VI
La langue française du Nord n'apparaît pas moins que le provençal dans les origines littéraires de l'Italie. Mais l'influence de notre littérature épique et romanesque dura plus longtemps que celle des troubadours. Elle fut, d'une part, plus réellement populaire, et, de l'autre, très-docilement acceptée par les lettrés de la pleine Renaissance. Elle produisit tour à tour, à partir du temps où le goût provençal s'effaça dans la péninsule, les Reali di Francia, l'Orlando Innamorato et l'Orlando Furioso.
Au XIIe siècle, le français était établi, à la suite de la conquête normande, sur le littoral des provinces méridionales. Ciullo d'Alcamo, sous Frédéric II, fit entrer dans son dialecte sicilien un certain nombre d'expressions françaises: magione, peri, senza faglia. Au commencement du XIIIe siècle, l'étude du français fut générale dans toute l'Italie, particulièrement dans le Véronais et le Trévisan, où les chefs des grandes familles conversaient en cette langue. Le troubadour lombard Sordello composa en idiome d'oïl. Pendant quatre-vingts ans environ, la Marca Trivigiana fut un centre très-vivant de civilisation toute française que Dante a signalée:
In sul paese, ch' Adige e Po riga, Solea valore e cortesia trovarsi[311].
[311] Purgat., XVI, 115.
Les nobles y célébraient des tournois et des festins selon la mode chevaleresque de France, et la contrée garda les surnoms d'Amorosa et de Giojosa[312]. Les Italiens composaient en prose française dès la fin du XIIe siècle: Martino da Canale, dont la chronique vénitienne finit en 1275, l'élégant Brunetto Latini, Marco Polo et son collaborateur Rusticien de Pise, à qui l'on attribue en outre la rédaction française de plusieurs romans de la Table Ronde; Nicolò de Vérone, poëte mystique; Nicolò de Casola, qui écrivit sur Attila; Nicolò de Padoue, qui rima en vingt mille vers sur les traditions carlovingiennes; des savants, tels qu'Aldobrandino de Sienne, et Lanfranc de Milan, ont usé, avec une correction plus ou moins grande, de notre langue[313]. Le commerce, les proscriptions, l'exil du Saint-Siége, les pèlerinages, l'attrait de notre Université de Paris et de nos écoles de Tours, d'Orléans, de Toulouse, de Montpellier[314], le zèle des moines dominicains, mineurs, bénédictins, à suivre les leçons de nos docteurs, mille causes diverses amenaient de ce côté-ci des Alpes les Italiens distingués, et leur rendaient le français familier. Dante rappelle que la langue d'oïl a raconté «les gestes des Troyens et des Romains, les longues et belles aventures du roi Artur, et beaucoup d'autres histoires ou enseignements[315].» Villani, qui passa en France une partie de sa jeunesse, a gardé de ce séjour des constructions particulières et des mots que la Crusca n'a point admis comme italiens[316]. Pétrarque a moins aimé que Dante Paris, la cité scolastique; mais on voit bien, à ses réminiscences, qu'il connaissait pareillement les poëmes de nos trouvères[317]. Un autre Toscan, Fazio degli Uberti, a vu, comme Pétrarque, la France livrée aux horreurs de la guerre anglaise; il écrivit, en vers français, la conversation qu'il eut, le long du Rhône, sur ce triste sujet, avec un courrier:
Ainsi parlant, nous guidoit li chemins Droit à Paris, là où mon cuer avoie[318].
[312] FAURIEL, Dante, t. I, p. 509.--PIO RAJNA, Le Fonti dell' Orlando Furioso. Firenze, 1876, p. 9.
[313] LE CLERC, Discours, t. II, 3e part.
[314] MURATORI, Scriptor., V, p. 485.
[315] De Vulg. Eloq., lib. I, cap. X.
[316] Ex.: Semmana, semaine, intamato, entamé, a fusone, à foison, quittare, quitter.
[317] Trionfo d'Amore, cap. III, v. 80 et suiv.
[318] V. LE CLERC, Discours, t. II, p. 90.
Le plus Français de ces Italiens fameux fut assurément Boccace. Sa mère était Française et il naquit à Paris en 1313. Il revint plusieurs fois dans cette ville, soit pour les intérêts commerciaux de la maison des Bardi, soit pour y étudier le droit canon. Il imita, dans le Filocopo, notre roman de Flore et Blanchefleur; dans le Filostrato, l'épisode de Troilus et Criséida, que contient la Guerre de Troie de Benoît de Sainte-More; dans le Corbaccio et l'Amorosa visione, il reprit les souvenirs romanesques de la Table Ronde[319]. Enfin, dans son Décaméron, que remplissent les gallicismes[320], le joyeux écrivain a refondu la matière satirique de nos fabliaux. L'origine gauloise d'un grand nombre de ses nouvelles est facile à reconnaître; nos contes latins du XIIe et du XIIIe siècle, avec les noms des personnages, sont entrés presque intacts dans son œuvre[321]. Le Décaméron s'ouvre par l'aventure de saint Chapelet, Ciapperello, originaire de Prato, un coquin de marque; arrêté à Dijon par une maladie mortelle, il se confesse si adroitement, que son confesseur le prend pour un saint et recommande ses reliques aux Bourguignons.
[319] V. M. LANDAU, Giovanni Boccaccio, sein Leben und seine Werke. Stuttgart, 1877.
[320] Ex.: Dimora, vegliardo, garzone, prenze, non'ha lungo tempo, io amo meglio, io vi so grado di quella cosa, come uom dice, etc. CASTIGLIONE, dans la dédicace du Cortegiano, dit: «Vedesi chiaramente nel Boccaccio, nel qual son tante parole franzesi, spagnole e provenzali... che chi tutte quelle levasse, farebbe il libro molto minore.»
[321] Hist. litt. de la France, t. XXII, p. 62.