‹ Les nuits mexicainesChapitre 34 sur 40 · XXXIV

XXXIV

UNE RÉSOLUTION SUPRÊME

Les premières lueurs du jour commençaient à nuancer le ciel de teintes d'opale au moment où les deux cavaliers atteignirent la garita de San Antonio.

Depuis quelque temps déjà ils avaient ralenti l'allure rapide de leurs chevaux, avaient quitté leurs masques et rétabli autant que possible de l'ordre dans leurs vêtements fripés, salis, et endommagés par les péripéties nombreuses de leur course nocturne.

A quelques pas de la garita, ils s'étaient mêlés aux groupes d'Indiens qui se rendaient au marché, de sorte qu'il leur fut facile de rentrer dans la ville sans être remarqués.

Don Jaime se dirigea aussitôt vers la maison qu'il habitait, calle de San Francisco, près la place Mayor.

Arrivé chez lui, il congédia López qui tombait littéralement de sommeil, malgré le copieux à-compte qu'il avait pris pendant que son maître était au Palo Quemado, lui donna congé pour toute la journée en lui assignant seulement un rendez-vous pour le soir même, puis il se retira dans son appartement, ou plutôt dans sa chambre. Cette chambre était une véritable habitation de Spartiate; le mobilier, réduit à sa plus simple expression, se composait seulement d'un cadre en bois garni d'un cuir de bœuf qui lui servait de lit, une vieille selle formait oreiller, et une peau d'ours noir tenait lieu de couverture; une table chargée de papiers et de quelques livres, un escabeau, un coffre renfermant ses hardes, et un râtelier garni d'armes de toutes sortes, couteaux, pistolets, sabres, épées, poignards, machettes, fusils, carabines, rifles et revolvers, complétaient avec des harnais pendus au mur ce singulier ameublement que relevait un lavabo fourni d'ustensiles de toilette placé derrière un zarapé formant portière dans un angle de la chambre.

Don Jaime pansa ses blessures qu'il lava avec soin avec de l'eau et du sel, suivant la coutume indienne, puis il s'assit devant sa table, et commença l'inspection des papiers dont il avait eu tant de peine à s'emparer, et dont la possession avait failli lui coûter la vie.

Il fut bientôt complètement absorbé par ce travail qui paraissait fortement l'intéresser.

Enfin, vers dix heures du matin, il quitta son siège, plia les papiers, les renferma dans un portefeuille qu'il plaça dans une poche de son dolman, jeta un zarapé sur son épaule, se coiffa d'un chapeau de vigogne à large golilla d'or, et dans cette tenue aussi élégante que pittoresque, il sortit de chez lui.

Don Jaime avait, on s'en souvient, donné à don Felipe sa parole d'honneur d'être son exécuteur testamentaire, c'était pour accomplir cette promesse sacrée qu'il sortait.

Vers six heures du soir il rentra chez lui; sa parole était dégagée, il avait remis à la mère et à la sœur de don Felipe la fortune dont un coup de couteau les avait rendues si à l'improviste héritières.

A la porte de sa maison l'aventurier trouva López, parfaitement reposé, qui l'attendait.

Le peon avait servi un modeste dîner à son maître.

--Quoi de nouveau? lui demanda don Jaime, en s'asseyant à table et en commençant à manger de bon appétit.

--Pas grand chose, mi amo, répondit-il, il n'est venu qu'un capitaine aide-de-camp de Son Excellence le Président.

--Ah! fit don Jaime.

--Le Président vous prie de vous rendre au palais, à huit heures, il désire vous voir.

--J'irai; après, tu n'as rien appris? Tu n'es donc pas sorti?

--Pardonnez-moi, mi amo, je suis allé comme de coutume chez le barbier.

--Et tu n'as rien entendu, là?

--Deux choses seulement.

--Voyons la première.

--Les Juaristes, dit-on, s'avancent à marche forcée sur la ciudad; ils ne sont plus qu'à trois journées d'ici, toujours d'après ce qu'on rapporte.

--Cette nouvelle est assez probable, l'ennemi doit en ce moment opérer une concentration des ses troupes; après?

López se mit à rire.

--Pourquoi ris-tu, animal? lui demanda don Jaime.

--C'est la seconde nouvelle que j'ai entendu raconter qui me fait rire, mi amo.

--Elle est donc bien drôle?

--Dam, vous allez en juger: on dit que l'un des chefs les plus redoutables des guérilleros de don Benito Juárez, a été ce matin trouvé tué d'un coup de couteau, dans une salle du rancho del Palo Quemado.

--Oh! Oh! fit don Jaime en souriant à son tour; et raconte-t-on comment est arrivé ce malheureux événement?

--Personne n'y comprend rien, mi amo, il paraîtrait que ce colonel, car il était colonel, avait été battre l'estrade jusqu'au Palo Quemado, ou il s'était arrêté pour passer la nuit; des sentinelles avaient été placées autour de l'habitation, pour veiller au salut de leur chef, personne, excepté deux cavaliers inconnus, ne s'étaient introduits dans le rancho; c'est après le départ de ces deux cavaliers qui avaient eu une longue conversation avec le colonel, que celui-ci a été trouvé mort, dans la salle, d'un coup de couteau qui lui avait traversé le cœur; aussi, on suppose qu'une querelle s'étant élevée entre le colonel et les deux inconnus, ceux-ci l'auront tué, mais cet événement s'est accompli avec tant de silence, que les soldats couchés à quelques pas seulement, n'ont rien entendu.

--Voilà qui est singulier, en effet.

--Il paraît, mi amo, que ce colonel don Felipe Irzabal, tel était son nom, était un affreux brigand, sans foi ni loi, sur le compte duquel on raconte nombre d'atrocités.

--Puisqu'il en est ainsi, mon cher López, tout est pour le mieux, et nous n'avons plus à nous occuper de ce drôle, dit don Jaime en se levant.

--Oh! Il ira bien au diable sans nous.

--C'est probable, à moins qu'il n'y soit déjà; dis-moi, je vais faire un tour de promenade par la ville en attendant huit heures; à dix heures du soir tu te trouveras à la porte du palais avec deux chevaux et des armes, au cas où nous serions contraints de faire, comme la nuit passée, une promenade au clair de la lune.

--Oui, mi amo, et je vous attendrai quelle que soit l'heure à laquelle vous sortirez.

--Tu m'attendras, à moins que je ne te fasse prévenir que je n'ai pas besoin de toi.

--Bien, mi amo, soyez tranquille.

Don Jaime sortit alors, et ainsi qu'il l'avait annoncé, il alla faire une courte promenade, mais seulement sous les portales de la place Mayor, afin de se trouver au palais juste à l'heure qui lui avait été assignée.

Ce fut en effet ce qui arriva: à huit heures précises l'aventurier se présenta à la porte du palais.

Un huissier l'attendait pour le conduire auprès du Président.

Le général Miramón se promenait, triste et pensif, dans un petit salon attenant à ses appartements particuliers; en apercevant don Jaime, son visage se dérida.

--Soyez le bienvenu, mon ami, lui dit-il en lui tendant affectueusement la main, j'étais impatient de vous voir, car vous êtes le seul homme qui me compreniez et avec lequel je puisse parler franchement, tenez, asseyez-vous là près de moi et causons; voulez-vous?

--Je vous trouve triste, général; vous serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?

--Non, mon ami, rien; mais vous le savez depuis longtemps déjà, je n'ai pas beaucoup de motifs d'être gai; je quitte madame Miramón: la pauvre femme tremble, non pas pour elle, la bonne et douce créature, mais pour ses enfants, elle voit tout en noir et prévoit des malheurs terribles, elle a pleuré: voilà pourquoi vous me voyez triste.

--Mais pourquoi, général, ne pas éloigner madame Miramón de cette ville qui d'un jour à l'autre peut-être assiégée?

--Je le lui ai proposé plusieurs fois déjà, j'ai insisté même en essayant de lui faire comprendre que l'intérêt de ses enfants, leur sûreté, exigeaient impérieusement cette séparation; elle a refusé, vous savez combien elle m'aime, elle est partagée entre l'amour qu'elle a pour moi et son affection pour ses enfants, et elle ne peut se résoudre à prendre un parti; quant à moi, je n'ose la contraindre à partir; aussi ma perplexité est-elle extrême.

Le général détourna la tête en étouffant un soupir.

Il y eut un silence.

Don Jaime comprit que c'était à lui à détourner la conversation et à lui faire prendre un tour moins pénible pour le général.

--Et vos prisonniers? lui demanda-t-il.

--De ce côté-là, tout est arrangé; grâce à Dieu, ils n'ont plus rien à redouter pour leur sûreté; aussi les ai-je autorisés à sortir par la ville afin de visiter leurs amis et leurs parents.

--Tant mieux, général, je vous avoue que j'ai craint un instant pour eux.

--Ma foi, mon ami, je puis maintenant vous dire franchement que j'ai eu plus peur que vous encore, car dans cette affaire c'était mon honneur qui était en jeu.

--C'est vrai, mais voyons maintenant: avez-vous quelque nouveau projet?

Avant de répondre, le général fit le tour du salon et sans affectation il souleva les portières afin de s'assurer que personne n'était aux écoutes.

--Oui, dit-il enfin, en revenant vers don Jaime; oui, mon ami, j'ai un projet, car je veux finir une fois pour toutes: ou je succomberai, ou mes ennemis seront abattus pour jamais.

--Dieu veuille que vous réussissiez, général.

--Ma victoire d'hier m'a rendu sinon l'espoir, du moins le courage; je veux tenter un coup décisif. Je n'ai plus rien à ménager à présent, je veux risquer le tout pour le tout, la fortune peut encore me sourire.

Ils s'approchèrent alors d'une table sur laquelle était étendue une immense carte de la Confédération mexicaine, piquée en différents endroit d'une infinité d'épingles.

Le président continua.

--Don Benito Juárez, de sa capitale de la Veracruz a ordonné la concentration de ses troupes et leur marche spontanée sur México où nous sommes renfermés, seul point du territoire que nous occupions encore, hélas! Voyez: voici le corps du général Ortega fort de onze mille hommes de vieilles troupes, il vient de l'intérieur, c'est-à-dire de Guadalajara, en ralliant sur son passage tous les petits détachements disséminés dans les campagnes. Amondia et Gazza qui ont longé la côte viennent par Jalapa, amenant avec eux près de six mille hommes de troupes régulières et flanqués en avant, à droite et à gauche, par les guérillas de Cuellar, de Carvajal et de don Felipe Neri Irzabal.

--Quant à ce dernier chef, général, vous n'avez plus à vous en occuper, il est mort.

--D'accord, mais sa bande existe toujours.

--C'est vrai.

--Or, ces corps qui arrivent de différents côtés à la fois, ne tarderont pas, si nous les laissons faire, à se réunir et à nous enserrer dans un cercle de fer, composent un effectif de près de vingt mille hommes; de quelles forces disposons-nous pour leur résister?

--Mais...

--Je vais vous le dire: en épuisant toutes nos ressources je ne saurais disposer que de sept mille hommes, de huit mille au plus en armant les léperos, etc; armée bien faible, vous en conviendrez.

--En rase campagne, oui, c'est possible, général; mais ici, à México, avec la formidable artillerie dont vous disposez, plus de cent vingt pièces de canons, il vous est facile d'organiser une sérieuse résistance; et si l'ennemi se résout à mettre le siège devant la capitale, des flots de sang seront versés avant qu'il réussisse à s'en rendre maître.

--Oui, mon ami, ce que vous dites est vrai, mais, vous le savez, je suis un homme humain et modéré; la ville n'est pas disposée à se défendre, nous n'avons ni vivres, ni provisions, ni moyens de nous en procurer, puisque maintenant les campagnes ne nous appartiennent plus et que, en dehors d'un réseau de trois ou quatre lieues à peine autour de la ville, tout nous est hostile. Comprenez-vous, mon ami, quelles seraient les horreurs d'un siège subi dans ces conditions désavantageuses, les ravages dont la capitale du Mexique, la plus belle et la plus noble cité du Nouveau Monde, serait victime? Non, la pensée seule des extrémités auxquelles serait réduite cette malheureuse population, me navre le cœur, jamais je ne consentirai à la pousser à une telle extrémité.

--Bien, général, vous parlez en homme de cœur aimant véritablement son pays; je voudrais que vos ennemis vous entendissent vous exprimer ainsi.

--Eh! Mon Dieu, mon ami, ceux que vous nommez mes ennemis, n'existent pas en réalité, je le sais parfaitement: des ouvertures m'ont été faites à moi personnellement à plusieurs reprises, m'offrant des conditions fort avantageuses et fort honorables; lorsque je serai tombé, j'offrirai cette singulière particularité, rare au Mexique, d'un président de la République renversé par des gens qui l'estiment et emportant dans sa chute toutes les sympathies de ses ennemis.

--Oui, oui, général, et il n'y a pas longtemps encore, si vous aviez consenti à éloigner certaines personnes que je ne nommerai pas, tout se serait arrangé à l'amiable.

--Je le sais comme vous, mon ami, mais c'eût été une lâcheté, je n'ai pas voulu la commettre: les personnes auxquelles vous faites allusion me sont dévouées, elles m'aiment; nous tomberons ou nous triompherons ensemble.

--Les sentiments que vous exprimez, général, sont trop nobles pour que j'essaie de les discuter.

--Merci, laissons ce sujet et revenons à ce que nous disions; je ne veux pas par ma faute amener la destruction de la capitale et la livrer à ces sanglantes heures de pillages, qui toujours suivent la prise des villes assiégées; les guérillas de Juárez me sont connues, les bandits qui les composent causeraient des malheurs irréparables si on leur abandonnait la ville dont, croyez-moi, mon ami, il ne laisserait pas pierre sur pierre.

--Cela n'est malheureusement que trop probable général; mais alors que comptez-vous faire? Quel est votre projet? Vous n'avez pas sans doute l'intention de vous livrer entre les mains de vos ennemis?

--J'en ai eu la pensée un instant, mais j'y ai renoncé; voici le plan que j'ai formé, il est simple: sortir de la ville avec six mille hommes environ, l'élite de mes troupes, marcher droit à l'ennemi, le surprendre et le battre en détail avant que ses différents corps aient eu le temps d'opérer leur jonction et de se souder définitivement les uns aux autres.

--Ce plan est fort simple en effet, général, à mon avis il offre de grandes chances de réussite.

--Tout dépendra de la première bataille: gagnée, je suis sauvé, perdue, tout est fini sans remède.

--Dieu est grand, général! La victoire n'est pas toujours pour les gros bataillons.

--Enfin qui vivra verra!

--Quand comptez-vous mettre votre plan à exécution.

--Dans quelques jours, il me faut le temps de le préparer; avant dix jours je serai en mesure d'agir et je quitterai immédiatement la ville; je compte sur vous, n'est-ce pas?

--Pardieu, général, ne suis-je pas à vous, corps et âme?

--Je le sais, mon ami, mais assez de politique: Quant au présent, accompagnez-moi, je vous prie, dans les appartements de madame Miramón; elle désire vivement vous voir.

--Cette gracieuse invitation me comble de joie, général, j'aurais cependant désiré vous parler d'une chose fort importante.

--Plus tard, plus tard, trêve je vous prie, aux affaires, peut-être s'agit-il d'une nouvelle défection ou d'un traître à punir? J'apprends depuis quelques jours assez de ces mauvaises nouvelles pour désirer jouir de quelques heures de répit: ainsi que disait cet ancien, à demain les affaires sérieuses.

--Oui, répondit don Jaime avec intention, et le lendemain il n'était plus temps.

--Soit, à la grâce de Dieu! Jouissons du présent. C'est le seul bien qui nous reste, puisque l'avenir ne nous appartient plus.

Et prenant don Jaime par dessous le bras, il l'entraîna doucement sans que celui-ci, osât résister davantage, dans les appartements de madame Miramón, charmante femme, aimante et timide, véritable ange gardien du général, que les grandeurs de son mari effrayait et qui ne se trouvait heureuse que dans la vie intime du foyer domestique, entre ses deux enfants.

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