IX
LA DAME EN NOIR
Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.
--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais...
La princesse écoutait en souriant.
--On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...
--Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane.
--Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. Mais...
--Mais votre coeur est à une autre?...
--Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà tout!...
Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de coeur ni d'esprit.
--Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...
--Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il espéré une autre réponse.
--Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...
C'est ainsi que fut conclu le pacte.
Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.
Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.
Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.
Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se préparaient pour ce jour-là...
Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la retrouver.
Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...
Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle pas de désespoir?
Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence flétrie.
Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre.
Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui s'offre à nos yeux... écoutons!...
Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille.
En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et songe:
--Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus que la Dame en noir...
Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...
L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé.
Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même deuil éternel que dans son coeur.
Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.
Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...
Loïse paraît seize printemps...
Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.
On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce merveilleux ensemble.
Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de lignes, si expressif!...
Jeanne s'est approchée de son enfant.
La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine!
Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie et se met à travailler activement.
--Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur cet ouvrage...
--Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune dame...
--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je crois?...
--Oui, mon enfant...
--Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...
Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:
--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?...
--A quoi songez-vous, ma mère?
--Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...
Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté.
--Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de jeune princesse?...
La mère tressaille profondément.
--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...
Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois:
--Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre vie?...
--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.
--Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...
--Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...
--Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...
--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.
Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, se frôlent...
Bientôt la tapisserie est terminée.
Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame Marie Touchet.
Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et, comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui donne sur la rue Saint-Denis...
En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière.
Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des doigts, il envoie un baiser à Loïse...
Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu.
Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à l'amour le plus pur.
Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...