de gendarmerie, tard dans la soirée, après de multiples avatars, le brigadier, complètement abattu, confia à Chvéïk :

— C’est terrible, nous ne pouvons plus nous séparer. »

Et cela devint terrible, en effet, lorsque l’adjudant de service fit appeler le commandant, le Ritmeister Konig.

— Faites sentir votre bouche ! Telles furent les premières paroles du Ritmeister. Je comprends maintenant la situation, dit-il : rhum, kontouchovka, vieux marc, quetsch, anisette et vanille. Voyez-vous, adjudant, dit-il au sous-officier qui se tenait respectueusement à côté de lui, voilà précisément la façon dont un gendarme ne doit jamais se conduire. Une telle attitude est une infraction à la discipline d’une telle gravité qu’elle ne peut être jugée que par le conseil de guerre. Se lier avec un détenu et se soûler en cours de route ; avoir l’audace de se présenter devant son supérieur ivre-mort ! Ils devaient déambuler dans les rues comme deux cochons ! Libérez-les ! Eh bien ! qu’avez-vous à dire pour votre défense ? demanda-t-il au brigadier qui levait sa main engourdie pour le salut, d’un geste gauche.

— Mon capitaine, j’ai un rapport à vous remettre.

— Bon. Mais sachez que c’est sur vous surtout que nous ferons un rapport, répondit d’un ton sec le Ritmeister. Adjudant, mettez-moi ces deux cochons aux arrêts et dès demain matin, vous les conduirez à l’interrogatoire. Prenez le rapport de Putim, étudiez-le un peu et faites-le-moi parvenir ensuite à la maison.

†

Depuis le début de la guerre, de lourds nuages assombrissaient l’horizon de la caserne de gendarmerie de Pisek. Une atmosphère sinistre y régnait. La foudre bureaucratique foudroyait adjudants, sergents, brigadiers et employés civils. La moindre peccadille était châtiée avec une rigueur féroce.

— Si nous voulons gagner la guerre, répétait le Ritmeister, aux postes qu’il visitait, il faut qu’à la place d’un A se trouve toujours un A, et que le point de l’I ne soit jamais absent.

Il se croyait entouré de traîtres et il était persuadé que chacun de ses subordonnés avait un crime sur la conscience.

Le ministère de la défense nationale le bombardait d’observations indiquant que les soldats du district de Pisek, suivant les informations recueillies, désertaient en bandes devant l’ennemi.

On l’avait obligé à organiser l’espionnage parmi la population de son district. Le Ritmeister savait de bonne source que la plupart des femmes avaient accompagné leur mari appelé sous les drapeaux jusqu’à la porte de la caserne, en les poussant au défaitisme. Le Ritmeister savait également que les hommes avaient fermement promis à leur compagne d’éviter de se faire tuer pour sa majesté le Kaiser.

Les nuages de la révolution avaient peu à peu assombri les couleurs impériales : noir et jaune. En Serbie et dans les Carpathes, certains bataillons étaient déjà passé avec armes et bagages à l’ennemi, suivant l’exemple des 28e et 11e de ligne. Et ce 11e régiment, précisément, était composé en majorité des fils du district de Pisek. Les gars de Vodnan avaient décoré leur boutonnière d’insignes noirs.

Les soldats de Prague, qui passaient par la gare de Pisek, avaient jeté les cadeaux qui leur avaient été offerts, à travers la figure des dames de la haute société de Pisek.

Un bataillon de marche avait été salué par quelques patriotes juifs aux cris de : « À bas les Serbes ! Vive la guerre ! » Et les soldats, pour les remercier, leur avaient flanqué une telle raclée que ces messieurs ne purent sortir de chez eux durant plusieurs semaines.

Ces symptômes alarmants avaient démontré d’une façon éclatante que les hymnes nationaux, joués et chantés solennellement dans les églises, ne pouvaient plus donner le change sur les sentiments de la population en face de la guerre. Les postes de gendarmerie, cependant, avaient continué d’envoyer à Putim leur rapport optimiste. Les réponses aux questionnaires officiels continuaient à affirmer que la mentalité de la population demeurait de la catégorie Ia ; l’enthousiasme pour la continuation des hostilités de Ia et Ib.

Cependant le Ritmeister faisait l’impossible pour stimuler ses hommes.

— Vous n’êtes pas des gendarmes, déclarait-il aux chefs de poste, tout au plus des gardes-champêtres, et il ajoutait : J’ai l’impression très nette que vous vous foutez de la guerre et des devoirs qu’on exige de vous !

Là-dessus suivaient de longues péroraisons sur les devoirs du gendarme en temps de guerre, une conférence sur la situation générale, et enfin le commandant de gendarmerie soulignait énergiquement la nécessité de prendre en main les leviers de commandement d’une façon énergique pour assurer l’ordre. Après avoir fait à ses hommes la description du gendarme parfait, qui ne songe qu’à renforcer l’autorité de la monarchie autrichienne, il reprenait ses injures, ses menaces, appliquait ses mesures disciplinaires : déplacements, etc.

Le Ritmeister, depuis qu’il a vu rappliquer le gendarme en état d’ébriété, est plus fermement convaincu que jamais que ses subordonnés, sans exception, ne sont qu’un tas de cochons et de paresseux, qui préfèrent fréquenter les bistros qu’assurer loyalement leur service. De plus, il était amené à cette déduction logique : que ses subordonnés, étant assez mal payés, devaient se faire graisser la patte pour s’adonner à la boisson, et qu’il était impossible, avec de pareilles gens, de maintenir la paix intérieure en Autriche. Le Ritmeister se mit à étudier le rapport du chef de poste de Putim sur Chvéïk. Devant lui se tenait son bras droit, l’adjudant Matheika, qui se disait que le diable ferait bien d’emporter le Ritmeister avec tous ses rapports, car on l’attendait au café du coin pour faire une partie de « Chnops ».

— Il me semble vous avoir dit, Matheika, s’écria le Ritmeister, que le plus grand idiot que la terre porte se trouve au poste de Putim. Le soldat qu’il a fait conduire chez nous, hier, n’est pas plus un espion que vous ou moi. Tout au plus un simple déserteur. Il note dans son rapport, ce sombre idiot, de telles balivernes que n’importe quel enfant, à première vue, pourrait s’apercevoir que ce chef de poste était soûl comme un Polonais lorsqu’il le rédigea.

— Amenez-moi cet homme, ordonna-t-il, après avoir parcouru avec attention le chef-d’œuvre de l’adjudant. Il ne m’a jamais été donné de contempler une aussi belle collection d’idioties que celle qui se trouve dans ce rapport. Et par-dessus le marché il me fait conduire cet individu par ce chameau de brigadier ! Si ces messieurs ne me connaissent pas encore, je leur apprendrai qui je suis ! Je leur promets de leur en faire baver !

Et le Ritmeister s’étendit longuement sur l’incompétence de ses subordonnés qui se moquent royalement des ordres qu’ils reçoivent.

— Lorsqu’ils rédigent un rapport, s’écria-t-il, ils n’y mettent que des inepties et, au lieu d’éclaircir une question, se plaisent à l’embrouiller. Pour peu que leurs supérieurs attirent leur attention sur les dangers d’espionnage, ils se mettent à arrêter les premiers hommes qui passent à leur portée. Si la guerre devait durer encore quelque temps, ajouta le commandant, notre district se transformerait par la faute de ces gens-là en une maison d’aliénés.

Il donna ordre ensuite à l’adjudant Matheika de faire expédier un télégramme à ce chef de poste, le convoquant pour le lendemain à Pisek.

— De quel régiment avez-vous déserté ? demanda-t-il à Chvéïk dès que celui-ci entra dans son bureau.

— Je n’ai pas déserté, mon commandant.

Le Ritmeister dévisagea attentivement Chvéïk et il lut une telle candeur dans ses yeux qu’il le prit pour un vagabond et lui demanda :

— Où avez-vous volé cet uniforme ?

— On m’a donné ce costume, répondit Chvéïk, avec un bon sourire d’enfant, lorsque je suis arrivé au 91e régiment de ligne, je n’ai pas plaqué mon régiment, au contraire…

Cette déclaration de foi fut lancée d’un accent si ferme que le Ritmeister, étonné, hocha la tête. Il demanda avec curiosité :

— Expliquez-moi alors comment vous avez été arrêté ?

— C’est tout simple, mon commandant, répondit Chvéïk. Je suis en route pour mon régiment, je m’efforce de parvenir à le rejoindre et je n’ai jamais eu l’intention de déserter, d’autant plus que tout le régiment attend après moi. Mais c’est la faute de M. le chef de poste de Putim. Il m’a montré sur sa carte que Budeiovitz se trouve dans le sud et il m’envoie dans le nord…

Le Ritmeister fit un mouvement de la main comme pour indiquer qu’il savait à quoi s’en tenir sur son subordonné.

— Vous êtes donc à la recherche de votre régiment ? demanda-t-il à Chvéïk, et vous ne parvenez pas à le rejoindre ?

Chvéïk le renseigna sur sa situation. Il nomma Tabor et toutes les localités qu’il avait traversées en espérant parvenir enfin à Budeiovitz.

Puis, il lui raconta avec un enthousiasme croissant, sa lutte contre la malchance qui le poursuivait, les efforts héroïques qu’il avait faits, bravant tous les obstacles, pour essayer d’arriver à son régiment, et les mauvais tours que le sort lui avait joués pour rendre vains ses efforts.

Il parlait avec une telle ardeur, que le Ritmeister vit clairement devant lui, le cercle magique qui entourait le brave soldat Chvéïk, et dont celui-ci était incapable de sortir.

— Mais c’est un véritable travail d’hercule ! dit-il, après avoir écouté jusqu’à la fin la longue histoire de Chvéïk.

— On aurait pu déjà, à Putim, mettre fin à cette affaire, remarqua Chvéïk, si pour mon malheur, je n’étais tombé sur M. l’adjudant Flanderka. Tout ce que je lui disais lui paraissait suspect. S’il m’avait fait conduire directement à Budeiovitz, on lui aurait expliqué, là-bas, que je suis véritablement le soldat Joseph Chvéïk, et non un personnage suspect. Si M. l’adjudant avait agi ainsi, j’accomplirais depuis deux jours mes devoirs militaires.

— Pourquoi n’avez-vous pas expliqué au chef de poste que vous étiez victime d’une erreur ?

— Parce que j’ai bientôt reconnu, mon commandant, que c’était inutile. Notre bon vieux bistro Rampa avait l’habitude de dire que lorsque quelqu’un veut boire à crédit, tous les raisonnements du monde n’arriveront pas à lui prouver le contraire.

Le Ritmeister ne perdit pas son temps à réfléchir. Il se dit qu’un pareil manque d’orientation venant de la part d’un homme qui, de toute apparence, était fermement décidé à rejoindre son corps ne pouvait être qu’un signe de dégénérescence totale et il se mit à dicter le rapport suivant :

« Au 91e régiment de ligne impérial et royal, à Budeiovitz.

« Nous vous remettons le soldat Joseph Chvéïk, appartenant, suivant ses affirmations, au régiment de ligne ci-dessus nommé. Cet homme, arrêté par la station de gendarmerie de Putim, district de Pisek, nous paraît suspect de désertion. Le susnommé déclare avoir voulu se rendre à son régiment. Signalement du prisonnier :

« Taille moyenne, visage normal, nez rond, yeux bleus, signe particulier néant.

« À l’annexe B 1, vous trouverez notre note de service concernant les frais de nourriture du soldat Chvéïk. Vous êtes instamment priés de nous rembourser par l’intermédiaire du ministère de la défense nationale. Nous vous prions également de bien vouloir signer la feuille remise au détenu. À l’annexe B 2, vous voudrez bien vérifier la liste des objets militaires que le détenu avait sur lui au moment de son arrestation. »

Après sa longue odyssée, Chvéïk eut l’impression de se rendre à Budeiovitz avec la rapidité de l’éclair. Son compagnon de route, un tout jeune gendarme, n’avait pas osé durant tout le trajet, quitter Chvéïk tant il avait peur que son détenu lui échappât. Pendant tout le voyage ce problème le préoccupa :

— Et si par malheur, j’étais obligé de me rendre au cabinet, comment diable ferais-je ?

Il décida, si cette éventualité se présentait, de placer Chvéïk en sentinelle devant la porte.

Lorsqu’ils descendirent du train, le gendarme entretint Chvéïk, comme par hasard, du nombre de balles qu’un gendarme doit avoir sur lui lorsqu’il escorte un détenu. Ces confidences ne troublèrent pas Chvéïk, le moins du monde ; il répondit d’un air convaincu qu’il tenait la chose pour impossible « car, ajouta-t-il, en tirant sur son détenu, le gendarme s’exposerait à tuer un passant ».

Le gendarme combattit vivement cette opinion et les deux hommes parvinrent à la caserne sans avoir pu se mettre d’accord sur ce point délicat.

Le lieutenant Lukach se tenait paisiblement dans son bureau lorsque la porte s’ouvrit et son ordonnance apparut devant lui.

— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant, que je suis rentré, dit Chvéïk d’un air solennel, en le saluant.

L’enseigne Kotatko était présent à ce moment-là. Il raconta plus tard qu’à la vue de Chvéïk, le lieutenant Lukach fit un bond, serra sa tête entre ses mains, et s’affaissa brusquement sur son siège. Revenant à lui, il prit d’une main tremblante les papiers de Chvéïk, signa et pria l’enseigne de le laisser seul avec son ordonnance. Il déclara au gendarme que tout était en règle et il s’enferma dans son bureau.

C’est ainsi que l’anabase de Budeiovitz se termina pour Chvéïk. Mais il est hors de doute que si Chvéïk avait disposé de toute sa liberté d’action, il n’en aurait pas moins rejoint son corps en toute diligence. Si toutefois les autorités militaires s’avisaient de prétendre que c’est à elles que revient l’honneur d’avoir ramené Chvéïk dans le droit chemin de la discipline, ce serait de leur part une odieuse vantardise.

†

Une fois seuls, Chvéïk et le lieutenant Lukach se regardèrent fixement ; la stupeur, l’horreur et le désespoir se lisaient clairement dans les yeux du lieutenant, cependant que ceux de Chvéïk brillaient d’un regard affectueux et tendre.

Durant quelques minutes, un silence de mort régna dans le bureau.

Dans le couloir voisin on entendait un bruit de pas. C’était un aspirant zélé qui, exempt de service pour un rhume, – ce que l’on pouvait constater par sa voix nasillarde, – était en train de réciter un paragraphe de son manuel concernant la réception de la famille impériale dans une forteresse.

On l’entendit déclamer : « Dès que le haut personnage arrive à proximité du fort, les canons tirent une salve en son honneur. Le commandant de la place, à cheval, se présente au galop, salue le haut personnage et se retire… »

— Ta gueule, là-bas ! s’écria le lieutenant en ouvrant brusquement la porte. Allez à tous les diables !

L’aspirant se précipita à l’autre bout du corridor et la voix nasillarde, qui continuait à réciter la leçon, ne parvint plus dans le bureau que d’une façon assourdie : « Au moment où le commandant salue, une nouvelle salve de canons sera tirée à la descente de voiture du haut personnage… ».

Muet, le lieutenant Lukach et Chvéïk se tenaient immobiles l’un en face de l’autre. Enfin, le lieutenant s’écria, plein d’une ironie mordante :

— Je vous souhaite la bienvenue à Budeiovitz, monsieur Chvéïk ! il est écrit dans les Saintes Écritures que celui qui doit être pendu ne se noie pas ! On s’occupait déjà de vous rechercher ; vous serez présenté dès demain au colonel. Quant à moi, je ne veux plus être embêté à cause de vous ! J’en ai marre de vous et de vos histoires ! Vous avez eu le bout de ma patience ! Je me demande même à cette heure, comment j’ai pu vivre si longtemps en compagnie d’un idiot tel que vous !

Et il se mit à marcher dans le bureau avec fureur.

— Non, mais… c’est tout simplement abominable ! Je me demande ce qui me retient de vous abattre ?

— Je vous déclare avec obéissance, mon lieutenant…

— Nom de dieu ! ne recommencez pas à venir me raconter vos boniments ! J’en ai assez, vous dis-je. Vous reculez les bornes de la bêtise ! J’espère, d’ailleurs, que vous n’allez pas moisir ici. La prison vous attend.

Le lieutenant Lukach se frotta les mains avec satisfaction.

— C’en est fini avec vous, mon vieux, dit-il.

Il retourna à sa table, traça quelques mots sur un formulaire, appela la sentinelle et lui ordonna de conduire Chvéïk au geôlier.

Lukach, avec une profonde joie, vit Chvéïk traverser la cour, le geôlier qui s’avançait vers lui, et qui ouvrait toute grande ensuite la porte, sur laquelle était marqué en lettres noires, le mot : Prison.

— Que Dieu soit loué ! Je ne le reverrai pas de si tôt, fit le lieutenant Lukach en poussant un soupir.

†

En entrant dans les ténèbres de la tour des supplices de la caserne Marie, Chvéïk fut salué par un aspirant, jovial et gras, qui s’étirait sur le bat-flanc d’une cellule. Il était le seul détenu et se mourait d’ennui. Chvéïk lui ayant demandé pourquoi il se trouvait là, l’aspirant lui répondit qu’étant légèrement pris de boisson, il avait giflé par erreur un lieutenant d’artillerie, sur la place du Marché.

— Si je considère l’affaire de plus près, dit-il, je ne l’ai même pas giflé pour de bon, je lui ai seulement poussé le képi sur le nez.

L’histoire s’était passée de la façon suivante : le lieutenant d’artillerie attendait, sans doute, une poule quelconque. Il tournait le dos à l’aspirant et celui-ci le prit par derrière, pour un de ses copains, un certain Frantz Materna.

— Je me suis gentiment faufilé derrière lui, raconta l’aspirant, pour lui donner une tape amicale, et je lui ai simplement poussé le képi en lui disant : salut, Frantz ! Et voilà que mon type se met à gueuler, à appeler la patrouille à son secours, qui m’empoigne et me met en prison.

Il est possible, avoua l’aspirant ; après avoir réfléchi pendant un instant, que je lui ai donné également quelques claques, mais, de toute façon, cela ne change rien à l’affaire, puisqu’il s’agissait d’une erreur. Il reconnaît lui-même que j’ai dit : salut, Frantz ! et son petit nom n’est pas Frantz, mais Ambroise. Tout cela est clair. Mais ce qui peut me causer le plus de tort, c’est d’avoir filé de l’hôpital, surtout si l’on découvre mon truc avec le cahier des malades.

Lorsque je suis arrivé au régiment, poursuivit-il, j’ai d’abord loué une chambre en ville, puis je me suis arrangé pour avoir un bon rhumatisme. Je me saoulai trois fois de suite et je passai la nuit hors de la ville, dans un fossé, sous une pluie torrentielle. J’avais eu soin de retirer mes bottes. Mais il n’y a rien eu à faire. Ça n’a pas pris. Je n’ai rien eu. Alors je me suis amusé à prendre des bains, en plein hiver, dans la rivière Malche. Et c’est justement le contraire de ce que j’espérais qui s’est produit : ma peau s’est durcie d’une telle façon que j’ai pu me mettre à poil et rester dans la cour de la maison où j’habitais, puis m’allonger dans la neige toute la nuit, et lorsque les locataires m’ont réveillé, le lendemain matin, j’avais les pieds aussi chauds que s’ils avaient été dans des pantoufles fourrées.

Pas la moindre angine, pas le moindre rhume. Pas même la goutte militaire, bien que j’aie rendu chaque jour visite à la maison « Port Arthur », et pourtant tous mes copains ont attrapé là toutes sortes de coups de pied de Vénus. Avouez que c’était vraiment de la déveine, cher ami, la guigne, quoi ? Enfin, je fais connaissance ici à Budeiovitz d’un réformé 100 %. Il m’a dit de venir le voir un jour à Louboké me disant que j’aurais le lendemain les pieds enflés comme des seaux. Il avait chez lui des seringues et c’est à peine si je pus revenir à la caserne. Ce cher homme n’avait pas trompé mes espérances. J’avais enfin mes rhumatismes dans les jambes.

Aussitôt je suis envoyé à l’hôpital et tout va bien. La chance me sourit encore une fois. Mon beau-frère, le docteur Measak, a été transféré un beau jour à Budeiovitz, et, grâce à lui, je suis resté à l’hôpital jusqu’à ces derniers jours. Il voulait me faire réformer : par malheur voilà que je fabrique un cahier des malades. L’idée pourtant n’était pas mal. Je me suis procuré un gros bouquin, j’ai collé dessus une étiquette avec cette inscription en grands caractères : Cahier des malades du 91e de ligne. Avec des rubriques dedans, des noms inventés, des courbes de température, diagnostics, etc., et chaque après-midi, après les visites médicales, le « cahier des malades » sous le bras je me faufilais par la grande porte pour aller en ville.

Ce sont de vieux territoriaux, qui montent la garde, de ce côté-là, il n’y avait pas de danger. Il suffisait de leur montrer le cahier et ils me laissaient sortir. Ils me rendaient même le salut. Tout allait pour le mieux. Je me rendais chez un ami qui était employé aux contributions indirectes. Là, je changeais d’habits et nous allions au café où se tenaient des réunions clandestines. Plus tard, mis en confiance, je n’ai même plus pris la peine de changer de costume ; je me suis rendu en uniforme au café et me suis baladé comme cela dans la ville. Il m’arrivait souvent de rentrer à l’aube et si, la nuit, une patrouille venait à m’interpeller, je lui montrais mon cahier et on me laissait tranquille. Mais mon imprudence m’a perdu. La catastrophe arriva sous la forme de ce malentendu au marché. Le bonheur ressemble à la porcelaine, il se brise facilement. C’est ainsi qu’Icare s’est brûlé les ailes. L’homme se croit un géant et il n’est qu’un peu de poussière, mon cher camarade. Il ne faut jamais se fier au hasard, et l’on ferait bien de se donner, matin et soir, une bonne tape sur la nuque pour se rappeler que la prévoyance est la mère de la sûreté, et que le mieux est l’ennemi du bien. Les grandes rigolades ont souvent des lendemains amers ! C’est une loi de la nature. Je m’en rends compte en songeant que j’ai définitivement loupé le conseil de révision. Jamais cette occasion ne se représentera.

L’aspirant termina sa confession par ces paroles, prononcées d’une façon solennelle :

— Ainsi Carthage a été mise à sac ! Ainsi Ninive a été démolie ! Mais qu’importe, en avant quand même et haut le cœur, mon ami ! Que ces gens-là ne se fassent pas d’illusions : ils auront beau m’envoyer au front, je ne tirerai pas sur l’ennemi. J’ai été exclu de l’école d’aspirant ! Vive le crétinisme impérial et royal ! Pensez-vous que je vais m’asseoir sur vos banquettes et préparer docilement vos examens ? Devenir enseigne, sous-lieutenant, lieutenant ! et bien merde alors ! Votre école d’officiers de réserve, je m’en fous ! Où est-ce que vous portez le fusil, sur l’épaule gauche ou droite ? Combien de galons à un capitaine ? Et leur truc de bureaucratie !

Nous n’avons pas un brin de tabac ! Et maintenant, que désirez-vous ! Un bock ? Tenez, voici la cruche d’eau, il y a la goutte à boire dedans. Si vous avez faim je vous recommande vivement ce croûton. Si vous vous ennuyez, je vous conseille d’écrire des poèmes, ainsi que je le fais moi-même. Voici le poème épique que je viens de composer :

Où est le geôlier ? dort-il encore, ce brave homme,

Sait-il qu’il est le pivot central de l’armée ?

Mais qu’il se lève avant que la bonne

Nouvelle arrive d’un désastre pour notre renommée.

Il ne lui restera qu’à dresser des barricades

À l’aide de nos bat-flanc pour s’opposer à l’ennemi.

Comment oses-tu camarade

Ronfler au moment du péril !

Comment oses-tu camarade

Ronfler au moment du péril !

— Eh bien voilà, cher ami, continua l’aspirant, qui oserait dire après cela que le respect du peuple pour notre chère monarchie fout le camp ? Un homme, du fond de sa prison, qui n’a même pas une cigarette, que le conseil de guerre attend, écrit de sa propre main des poèmes en l’honneur de son loyalisme. On lui retire sa liberté, et sa bouche, bien loin de faire retentir des imprécations, ne donne naissance qu’à des hymnes pleins d’enthousiasme. « Morituri te salutant, César ! » Ceux qui vont mourir te saluent. Mais le geôlier n’est qu’une fripouille ! Majesté, tu as des serviteurs dignes de toi ! Avant-hier, j’ai donné à ce polisson cinq couronnes pour qu’il m’achète des cigarettes et ce matin le bonhomme me déclare qu’il est interdit de fumer ici et que, s’il le tolérait, cela lui attirerait des ennuis. Quant aux cinq couronnes, il n’a pas l’air pressé de me les rendre. Je n’ai plus confiance en personne ! On foule ici aux pieds les droits les plus sacrés du genre humain. Il est honteux qu’on trouve des gens assez dénués de scrupules pour dépouiller un détenu ! Et le misérable, par dessus le marché, chante toute la journée.

Ayant terminé le récit de son histoire, l’aspirant demanda à Chvéïk la raison pour laquelle il avait été incarcéré.

— Ainsi, dit-il, après le récit de Chvéïk, vous avez passé plusieurs jours à la recherche de votre régiment ? « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ! » Et vous aussi, vous devez vous rendre au rapport du colonel ? Bravo, frère ! Nous allons donc nous retrouver ensemble sur le lieu de notre supplice. Notre colonel va pouvoir s’amuser. Vous n’avez pas idée de la façon dont il préside aux destinées de ce régiment. Il cavale toute la journée dans la cour de la caserne comme un chien enragé, et la langue lui sort de la bouche, comme s’il était une vulgaire charogne. Il a la manie de débiter des sentences, des discours, tandis qu’il vous éclabousse de sa bave. Je le connais bien, car j’ai déjà eu à faire avec lui une fois, au rapport.

En arrivant au régiment, je n’avais, bien entendu, que des vêtements civils : chapeau haut de forme et bottines à boutons. Comme mon tailleur ne m’avait pas encore livré mon uniforme j’ai dû courir à la section des aspirants dans cette tenue. C’est ainsi que je me suis placé dans les rangs et que je me suis mis en marche avec les copains. Le colonel se rue sur moi avec une telle violence que son cheval fait un brusque écart. « Nom de Dieu, hurla-t-il d’une telle voix que l’on devait l’entendre dans tout Budeiovitz, qu’est-ce que vous foutez ici, espèce de bourgeois. »

Je lui ai poliment répondu que j’étais aspirant candidat à l’école des officiers de réserve, et que j’étais en train de faire mon devoir. Si vous l’aviez vu ! Il m’a engueulé pendant une demi-heure, tandis que je le saluais en levant ma main à la hauteur de mon chapeau haut de forme. Là-dessus, il m’a dit qu’il allait me citer au rapport le lendemain. Puis, blême de fureur, il galope je ne sais où. Une minute après il revient à la même vitesse, il se remet à gueuler et à faire un chambard du diable en se frappant la poitrine et en ordonnant qu’on m’amène aussitôt en tôle.

— Un aspirant, hurlait-il, est quelque chose de sacré ! Vous êtes nos espoirs de gloire militaire, de futurs héros, comme par exemple cet aspirant, nommé Wohltat, qui, dès qu’il a été nommé caporal, a demandé aussitôt à être envoyé au front. Deux jours après, il faisait à lui seul 15 prisonniers. Au moment où il les ramenait dans nos lignes, un obus l’a déchiqueté. Cinq minutes après on le nommait au grade d’enseigne. Vous pouvez avoir une carrière aussi brillante que la sienne. Les décorations et l’avancement vous attendent. Votre nom peut être un jour inscrit dans le Livre d’Or du régiment.

L’aspirant cracha de dégoût :

— Vous voyez, mon cher, continua-t-il, quelles sortes d’animaux bizarres se promènent sur notre terre. Je me fous pas mal de leurs galons et de leurs avancements ! Quelle belle distinction, en effet, que la sienne lorsqu’il m’interpellait en ces termes : « Aspirant, vous n’êtes qu’un sombre idiot. » Quel vieil abruti que ce type-là. Mon cher, je tiens à vous dire que le bœuf a sur nous un énorme avantage. C’est que, lorsqu’on le traîne vers l’abattoir, on ne l’insulte pas auparavant.

L’aspirant s’étira, puis il continua :

— Il est bien évident que ça va exploser un jour, que ça ne peut plus durer longtemps. Lorsqu’on m’enverra au front, j’inscrirai sur mon wagon les deux vers suivants :

On engraisse la terre de notre peau

Vivent les quarante hommes et six chevaux.

Comme il achevait ces mots, la sentinelle apparut, apportant une demi-boule de pain et une cruche d’eau. Sans se lever de son bat-flanc, l’aspirant l’interpella en ces termes :

— Salut, notre ange gardien au cœur plein de pitié. Tu plies sous le poids du panier chargé de toutes sortes de vivres pour nous sustenter, nous rafraîchir et chasser nos peines. Je n’oublierai jamais vos bienfaits. Vous êtes dans cette sombre cellule le clair rayon du soleil qui vient nous éveiller.

— Nous verrons un peu la gueule que tu feras demain au rapport, grogna la sentinelle.

— Ne fais pas le méchant, mon gros, riposta l’aspirant, toujours allongé sur son bat-flanc. Explique-nous plutôt la façon dont tu t’y prendrais pour ramener dix prisonniers des tranchées ennemies. Connais-tu la loi d’Archimède ? Non ? Eh bien, je vais te l’expliquer : Indique-moi un point fixe dans l’univers et je fais culbuter la terre, si tu me sers de levier. Espèce de chameau !

La sentinelle ouvrit de grands yeux étonnés, puis dédaigneusement referma la porte.

— Ici, nous devrions former entre détenus une association de secours mutuels pour l’extermination des geôliers, dit l’aspirant, tout en faisant de la boule de pain deux parts égales. D’après l’article 16 du règlement de la prison, les détenus, jusqu’au jour de la sentence, ont droit à l’ordinaire militaire, mais chez nous, c’est la loi du bon plaisir qui règle tout.

Chvéïk et l’aspirant s’assirent au bord de la banquette et se mirent à casser la croûte.

— C’est sur les geôliers, continua l’aspirant, que l’on voit le mieux les effets abrutissants de la guerre. Il est à peu près certain que notre gardien, avant de partir pour l’armée, était un jeune homme plein de beaux sentiments, tendre, affectueux, un défenseur de la veuve et de l’orphelin. Il était sans doute estimé de tous, et aujourd’hui… si je pouvais lui flanquer ma main sur la gueule ! Voilà mon ami les tristes effets de l’abrutissement du métier militaire !

Et l’aspirant se mit à chanter à pleine voix :

Elle ne craignait même pas le diable,

Mais un jour elle rencontra un cavalier…

— Mon cher ami, continua l’aspirant, après ce court intermède vocal, si nous nous plaisions à considérer tout cela du point vue de l’intérêt de notre chère monarchie, nous arriverions à cette conclusion que le cas de cet homme est exactement le même que celui de l’oncle de Poutchkine. Ce poète a écrit quelque part que le vieil ivrogne est un homme irrémédiablement perdu :

Qu’il soupire et se dise : Vieille corde

Quand est-ce donc que le diable t’emporte !

À ce moment, les clefs du geôlier cliquetèrent dans le couloir. La lampe à pétrole fut allumée.

— La lueur dans l’abîme ! s’écria l’aspirant. Enfin, la lumière pénètre dans l’armée ! Bonne nuit, cher geôlier, et saluez, de notre part vos supérieurs. Je vous souhaite de faire de beaux rêves ! lorsque vous m’aurez rendu cependant les cinq couronnes que je vous avais données pour m’acheter des cigarettes.

Dès que le geôlier fut parti :

— Enfin seul, s’exclama l’aspirant. Avant de m’endormir, j’ai pris l’habitude de faire de sérieuses études en matière de zoologie. Je m’amuse à étudier nos supérieurs. Pour avoir sur la guerre des vues originales, il est indispensable d’étudier d’une façon approfondie l’histoire naturelle ou bien l’ouvrage intitulé : « Les sources de la fortune » édition Kotchi, où à chaque page l’on peut lire : Bestiaux, volailles, cochons etc. Nous constatons en effet que ces vocables sont fort employés dans les milieux militaires un peu avancés pour désigner les nouvelles recrues. À la 11e compagnie, le caporal Althorf se sert souvent de l’expression : « Chèvres d’Engadine », le brigadier Muller préfère appeler ses hommes : Putois. Le feldwebel Sondernummer affectionne tout particulièrement les expressions de : crapaud ou cochons de Yorkshire, et il leur promet gentiment de les faire empailler.

Il donne tant de précisions sur cette besogne que l’on pourrait croire qu’il descend d’une famille de naturalistes. Tous les galonnards s’efforcent de cette façon de nous inculquer l’amour de la patrie. Dès que les bleus arrivent ces gens-là se mettent à faire un tapage de tous les diables et à danser sauvagement autour des nouvelles recrues, une danse barbare qui rappelle fort celle des cannibales, au moment où ceux-ci se préparent à écorcher une pauvre antilope, ou à rôtir un missionnaire, qu’ils se proposent de dévorer à belles dents. Bien entendu, ces injures sont réservées aux soldats tchèques, les Allemands en sont exempts. L’adjudant Sondernummer n’oublie jamais d’ajouter lorsqu’il les traite de « bandes de cochons » le « qualificatif » tchèque, afin que les Allemands sachent bien que ces insultes ne leur sont pas destinées. Les galonnés de la 11e compagnie sont si souvent en proie à une telle fureur, que l’on croirait à les voir que les yeux vont leur sortir de la tête ; ils ressemblent à des chiens gloutons qui ayant avalé précipitamment une éponge en croyant qu’il s’agissait d’une friandise, ne peuvent ni la vomir ni la faire descendre dans leur bide. Mon cher ami, il m’est arrivé d’entendre un jour, une conversation édifiante entre le caporal Althorf et le brigadier Muller au sujet de l’instruction des bleus de la territoriale. Les mots « raclée, claque », « on va les dresser » revenaient sans cesse. J’ai cru tout d’abord, avec une naïveté touchante, qu’une dispute avait surgi entre eux ou qu’ils avaient entrepris une controverse au sujet de l’unité nationale allemande en danger. Mais c’était une grossière erreur de ma part. Il s’agissait, comme je l’ai compris par la suite, de l’éducation des bleus.

— Et si un cochon de Tchéco, disait le caporal Althorf, après trente « couchez-vous ! » ne se tient pas au « fixe ! » droit comme un cierge, ne te contente pas de le gifler, donne-lui un vigoureux coup de poing dans le ventre, envoie-lui une raclée, puis ordonne-lui de faire « demi-tour » et dès qu’il t’a tourné le dos applique-lui un bon coup de pied dans le cul. Tu verras qu’il se tiendra droit, et l’enseigne Dauerling te félicitera.

— Maintenant, camarade, poursuivit l’aspirant, il faut que je vous dise quelques mots sur ce Dauerling. À la 11e compagnie, les bleus parlent de lui en tremblant, exactement comme une vieille tante, perdue au fin fond du Far-West, défaille de frayeur en songeant à un bandit de grand chemin. Dauerling a une renommée de mangeur d’homme, de la tribu des anthropophages australiens qui passent leur temps à se bouffer les uns les autres. L’histoire de son enfance est très caractéristique. Peu après sa naissance la nurse le laissa choir et le petit Conrad Dauerling est tombé sur la tête. On en voit encore les traces : la sphère de son crâne est aplatie sur un côté, exactement comme si une comète avait heurté le pôle nord. Tout le monde pensait qu’il ne survivrait pas à cette blessure et que, de toute façon, s’il en réchappait, il resterait idiot pour le restant de sa vie. Au milieu de cet affolement général seul son père, le colonel Dauerling, a gardé son sang-froid, déclarant que son fils serait toujours assez intelligent pour embrasser la carrière militaire.

Le petit Dauerling mena une lutte farouche pour apprendre le rudiment de ce qu’on lui enseignait au lycée, en s’aidant de leçons particulières, au cours desquelles un de ses professeurs perdit ses cheveux de désespoir, tandis qu’un autre achevait ses jours dans une maison d’aliénés et qu’un troisième faillit se précipiter du haut de la tour du dôme Saint-Étienne à Vienne ! Après cette lutte héroïque, Dauerling entra à l’école militaire de Haindirg. Fort heureusement, dans ces écoles-là, on ne se soucie peu des matières enseignées aux vulgaires pékins, indignes d’intéresser les officiers de profession. Une éducation quelque peu sérieuse et profonde, soulevant des problèmes philosophiques, peut avoir sur la formation d’une âme militaire des influences néfastes. N’oubliez pas, mon cher ami, que plus un officier est abruti et mieux il est capable de faire son métier.

Dauerling, élève de l’école militaire, était incapable de comprendre quoi que ce soit à quoi que ce soit. Les professeurs officiers se rendirent eux-mêmes compte que la malheureuse chute dont avait été victime leur élève, l’avait mis dans un grave état d’infériorité en face de ses condisciples.

Les réponses qu’il fit aux examens démontrèrent d’une façon catégorique qu’une telle imbécillité atteignait à une profondeur extraordinaire. Aussi ses professeurs ne l’appelaient-ils entre eux que « notre brave idiot ». Son abrutissement prit par la suite un développement si éclatant qu’il fut question, pendant quelque temps, d’expédier le jeune Dauerling à l’école supérieure de l’état-major ou de le faire entrer dans un ministère.

Lorsque la guerre a éclaté, le nom de Conrad Dauerling était tracé en toutes lettres sur la liste des nominations des cadets officiers. C’est pour cette raison que nous l’avons vu arriver un jour au 91e de ligne.

L’aspirant poussa un soupir et continua en ces termes :

— Aux éditions du ministère de la guerre, un livre vient de paraître : « Entraînement ou Éducation », Dauerling avait potassé ce traité et il en avait assimilé surtout le passage où l’on indique que l’on peut exercer sur ses hommes une autorité salutaire par la crainte qu’on leur inspire. La puissance de la terreur que l’on exerce sur eux est en relation étroite avec les bons résultats de l’entraînement. Aussi ceux qu’il a obtenus furent-ils excellents. Plutôt que d’être obligés de subir durant toute la journée ses engueulades, les soldats se présentèrent en masse à la visite médicale. Mais ces tentatives de dérobade n’eurent aucun succès. Car, quelques jours après que les soldats avaient imaginé ce truc pour échapper à leur persécuteur, automatiquement, tout homme qui se présenta à la visite fut puni de trois jours de salle de police. Or, vous connaissez sans doute, cher ami, ces sortes d’endroits ! Durant toute la journée on vous fait faire la pelote et, la nuit, pour vous reposer de ces fatigues, vous dormez sur un bat-flanc. De cette façon on est venu à bout, dans la compagnie commandée par Dauerling, des tireurs au flanc.

Dauerling possède à fond le riche vocabulaire de la caserne. Il commence toujours ses diatribes par un sonore « bande d’andouilles ». À part cela, c’est un homme très libéral. Il donne en effet le choix à ses soldats : « Que préfères-tu, espèce de crétin, leur demande-t-il, une bonne tape sur la gueule ou trois jours de clou ? » Si le malheureux s’avise de choisir le clou, il reçoit également, en rabiot quelques claques, accompagnées de l’explication suivante : « Dégonfleur que tu es ! tu as la frousse pour ta gueule ! Que viens-tu faire alors ici et que deviendras-tu lorsque l’artillerie lourde t’arrosera ! »

Un jour que Dauerling avait crevé l’œil à un bleu et que, pour la forme, on l’avait mis pendant deux jours aux arrêts de rigueur, il s’écria : « Pourquoi fait-on tant de chinoiseries pour si peu de chose ? De toute façon cet animal est destiné à aller crever au front ! Alors ? » Et il avait raison. Le chef d’état-major Conrad Von Hoetzendorf disait exactement la même chose : « Le soldat est là pour crever ! »

La méthode favorite de Dauerling consistait surtout à rassembler de temps à autre les soldats tchèques de sa compagnie, pour leur faire une conférence sur les problèmes militaires concernant l’Autriche. Il en profitait pour développer ses vues personnelles sur les principes de l’éducation militaire, depuis la façon de boutonner une capote jusqu’au peloton d’exécution. Au début de l’hiver, avant d’être admis à l’hôpital, j’ai participé aux manœuvres de la 11e compagnie. Un jour, pendant le repos, Dauerling adressa aux soldats tchèques le discours suivant :

— Je sais fort bien que vous n’êtes qu’un tas de voyous et qu’il est nécessaire de chasser par la violence les folles idées qui vous remplissent la tête. Tout d’abord avec votre maudite langue tchèque vous ne parvenez même pas à mettre une phrase d’aplomb. Notre auguste seigneur le Kaiser est Allemand. Voulez-vous m’écouter ! Sacré Himmel laudon ! À plat ventre ! Couchez-vous !

Et lorsque nous fûmes tous couchés dans la boue, Dauerling se mit à se promener de long en large devant nous.

— Restez à plat ventre, couchés ! Je comprends qu’il ne soit pas agréable de demeurer dans la boue ; mais pour une bande de cochons comme vous… Sachez que le plat ventre existait déjà au temps des Romains. À cette époque tous les citoyens, de 17 à 60 ans, étaient à la disposition des autorités militaires, et durant les guerres on demeurait en première ligne pendant trente ans. Les officiers à ce moment-là n’avaient pas de temps à perdre avec des idiots de votre genre. Aussi ne connaissait-on qu’une langue officielle à l’armée. Croyez-vous que l’officier romain se serait donné la peine d’apprendre l’étrusque par exemple ? Je veux que vous me répondiez en allemand et non dans votre patois. Vous vous apercevez vous-même, par votre propre expérience, combien il est agréable d’être allongé dans les flaques de boue. Maintenant, imaginons que l’un d’entre vous perde patience et s’avise de se lever. Savez-vous ce que je ferais, de lui ? Eh bien je lui casserais tout simplement la gueule, car cet homme, en agissant ainsi, se rendrait coupable d’indiscipline, de refus d’obéissance, il commettrait un attentat contre ses devoirs de bon soldat, et surtout un acte irrespectueux en face des règlements, c’est vous dire qu’un tel bougre serait immédiatement mis à l’ombre.

L’aspirant se tut une minute, puis il reprit :

— Tout cela se passait sous le commandement du capitaine Adamitchka, un homme complètement amorphe. Lorsqu’il était dans son bureau il regardait fixement dans le vide devant lui, pendant des heures, comme un parfait idiot, et de temps à autre il s’écriait : « Venez, mouches, bouffez-moi ! » Dieu seul pouvait savoir à quoi il pouvait songer durant ces longs instants d’immobilité. Un jour, un soldat de la 11e compagnie se présente à son rapport pour se plaindre d’avoir été apostrophé la veille dans la rue, par l’enseigne Dauerling, de la façon suivante : « cochon de Tchèque ! »

Ce soldat avant de venir au régiment était relieur et il avait le vif sentiment de sa dignité.

« Bon, si c’est comme cela… répondit à voix basse le capitaine » Il vous a dit cela dans la rue, hier au soir ? Vous en êtes sûr ? Bien ! Nous allons voir d’abord si vous aviez la permission de sortir en ville. Rompez. »

Deux heures plus tard, le capitaine faisait appeler le relieur :

— Nous avons établi, dit-il, toujours d’une voix à peine perceptible, que vous aviez la permission de rester dehors jusqu’à 10 heures. Pour cette fois, ça va, vous ne serez pas puni. Rompez !

Et l’on disait pourtant de ce capitaine qu’il avait vaguement le sens de la justice ! C’est la raison pour laquelle on l’a rapidement expédié au front. C’est le commandant Wenzl qui l’a remplacé. Celui-là était le diable même lorsqu’il s’agissait d’embêter ses hommes. Il cloua le bec un jour à l’enseigne Dauerling lui-même ! La femme du commandant Wenzl est une Tchèque ; pour cette raison il était tenu à un certain ménagement des minorités nationales. On racontait que lorsqu’il était capitaine à la garnison de Kouthna-Hora, il avait traité dans un moment d’ivresse le garçon de son hôtel de salaud de Tchèque. Je vous ferai remarquer en passant, que le commandant ne parlait d’habitude que cette langue et qu’il avait mis ses fils dans une école tchèque. Le journal local apprit la chose et, quelques jours après, un député nationaliste quelconque avait déposé une interpellation au Parlement viennois pour protester contre l’injure adressée au garçon d’hôtel, disant que tout le peuple tchèque avait été offensé en sa personne. Wenzl a eu de ce fait toute une série d’ennuis, d’autant plus que cette histoire s’était passée à l’époque de la discussion au Parlement du budget de l’armée. Cet ivrogne de capitaine avait vraiment mal choisi son moment.

Wenzl apprit par la suite qu’un aspirant, nommé Zitko, avait été l’instigateur de toute cette affaire. C’est lui qui avait suggéré au journal le fameux article, car il avait une vieille dent contre le capitaine. Leur inimitié datait du jour où l’aspirant, emporté par une vague de lyrisme, s’était mis à parler à la fin d’un bon repas, de la nature, de ses beautés, des nuages qui courent à l’horizon, des montagnes lointaines, des cabarets et des oiseaux. « Que représente, je vous le demande, s’écria l’aspirant à la fin de son poème en prose, un capitaine, un simple capitaine en face de la majestueuse nature ? Un zéro, un vulgaire zéro, ainsi qu’un aspirant ! »

Or, comme les officiers s’en étaient mis ce jour-là plein la lampe, Wenzl s’est jeté sur le malheureux philosophe et s’est mis à le frapper comme un chien. L’affaire n’en est pas restée là, et le capitaine, depuis ce jour, n’a pas laissé passer une occasion de punir son philosophe. Il était d’autant plus vexé de cette histoire que les paroles de Zitko connurent une popularité extraordinaire. Tout Kouthna-Hora les citait à tout propos. Les gens s’abordaient dans la rue en se disant : Que représente le capitaine Wenzl en face de la majestueuse nature ?

— Je vais traquer la rosse jusqu’au suicide, déclara Wenzl.

Mais Zitko lui échappa en abandonnant la carrière militaire pour s’occuper uniquement de philosophie. Depuis ce temps-là, le commandant n’a pas cessé de tempêter contre les jeunes officiers. Un lieutenant lui-même n’est pas en sûreté dans sa compagnie, à plus forte raison les enseignes et autres aspirants.

— Je vais l’écraser comme une punaise ! avait promis Wenzl, en parlant d’un jeune officier qui avait eu l’audace d’envoyer un de ses hommes au rapport pour une peccadille. Wenzl se refusait farouchement à considérer comme des crimes tout autre fait que, par exemple : s’endormir à la poudrière en étant de garde, enjamber les murs de la caserne, se laisser arrêter par une patrouille du régiment d’artillerie, bref il fallait que le délinquant commit des incartades de cet ordre, pouvant nuire à la bonne renommée du régiment, pour qu’il se mît en colère.

— Ah ! nom de dieu, s’écria-t-il une fois dans la cour de la caserne, cet imbécile s’est laissé empoigner pour la troisième fois par une patrouille de la territoriale ? eh bien jetez-le immédiatement au clou, cet imposteur, doublé d’un imbécile, qu’il fiche le camp de chez nous, qu’il aille pousser les brouettes de fumier. Et tu n’as même pas essayé de leur casser la gueule ! Ça, des soldats ? Allons donc ! De vulgaires cantonniers ! Ne pas lui donner à bouffer avant demain soir, pas de matelas, et mettez-le dans le cachot, sans couvertures, cette infecte nouille !

— Figurez-vous, maintenant, cher ami, poursuivit l’aspirant, que cet imbécile de Dauerling, le lendemain même de l’arrivée du commandant, envoya à son rapport un de ses hommes. Motif : le soldat avait omis de le saluer un dimanche après-midi, alors que l’enseigne se promenait en voiture avec une jeune fille. Ainsi qu’un sous-off le raconta plus tard, ce rapport en appelait à tous les tonnerres de dieu du jugement dernier. Dès que Wenzl eut le rapport en main, nous voyons le sergent de bataillon, qui sort de son bureau comme un fou, son registre sous le bras, et qui se met à appeler Dauerling, comme un perdu, tout le long des couloirs.

— Non, mais qu’est-ce que cela signifie ? Himmel donner wetter ! Voulez-vous me ficher la paix, lui dit le commandant, avec des boniments de ce genre ! Savez-vous, enseigne, ce que c’est qu’un rapport de bataillon ? Sachez que ce n’est pas une foire aux puces ? Comment voulez-vous que cet homme vous voie lorsque vous traversez le marché en voiture ? Croyez-vous qu’un soldat n’ait pas autre chose à faire que de scruter l’horizon pour y découvrir un petit enseigne qui se promène en voiture avec sa donzelle ? Taisez-vous ! Le rapport du bataillon c’est une affaire sérieuse ! Le soldat vous a bien dit, lui-même, qu’il ne vous avait pas vu pour l’excellente raison qu’au moment même où vous passiez il était en train de me saluer, moi, vous comprenez, moi, le commandant Wenzl, par conséquent il aurait fallu qu’il eût des yeux à son derrière pour apercevoir la voiture dans laquelle vous vous trouviez ! À l’avenir, veuillez me laisser en paix avec des histoires de ce genre !

Depuis ce jour l’enseigne Dauerling a radicalement changé, ajouta l’aspirant tout en bâillant.

— Il faudrait essayer de roupiller un peu avant le rapport du colonel, ajouta-t-il. J’ai voulu vous informer comme ça, grosso modo, de ce qui se passe chez nous. Le colonel Schroder n’a pas beaucoup d’estime pour le commandant. Ce sont des types rigolos d’ailleurs. Le capitaine Sagner, commandant l’école des aspirants, considère le colonel comme le type accompli du soldat, bien que celui-ci ait une frousse épouvantable d’aller au front. En ce qui concerne Sagner lui-même, c’est un roublard, et il déteste, tout comme son colonel, les officiers de réserve. Il dit que ce sont de sales pékins. L’école, il la considère comme une sorte de ménagerie où l’on dresse des bêtes sauvages que l’on envoie au front en leur collant quelques galons pour se faire tuer à la place des officiers de métier dont la race doit être soigneusement conservée.

D’ailleurs, ajouta encore l’aspirant, en s’enveloppant dans sa couverture, tout n’est que pourriture dans notre armée. Les masses, trop effrayées, n’ont pas encore pris connaissance d’elles-mêmes. Elles se laissent sabrer, et si quelqu’un est frappé par une balle, il tombe en s’écriant comme un imbécile : « Maman ! » Il n’y a pas de héros, mon vieux, il n’y a que des bestiaux que l’on conduit à l’abattoir, et des bouchers galonnés dans les états-majors. Mais, j’espère que toute cette passivité prendra fin un jour et alors nous en verrons des histoires.

En attendant, vive l’armée ! Et, bonsoir.

— Vous dormez, camarade ?

— Non, répondit Chvéïk, je réfléchis.

— À quoi, mon ami ?

— À cette grande médaille d’or qu’un menuisier de la rue Vavrova, avait obtenue, un certain Militchko. Il avait été le premier grand blessé de son régiment. Un obus lui avait enlevé une jambe et on lui en avait collé une en bois. Depuis ce jour, il s’était mis à se poser partout en héros, étant le premier grand blessé de son village. Un soir, il était venu à l’Apollo et il fut mêlé à une rixe avec des gars de la Grande Boucherie. Ceux-ci lui ont arraché sa jambe de bois et lui ont cogné la tête avec. Celui qui lui avait arraché la jambe ne s’était pas trop rendu compte de ce qu’il faisait, mais, en voyant ce qu’il tenait en main, il est tombé dans les pommes. On a remis à Militchko le lendemain, au poste de police, sa jambe de bois, mais, depuis ce jour, il a été dégoûté de la gloire, et il est allé porter sa médaille au clou. Mais cela lui a attiré toutes sortes d’ennuis, car il existe pour les invalides une espèce de tribunal d’honneur, qui l’a condamné à reprendre sa médaille, et à la perte de sa jambe de bois…

— Comment ?

— Voici. Un jour, une commission quelconque se rendit chez lui pour l’avertir qu’il n’était plus digne de porter sa jambe artificielle. À la fin de cette entrevue, ces messieurs lui ont emporté sa guibole. Ce qui n’est pas mal non plus comme rigolade, continua Chvéïk, c’est que, lorsque les parents d’un soldat tué à la guerre héritent d’une telle médaille, on leur donne un document leur indiquant que la médaille leur est confiée pour qu’ils la mettent à une place d’honneur dans leur maison. Or, dans la rue Bozetchov à Vychegrade j’ai connu un homme, qui avait perdu son fils à la guerre, il la trouvait mauvaise et se disait que ces messieurs de l’Hôtel de Ville se foutaient un peu de lui en lui donnant un ordre pareil. Il prit donc la médaille, se rendit aux w. c. et la cloua contre le mur. Un policier, qui habitait la même maison, et qui fréquentait les mêmes chiottes, dénonça le vieux, pour intelligence avec l’ennemi. Et le pauvre vieux la sentit passer.

— Cela prouve, répondit l’aspirant, que la chance et le verre sont également fragiles. On vient de publier à Vienne un bouquin intitulé : « Journal d’un aspirant ». J’ai découvert là-dedans le poème ravissant que voici :

Il y avait un jeune aspirant

Qui se fit tuer pour son roi.

Il a donné le brave, en expirant,

L’exemple des héros d’autrefois.

On transporte son corps sur un fourgon

Son capitaine le décore d’une médaille,

Des prières montent, l’orgue bourdonne

Autour de ce héros de la grande bataille

— Il me semble, dit l’aspirant, après une courte pause que cette lamentable poésie nous prouve suffisamment la décadence de l’esprit guerrier. Je vous propose donc, cher ami, de chanter avec moi, au beau milieu de cette nuit calme et obscure, le lied du canonnier Gabourek. Cela nous remontera le moral. Mais il faut bien gueuler pour que toute la caserne Marie en profite. Pour cette raison, je vous invite à vous mettre avec moi devant la porte.

Et bientôt, retentit de la prison, un tel hurlement que les vitres des fenêtres du couloir en tressaillirent.

Là-bas, à son canon,

Debout se tient un homme

Là-bas à son canon,

Debout se tient un homme !

Mais voici qu’une marmite éclate,

Et lui arrache les pattes !

Qu’importe ! À son canon,

Toujours debout, se tient cet homme !

Là-bas à son canon

Debout se tient un homme !

De la cour, des bruits de pas et de voix répondirent bientôt à ce concert.

— C’est le geôlier, remarqua l’aspirant, et le sous-lieutenant Pelikan, qui est de service aujourd’hui, l’accompagne. C’est un réserviste, un copain à moi, membre également de la « Ressource tchèque ». Dans le civil, il est comptable dans une maison d’assurances. Il me donnera des cigarettes. Mettons-nous à hurler davantage.

Et les murs de la caserne répercutèrent en échos les fameuses strophes :

Là-bas à son canon,

Debout se tient un homme…

À ce moment, la porte s’ouvrit avec fracas, et le geôlier, dont le zèle était décuplé par la présence de l’officier, cria dans la cellule :

— Eh là-bas ! Est-ce que vous vous croyez dans une ménagerie ?

— Permettez, répondit l’aspirant, il s’agit simplement d’une filiale de la chorale du « Rudolphinum » qui donne un concert au profit des pauvres prisonniers. Le premier numéro du programme, la Symphonie martiale, vient d’être exécuté.

— Voulez-vous vous taire ! répondit le sous-lieutenant Pelikan, en se donnant un air sévère. Vous devriez savoir qu’à neuf heures du soir, ce que vous avez de mieux à faire est de roupiller en paix. Votre concert a réveillé tout le quartier autour de la caserne.

— Il se livre à de pareilles cochonneries chaque soir, s’empressa d’intervenir le geôlier. Il ne se conduit pas comme un homme intelligent.

— Mon sous-lieutenant, dit l’aspirant, je voudrais rester seul un instant avec vous.

Le geôlier sortit dans le couloir, et l’aspirant s’adressa alors amicalement à l’officier.

— Passe-moi quelques cigarettes, Franto. Des bleues ? C’est tout ce que tu as de mieux ? Pour un sous-lieutenant… Enfin, merci. As-tu également quelques allumettes ?

— Du bleu ! répéta l’aspirant en faisant la moue, lorsque l’officier fut parti. Il ne faut pas être dégoûté. Sachez, mon ami, – dit-il à Chvéïk, – que même dans l’infortune nous devons conserver notre dignité. En voici une, camarade, ajouta-t-il en lui tendant une cigarette. Et n’oublions pas que demain nous attend le jugement dernier.

Mais avant de s’endormir, l’aspirant n’oublia pas de chanter encore une strophe.

Monts, vallées, rochers sauvages,

Ce sont-là mes meilleurs amis

Pourtant, ils ne peuvent me donner du courage

Pour supporter ta perte, ô Marie !

†

L’aspirant, en déclarant que le colonel Schroder n’était qu’une brute, commettait une erreur. Le colonel, en effet, n’était pas entièrement dénué d’un certain sens de la justice.

Pendant que l’aspirant critiquait avec véhémence les conditions de vie faites aux soldats de la caserne Marie, le colonel écoutait, résigné, au Casino des officiers, ce que lui racontait le lieutenant Kretchman, récemment revenu du front avec une blessure à la jambe. Il disait qu’il avait suivi du poste de l’état major auquel il était attaché, l’attaque déclenchée contre les positions serbes.

— Bon… Ils sortent des tranchées… Sur toute la ligne, longue devant nous de deux kilomètres, ils escaladent les parapets, traversent la zone des fils de fer barbelés et se jettent sur l’ennemi. Ils portent des grenades accrochées à leurs ceintures ; ils ont leur masque, leur fusil à la main, prêts à tirer. Des balles sifflent de toutes parts. Un soldat à peine sorti de la tranchée tombe. Un deuxième s’écroule sur un tas de terre. Un troisième est fauché après avoir fait quelques pas. Mais nos hommes se jettent de l’avant, tout de même, en poussant des « hourras ! » Ils s’élancent dans un nuage de poussière et de fumée. L’ennemi les mitraille de toutes parts. Il se défend dans ses tranchées, dans les entonnoirs, avec acharnement. Les mitrailleuses crépitent autour de nos hommes. Nos soldats tombent. Une escouade s’élance pour s’emparer des mitrailleuses ennemies. Elle est fauchée. Mais nos hommes s’élancent courageusement à l’assaut. Hourrah ! un officier tombe, une escouade disparaît entièrement, et les mitrailleuses ennemies recommencent à faucher nos rangs. Alors… pardonnez moi, camarade je n’en peux plus… j’ai trop bu…

Et l’officier qui avait été blessé à la jambe par la corne d’une vache se tut.

Le colonel sourit avec cordialité et se tourna vers le capitaine Spiro, qui venait de frapper brusquement sur la table, en répétant une phrase dont personne ne pouvait deviner le sens.

— Mais réfléchissez bien, messieurs, disait-il, nous avons mobilisé les uhlans, les territoriaux et chasseurs autrichiens, les chasseurs de Bosnie, l’infanterie de ligne autrichienne, l’infanterie de ligne hongroise, les chasseurs tyroliens du kaiser, l’infanterie de ligne bosniaque, les homveds magyars, les hussards magyars, les hussards territoriaux, les chasseurs à cheval, les dragons, les infirmiers et brancardiers, l’artillerie, les marins, vous comprenez ? Et la Belgique ? La première et deuxième classe forment l’armée en ligne, la troisième protège nos derrières…

Le capitaine Spiro frappa sur la table avec plus de violence encore :

— Oui, l’armée territoriale est chargée d’assurer l’ordre en temps de paix !

Un jeune officier s’efforçait pendant ce temps de persuader le colonel que son énergie militaire était inébranlable. Il déclarait à haute voix à son voisin :

— D’abord, il faudrait envoyer au front tous les tuberculeux. Le grand air leur ferait beaucoup de bien, et nous avons intérêt également à ce que les éléments malsains disparaissent de la population.

Le colonel lui sourit amicalement. Tout à coup, il s’assombrit et dit au commandant Wenzl :

— Il me semble que le lieutenant Lukach évite notre compagnie. Depuis son arrivée au régiment, il ne s’est pas encore montré parmi nous.

— Il passe ses journées à faire des poèmes, remarqua le capitaine Sagner, ironiquement. À peine était-il arrivé ici qu’il s’éprit de Mme Schreiber, la femme de l’ingénieur, dont il fit la connaissance au théâtre.

Le colonel regarda dans son verre avec mélancolie :

— Il paraît qu’il chante très bien, dit-il.

— À l’École militaire, il nous a beaucoup amusés avec ses chansons, répondit le capitaine Sagner. Le lieutenant Lukach connaît une foule d’anecdotes et c’est un véritable plaisir que de l’écouter. Je regrette qu’il ne vienne pas plus souvent parmi nous.

Le colonel hocha tristement la tête.

— Hélas ! dit-il, il n’y a plus de vraie camaraderie entre nous. Je me rappelle les beaux jours d’autrefois où chaque officier faisait de son mieux pour briller parmi nous. L’un par exemple, un certain lieutenant Dankl, s’était mis à poil un jour ; il se fixa la queue d’un hareng dans le derrière et nous joua une scène inénarrable où il tenait le rôle d’une sirène. Un autre, le lieutenant Schleiszner, savait dresser les oreilles comme un chien et imiter à merveille le hennissement des chevaux, le miaulement des chats et le bourdonnement des abeilles. Et je me souviens également d’un capitaine Skolay. Celui-là, chaque fois que nous le lui demandions, nous amenait des poules au casino. Il y avait parmi elles trois sœurs qui étaient stupides comme des oies. Un soir, il les fit monter sur une table où elles se déshabillèrent en dansant. Un autre jour, il fit apporter une baignoire pleine d’eau chaude au milieu de la salle et il nous obligea, l’un après l’autre, à nous baigner avec ces dames. C’est ainsi qu’il nous a photographiés.

Visiblement, le colonel était fort ému en évoquant ces souvenirs.

— Et les paris que nous avons engagés dans les baignoires ! continuait-il en faisant claquer la langue de plaisir. Mais aujourd’hui on ne sait vraiment plus s’amuser. Ce chanteur ne se montre même pas. Ah ! les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent pas boire. Il est à peine minuit et nous avons déjà cinq convives complètement saouls. Dans ma jeunesse, il m’est arrivé de passer deux jours à table, et plus nous buvions, mes amis et moi, plus nous étions lucides. Fini le bon vieil esprit militaire ! Le diable seul sait où il est parti. Pas une blague ! On n’entend que des discours ennuyeux et interminables. Écoutez donc ce qu’on raconte là-bas de l’Amérique, au bout de la table.

Les convives qui entouraient le colonel, se tournèrent de ce côté-là, et ils entendirent une voix stridente qui criait :

« L’Amérique ne se mêlera pas de cette guerre. L’Angleterre est son ennemie irréductible. D’autre part, l’Amérique n’est pas préparée pour une guerre… »

Le colonel soupira et dit :

— Voilà tout ce qu’on peut obtenir des officiers de réserve. Que le diable les emporte ! Ces hommes-là faisaient hier encore des calculs dans une banque, ou bien ils servaient aux clientes des oignons, du poivre rouge ou du cirage pour les bottes, ou bien ils enseignaient à leurs élèves que la famine fait sortir le loup du bois, et aujourd’hui, ils s’aviseraient de se mettre sur le même rang que les officiers de l’active, de se donner pour des gens au courant des choses militaires, et ils prennent l’habitude de fourrer leur nez dans un tas d’histoires qui ne les regardent pas. Par-dessus le marché, si nous avons des officiers qui savent chanter, comme le lieutenant Lukach, on ne les voit jamais…

Le colonel sortit de là de fort mauvaise humeur. Et lorsqu’il se réveilla le lendemain, il était plus sombre encore. Il lut son journal, au lit comme d’habitude, et il rencontra à plusieurs reprises, dans les communiqués d’état-major, la phrase fatale : « Nos troupes ont été ramenées sur des positions préparées à l’avance. »

L’armée autrichienne connaissait des jours historiques.

C’est en emportant ces tristes impressions que le colonel Schroder se rendit à 10 heures du matin à ce fameux rapport que l’aspirant avait comparé la veille au jugement dernier.

Chvéïk et l’aspirant, alignés dans la cour de la caserne, attendaient patiemment son arrivée. L’officier de service, les secrétaires du colonel et l’adjudant-chef tenant le cahier des punitions sous le bras, étaient également à leur place.

Enfin le colonel apparut, sombre, accompagné du capitaine Sagner, commandant l’École des aspirants, qui frappait ses bottes montantes d’un mouvement nerveux de sa cravache.

Tout en écoutant le rapport, le colonel s’approcha sans dire un mot de Chvéïk et de l’aspirant, il fit quelques pas autour d’eux, tandis que les deux hommes tournaient la tête à droite et à gauche, suivant, ainsi que l’exige le règlement militaire, le colonel des yeux. Ils exécutèrent ce mouvement avec une telle précision que la tête leur tournait lorsque le colonel se fixa enfin devant l’aspirant qui se présenta :

— Mon colonel, l’aspirant…

— Je sais, interrompit le colonel. Un élève de l’École des aspirants. Que faites-vous dans le civil ? Vous étudiez la philosophie ? Capitaine Sagner, ordonna-t-il, amenez-moi toute l’École des aspirants. Bien entendu, continua-t-il, en s’adressant de nouveau au prévenu, vous êtes un de ces philosophes dont nous sommes obligés de nettoyer la culotte ! Demi-tour ! Je m’en doutais ! Les plis de la capote en désordre ! Comme s’il venait directement du bordel ! Attendez un peu ! Je vais vous apprendre !…

L’École des aspirants pénétra à ce moment dans la cour.

— En carré ! commanda le colonel.

Et les aspirants se rangèrent autour des accusés et du colonel.

— Regardez-moi un peu cet homme-là ! hurla le colonel, en montrant l’aspirant de sa cravache. Il avait tellement soif qu’il a bu toute honte ! Il ne se rend même pas compte de l’honneur qu’on lui a fait en l’admettant dans les cadres qui doivent nous fournir des officiers pleins de cran, capables d’entraîner leurs hommes sur le champ de bataille. Mais, je vous le demande, où diable est-il capable de conduire un régiment, cet ivrogne ? D’un cabaret à l’autre. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense ? Non. Regardez-le bien. C’est un homme qui fréquente les philosophes et qui n’est même pas capable de trouver un mot pour se justifier.

Le colonel souligna ces mots en hurlant d’une façon significative et, à la fin, pour mieux marquer son mépris, il cracha à deux pas de l’aspirant.

— Un philosophe classique qui, ivre mort, s’avise d’insulter ses officiers en leur tripotant familièrement le képi. C’est une véritable abomination ! Heureusement encore que cet officier appartenait à l’artillerie !

Dans ces paroles se marquait la haine que les gens du 91e de ligne nourrissaient à l’égard du régiment d’artillerie de Budeiovitz. Malheur au canonnier qui, la nuit, tombait entre les mains d’un patrouille du 91e, ou vice-versa. Cette haine se poursuivait à la façon d’une vendetta, creusant plus profondément son lit d’année en année, nourrie d’histoires traditionnelles sur des soldats qui avaient été précipités dans la Voltova par des artilleurs, ou des fantassins, et de récits de batailles que s’étaient livrés, au « Port-Arthur » ou au « Café de la Rose », les frères ennemis.

— Ce crime doit être châtié d’une façon exemplaire, s’écria le colonel. Cet homme-là sera exclu de l’École des aspirants. Nous en avons assez de ces soi-disant intellectuels ! Adjudant chef !

Le secrétaire du colonel s’avança, avec un air important, ses cahiers sous le bras et tenant dans sa main toute une série de crayons de couleur. Dans la cour régnait un silence comparable à celui d’une salle d’un tribunal au moment où les juges s’apprêtent à lire la sentence condamnant à mort un assassin.

De la même voix accusatrice, le colonel déclara :

— L’aspirant Marek sera puni de 21 jours de salle de police et, après l’expiration de sa peine, il sera attaché à la cuisine pour le nettoyage.

Se tournant vers les aspirants de l’école, il leur ordonna de se retirer.

À ce propos, le colonel fit durement observer au capitaine Sagner que ses hommes ne marchaient pas en ordre, et qu’il serait absolument nécessaire de leur apprendre à marcher droit.

— Je ne veux pas entendre leurs pas rouler comme ça, capitaine. Attendez, encore quelque chose que j’allais oublier ! Flanquez-leur cinq jours de consigne à tous, quand ils arriveront à la caserne, afin qu’ils n’oublient pas la scène à laquelle ils viennent d’assister.

Cependant, cette fripouille de Marek regardait tranquillement devant lui, sans paraître s’en faire le moins du monde. Il se réjouissait au contraire de la sentence qui venait de le frapper. Il vaut mieux mille fois, songeait-il, aller éplucher les pommes de terre ou nettoyer les casseroles que de se faire casser la gueule sur le front.

Lorsque le colonel se tourna vers le capitaine Sagner, il découvrit brusquement Chvéïk et, se plantant devant lui, le regarda attentivement.

Le visage candide de Chvéïk conservait toujours son sourire bon enfant. Il donnait l’impression d’avoir la conscience parfaitement tranquille. Ses yeux interrogeaient le colonel et paraissaient demander :

« Mais quel crime ai-je commis ? »

Le colonel, après l’avoir observé attentivement, résuma ses pensées dans cette seule question :

— C’est un idiot ?

— Je vous déclare avec obéissance, mon colonel, que je suis un idiot, répondit tranquillement Chvéïk.

Le colonel le regarda un instant avec des yeux égarés. Puis il appela son secrétaire et se mit à causer avec lui à voix basse.

Les deux hommes étudièrent ensemble les pièces qui formaient le dossier de Chvéïk.

— Ah bon ! fit le colonel, il s’agit du fameux tampon du lieutenant Lukach qui s’est soi-disant égaré à Tabor. Je pense que messieurs les officiers feraient bien de s’occuper eux-mêmes de l’éducation de leur ordonnance. Si le lieutenant Lukach accepte pour le servir un imbécile, c’est tant pis pour lui. Par-dessus le marché, ce monsieur dédaigne notre société. Est-ce que vous l’avez jamais rencontré à notre mess ? Non, n’est-ce pas ? À quoi passe-t-il son temps alors ? Il devrait avoir assez de loisirs pour dresser son ordonnance !

Le colonel s’approcha de Chvéïk et, considérant un instant son visage candide, déclara :

— Espèce d’imbécile ! Vous aurez trois jours de salle de police et, dès qu’on vous aura libéré, vous reprendrez votre service auprès du lieutenant Lukach.

Quelques instants plus tard, Chvéïk se retrouva à nouveau à la prison du régiment, à côté de son ami l’aspirant.

Mais le lieutenant Lukach fit une drôle de tête lorsque le colonel le fit appeler pour lui annoncer :

— Lieutenant, vous m’avez adressé, trois jours après votre arrivée au régiment, une demande pour obtenir une ordonnance. Vous m’aviez dit que la vôtre s’était égarée à la gare de Tabor. Cet homme vient de rentrer… par conséquent…

— Mais, mon colonel ! supplia Lukach.

— J’ai décidé, continua le colonel sans pitié, que dès qu’il sera libéré cet homme sera mis à votre disposition.

Le lieutenant Lukach s’éloigna en chancelant du bureau du colonel.

Durant les trois jours qu’il passa en prison en compagnie de l’aspirant, Chvéïk s’amusa follement. Tous deux s’ingénièrent à organiser chaque soir une petite fête patriotique dans leur cellule.

Par les fenêtres grillées de la prison, on entendit retentir chaque nuit : l’hymne impérial Gotterhalte, la Ballade sur le Prince Eugène et toute une série de chansons militaires.

Lorsque le geôlier venait pour leur imposer silence, ils le saluaient par le couplet suivant :

Salut au geôlier

Honneur et laurier

En attendant que le diable

Vienne et le charge

Sur sa brouette.

Ah ! vraiment, ce sera chouette !

Puis ils dessinèrent contre le mur le portrait du geôlier attaché à une potence. Ils écrivirent dessous le texte d’une vieille chanson populaire légèrement modifié :

En partant pour Prague chercher du boudin

J’ai rencontré en route un méchant galopin.

Ce maudit galopin n’était autre que le geôlier.

Je me suis sauvé en courant, car il voulait me coffrer.

Et, pendant qu’ils se distrayaient ainsi, le lieutenant Lukach comptait avec anxiété et tristesse le peu de jours qui le séparaient encore du retour de Chvéïk.

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