‹ Les Pardaillan, tome 1Chapitre 4 sur 38 · IV

IV

LE SERMENT FRATERNEL

Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de camp.

Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit.

A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.

--Le voilà! s'écria la jeune femme.

Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher François.

Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut. Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête couverte, sans s'incliner.

--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est parti cette nuit...

Elle laissa échapper un faible gémissement.

--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même, peut-être?

--François ne reviendra pas!

Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.

--La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus glorieux.

Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père.

Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout son désespoir.

--Mon enfant!... mon pauvre enfant!...

Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même.

--C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!...

--Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas!

--Qui m'en empêchera?

--Moi!

Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente:

--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne! je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne!

Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de vos regards sans colère me dira si je puis espérer...

Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de l'homme.

Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:

--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort!

Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son cerveau en une bouffée ardente:

--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert!

--Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.

--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale...

Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs:

--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous!

--Madame! voulut interrompre Henri.

Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans de Margency.

--Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!...

Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.

--N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons, vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus ici chez lui!

Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre fut prête, elle fit un signe.

Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en tête!...

Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure d'imprécations...

Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son cheval et il s'enfuit...

Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et seul le délire témoigna qu'elle vivait encore.

Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle l'écrasa: Jeanne se mourait!

Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne...

Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait disparu!...

Mort peut-être?...

Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia l'abominable espoir...

Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent au manoir.

Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...

Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!

On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille assaillants attaquaient...

Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison, attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie.

Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.

Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son sein.

Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.

Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir.

En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à terre.

Henri pâlit...

Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse...

Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:

--Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère...

Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant en justicier, le frappant du coup mortel.

Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à l'abattoir...

Page 1