LIVRE TROISIÈME
Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même. On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons teintes, et jusqu'à un ourson vivant.
Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche, en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés d'or.
--Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages.
--Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire.
Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle. La Grande-Duchesse répondit:
--Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur!
--Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps, et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo... Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?... Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de regarder Madame la Grande-Duchesse.
--Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!
Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice.
Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes... Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se rouvrirent avec lenteur.
--Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant, comment vous trouvez-vous?
--Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux.
--Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation. Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui sort de votre poitrine?
La novice y porta la main vivement.
--Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.
--Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon!
--Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le montrer.
--Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez!
La Grande-Duchesse intervint:
--Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole innocente.
--Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi voir ce médaillon!
--Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure...
--Faites-le-moi voir! Allons, vite!
Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère Incarnation y porta les yeux:
--Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr Floris!
Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,--et tels autres étranges propos.
Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi, dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres, de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé, des représentations de Vices, des figures et des actions tout extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli.
--Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette novice portât au cou mon portrait de ta main!
Gianettino éclata de rire:
--C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là, pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint.
Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:
--Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe, il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous... Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.
--Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques de saint Spiridion.
--N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante... Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille, se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous la souffler, signore!
--Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as parlé?
--Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.
Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait. Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré.
--Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano, puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi tu m'as posé ainsi de trois quarts.
--Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action, comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a accordée!
--Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de moi. La ciselure en est du seizième siècle.
--C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre Altesse!
Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis, l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras, renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents.
--A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la Belle-Tourneuse...
--Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il, Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons, bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.
Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front, comme accablé par une soudaine rêverie.--Oh! qui m'aurait dit, pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû m'indigner!
Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal, se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de réponse. Floris entra.
Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour, et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres, ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs, peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés et dorés.
Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...--Est-il bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible? En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et insatiable?
Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et gaie de Josine:
--Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon?
Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...
Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout, des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés; on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux. Devant l'auberge du Soleil bleu, deux grandes roues de bois à la turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent, des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à l'entour.
Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne.
--J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent?
--Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne peut contraindre les femmes.
Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande lumière rougeâtre et mêlée de fumée.
--Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis comme il me plaît, apprends-le!
--Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher querelle, le jour même de la Fête-Dieu?
--Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable! repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à tous ceux de Sabioneira.
--Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang?
--Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces femmes de te cacher sous sa modrina!
--Messer Giano, dit Ianoula...
--Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde, car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse.
--Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que je ne joue sur ton ventre du tambourin.
--Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme!
--Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps!
--Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en face du visage, comme une cornemuse vide!
--Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!
--Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!
Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.
--Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le golfe, voilà tout!
Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire, des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre, et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord en face de Ianoula.
--Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula, Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie, Noulinka de Torre-Arza?
--Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond de la vaste salle de marbre.
--Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord!
Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula, et, saisi de stupeur, il balbutia:
--Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?
--C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre qu'il m'a envoyée...
--Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là sa ressource pour vivre?
--J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles? quelles nouvelles?
--Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle besogne, avec ton couteau mis au vent!
--S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de bouger!...
--Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.
--Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux fait de le tuer!
Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:
--Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano. Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour m'en aller.
--Sont-ils donc ennemis? dit Floris.
--Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de Zemenico.
--Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!... Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur toutes tes richesses futures.
--Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré, il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables. Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain, dans la nuit de dimanche à lundi.
--Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en souriant. Voilà donc la sculpture au diable!
--Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais, comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver, des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc, magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape.
--Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale, tous les empereurs romains.
--Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel qui peut ce qu'il veut?
--J'agirais, dit Floris. L'action est tout!
Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite, la princesse lui caressait les cheveux.
--Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant, d'une voix plaintive.
L'aveugle répondit doucement:
--Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre sa croix.
--Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un silence.
--Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une fois là, dépistez-le!
--A cinq lieues du Turc! exclama Floris.
--Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche pas l'enclave turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais il avait le mal'occhio, chacun sait ça, et l'ascendant de sa misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de lui porter secours.
En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle, le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes et en inquiétudes.
Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il. Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de Spiaggia.
Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance, et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut un seul cri frénétique:
--Karva tajstvo! le serment du sang!
Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire, à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre.
--Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé pour qui vous m'avez fait chercher?
--Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques.
--Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est assez violent, le flot assez troublé de lui-même.
--Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre?
Messer Geri-Spina reprit:
--Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner.
--Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande la vengeance.
--Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères. Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner.
--Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment!
--Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât, répliqua messer Geri-Spina.
--Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges et des empereurs: Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas..... Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe!
--Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.
--Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.
--Je n'ai pas de vin pour le calice.
--Tu prendras du sang, en place de vin.
--Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer l'autel.
--Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée.
--Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher?
--C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.
Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants, qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une pierre.
Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler, un large pan de son vêtement noir.
--Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il était!
Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:
--Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le frappe à la corne!
--Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.
Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases, fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant, commença de célébrer la messe.
Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines, impassiblement.
Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le pain et le vin.
Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de prononcer le «serment du sang».
Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin consacré:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...
Et tous répétèrent:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...
--... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...
--Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons le serment irrévocable...
--... Irrévocable... irrévocable...
--De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre corps...
--... Ni de repos à notre corps...
--Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang versé...
--... Du sang versé...
--Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil!
Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:
--A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du meurtre?
--Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.
--Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.
Ensuite, il termina sa messe.
Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement, dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table.
Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari. Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames, dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient, après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en rentrant, vers une heure.
Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.
C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les dames, à l'archevêque.
--Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens, te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours, à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor.
--Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle m'aime!
--Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous l'amène-t-on?
--Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de prosecco m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y faire la cour à Josine!
--A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?
--Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles pas déjà prononcé le oui? Vous pouvez m'en croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait l'établir, c'est certain....
Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller de cour, ad latus pour les affaires civiles du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au palais.
Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son appartement devint donc le centre des divertissements. C'était où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les musiques. Bientôt même, la Casa d'Oro se trouvant quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien vite.
Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette d'argent.
--C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?
--Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.
--Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...
Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur, derrière elle, reprit:
--Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela!
--Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: Pour faire un ciel de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; et dans le coup, un peu plus de vermillon!
Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit:
--Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?
--Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, je lui ai gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place du Grand-Duc, il écrirait une lettre à Sgombro, pour leur enjoindre de cesser ces vilains meurtres.
--Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans qu'on puisse dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.
--Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, poursuivit Giano. Avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de moucheron, ses petites mines de pantin, celui-là est plus surprenant encore... Mais, quand on parle du loup, dit le proverbe... Voici le couple, justement, voici le couple!... Le benêt qui sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...
Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand jeune homme qui marchait en dandinant, moustaches et favoris blonds, deux gros yeux d'aveugle fort saillants, qui aussi bien n'y voyaient goutte: en tout, une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta court, en disant:
--O ciel! où est donc la princesse?
--Ici, cher comte, ici, fit Josine.
--Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi tardez-vous, coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...
--Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... Giano, passe-lui donc quelques noisettes... Oh, oh, oh! des folies, cher comte. Où trouvez-vous des fleurs si magnifiques?... Bonjour, bonjour, ser Zeroli.
Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald, vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à tout le monde, aussitôt qu'on le regardait.
--Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, en lorgnant le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! C'est le singe!
--Je gage, dit Giano...
--Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. Ah! Giano, comment va, my dear?... Vous vous moquez, vous vous moquez, princesse... Des fleurs modestes, tout à fait. C'est l'un de mes trois fainéants, qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les chercher à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, pour un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma maison que quand ma tante de Breadalbane sera morte.
--Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer Zeroli, vous avez fait des vôtres, hier au soir!
--C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, repartit le sculpteur, en simulant la confusion. Ah! vous nous avez bien joué le tour... Vous êtes un luron, lorsque vous vous y mettez!
--Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller de cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... oui, princesse, je l'aurais fait!
--Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son tour la parole, comme j'ai répondu vertement à ce messer Stepany? Je badine aussi bien que qui que ce soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais il ne faut pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille! Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous déjà chassé le renard, princesse?
--Non, en vérité, répondit Josine.
--Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald avec exaltation. C'est ce qu'il y a de plus élégant dans le sport... Et le sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé le sanglier?
--Non, cher comte, pas davantage.
--C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué une douzaine, depuis que je suis en Dalmatie... Il y avait des dames avec nous. Elles poussaient des cris inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha, ha!... C'est une simple bagatelle.
Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la grande cour du palais, puis le campanile les répéta. Des valets galonnés relevèrent la tente semée d'aigles noires, qui couvrait la terrasse, devant le salon, et y apportèrent des tables à la main. Au dehors, le jour d'été flamboyait.
--Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui se leva. Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, Pépy. Emportez Carlo, et ramassez ces instruments... Ma sœur Isabelle va un peu mieux et viendra sans doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.
Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine parcourut des yeux, comme pour voir si tout y était en ordre, la vaste chambre magnifique. Les tables massives, à tapis turcs, étaient chargées d'aiguières, de flacons, de bassins, de vases d'or et d'argent. Des tableaux de la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises en brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone, dans des cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les murs, de la plinthe à la corniche. Une arcade de marbre, tout ouverte, et surmontée d'une sphère de bronze que flanquaient deux génies ailés, conduisait, par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze grandes statues antiques.
--Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier valet de chambre que vous êtes, aidez Pépy, emportez les guitares... Mais ces sangliers sont féroces; j'ai reçu d'eux un coup de dent... Oh! voici mon oncle et Leurs Altesses.
Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse compagnie: et, en effet, presque aussitôt, Isabelle et Tatiana montèrent les marches de la rotonde, l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par la petite Daria, la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie. Derrière elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient les derniers. Les deux princesses étaient vêtues de blanc. Elles embrassèrent Josine, puis prirent place, à un bout du salon, côte à côte sur un canapé, tandis qu'après les premiers compliments, Floris se remettait à causer avec son frère et l'archevêque de Raguse. Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était glissé sans bruit dans la salle.
--Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria Josine, en souriant. Voilà qui n'est guère galant!... Mais qu'as-tu? Pourquoi te tiens-tu si raide?
--Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt qu'elle te témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement... Ce n'est rien, princesse, ce n'est rien. Je suis en train de vérifier quelques expériences curieuses sur la métallothérapie. Thalès est couvert de plaques de cuivre. Je cherche son métal, voilà tout!
Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce moment, sur la notation chimique, dont celui-ci étudiait le grimoire, Stepany demanda soudain:
--Sulfate de cuivre, monsieur?
--Sulfate de cuivre... S O3, C.
--Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des nouvelles d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque j'entends ces horribles récits de meurtres et de dévastations.
--La Gazette de Raguse, répondit l'abbé, prétend, aujourd'hui, qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine, et que la guerre aurait pris fin.
--Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui haussa les épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier soir, à un chevrier de Giunta di Doli.
--Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que, hier, Sa Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope de Sgombro, et qu'elle l'a tancé vivement, en présence de ser Zeroli. Le pappas, qui n'est pas méchant homme assurément, bien qu'on le dise un peu ivrogne (si c'est une fausseté, j'en mets le péché à la charge des médisants), a protesté de son désir de rétablir la paix, et a promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la main, la cataramonachia, c'est-à-dire «la malédiction», contre ceux qui prendraient désormais les armes. De plus, il doit exhorter Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a quelque influence.
--Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes pourront avoir lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu que nous chassions à Sabioneira?
--Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle. Je sais bien qu'il tiendra sa parole.
--Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai, repartit Josine.
La Grande-Duchesse s'écria:
--Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer d'innocentes bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié... Une fois, quand j'avais douze ans,--tu étais à Coïmbre, alors,--le grand-duc Fédor m'emmena avec Simonetta à l'une de ses chasses de Giunta di Doli, et même l'on nous fit approcher, afin de mieux voir la mort du cerf. Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières... Oh! je poussai un cri et fondis en pleurs: le bouleversement de mon cœur, le désordre de mes sentiments furent extrêmes. Simonetta n'avait pas senti un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans le même lit, nous nous embrassions convulsivement: nous étouffions de douleur et de colère. La barbarie des hommes nous faisait horreur.
--Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que l'on ne chasse pas, depuis que le monde est monde? N'est-ce pas le plaisir des reines?
Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces vieux coffres portugais, en forme de bahut, très grand, et tout garni de bandes de cuivre. Ils le posèrent devant les princesses, rabattirent le lourd couvercle qui laissa voir, en retombant, toutes sortes d'étoffes somptueuses et de colifichets de mode, puis disparurent, tandis que Floris s'approchait.
--Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant des mains. J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois caisses sont arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de Londres, rien que cela! Floris est allé, hier après midi, me les chercher jusqu'à Slano... Oh! le coffre est tout plein de robes, de chapeaux, d'éventails, de linge, de bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête.
Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle:
--Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu?
--Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi bon? Je brille peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a volé mon droit d'aînesse. Elle a tant de bonheur naturel! Si nous tirons au sort, le sort la favorise; elle me bat à tous les jeux, même aux échecs où je vous ai parfois gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?... C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous étions encore des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon brun, quand même je serais vêtue d'une robe couleur de soleil.
--Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris.
--Tu ne dis que des mensonges, Bella mia! s'écria Josine... Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart... Il y a dans la mode anglaise des inventions tout à fait rares. Un peu barbare, soit, mais pas banal! Les modes de Paris, je les trouve bourgeoises, et comme inventées pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes qui dansent en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi, Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela s'entend bien, mais rose mourant, tirant un peu sur le soufré. Voilà ce qui manque dans les langues: des mots pour désigner les nuances, les demi-teintes des couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice, je nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction serait de me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel... Voudrais-tu être impératrice, sœur Bella?
--Le ciel m'en préserve! dit Isabelle.
--Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine. Pourquoi donc ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien, au moins reine, voyons, reine d'un tout petit pays, en Grèce, en Portugal, ou encore reine des Belges. Moi, une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très bien à être reine... même femme du knèze de Montenegro, si mes futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais que dis-tu de Wilibald, Bella mia! Voilà bien la dixième fois qu'il doit nous arriver, qu'on l'attend, qu'on est près d'aller à sa rencontre, et alors,... survient quelque dépêche ou une lettre de Cassel!
--Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle en riant. Te rappelles-tu, quand miss Ira Joyce trouva cette pièce de vers, où tu célébrais Wilibald?... Tu avais bien neuf ans, je crois.
La princesse éclata de rire:
--Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle. C'était un peu après la mort de notre chère Simonetta, dont il était épris, disait-on. Les champignons de la forêt le connaissaient tous, lorsqu'il passait, et lui tiraient leur petit chapeau... Un tel pleureur contribuait notablement à leur prospérité!...
Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros de la compagnie, venait de mener José-Maria, tout de l'autre côté de la salle, dans un coin où il n'y avait personne. Ce prélat était un grand homme, bien fait, vermeil, le nez long, les cheveux d'un gris argenté, de qui les traits réunissaient, parmi un air dominant de douceur, le sérieux et la gaieté, la gravité et la galanterie. Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il s'avança à une petite table qui portait un Neptune d'ivoire, attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un paravent de laque ancienne de Venise. Et là, tous deux le nez à la muraille:
--Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir tenu compte de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister à notre amicale réunion... Car enfin, cette assiduité dans votre cabinet, cette fuite des hommes si rigoureuse, ces excès mêmes de travail pouvaient, contre vos intentions, vous donner un faux air de censeur, qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement les autres.
--Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque de Myre, par des préoccupations toutes personnelles. Si mes manières en ont été altérées envers Votre Grandeur, je la conjure de ne voir là qu'une malheureuse inadvertance.
--Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne trouvais plus en vous cette charmante affabilité, cet esprit d'effusion et de confiance, que j'avais coutume d'y trouver. Sa Grâce Tatiana s'est même inquiétée d'un changement si marqué, et c'est elle qui m'a pressé, comme votre pasteur et votre père spirituel, d'intervenir auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent en quelque sorte.
--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. Alors, mon âme ne crierait pas nuit et jour, devant le Seigneur... Hélas! non, mon vénérable frère... Mais, dans un moment mieux choisi, je vous soumettrai certains doutes qui se sont élevés en moi, depuis quelque temps, et qui ne me laissent pas de repos.
--Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la tête, des tentations contre la foi! Nous avons tous passé par là... Il y a des temps, Monseigneur, où une âme, quoique chrétienne, est aussi agitée, par rapport à la foi, que le fut saint Pierre, sur les eaux du lac. Cruelle épreuve que Dieu permet, pour épurer notre foi même! Le dogme que le dernier Concile vient d'ajouter au Credo de l'Église, a soulevé bien des scandales... Que voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout cela s'éclaircira plus tard.
--Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes ne proviennent pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité du Pape. Ils sont, hélas! les fruits amers de mes études spéciales. Vous savez peut-être, Monseigneur, qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais commencé autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai donc étudié les diverses religions qui se partagent notre globe. Ce sont ces recherches fatales qui ont altéré ma santé, compromis mon repos et rendu ma foi chancelante.
--Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela qui vous trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la comparaison et l'interprétation des textes! Mais ce sont là des subtilités, des chicanes des protestants... C'est bien, dans un moment, Thaddée! reprit-il, en voyant apparaître à une porte dérobée la face de son valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un fauteuil où il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait en face de lui, oui, même en ce cas, mon très cher frère, rappelez-vous que les divines Écritures ne nous ont pas été révélées pour nous instruire dans de vaines sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates, les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre d'une lumière toute divine, pour fixer la règle des mœurs et nous donner la connaissance certaine des choses du ciel, fondement nécessaire de la bonne vie...
José-Maria repartit:
--Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de la vérité de la doctrine, la perfection de la morale que cette doctrine nous prêche?
--Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux grâces inséparables. Car une Équité infaillible, comment pourrait-elle ne pas annoncer une Intelligence infaillible? Comme l'a dit un de nos grands docteurs, la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent la foi.
--Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là aussi ce que je croyais, lorsque j'entrepris ces études. Je m'attendais à ne rencontrer, dans les autres religions, qu'un amas de crimes, de superstitions et de ridicules folies, tandis que le Christianisme, seule doctrine révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale la plus pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les Bouddhistes un esprit de douceur, de compassion envers tous les êtres, que l'on peut dire supérieur à la charité catholique, et l'ascétisme des Brahmanes surpasse le renoncement chrétien, en rigueur et en sublimité. Ah! il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir ces vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, la marque du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?
La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant de nouveau, tout poudreux et échauffé, alla poser, à pas muets, devant son maître, au pied du Neptune d'ivoire, un pli scellé d'un grand cachet de cire. Puis il se retira, sans prononcer une parole.
--Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo, je vous répondrais, mon frère, que toutes les religions du monde, étant les restes et les débris de l'adoration du vrai Dieu (puisque tous les enfants des hommes l'adoraient jusqu'à la dispersion de Babel), ont pu conserver quelques vestiges de leur candeur et de leur beauté primitives... Mais, en une telle matière, ce n'est point de nos faibles lumières, ni des raisonnements humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il suffit. Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses impénétrables jugements, et n'en appelons pas à la raison, là où c'est la foi qui doit régner.
--Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, elle ne saurait être un pur acquiescement à croire, une aveugle soumission de l'esprit. Rationabile obsequium vestrum, dit l'Apôtre; et, en effet, si cet acquiescement, si cette soumission n'était pas raisonnable, ce ne serait plus une vertu.
--Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. Par là, sans y prendre garde, vous fournissez des armes contre vous. Car, plus cette raison, de laquelle vous vous réclamez, trouve dans la foi catholique de contradictions, de difficultés, d'impossibilités absolues, plus nos mystères, à les juger selon le faible bon sens de l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères si incroyables aient été crus si universellement, et qu'ils le soient encore!
--Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, pas moins de difficultés, de contradictions, d'impossibilités absolues dans la doctrine du Bouddha que dans le culte du Christ. Elle a pourtant rempli tout l'extrême Orient, et après d'immenses révolutions d'âges et de temps, conserve toujours le même empire. La légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a pu persuader ses visions à des millions d'hommes, et de nos jours, l'Afrique noire presque entière a embrassé l'islam. Faudra-t-il donc reconnaître aussi quelque chose de surnaturel dans les progrès et les accroissements de chacune de ces religions?
Mgr Colloredo répliqua:
--Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels moyens purement humains les ont établies et soutenues. L'islamisme s'est étendu par la conquête; les deux autres se sont propagées grâce aux amorces de l'intérêt et du plaisir. On en sait les commencements, je le répète: on connaît les fourbes qui les ont fondées. La vraie religion, mon cher frère, a pour marque manifeste son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, quand nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même, dès le commencement des choses. On y a toujours reconnu le même Dieu comme créateur, le même Christ comme sauveur du genre humain.
--Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit l'archevêque de Myre, est le propre langage de la Synagogue. Les juifs aussi font remonter leur origine jusqu'à Adam. C'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs traditions, et, plus que tous les autres, ils se défendent par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier que la religion du Christ, à en juger humainement et sans la foi, ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils restent fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis plusieurs milliers d'années.
--Vous me faites trembler, mon frère! s'écria Mgr Colloredo. Que quittez-vous? que choisissez-vous? que préférez-vous à Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous en sa place?... Ah! il faudrait désespérer peut-être de votre salut éternel, si Jésus n'avait prié sur la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!
--C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je voulais venir à vous, répondit humblement José-Maria. Accusez-moi, reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me reste quelque espérance, c'est par là que commencera ma guérison.
--Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo. J'ai un peu négligé ces études, pressé que j'étais par les charges de mon saint ministère. Mais le Père Passi, de Raguse, de la Compagnie de Jésus, est un savant homme en ces matières. Il résoudra aisément ces difficultés.
--Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent de moi, pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis tous mes doutes, à Rome, au fameux Père Montagna. Ses réponses, loin de les calmer, ont redoublé mes inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur. Le dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la Bible, l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens pour les animaux, bien d'autres choses encore, me scandalisent... Voyez s'il n'est pas à propos que je cesse de célébrer la messe.
--Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse. Vous donneriez par là un trop grand scandale, qu'avant tout, il convient d'éviter... Non! il faudrait, s'il se pouvait, augmenter vos communions, au lieu de les diminuer, car ce que veut le Tentateur, duquel les ruses sont innombrables, c'est vous arracher de la sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère. Pénétrez-vous de cette parole de Job: Quand il me tuerait, j'espérerais en lui! Je vous offrirai à Dieu tous les jours, dans le mystère de la très sainte eucharistie: on priera pour vous dans nos couvents... Ne vous confessez point de ces peines à d'autres qu'à Dieu et à moi, et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur moi tout le péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans. Croyez et obéissez.
Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant enfin de cette lettre que Thaddée avait déposée sur la table, Mgr Colloredo l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise, et se rassit aussitôt pour la lire, tandis que José-Maria se remêlait parmi la compagnie. Tout le monde en groupes épars, causait debout et à grand bruit; les gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par instants, au-dessus du murmure des autres colloques. Puis, un laquais ouvrit à deux battants les portes-fenêtres sur la terrasse, où le goûter était servi: et tous se tinrent prêts à y passer au premier appel de Josine, tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même temps que Tatiana.
--Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris s'empressait, regardez donc, Monseigneur, on dirait que Sa Grandeur vous cherche.
L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec hésitation et les yeux un peu clignotants, dans la vaste salle tumultueuse. Le Grand-Duc alla à sa rencontre:
--Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles?
--Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à l'instant de Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui relève de leur vœu imprudent les Morlachs de Zemenico. Bien qu'un tel vœu soit nul comme impie, et par là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain Pontife a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir en personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun prétexte pour se refuser à la paix.
La petite princesse fit un cri de joie:
--Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle.
--Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront en trebaccolo pour porter nos invitations.
--C'est que demain, dit l'archevêque en souriant, est le saint jour du dimanche, le jour du repos.
--Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua la fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui souffle... Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me charge de parler pour elle. Le Grand-Duc va donner quelques fêtes, qu'il nous avait depuis longtemps promises, et que ces malheureux événements ont retardées, de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse, de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de ma sœur, comme en celui du Grand-Duc, j'y sollicite votre présence.
--Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany tout bas à l'abbé Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation s'élevait autour de Josine, ne remarquez-vous pas, l'abbé, que Monseigneur est merveilleusement galant pour la sœur de sa femme?
--Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous encore, monsieur, exercer là-dessus votre langue?
--Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement le chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je me borne à vous en faire part, et si vous en doutez, monsieur, vous êtes le seul, croyez-moi... Eh bien! qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous lorsque je parle?... Az O5, Ko, monsieur?
--Az O5, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse, papa.
Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie s'écoulait déjà. On entendait un brouhaha de voix et de conversations, des exclamations, des rires. En un moment, le salon fut désert, et il y resta seulement le Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se levaient de nouveau pour partir.
--O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien je suis heureuse de la tendresse que vous témoignez à Josine, des courses que vous faites ensemble et des soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue, j'avais craint quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre ma sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère! C'est à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez, cher Floris.
--Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc, comme embarrassé de ces louanges... Ah! tiens, vous voilà, monsieur Manès!
En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde des statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de valets dans l'antichambre; et, quand il eut salué les princesses, non sans un mot d'affectueuse gronderie à ses malades, afin de hâter leur départ, il pria le Grand-Duc qu'il le pût entretenir.
--Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement, quand elles eurent disparu.
--Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant, rien de grave, Monseigneur.
Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres:
--Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc?
Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt:
--Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des cornues, prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous, l'ermite, l'homme invisible!... Mille bonjours à Votre Omniscience.
--Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se prêtant à cette espèce de guerre joyeuse que la princesse lui faisait toujours. Comment se porte donna Tapage? Le grand malheur qu'elle soit née avec des ailes de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à Monseigneur, petite fille.
--Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas renvoyer... Oh! vous allez me dire votre avis...
--C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... Monseigneur, un mot, s'il vous plaît.
--Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.
--Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours la même... Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le grand-duc Fédor, votre père...
--Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, courait, voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour de Manès. On voit bien, signor enchanteur, que vous ne sortez guère de votre caverne... Ne dirait-on pas que je suis encore une gamine en robe courte?... Allons, daignez me regarder!
Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le savant.
Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates et charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, et avec sa taille élancée, un port agile, majestueux de déesse sur les nues. Son col, un peu long et plein, ressemblait à du marbre blanc bien poli, et elle avait, dans ses yeux noirs, une humeur lascive et attrayante, un rire qui étincelait comme un rayon de soleil dans une onde.
--Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà belle et coquette, princesse!... Toute changée!... Et il la considérait... Oh! oh! oh! je comprends maintenant ce que l'on se chuchote à l'oreille, et pourquoi le comte Archibald...
Puis, sur un geste impatient de Floris:
--Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir que votre père, le Grand-Duc...
--Monsieur Manès, interrompit Josine.
--Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?
--Est-il plus souffrant? demanda Floris.
--Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, il s'affaiblit à vue d'œil...
--Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, poursuivit Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je vous ferai la baboue par derrière...
Le Grand-Duc regarda Manès en face:
--Voulez-vous dire qu'il va mourir?
--Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne saurait tarder beaucoup plus que deux à trois semaines. Ulm se tient prêt à faire ses paquets, et parle à son maître de testament.
Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait disparu. Floris reprit d'une voix basse:
--Et mon père connaît-il son état?
--Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même Vassili, et il serait dangereux et inutile de le tirer de sa sécurité. Mais j'ai pensé qu'il importait que Votre Altesse fût avertie... Allons, à vous revoir, Monseigneur.
Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, le front penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna la terrasse. Des grenadiers, des citronniers, des cactus, dans d'énormes vases de marbre, y formaient comme un bosquet, au milieu des airs. Là, sur des tables basses de pierre dure de Florence, toutes sortes de rafraîchissements étaient servis avec profusion: du caviar, des pirojki, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité de liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, et la plupart tenant à la main de petites assiettes d'argent, faisaient des groupes çà et là, jusque sur les marches de l'escalier.
--Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de jonquille glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous du vin de Sicile?
--Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, dit Mgr Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas vos chasses ni vos autres plaisirs de Raguse. Il y a ici de quoi vous les faire oublier.
--Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, pour que la princesse pût voir mes vouges et mes épieux à sangliers... Mais ces animaux sont féroces. J'ai reçu d'eux un coup de boutoir... je pourrais vous montrer la blessure... Giano, faites-moi souvenir, quand nous serons entre hommes, de vous la montrer...
La demie de cinq heures sonna.
--Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui servaient, allez voir si les carrosses sont approchés... La chaleur du jour est tombée, reprit-elle. Nous avons arrangé pour Votre Grandeur, comme Elle en a marqué le désir, une excursion jusqu'aux madragues et à la Grotte-qui-parle.
--Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que nos Morlachs en racontent.
--Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! s'écria le bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le plus curieux écho que l'on ait jamais entendu, car pour peu que l'on parle bas à l'entrée de la caverne, la personne qui s'est placée dans le fond entend tout fort distinctement... C'est une chose extraordinaire! J'ai vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un esprit...
Josine battit des mains:
--Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, c'est toi que je retiens pour en faire l'expérience.
--Quoi? que désirez-vous, Madonna?
--Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des secrets à te confier que les rochers seuls doivent entendre... Là-bas, là-bas, là-bas, tu sauras tout!
--Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, trop familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... Pourquoi non?... Comme elle le regarde en parlant! Comme elle s'adresse toujours à lui!... Oh! j'aurai l'œil sur vous, seigneur bouffon...
Le lendemain, conformément au cri qu'en avait fait Pappizza, dès le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, dans l'église de Zemenico, une grand'messe solennelle. Là, devant tout le peuple assemblé, l'archevêque monta en chaire, et prit son thème sur le pardon des offenses. Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros (MATTH., V). Il fallait déposer son ressentiment, en faire à Dieu, chrétiennement, un sacrifice de bonne odeur. Le pope de Sgombro avait donné parole de la docilité de ses paroissiens: et lui, leur archevêque, leur pasteur, s'était porté garant de même, pour ses ouailles de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez inexorables pour vos frères, le Seigneur le sera aussi pour vous. Il est écrit: Point de miséricorde à qui n'a pas fait miséricorde (JACOB., II). Après quoi, l'archevêque lut le bref du Saint-Père, qui déclarait nul et non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et ayant terminé la messe, au milieu du silence frémissant des Morlachs, il s'en revint au palais.
Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. Comme on voyage en Dalmatie avec la lenteur des tortues, et toujours par coches ou carrosses, les chemins, pendant plusieurs jours, furent couverts autour de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui gravissaient les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux de Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna arriva de Cettigne par la montagne, accompagnée, outre ses femmes, de dix Monténégrins armés. Suivaient force mules portant ses coffres, recouverts de tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères de cuivre et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des Cypriotes, au bord de la mer, reçut les bêtes et les gens.
Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si nombreux en hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. Le baron Mamula échut, avec le vieux comte Stankovitch, dans le pavillon de rocaille qu'on nommait l'America, où, toutefois, lui et ses chiens purent s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et remeublés en neuf, étaient remplis ou attendaient leurs hôtes. Messer Pistolese et Jacinto se distinguèrent extrêmement, par l'ordre surprenant qu'ils mirent. Rien de confus, de languissant parmi ce monde de serviteurs; à toute heure et à tout venant, accueil prompt, empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans la fameuse Galerie-Verte, étaient toujours neuves et servies vastement et splendidement, à mesure qu'il se présentait ou cavaliers ou dames, ou Morlachs visiteurs. Le souper, au grand couvert, réunissait tous les convives, dans l'immense salle de Flore, éclatante en dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, en monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se terminait dans les jardins, tandis que l'on tirait sur une barge, au milieu du golfe, des ballons d'eau, des fusées volantes, quantité de feux d'artifice, réfléchis par le miroir marin.
Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano, s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au hasard les dalles de marbre.
--Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli?
--Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi, pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques seigneurs.
--Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas, reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre.
--Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse.
--Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé, oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.
--Votre lis de saphirs, madame?
--Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur, c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois, chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis! Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!... Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse les vieux, laisse les vieux!...
--Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada?
--Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte, un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire, un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue... Non, non, non, pas de comte Spada!
--Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, de Sebenico?
--Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, changer d'habit et regarder dessus, à la dérobée, la plaque de son ordre. Il est propre, peigné, rasé, lustré, parfumé. Il n'a dans sa bourse que des ducats neufs; son stick de corne vient de Londres; et il reçoit directement, par le paquebot, sa provision de gants de Naples. Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse, sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; et il conclut, en hochant la tête, que, Dieu merci! il n'a pas à se plaindre, et que tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.
--Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le trouve-t-elle? N'est-il pas bel homme, vraiment?
--Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! Un géant, toujours bleu de barbe, qui a l'air du frère de ser Pistolese. Il avale son vin tout pur, d'une haleine, et demande à chaque Morlach le prix des écorces et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures, les tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un âne, une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les chemins, alors il s'arrête et il les admire, sans que l'on puisse l'en arracher.
--Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce les maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune docteur de Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant une jolie figure.
--Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait moins plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque de la peur de n'être pas assez aimable... A un autre, Rina, à un autre...
--Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo Toppo, le comte Imer, messer Niccoloso...
--Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent de lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...
--Le seigneur Memmo della Mammana...
--Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand il ouvre son énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... La nuit, il soupire après la lune, qu'il prend tantôt pour un pain rond, tantôt pour un croissant au cumin... Et qui encore?
--Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, le jeune comte Angiulliero...
--Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine languissamment... Oh! je suis prise tout à coup de bâillements, rien qu'à me les représenter... Ils se ressemblent tous comme des florins, comme des gouttes de pluie... Apporte mon baguier, Rina. Quel bracelet vais-je mettre demain?
--Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils encore nous arriver? demanda Barberine, en passant à la princesse un manteau de lit.
--Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani et sa femme, et le consul de Russie à Cattaro... As-tu songé à mettre de côté cet opiat gris pour les dents que Giano m'a donné? Il jure que c'est merveilleux... Que penses-tu de Giano, Rina?
--Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce que Votre Grâce me demande? Je suis une trop simple fille pour parler d'un homme pareil.
--Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis pas pour ça... Passe-moi mes gants préparés... Et pourquoi te plaît-il?
--O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que Votre Grâce veut me faire dire?... Je n'ai pas parlé quatre fois à ser Gianettino, croyez-moi!
--Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il plaît du moins à toutes nos dames... Ser Giano, venez par ici! Ser Giano, que dites-vous de ça? Ser Giano, quelle surprise prépare-t-on pour ce soir? C'est là ce qu'on entend constamment... Vois-tu, ces dames de Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.
--A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont ce qu'il a de mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort beaux yeux...
--Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et comme moqueurs et féroces dans leur expression.
--Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.
--Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, dit la princesse.
--Et puis, toujours leste et de belle humeur... Quand on le voit, madame, on dirait qu'il entre du soleil avec lui...
--Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en riant. Bonne nuit, maintenant, Rina. Il est grand temps que je me mette au lit... Nous allons rêver de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi de lui!... Il me semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli, la beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si j'en étais sûre!
--A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?
--Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont donc les plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse comme avant-hier, toujours en cachette d'Isabelle; après quoi, dîner dans la forêt, non loin de Zaton di Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina, seulement quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.
La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, dès avant midi, par les officiers des cuisines qui, sous la conduite de Jacinto, commencèrent à tout accommoder. Ser Pistolese arriva vers cinq heures, pour surveiller le dernier préparatif. A l'ombre des pins-parasols, une longue nappe sur tréteaux, brodée d'argent, de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent, étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, et des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton bleu gansé de jaune, tiraient d'une sorte de fourgon force sièges à dos de maroquin noir, qui se pouvaient ployer pour les voitures, tandis que d'autres déballaient les vases d'argent à glacer les vins. Mais des cris, des abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans l'avenue une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux ou trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, au plus petit pas; et des valets, menant des chiens, fermaient la marche. Cette cavalcade, en un moment, envahit le spacieux rond-point. Le Grand-Duc aida Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval, fantasque et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout brodé d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des plumes. Ser Pistolese s'avança à sa rencontre.
--Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, en jetant les yeux autour d'elle... Cette chasse était amusante, bien que j'aie vu le moment où le vent détournait les cailles de la pantière... Mais quelle idée avez-vous eue, sir Archibald, de tuer ce malheureux écureuil?
--Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... On les nomme muscardins, princesse.
--Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, le roi de la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer les cailles... Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, préparez-vous cette fête de nuit pour demain?
--Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons sont tendus à Stagno... J'ai disposé deux mille lampions sur les rochers de la crique, cent gros fanaux...
--Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps qu'il devrait être ici... Est-ce que je puis attendre de la sorte? Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? Un moment de retard de plus est tout un purgatoire pour moi!... Cent gros fanaux, ser Pistolese...
--Oui, princesse, autour des pavillons... Nous avons reçu de Raguse quantité de caisses d'artifices... En un mot, tout sera du plus bel effet, à ce que j'espère...
--Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... Ah! enfin! exclama la princesse, en voyant un gros de cavaliers déboucher dans la clairière, où ils mirent pied à terre aussitôt... Puisque nous voici au complet, mesdames, et vous, signori, prenez vos places. Pour mot d'ordre: Liberté parfaite!
Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour de la table, tandis que les valets y posaient des rougets fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations commençaient.
--Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle!
--Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la princesse. Le soleil marque cinq heures à peine.
--C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous voici tout près de ce fameux village de Sgombro.
--Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain.
--Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais, ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore quelques-unes.
--Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire...
--Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront?
--Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons, allons! vous fileriez doux comme un autre.
--Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai jamais souffert, Dieu merci!
--Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus extraordinaires.
--Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie.
--Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin? Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements, auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez une injure, tout comme un autre.
--Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.
Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:
--Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?
--Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre injure.
--Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on sait ce qui lui advint.
--On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu m'a prêté.
--Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.
--Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor m'envoyât un sou.
--Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: le grand-duc Fédor.
--On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à répondre.
--On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme ne se connaît pas lui-même...
--Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne doutera de ma parole.
La princesse Josine intervint:
--Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela signifie?
--Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce que je suis.
--Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues, depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans le monde entier.
--Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous laisse.
--Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons, allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...
Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.
--Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?
--Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.
--Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il n'y a que toi qui penses à me faire plaisir.
--Monseigneur se lève! dit Mamula.
Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:
--Votre Altesse se trouve-t-elle mal?
--Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je suis sujet... Sander, Sander!
--Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.
--Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!
Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait. On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard, ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit.
Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc tomba.--Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant tout à coup:--Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... Oui! je suis jaloux de Josine.
Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la chambre:
--Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.
Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez la princesse.
--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo, je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé, des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en souffre...
Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté, où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:
--Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes!
--Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?
--Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.
--Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet homme écrit à la princesse?
--Messer Giano... Non, Monseigneur.
--Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina... Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret?
--Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.
--Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.
--Monseigneur...
--Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!
Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard:
«Hier au soir, mio caro, quelque chose vous est tombé dans l'œil, et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi.»
--Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina! C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant.
--Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.
--Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci, dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre... Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra trouver...
Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le considérait.
--A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval!
En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.
--Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue offensée.
Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.
La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles de l'Épître aux Romains: Induimini Dominum Jesum Christum... Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il partit aussitôt après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage de mer, la route de Sabioneira.
--Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!
--Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.
--Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à Sabioneira.
--Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier, le plus noble...
--Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.
--Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.
--Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à mes pensées.
Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.
Soudain, Tatiana tressaillit:
--Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.
--Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc Monseigneur?... Son aspect m'effraye!
Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage. A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui l'attendait au pied du sépulcre.
--Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?
--Ma sœur, fit Isabelle... Josine!
--Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler!
--Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement offensé?
--Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se plaît à me braver!
--Cher frère, dit Tatiana...
--Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!... A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent... Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!
--Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est ce que j'ose bien jurer.
--Innocente!
--Oui, Monseigneur.
--C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux, Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?
--Une bague! fit la Grande-Duchesse.
--Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte, une honte!
--Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu.
--Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens--il saisit le bras d'Isabelle--comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au diable! Qu'il disparaisse!
--Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée.
--Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez pas!
--Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses saillies...
--Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que j'étais, alors qu'elle est toute différente?
--Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait pu vous émouvoir à ce point?
--C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie...
A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno.
--Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous donc?... Vous ne vous soutenez plus!
--Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.
--Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... Eh bien, Bella?... Eh bien, sœur?
--Comment est-elle? dit Floris.
Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil.
--Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte, mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite.
Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au loin, de moment en moment, les détonations de la fête.
--Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés... Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.
Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.
--Holà! cria Floris... Batelier!
--Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive!
Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute hâte.
--Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où allez-vous?
--Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.
--Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde?
Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s'éloigna du rivage.