‹ Les nouvelles leçons d'amour dans un parcChapitre 12 sur 12 · L’ART D’AIMER

L’ART D’AIMER

Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ, Vos eritis chartæ proxima cura meæ.

(Ovid. Ars amandi, lib. II).

Environ dix-huit mois après que Jacquette de Chamarande eut épousé par inclination le chevalier de Fontcombes, elle s’ennuya près de son mari.

Elle le lui dit, à lui-même, tout le premier, et elle ajouta:

--Venez avec moi, Monsieur, jusque chez mon parrain, le baron de Chemillé, afin qu’il nous procure quelques lectures.

Les deux époux sortirent, sans équipage, du château. Une poterne franchie, au pied noirci de la tour du Nord, on était aussitôt dans le village. Ils suivaient la petite rue tortueuse, ne se donnant ni le bras ni la main, mais séparés et tenus écartés l’un de l’autre, et par leur humeur et par le ruisseau qui court entre les gros pavés boursouflés, comme la ligne du dos entre les épaules d’une femme un peu mûre. Des moutards barbouillés ou un chat qui se lissait le poil contrariaient leur course silencieuse; de vieilles femmes momifiées au pas des portes leur souriaient en branlant la tête, et, dans des cages de bois, très puantes, des lapins, cessant une seconde de ronger la feuille de laitue, dressaient une seule oreille et présentaient un seul œil.

Depuis des siècles, ce village s’incurvait doucement sur lui-même, de peur de s’éloigner du donjon protecteur, de sorte qu’arrivé à son extrémité, on se trouvait revenu tout près de cette antique tour du Nord démantelée à présent et ravalée à la qualité de vulgaire pigeonnier. Tout au bout de la ruelle courbe s’élevait la petite maison du baron de Chemillé.

Modeste, construite en bonne pierre de taille, coiffée de hautes cheminées, ornée de trois lucarnes en sa toiture et d’un beau mascaron au-dessus de la porte d’entrée, elle était populaire par un cordon de glycine qui, d’un triple repli serpentin, enlaçait la muraille à mi-corps et semblait, au printemps, porter, en plein jour, les rayonnants quinquets d’une illumination. Quel contraste faisait cette demeure de gentilhomme philosophe avec les magnifiques corps de logis de Chamarande et ses terrasses, ses nobles degrés, sa tour isolée, son parc aux perspectives infinies, ses miroirs d’eau, ses célèbres fontaines et son labyrinthe un peu trop fameux!

Un heurtoir de cuivre bien fourbi, à la porte d’entrée, faisait accourir une gentille soubrette, nommée Margot, à moins que ce ne fût Mme Serremiette, femme un peu prude et d’âge canonique, la respectable gouvernante de la maison. La jeune servante vint au-devant de M. et de Mme de Fontcombes et leur dit que Monsieur le baron faisait pour l’heure sa promenade au fond du jardin, sous la treille.

Allant et venant, à petits pas, sous les arceaux garnis de chasselas roses, le baron, à travers ses bésicles, lisait les Géorgiques de Virgile lorsque l’aimable couple se présenta à lui en l’honorant des nombreuses marques de politesse qui étaient encore d’usage en ce temps-là.

--Mon parrain, dit Jacquette, nous nous ennuyons, mon mari et moi.

--«Nous nous ennuyons!» s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est amoureux?

--Taratata, fit Jacquette, «heureux», c’est bientôt dit, mais qu’est-ce que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il y a chance que plusieurs au moins soient agréables): les amants eux, d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne saurait s’embrasser continuellement?...

--On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup estiment qu’ils s’en contenteraient... Mais ce sont ceux qui n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse... On ne le saurait, vous avez raison.

--Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà fort tard; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en famille; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls. Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit, disparaît; maman nous lance par la porte entre-bâillée: «Allons, il ne faut pas que nous vous dérangions, mes enfants...»; papa s’écarte en grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion... Ah! c’est gai!

--Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron.

--Puérilité!... Comment voulez-vous que je lui parle désormais?

--«Puérilité!» Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en elle une confidente.

--Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter des livres.

Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune.

--Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait, heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin, souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au cœur la semence assurant le printemps prochain?

Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village: il donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards. Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers, gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la clientèle; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la chair des framboises; les poiriers y marquaient les encoignures des plates-bandes; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins; à la tombée du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des fraises mûres et des abricots surchauffés.

--Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an prochain... Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais j’entends: les livres!--et il fallait écouter le baron dire ce mot--les livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances. Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous ennuyez, vous aimez la vie; eh, bien! les livres, ils vous la doublent, ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!...

--Comment cela, mon parrain?

--Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la pensée ou le vers qui m’enchantent.

--Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si extraordinaires dans les livres?

--J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps; il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur table, ils deviennent écrivains... Je vous expliquerai cela une autre fois; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin...

--Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain.

--Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose; et il importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un lieu à un autre; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes. Mieux encore que tout cela: ils sont beaux! Une page, un poème, un seul vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous acquérons à prix d’or.

--Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres!

--Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire inextinguible; d’autres qui vous apprennent comment il convient de vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les résultats de toute l’expérience humaine; et certains qui consolent--c’est le plus fort!--qui consolent l’homme avancé en âge de ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité: gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec ce seul bagage?

Le baron ouvrit tout à coup son Virgile; il frappa du doigt le texte vénéré:

--La vertu subtile de la chose écrite, c’est notre viatique, à nous les vieux, mais à vous, c’est la révélation du sens même de la vie.

--Vous ne devez jamais vous ennuyer, mon parrain?

--Jamais.

--Mais pourquoi maman et ma gouvernante m’ont-elles si sévèrement défendu les livres?

--Ah! c’est que je ne vous ai pas dit qu’ils contiennent ce qu’il y a au monde de plus dangereux!...

--Qu’est-ce qu’il y a au monde de plus dangereux?

--La vérité, mon enfant, et l’erreur, sa sœur inséparable...

--Je veux lire, mon parrain! M. de Fontcombes et moi sommes venus vous demander des livres.

--Je ne prête pas de livres, dit le baron.

--Comment! après ce que vous venez de nous dire, vous nous laisseriez privés de magiciens capables d’écarter l’ennui?

--Je ne prête pas de livres, mais...

--Mais?...

--Mais je peux vous permettre de passer une après-midi dans ma bibliothèque. Venez demain; je donnerai des ordres; toutes les merveilles dont je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? Mais vous le serez par tous les génies!... Libre à vous alors d’oublier là que vous êtes amants: je vous y livre à l’enchantement sans pareil de tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain...

· · ·

Jacquette embrassa son parrain et quitta le jardin du baron de Chemillé à l’heure du serein. Dans le lointain, des brumes légères se laissaient épingler aux pointes des peupliers qui bordent le cours de la Loire; les oiseaux s’étaient tus partout; et par delà la douve où Jacquette crachait les pépins et la pulpe des chasselas, on entendait à présent le bruit cristallin des célèbres fontaines, au fond du parc de Chamarande.

Les deux jeunes époux traversèrent de nouveau le village en se tenant cette fois par la main, malgré le ruisseau qu’ils enjambaient tour à tour, parce que Jacquette était maintenant d’excellente humeur. Elle tint même à prolonger la promenade, sous le prétexte de parcourir le parc aux dernières lueurs du crépuscule.

--Quelle chance! disait-elle en entraînant son mari sous les allées taillées et l’obligeant à danser autour des bassins, sous le sourire du faune joueur de flûte.

--Oui, oui, quelle chance! répétait le mari.

--Vous n’avez pas l’air convaincu? Vous vous êtes tout le temps tenu coi. Vous n’avez pas même remercié le baron lorsqu’il vous a accordé la faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain!... Que dites-vous donc de cela?

--Je dis, répondit M. de Fontcombes, que votre parrain a sa marotte, comme chacun a la sienne. Reste à savoir si c’est bien la vôtre.

--Me jugez-vous incapable de goûter les choses de l’esprit? Ne suis-je pas assez grande pour être intelligente? Et vous-même? Ah! tenez, si je savais que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais ne jamais vous revoir...

· · ·

Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette et son mari étaient chez le baron de Chemillé qui leur faisait aussitôt les honneurs de sa bibliothèque, lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait que d’exceptionnels visiteurs.

C’était une pièce vaste et belle et pour qui toute la maison semblait avoir été construite. Les parois en étaient garnies de fauves reliures, sauf quelques panneaux réservés à des toiles du Titien, du Giorgione et du Corrège que le baron affectionnait par-dessus tout. Une grande table recouverte d’un tapis, mais surtout d’in-folios épars et de morceaux de marbres antiques, occupait presque tout l’espace quoiqu’il en demeurât pour un grand lit de repos et pour un haut fauteuil à oreillettes et sa bergère en vis-à-vis, de chaque côté de la cheminée.

Le temps était gris, ce jour-là; une première pluie d’automne arrosait le jardin; on entendait hoqueter et pleurer les gouttières.

--Ah! que ne vous dois-je pas, mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous, par un temps pareil, le sort qui, sans vous, nous attendait?

Le baron regarda sa filleule, qu’il trouva fraîche et jolie à plaisir, puis regarda son jeune mari qui n’était pas indigne d’elle.

--Vous seriez demeurés dans votre appartement qui vaut celui-ci, dit-il, et, par Bacchus, à d’autres que moi de vous plaindre!

--Dans notre appartement, oui, fit Jacquette, et vous trouvez cela drôle?

--Eh bien! dit le baron; je vous laisse ici dans une nombreuse et brillante compagnie qui m’a rendu souvent les jours de pluie plus agréables que les autres.

Jacquette sautait de joie, embrassait son parrain et palpait de ses doigts gourmands les beaux dos arrondis des volumes.

M. de Chemillé s’éclipsa.

· · ·

Et il laissa longtemps le jeune ménage dans la bibliothèque; fort longtemps.

Le temps lui parut même si long, privé qu’il était, lui, en un jour morose, de sa pièce préférée, qu’il en conçut quelque inquiétude. Il commanda à Margot d’aller tendre l’oreille au trou de la serrure. La servante revint vers son maître.

--Se seraient-ils échappés?

--Non, monsieur le baron.

--Sont-ils évanouis?

--Non, monsieur le baron.

--Vivent-ils? s’écria le baron qui commençait à s’émouvoir.

Mais il s’aperçut que la soubrette riait en détournant la tête.

--Qu’est-ce à dire? par la mordieu! Faites-moi venir Mme Serremiette.

La respectable Mme Serremiette se présenta, la poitrine comprimée comme une religieuse, son trousseau de clefs battant sa robe grise. Le baron lui donna le même ordre qu’il avait donné à la soubrette:

--Avec discrétion, cela va sans dire, Madame Serremiette, avec discrétion, vous comprenez; mais il s’agit de savoir s’il n’est pas arrivé malheur à ces jeunes gens.

Mme Serremiette fit comme il lui avait été commandé; mais, ayant obéi, elle avait la plus grande peine à reparaître devant son maître. Celui-ci dut la sommer d’affronter son regard.

--Eh bien, quoi? dit le baron, aucun bruit?...

--Si, monsieur le baron.

--Ah! je respire. Mais, par le diable! ils me saccagent mes rayons? Vous avez entendu tomber les volumes, choir une pile sur le parquet?

--Non, monsieur le baron.

--Ah. Ils lisent tranquillement? Ils ont pris Eschyle, sans doute, Don Quichotte ou les Contes de Perrault? Vous êtes restée au moins le temps qu’il faut pour entendre tourner la page?

--Non, monsieur le baron.

--Comment? «non!» Mais il fallait demeurer, Madame Serremiette: ces pages sont de grand format; je vous dis qu’il fallait leur laisser le temps de tourner la page!

Mme Serremiette se cachait pudiquement le visage derrière ses mains parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, comme avait fait la petite bonne.

M. de Chemillé se frappa soudain le front. Et il se mit à rire de tout son cœur.

Le ciel s’était éclairci; un rayon de soleil appelait au dehors. Le baron fit un tour de jardin en écrasant les limaçons sur le sable humide. Il fit un tour; il en fit deux; trois même, et quatre, et dix aussi, sans que rien fût changé à l’ordre des choses dans la trop studieuse demeure. Le jour déclinait. Le baron consultait sa montre; il s’impatientait, mais il souriait aussi. Finalement il n’y tint plus, et tandis qu’il passait devant les fenêtres de la cité des livres, il fit toc-toc à la vitre, risquant un œil pendant qu’il y était.

Mais tout à coup le voilà penaud comme la gouvernante, plus rouge qu’elle et répétant chapeau bas:

--Mille excuses! mille excuses!

Il savait cependant! il était averti! Oui, informé par deux femmes successivement, il n’ignorait rien. C’est entendu. Mais voir, de ses yeux, ah! que c’est une chose différente!

· · ·

Eh bien, moins de deux minutes après l’incident, et comme la confusion de M. de Chemillé durait encore, la fenêtre où le vieillard avait frappé fut ouverte d’une main sûre, au pouls régulier; puis les deux battants en furent écartés largement; et Jacquette, la chevelure en ordre et le rouge en place, sourit à la fraîcheur du soir et à son parrain.

Celui-ci ayant recouvré ses sens, la salua, non sans admiration, et lui demanda:

--Eh bien, ma chère filleule, vous êtes-vous ennuyée aujourd’hui?

--Pas un instant!

--Bravo! Et qu’avez-vous lu?

--Lu?... dit-elle, à peine embarrassée, cependant qu’une voix de basse, derrière elle, soutenait la note fort justement:

--Lu?...

Le baron reprit:

--Je vous demande: qu’avez-vous lu?

Les dieux, chacun le sait, furent avec les amants toujours de connivence. Tandis que Jacquette hésitait un peu, une main lui tendit un elzevier entr’ouvert à la page du titre, cependant que la voix de basse, traduisant du latin, lui soufflait:

--OVIDE: _L’Art d’aimer_...

--Ah! fort bien, dit le baron, _l’Art d’aimer_!... En effet, _Naso magister erat_...

Et il reprit:

--L’art d’aimer, c’est souvent de faire le contraire de ce qu’il a été convenu que l’on ferait...

LE MARIAGE DE POMME-D’API

Environ la deuxième année de son mariage avec M. de Fontcombes, Jacquette ne donnant pas signe de grossesse, le vieux baron de Chemillé lui dit en se promenant avec elle dans son jardin de curé:

--Ma filleule, votre mari est-il généreux?

--Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune homme: je crois que recevoir lui est plus doux que donner.

--Il ne manque pas de galanterie envers vous, si je m’en rapporte à la scène de la bibliothèque--dont j’ai gardé plaisante mémoire,--que ne vous fait-il cadeau d’un enfant!

--Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si pressée; les enfants sont insupportables.

--On l’a dit de tous temps et l’on a continué d’en avoir. Il n’y a pas vingt ans, je vous ai vue vous-même naître, sucer le lait de Marie Cocquelière et grandir en roulant comme une boule dans les allées du parc de Chamarande: qui donc s’en plaignait? Vous étiez divertissante.

--Maman s’est donné pour mon éducation beaucoup de mal...

Le baron retint un de ces sourires qu’il avait, disait-on, à double pointe, et piquants comme celui de son contemporain Arouet. Il se souvenait des peines inconsidérées que la pauvre marquise avait eues pour n’arriver à rien; et il revoyait Mlle de Quinconas, l’institutrice, et l’austère Mme de Matefelon, et les confidences du capucin, et l’abbé Puce...

En effet, tout le mal que l’on prend pour bien élever les enfants est fertile en déceptions. Mais, comme l’une de ses marottes était précisément que son intervention personnelle avait mieux servi l’éducation de Jacquette que toutes les méthodes convenues, il repensa à la poupée Pomme-d’Api, et il dit:

--Ecoutez, ma filleule. Je ne me trompais pas l’autre jour, lorsque je vous ai fait allusion au goût que je soupçonne à Pomme-d’Api pour le mariage: elle m’en a touché mot...

--Mon parrain, dit Jacquette, il n’y a nul besoin d’un enfant dans la famille puisque vous êtes là. Vous ne serez jamais sérieux!

--Ni vous tout à fait fine, ma chère Jacquette, puisque, à l’exemple de tous les gens du commun, vous croyez que le «sérieux» gît dans un lieu déterminé, porte un habit d’une certaine couleur et emploie infailliblement le langage des dames nonagénaires. Le sérieux, il est dans la bouche d’un petit morveux souvent; les poètes l’accordent généralement à des fous; moi je le vois toujours où je l’attends le moins, et ce n’est pas ma faute si les seuls êtres qui me parurent doués de cette qualité, sans mélange, sont les marionnettes à l’invariable visage et à la tête de bois.

--Je sais bien que j’ai fini par attribuer à Pomme-d’Api des opinions, mais c’étaient les miennes ou bien celles que vous m’aviez affirmé qu’elle avait.

--Fort bien! mais toutes opinions que vous n’eussiez point du tout considérées si cette espèce de bûche n’eût été là pour vous les répéter moins désagréablement qu’une personne vivante. Je vous en prie, ne discutons pas sur la qualité intrinsèque de Mlle Pomme-d’Api; je suis un vieux bonhomme et j’ai beaucoup vu; croyez-moi: sa qualité est éminente. Je disais donc... Ah! vous me faites perdre le fil de mon discours...

--Vous disiez, mon parrain, des enfantillages.

--Et j’y reviens; c’est-à-dire que je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api a déjà vu trois prétendants.

--Ah. Et qui sont-ils?

--Je vous les montrerai. L’un, s’il vous plaît, est un ange...

Jacquette s’abandonna à l’hilarité sans aucune retenue.

--... Est un ange... poursuivit le baron. Il surmonte mon bois de lit; il est fort bien taillé et peint; il a des ailes; il descend, sans nul doute, du ciel en droite ligne.

--Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée?

--Elle n’en veut pas entendre parler.

--Elevez-les donc religieusement!

--Je reconnais à Pomme-d’Api mille vertus; mais elle donne dans le goût du jour avec une déplorable facilité.

--Et après l’ange, qui a-t-elle vu?

--Je lui ai présenté un poupard du temps du roi Henri, qui est richement accoutré, décoré de la Toison d’Or--une merveille--mais à la vérité d’aspect un peu ventru et gibbeux.

--Elle l’a repoussé?

--Moins rudement; mais elle l’a repoussé. Savez-vous de qui cette jeunesse s’est entichée?

--Jouons avec vous jusqu’au bout, mon parrain. Je ne vois pas de qui pourrait s’éprendre une poupée.

--D’un jocrisse, mademoiselle! d’un grand efflanqué de Pierrot qui a le teint couleur de perruque, des yeux de moribond et une humeur de pendu!...

--Pauvre fille! Ah! que je la plains!

--Vous voyez que vous y êtes prise. Eh bien, c’est ce flandrin que Pomme-d’Api va épouser.

--Quand cela?

--La semaine qui vient. J’en ai prévenu madame votre mère à qui la chose sourit assez. La marquise veut inviter toutes les poupées et tous les poupards d’alentour; ils viendront avec leur famille; on fera, m’a-t-elle dit familièrement, une noce à tout casser.

Jacquette trépignait de joie:

--Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous allons voir du monde!

--C’est Pomme-d’Api qui vous vaut cela. Voulez-vous voir le fiancé?

--Mais certainement.

Le baron ouvrit une immense armoire et y prit délicatement un objet d’une extrême mollesse, long de culottes comme de nez, blanc de vêtement comme de teint, noir aussi par endroits et faisant mine de déterré.

--Bonjour, lui dit Jacquette. Tu n’es pas gai, mon vieux!

Elle eut l’attention de se tourner d’un autre côté pour ajouter:

--Pas beau non plus, saprelotte! Ma poupée a un drôle de goût.

--Pomme-d’Api, dit le baron, fut toujours d’une nature originale.

Jacquette exhala un profond soupir. Elle ne l’eût pas fait dix minutes auparavant; mais déjà elle commençait à douter si ces épousailles de poupée avaient quelque chose de véridique. Car, tant nous éprouvons, à notre insu, le besoin d’être poussés en pleine fiction, qu’une chiquenaude y suffit.

--Enfin, comment s’appelle-t-il?

--Pierrot.

--De bonne famille?...

--Heu, heu... dit le baron, faisant la lippe: Fantaisie, Poésie, Clair-de-Lune, Vapeurs, Langueurs et Cœur, Sérénades, Mascarades, Génie et Corde-au-Cou: voilà du chenapan le fantasque arbre généalogique.

--Que tous ces noms ont vieilli!...

--Aussi, c’est vous et vos pareilles qui avez grandi un peu vite! Mais sachez, ma filleule, que le vieux est plus jeune que votre dernière nouveauté.

--Comprends pas.

--Je veux dire que de ce que vous croyez neuf naîtra quelqu’un qui ressemblera au vieux à s’y méprendre.

--Grand bien lui fasse! Mais, mon parrain, savez-vous quand les fêtes commencent?

--Chut!... On a voulu vous en réserver la surprise: dans quatre jours, sans plus tarder.

Jacquette s’en fut en sautant et dansant, comme au temps où elle était petite. Chemin faisant, elle traversa la pièce où Pomme-d’Api, empalée, demeurait immobile sous son globe de verre.

--Pour ce qui est des conseils avant le mariage, ma fille, j’ai résolu de ne t’en donner aucun. J’ai fait ce que j’ai pu, quand j’étais jeune fille, pour t’épargner la vue des choses réelles, comme on le faisait pour moi. Entre nous c’était peine perdue. Nous avons tout vu, tout connu, et appelé chaque chose interdite par son nom; n’est-ce pas vrai? Eh bien, je te dirai seulement ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions rien, rien, rien de rien. Raison de plus pour que je t’instruise! me diras-tu. Non, ma pauvre: autant vaudrait te parler chinois. Bonsoir!

Et la jeune madame de Fontcombes, chantonnant, alla donner l’alerte à ses femmes de chambre et mettre les appartements sens dessus dessous, afin qu’on s’occupât de ses toilettes.

On y avait déjà mis la main en secret, et elle s’aperçut que tout le château travaillait dans l’ombre à la préparation méthodique et passionnée d’une grande fête nuptiale, activité destinée à la louable propagation de l’espèce, et que rien n’égale chez les humains, si ce n’est l’ardeur qu’ils déploient quand il s’agit précisément d’exterminer cette espèce même.

· · ·

Comme jadis, aux grands jours, et presque dans les mêmes proportions qu’à l’occasion des noces de Jacquette, on put voir arriver, au cours d’une même après-midi, l’affluence des invités. Ils venaient de l’Est et de l’Ouest, suivant les voies qui bordent la Loire, les uns en carrosses assez boueux, car il avait plu, et les autres simplement par le coche d’eau, tant du côté de Chinon que du côté de Saumur. Apporter avec soi tout ce que châteaux ou riches demeures pouvaient contenir de poupées était le plaisant prétexte à la réunion, mais tout ce monde, cela va sans dire, était attiré par la promesse de festoyer, de danser et de tout ce qui s’en peut suivre.

· · ·

Et personne ne fut déçu, que je sache; ce qui vous laisse à penser que les repas furent copieux et les nuits de bal éblouissantes. Les divertissements que l’on ne goûte que peu fréquemment deviennent féeriques dans les esprits: douze chandelles allumées tous les trois mois font plus de clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. Ces belles compagnies provinciales, convoquées au château de Chamarande pour y faire fête, s’en acquittaient avec transport. Et justement il se trouvait en ces années-là qu’une société jeune et alerte s’était développée, aux confins d’Anjou et de Touraine, beaucoup plus brillante et entreprenante qu’au temps de la jeunesse de Ninon, la charmante mère de Jacquette. Je n’en finirais pas si l’envie saugrenue me prenait de vous énumérer tous les hôtes du château et toutes les fantaisies qui furent imaginées pour leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais, cela va sans dire, s’il était question de suivre, seulement une heure, la jeune Mme de Fontcombes en ce tourbillon.

Durant trois nuits consécutives, les violons n’arrêtèrent pas leur crin-crin de cigales infatigables; on dansait dans les salons; on dansait dans les corridors; et, le beau temps s’étant mis de la partie, on dansait aussi sous les charmilles, aux sons atténués du petit orchestre et à la lumière infiniment mesurée que vingt fenêtres du rez-de-chaussée semblaient faire exprès de pincer entre les tentures, pour favoriser les échanges d’une étroite entente entre les couples enfiévrés.

Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, que nul ne l’avait vue jusqu’ici en pareil état d’allégresse. De méchantes langues prétendent qu’elle se compromit avec un cadet de Gascogne, haut de six pieds, à tel point que son mari en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût lui-même lancé comme une toupie ivre au milieu de cinquante jeunes femmes pâmées d’aise et parmi lesquelles il reconnaissait à grand’peine, au souper, celle à qui il avait, un quart d’heure auparavant, fait la cour la plus inconsidérée.

Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, tant chez les hôtes du château que chez les châtelains eux-mêmes, leur ait fait complètement oublier le motif de leur réunion et négliger, en vérité, d’ingrate manière, la poupée Pomme-d’Api, son fiancé, ainsi que toute la pouparderie? Non; de toutes ces têtes de carton ou de cire, de tous ces membres de bois, de tous ces ventres de guenille ou de son, il ne fut pas plus parlé ni pensé que des origines du monde ou de la vie éternelle.

N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer--tant la jeunesse à elle-même se suffit!--que le baron de Chemillé n’avait pas paru?

· · ·

Ce ne fut que passé les fêtes, un beau matin, dans l’allée d’Eau où il se promenait, un petit livre de Juvénal à la main, que le vieux parrain de Mme de Fontcombes, rencontrant sa filleule, la fit soudain se souvenir qu’elle ne l’avait point vu d’une semaine.

Elle allait seule, elle aussi, sans nul livre, il est vrai, mais rêveuse:

--Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous devenu? J’allais faire prendre de vos nouvelles...

--J’étais un peu fatigué, dit le baron. A mon âge, la veillée ne me convient pas comme à vous...

--La veillée?...

--Trois nuits passées en compagnie de la jeunesse!...

--De la jeunesse?...

--Disons: de la folie. Et de la plus déréglée. Disons: au milieu de la bacchanale. Et de la plus éhontée.

--Comment avez-vous pu vous dissimuler au point que je ne vous aie point aperçu?

--Ah! Je tiens de vous, ma chère belle, que vous fûtes à la bacchanale!

--Mais comme tout le monde et vous-même...

--Oh! moi, je fus à certaine autre que vous eûtes peut-être tort de négliger!

Jacquette eut la figure de quelqu’un qui n’a vraiment rien négligé.

--J’ai tout bonnement, dit le baron, assisté, moi, au mariage de Pomme-d’Api.

En son visage boudeur, Jacquette eut un sourire qui contenait une once de pitié. Le baron reprit de plus belle:

--Ce fut surprenant, inoubliable!

--Allons, fit Jacquette avec condescendance, parrain, le temps est beau, voici mon bras; promenons-nous et parlez-moi de ce mariage de Pomme-d’Api.

Et les voilà, vieillard malicieux et jeune femme pleine de grâces alanguies, s’engageant dans l’allée des balustres où sont distribués à intervalles égaux les caisses de lauriers et d’où la vue est si belle sur la Loire.

--Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette occasion, de la façon la plus singulière...

«Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau; leur ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs, reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de tous les coins du monde: d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus grand scandale...

--Qu’entends-je?... «Scandale!...» Pomme-d’Api?...

--Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement.

«Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens... Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de hautement me surprendre.

«Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là, pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir.

«J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais, lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée...

--Mais Pierrot? demanda Jacquette.

--Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame; ne vous aurait-il point importunée de ses vapeurs?

--Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal...

--Le bruit avait couru...

--Quel bruit? Prétendez-vous, à présent, entendre des Pomme-d’Api, des Pierrot et des Djiandouilla? Mais passons, que diable! à la suite de l’histoire.

--Ah! dit le baron. Je constate que la comédie de nos bonshommes de bois vous intéresse. Que serait-ce si vous eussiez vu!...

--Si vous eussiez vu quoi?

--... Eussiez vu ce que moi-même ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous ces coquins, familiers de la féerie, savent, en effet, la faire naître pour ainsi dire d’un coup de baguette. Sans doute portaient-ils avec eux des lumignons, des torches, d’étranges machines et toute la défroque habituelle des impromptus propres à satisfaire les caprices impatients des princes. Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? Toujours est-il que là où j’avais compté dix pantins, j’en nombrai cent, et que là où il n’y avait rien que le mur nu d’un cabinet, j’assistai à la plus riche, riante, burlesque, tragique et compliquée représentation. Le signor Djiandouilla voulait éblouir sa belle.

--Et la belle fut-elle éblouie?

--Point. La belle dit qu’il ne s’agissait pas de cela, que la vie ménagère, elle le savait, était destinée à s’écouler vraisemblablement sans ces splendeurs, et que si le seigneur Djiandouilla n’était bon qu’à de telles farces, qu’il passât donc la main à un autre.

--Je reconnais bien là Pomme-d’Api: elle ne goûte que le solide et ce qui a chance de durer...

--Attendez! Vous verrez que son caractère ne s’est nullement démenti. Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, à une lutte, des plus sérieuses et terribles, entre deux forcenés, pour la possession de la fiancée récalcitrante, l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, Italien encore, espèce de grotesque répondant au nom de Bouratin. A la lutte ils s’exterminèrent et demeurèrent sur le carreau.

--Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, pour se distraire, consenti à mort d’homme?

--Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api de se distraire! Et ayant bien résolu de se trouver, cette nuit-là, un mari, elle était si appliquée à chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, talent, richesse, dévouement, paroles d’amour et mort même lui semblaient pareillement méprisables. «Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, les qualités d’un mari!»

«On le vit bien lorsqu’un certain Fantoche, extrêmement adroit, fort aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, s’avança vers elle et lui offrit, par passion, de monter jusqu’aux machicoulis de la Tour du Nord, extérieurement, à la seule force des poignets...

--La tour est hérissée de crampons; les pierres en sont disjointes...

--Le Fantoche ne le savait pas. Et, eût-il connu ce détail, l’opération restait délicate. «Allez, monsieur!» dit simplement Pomme-d’Api.

--Oh!

--Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, à présent. Nous vîmes un spectacle extraordinaire. Je vous ai dit que ce peuple étrange est habitué aux fictions merveilleuses. A la vérité, il ne discerne pas entre le faisable et le chimérique; et, d’autre part, il nous faut bien supposer qu’il manœuvre de concert avec les plus fameux Enchanteurs, ne fût-ce que par la faculté qu’il a, par exemple, de se multiplier soudainement à nos yeux. J’avais limité à quinze ou vingt le nombre des soupirants au cœur de notre Pomme-d’Api: j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui, tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux de rats, vers cette Tour du Nord, à dessein de l’escalader.

«Plus comparables à des insectes qu’à de grotesques imitations de la figure humaine, nos Polichinelles, nos Guignols, nos Bouratins et nos Gnafrons sont un essaim d’abeilles, une colonne de fourmis ailées; gonflés d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins légers; ils ne grimpent pas: ils sont suspendus dans l’air devenu pour eux comme un matelas magique; attachés aux crampons, aux défaillances de la pierre, ils escaladent les étages, ils s’escaladent entre eux, agrippés à la bosse de celui-ci, à la batte de celui-là; ils perdent perruque, ils s’écorchent le nez; en définitive ils montent; et quelques-uns déjà sont assis sur leur petit derrière de bois, au bord des créneaux, et adressent des baisers à leur belle en signe de victoire.

«Leur belle, je la tiens sur mon genou, serrant son thorax entre pouce et index afin de compter les battements de son cœur. Ils sont nuls.

«Un peuple d’artistes, interprètes des grands poètes, idoles des foules, et jouissant de la plus populaire célébrité par le monde, accomplit pour elle des prodiges: son cœur ne bat pas.

Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible un certain individu de la troupe, espèce de Turc, trapu et l’air sournois, large du rein, le cou et le front d’un taureau, lequel n’a pas pris, lui, la peine de monter à la Tour. Il se promène, sans attribut visible; il rôde, non loin de nous, peu rassurant s’il n’eût été de la taille d’un poireau; et il darde, à intervalles rapprochés, telle une lanterne marine, un œil de braise incandescente du côté de Pomme-d’Api.

La troupe myrmidonesque nous fait, du haut de la Tour, des signaux incompréhensibles. Un de ses sujets--en qui je crois reconnaître le Fantoche, qui prit l’initiative de l’éperdue et chevaleresque ascension,--monté sur l’échauguette, semble annoncer, _urbi_ et _orbi_, quelque inédite fanfaronade. Je dis à Pomme-d’Api: «Il va, pour vos beaux yeux, se jeter sur le sol!» Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.

Le Fantoche en effet se jette sur le sol. On entend sa carcasse s’aplatir comme un sac de noix sèches; ses membres sont épars: il est détruit. Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.

«Cependant, je me garde de perdre de vue notre rôdeur terre-à-terre. Celui-là, certes, ne compromettra pas ses jours, mais j’ai idée que, par quelque coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers les nôtres à seule fin d’engrosser sa bourse; il nous encercle; il se rapproche; son œil, voilé sous d’épais sourcils, et noir comme la nuit, jette ses feux par intermittence, et sur la qualité de ses gestes plus proches de ceux d’un gibier de potence que d’un gentilhomme, je ne saurais, de par le diable, me prononcer.

«Du haut de la Tour, un second, puis un troisième paladin a suivi le chemin des airs trahi désormais par les maléfices, et s’est venu convertir en échardes sur le parapet de la douve, comme un pignon décroché par le vent de galerne.

«Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.

«Tout à coup, et dans le temps que la troupe, là-haut, penchée aux créneaux, commente la fin déplorable des téméraires amants--et peut-être songe à descendre en masse par l’escalier?--entre mon index et mon pouce, une soudaine palpitation me surprend. Quoi! Pomme-d’Api s’émeut-elle? Brusquement je la sens se soustraire à mon auscultation, glisser de mon genou, disparaître dans l’ombre... Court-elle, prise d’une pitié soudaine, au secours de ses héroïques et infortunés soupirants? Montera-t-elle, par l’escalier de la Tour, conjurer les survivants de s’épargner pour elle, ou se donner enfin à eux, confusément, en récompense de leurs vaillantes prouesses?...

«Je me précipite à sa recherche. Un bruit de baisers, un nom prononcé m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!... La lune me favorise. Je vois...! Ah! ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne de vous dire ce que je vois!...

--Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, mon parrain?

--Karagheuze!...

--Oh!

--Le Turc avait dit son nom, j’en atteste les dieux! Il avait dit son nom avant que je n’entendisse le bruit des baisers. Pomme-d’Api savait donc à quel monstre lubrique elle faisait don de sa jeunesse et de sa beauté!... Elle était informée, la mâtine! Dites-moi: votre poupée connaissait-elle la légende du Turc impudique?

--Qui ne la connaît? dit Jacquette rougissante.

--Eh bien! dit le baron, c’est un fait, et son retentissement sera grand dans les annales du pays: votre fille, par vous élevée, et avec les mêmes précautions scrupuleuses que vous le fûtes, votre fille, fiancée, de son plein gré, à la Poésie même, votre fille dédaigneuse des exploits de toute la belle galanterie chrétienne, de son plein gré, s’est livrée à l’infidèle Turc de qui une bouche de bonne compagnie ose à peine prononcer le nom...

Jacquette, qui s’était laissée prendre au récit de M. de Chemillé, fit paraître la plus violente indignation.

--C’est une fille! dit-elle.

· · ·

Mme de Fontcombes quitta son parrain à une poterne située en bordure du parc et qui permettait au baron de regagner sa petite maison de philosophe. Comme elle rentrait, seule, au château, par les splendides allées de Chamarande, elle se demanda si le malicieux vieillard avait voulu simplement la distraire par un conte, ainsi qu’il le faisait quand elle était fillette, ou s’il ne lui avait point fait, par hasard, quelque allégorie prouvant que rien des excès commis durant les trois nuits de fête ne lui avait échappé...

· · ·

Elle traversa, à son arrivée, la pièce où l’on avait soigneusement repiqué Pomme-d’Api sur son pal et sous son globe de verre. Vous pourriez croire qu’elle lui allait adresser une semonce en termes courroucés, comme il lui arriva maintes fois pour des peccadilles? Non. Elle passa en effet devant elle sans mot dire, et ayant du rouge sous son rouge; puis elle se détourna de trois quarts et adressa à Pomme-d’Api le plus endiablé, le plus joli, le plus féminin sourire de connivence.

TABLE

Préface 7 Alcindor 15 L’Ordonnance du Docteur Couloubre 125 OVIDE “L’Art d’Aimer” 143 Le Mariage de Pomme-d’Api 169

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES, (BELGIQUE).