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XXVIII

LE SIÈGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE

Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti, joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de Montmorency.

--De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une autre! Sans cela, tout irait à merveille...

Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.

--Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!

Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes.

--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui ouvrit.

Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus mauvais pas.

--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous avouerai que je tombe de sommeil.

--Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué?

--Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...

--Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture?

--Je crois bien que c'est à tous les deux.

--Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!

--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre la voiture et lui.

--Au large! me crie-t-il.

--Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.

--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...

--Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.

--Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la main sur lui...

--Il vous a échappé!

--Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le fleuve.

Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, dès lors, rassuré.

--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours cela que je saurai. Alors, continua-t-il à haute voix, commence une longue chasse qui ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons parcouru l'Université en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par acculer le gibier près de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il fait face bravement et me présente sa pointe. Là-dessus, je lui sers ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage, car c'était un brave.

--Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu un immense service. Et, comme ce service n'a rien à voir avec la campagne pour laquelle je vous ai engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de vous compter deux cents écus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan, allez...

--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor à bon port?

--Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...

--Ah! M. d'Aspremont?

--Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme vous. Tâchez de vous faire de lui un ami.

--On tâchera, monseigneur!

Le vieux routier regagna la chambre où il avait si bien bâillonné Didier le laquais, et se jeta tout habillé sur son lit.

Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda à Didier qui était attaché à son service:

--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain Gillot?

--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.

--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?

--C'est la servante qui a soin de l'office.

--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.

Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car on savait que M. de Pardaillan était du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus tard, une jeune fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une révérence.

--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier.

--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux écus-là, sur la cheminée, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille.

Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en accepta pas moins le présent qui lui était fait si étrangement et sortit après un sourire et une révérence.

Cinq minutes après se présentait à son tour un grand benêt de garçon à tignasse jaune et à sourire niais.

--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.

--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.

--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire que ta tête me déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien impertinent, mon ami!

--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai plus.

--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles...

Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien excusable; et Pardaillan s'endormit paisiblement.

Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, il apprit par Didier que le maréchal de Damville venait de partir pour le Louvre où le roi lui faisait l'honneur de le mander.

En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut la pile de deux cents écus que maître Gille avait fait déposer sur la cheminée pendant qu'il dormait.

--Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. Cela devient grave et nous présage une rude campagne.

Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa toilette, puis il entassa religieusement ses écus dans une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins.

--Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il quand il fut prêt de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je pas profiter de son absence?... Allons voir le chevalier mon fils!

Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret du Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front.

--J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière maître Pipeau!

Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge de la Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et, toujours avec la même modestie, choisit une table où se dressait un magnifique couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas encore arrivées.

--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune servante.

Pardaillan parut très étonné de l'observation et s'installa à la table en question.

Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux un vieux domestique.

Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry n'était autre que Lubin, ancien moine placé là pour de mystérieuses besognes auxquelles il ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux.

--On vous a dit que la table est retenue! commença Lubin d'une voix qu'il voulait autoritaire.

--Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.

--Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!

--Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, que vous accueillez avec une sévérité déplacée les amis de votre patron qui font cent lieues pour le venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous êtes outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à l'instant! Et envoyez-moi votre maître...

Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, dans les cuisines de la Devinière, le bruit se répandit que M. de Pardaillan était de retour, et Landry, plus obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du vieux routier qui s'écria:

--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je lis la joie sur votre visage!

--Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec une grimace. Est-ce que nous vous possédons pour longtemps?

--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.

--Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette table était retenue?

--Qui doit dîner ici?

--M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs Crucé, Pezou et Kervier.

--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre, fit-il. Seulement, mettez-moi, tout près, dans ce petit cabinet...

--A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.

Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même au dîner de Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit:

--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres écus?

--Si fait! balbutia Landry, méfiant.

--Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien cela peut monter, et nous serons quittes.

En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son argentin.

Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dîner dans le petit cabinet, et Pardaillan, ayant fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt le déranger.

Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan l'appela.

Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La première, c'est qu'à travers le léger rideau qui couvrait les vitraux de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui commençait à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant légèrement cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait à la fameuse table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs formidables.

En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se mettre dans ses bonnes grâces.

A ce moment, comme la salle était presque vide, Pardaillan, à travers le rideau de la porte vitrée, vit entrer trois personnages. Il reconnut aussitôt celui qui venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.

Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrariété en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas là. Les trois hommes prirent place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un d'eux dit:

--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, car jamais il ne manque nos rendez-vous.

--Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas la première fois que ces gens se réunissent.

--Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était placé face à la porte d'entrée et tournait le dos au cabinet.

En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea vers les trois personnages et prit place à la table en disant:

--J'arrive du Louvre... de là, mon retard.

--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez le petit roitelet, le maigre Chariot.

--Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis aussi son armurier, et je viens de lui vendre une arquebuse perfectionnée...

--Et que dit le roi? demanda Orthès.

--Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques et huguenots, mécréants et fidèles serviteurs de l'Eglise doivent se jurer amitié, fraternité, assistance et affection! Le roi a envoyé un exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de Navarre! Le roi veut marier sa soeur à Henri de Béarn! Voilà ce que dit le roi, messieurs!

--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientôt une autre litanie!

Crucé reprit alors:

--Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver à l'heure. Ce qui m'a retardé, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scène étrange qui vient de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder Damville et Montmorency, et obliger les deux frères ennemis à s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout à la paix. Mais notre grand maréchal a tenu bon, à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les deux frères étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris des éclats de voix; malgré tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise, Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, et en outre Nancey et ses gardes que la reine avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se laisser imposer silence, désigne du doigt un jeune homme qui escortait Montmorency et l'accuse de félonie, lèse-majesté et violences envers le duc d'Anjou. Le roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir le Pardaillan...

--Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.

Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.

--Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme en question.

--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons nous battre.

--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes compagnons.

--Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il était avec Damville. Vous avez mal vu, mal compris!

--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au moment où le roi donne l'ordre d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons tous, Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de Quélus, qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profère encore des insultes, qui, enfin, saute par la fenêtre et disparaît. Maurevert le tire et le manque... aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la recherche du jeune truand et l'arrêter partout où il se trouvera, et je vous réponds...

Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du petit cabinet s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait de sa voix la plus polie:

--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. Je suis très pressé...

La table, en effet, faisait obstacle...

--Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.

--Place donc! puisque je vous dis que je suis pressé!

En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent, les plats s'entrechoquèrent; au même instant, pâle de rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge au vent et hurlait:

--Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison de l'insulte!

--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose!

--A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.

--Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d'Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en repentir!

A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan était blessé à la main, et le sang coulait.

Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa main devenir pesante; l'épée allait lui échapper... il la saisit de la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups si furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, en quelques instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables.

Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène ne virent qu'une série d'éclairs et n'entendirent qu'une série de froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait l'épaule droite traversée de part en part.

Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore rouge, se précipita au-dehors, fendit la foule et se mit à courir.

Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s'étant par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur ses talons.

En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du Marteau-qui-cogne.

--Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge.

Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en criant:

--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?

--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confié!...

--Eh bien?... demanda Catho.

--Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...

--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de retour encore...

Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement.

--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi sécher cette égratignure.

Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis, une infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes diverses.

Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main droite; blessure légère, ce qu'il constata en remuant les doigts.

Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer. Cependant, il tenait les yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du regard, et grommelait:

--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?...

Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de son hypocras et commençait à déguster cette boisson compliquée, lorsque Pipeau aboya joyeusement et s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra et, apercevant son père:

--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!

En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le chevalier de Pardaillan, après un détour ayant constaté que personne n'était à ses trousses, avait pris le chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda pas à atteindre.

Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, et commença par le serrer dans ses bras en lui disant:

--Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a sauvé la vie, et l'a sauvée sans doute à d'autres personnages...

--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans Paris une rue de Béthisy...

--Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais pourquoi la reine Catherine vous a-t-elle accusé?...

--Sa Majesté me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer l'épée contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'être mon ami. Vous le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir où il venait rôder sous les fenêtres de deux personnes qui logeaient alors rue Saint-Denis...

Le maréchal pâlit.

--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du roi...

--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première piste que je vous avais indiquée pour retrouver les deux nobles dames que nous recherchons.

François de Montmorency, son front dans une main, paraissait méditer sur cette voie qui s'offrait à ses recherches.

--Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être Anjou... Mon frère seul est capable d'avoir médité et exécuté cette infamie. C'est à lui qu'il faut que j'en demande raison...

Et, tendant la main au chevalier:

--Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous êtes exposé à la colère de ces puissants personnages!

--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais à réparer le mal causé jadis par mon père.

--Et vous allez sans doute quitter Paris?

--Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.

--Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...

--Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas cette ville, monseigneur.

Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du chevalier.

--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est résulté de votre entrevue avec le maréchal de Damville?

--Mon frère nie! répondit François d'une voix sombre.

--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...

--Après votre départ, il avait la partie belle pour nier.

--Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous pris une décision?

--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de Mesmes. J'ai laissé à mon frère trois jours de réflexion suprême. Après quoi, je le tuerai ou il me tuera...

Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles prouva au chevalier que rien ne pourrait le faire changer d'idée.

François de Montmorency reprit alors:

--Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, jusqu'au jour où il n'y aura plus danger pour vous à sortir d'ici.

--Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté l'hospitalité d'une personne qui m'est chère.

Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse chez qui le jeune homme comptait se réfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda:

--Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai besoin de vous?

--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me trouvera à l'auberge du Marteau-qui-cogne.

Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, qui le serra dans ses bras.

Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de ce pas tranquille et fier qui lui était habituel. Il se disait qu'au cas où on le chercherait, la meilleure manière d'attirer l'attention et de se faire arrêter était de se mettre à courir.

Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu à peu à ses rêveries. Le malheur est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre lequel il faillit se cogner.

La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du Louvre.

Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfonça dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. A ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire et s'élança à la poursuite de Pardaillan.

Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.

Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit de pas nombreux et précipités. S'étant retourné, il vit une bande composée d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient Quélus et Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.

Pardaillan allongea le pas.

--Arrête, arrête! hurla Maurevert.

--Au nom du roi! hurla le sergent.

Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide. Son intention était de passer devant le cabaret sans s'y arrêter, et d'aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la place de Grève.

Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité de la rue Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet.

Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur l'ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.

--Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon père est là!...

Et il se jeta dans le cabaret en criant:

--Alerte! Je suis poursuivi...

Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup d'oeil le convainquit de la gravité de la situation.

Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire d'un instant.

A la même seconde, des coups violents furent frappés.

--Ouvrez, hurlait-on.

--Barricadons! fit le vieux Pardaillan.

Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus furieux.

--Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour être celle de Maurevert.

--Catho! Catho! appela le routier.

La grosse Catho était là, qui assistait sans trop d'émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené par les gens du roi.

--Me voici, monsieur, dit-elle.

--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?

--Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.

--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.

Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide!

--Que t'arrive-t-il? reprit le routier.

--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez longue.

M. de Pardaillan père eut ce mot:

--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps!

Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu'on entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre.

La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.

--Catho! fit le routier.

--Me voici, monsieur.

--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?

--De la très bonne huile de noix.

--Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?

--Oui, monsieur.

--Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et allume un grand feu, un bon feu, tu entends, un feu à faire griller un cochon ou à faire rôtir un moine...

La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.

--A nous! fit M. de Pardaillan père.

Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. Dix minutes plus tard, trois jarres d'huile étaient en haut, plus tout ce qu'il y avait de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un levier de fer et une pioche trouvés dans la cave.

--Voici les munitions! dit le père, en désignant l'huile.

--Et voici les provisions! dit le fils.

--A l'escalier! reprit le vieux.

L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. L'escalier ne tenait plus qu'à quelques crampons.

--Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse ta maison?...

--Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur le feu, plaçait une énorme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile.

Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de levier, attaquèrent l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur furent arrachés, ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent à pousser.

Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: gardes et gens du guet, pêle-mêle, se jetaient à l'intérieur et repoussaient les obstacles accumulés.

A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable fracas: c'était l'escalier qui s'effondrait!

--Catho! est-ce que ça chauffe?

--Ça brûle, monsieur!...

La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord du trou auquel aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier.

La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient la barricade et criaient:

--Une échelle! Une échelle!...

Pardaillan père se pencha et cria:

--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!

Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, à toute volée, en lança le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du bas était vide!

--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!

--Je chauffe, monsieur!...

La rue était pleine de vociférations. Une clameur plus haute retentit: un menuisier apportait une longue échelle.

--Par la fenêtre! hurla Maurevert.

--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes enfants, nous allons rire!...

L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre et, ses montants s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en éclats. Le vieux routier ouvrit la fenêtre et se pencha: sept ou huit hommes montaient l'un derrière l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le père et le fils saisirent les montants de l'échelle et unirent leurs deux forces...

L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, s'abattit... deux hommes écrasés demeurèrent sur la chaussée boueuse. Au même instant, la marmite fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une secousse violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un tonnerre de hurlements et, dans la même seconde, la place fut vide.

Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille résistance, se concertaient... Quinze hommes ébouillantés ou blessés étaient hors de combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une égratignure.

Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu et faisait chauffer une nouvelle jarre d'huile.

Seulement, elle poussa tout de même un soupir de commerçante et murmura:

--De la si bonne huile de noix, quel dommage!...

Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre pour une nouvelle attaque.

--Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla Maurevert, donnons-leur du feu!

--Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!

--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brûler?

--Je le crois, dit le vieux routier.

--Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il derrière ce mur?

--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles vivantes.

--Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons de passer chez le marchand de volailles.

Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan, d'un geste, l'arrêta:

--Cet homme va entendre les coups et prévenir les gardes: au lieu de fuir, nous ouvrons la brèche qui leur livre passage.

--C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux mourir dans un corps à corps que mourir dans le brasier que cette maison va être tout à l'heure...

--Va donc, mon fils!...

Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.

Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison.

Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, du doigt, lui montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux:

--Le marchand de volailles! dit-elle.

Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de fumée monta au ciel et, bientôt, la flamme s'élança en langues écarlates et commença à lécher les murs de la maison.

La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre ensuite l'incendie qui avait gagné les maisons voisines et menaçait toute la rue. Quelques voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et Maugiron purent se rendre au Louvre bras dessus, bras dessous.

Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.

Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.

--Madame, dit le premier à la reine mère devant Nancey qui faillit en avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majesté est vengée: nous avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant un feu de joie dont nous avons fait flamber sa maison.

--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi.

Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:

--Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, qui a eu des hésitations inexplicables, nous aurions déjà pu vous annoncer la chose depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus en face. Il est mort, brûlé vif.

--Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du cosmétique sur les sourcils. Je voudrais être le roi, rien que pour pouvoir vous récompenser selon vos mérites.

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