XVI
LE MARÉCHAL DE DAMVILLE
Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée.
Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l'inquiétaient.
Voici comment il avait arrangé les choses:
1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis;
2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris au plus tôt;
3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service;
4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage;
5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse.
Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures.
Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.
Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.
Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs d'apercevoir Loïse.
A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.
Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria:
--Venez! Venez!
--Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?
C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait à un cri de terreur.
--J'accours! rugit Pardaillan.
A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux cria:
--Au nom du roi!...
Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les bras et par les jambes, et il tomba.
--A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.
Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.
Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des joues...
Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui deux morts et cinq blessés.
Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.
--En route! commanda le capitaine.
Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son maître.
Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui.
Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, le maréchal de Damville!
Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.
Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.
Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il fut fixé...
--On me conduit à la Bastille!
La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans air.
Pardaillan comprit qu'il était perdu.
Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!
Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième étage de la tour ouest.
Il entendit la porte se refermer à grand bruit.
Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement...
Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...
Et il tomba sur les dalles, évanoui.
Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? C'est ce que nous allons dire.
Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de Piennes.
Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, on l'examinait curieusement.
Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.
Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.
Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures.
Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.
Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait choisi la nuit précédente.
Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier qu'il pouvait opérer.
L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:
--Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez fort de passer pour complice.
--Moi!...
--A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit.
--Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des huguenotes chez moi!
Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.
Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le verrou, elle s'effaça.
Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.
--Que désirez-vous, monsieur?
L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il comprenait qu'il était odieux.
Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux:
--Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.
--Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre où se trouvait sa fille.
--Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers édits.
A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout d'un regard.
--Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.
--C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.
En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.
--Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la résolution tomba.
Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait jamais parlé:
--Venez! Venez!
L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le logis, suivi de ses soldats.
--Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais toute la vie.
Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas séparée de Loïse.
--C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?
--Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si bon compte.
Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d'entrer.
Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard.
Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.
--Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.
--Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours.
--Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis?
--Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu.
--Tu l'aimes donc?
Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.
--Et lui? demanda Jeanne.
--Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.
--S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?
--Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête!
--Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.
Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche...
--Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas encore... son nom...
--Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.
Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.
--C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...
Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:
Monsieur,
Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée sous ce pli.
Soyez remercié et béni pour l'immense service que vous nous aurez rendu.
LA DAME EN NOIR.
Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:
--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?
--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.
--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.
--En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!
--Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut.
La vieille femme fit disparaître le papier.
--Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?
Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.
--Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.
L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander davantage.
Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.
Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte.
Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.
Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation.
La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura:
--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...
Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.
Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.
Le carrosse se mit en mouvement...
Jeanne tomba évanouie en murmurant:
--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...
Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.
La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée.
Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:
--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.
--Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.
--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...
--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!
--Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.
Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:
--C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus dans le vide!
--Et qu'a-t-il fait?
--Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.
Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle et enfouit la lettre dans une cachette.
--Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot d'en face!
Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la porte se refermait.
L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier étage.
Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:
--Veuillez entrer là: ma mission est terminée.
Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.
Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.
Elles entendirent le bruit de la clef.
La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.
Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.
--Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:
Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet emprisonnement ne dure que quelques jours.
--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère, il ne semble pas que nous soyons dans une prison!
--Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans une maison du roi.
Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui venaient.
--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.
--Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.
--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.
Loïse rougit.
--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.
Loïse baissa la tête.
La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût hésité à parler.
--Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.
--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de Pardaillan.
Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne tressaillit.
--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.
--Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre quelque chose d'affreux!...
--Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point je t'adorais...
--Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse tremblante.
--Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais plus que lui!...
--Lui!...
--Mon époux... ton père!...
--Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!
--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!
Loïse jeta un faible cri.
--Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.
Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.
Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, qui continua:
--Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!
--Horreur!...
--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me tus!...
--Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!
--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...
--Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.
--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...
--Oui, mère!...
--Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de Pardaillan!
Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.
Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.
--Le père de celui que j'aime!
Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.
--Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... mais l'enfant a grandi...
Loïse ne disait rien.
Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été condamnée à une vie de malheur!
Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le père?
Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?
Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?
Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa mère!...
--Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...
--Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus grands malheurs...
--Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je songe...
--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...
Loïse secoua la tête.
--Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...
--Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une malédiction...
A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...
--Lui! murmura-t-elle en devenant livide...
Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...