‹ Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amourChapitre 30 sur 49 · XXX

XXX

LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION

Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures du matin, à cet instant solennel où des souffles d'angoisse faisaient frissonner la nuit, une scène effroyable se déroulait au Temple, avec, pour uniques personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.

C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles dégagent, dépassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier hésite et tremble. Mais, pour la présenter au lecteur, nous devons, pour quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur lequel nous concentrons toute notre attention.

Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.

Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincère, à la possibilité de l'Absolu. Était-ce un fou? C'est possible, sans que ce soit certain.

L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age agonisant. Né à Florence, il était peut-être le fils de quelque magicienne syriaque ou égyptienne, qui lui avait transmis l'amour des études ésotériques.

L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante préoccupation de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons redoutables.

Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la connaissance de l'avenir par les astres n'étaient que deux formes de l'Absolu. Ses études ésotériques comprenaient une troisième forme, qui était la recherche de l'immortalité de l'homme.

Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la vie par l'immortalité, voilà le rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.

Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait à la chimie; quand il était fatigué de se pencher sur ses creusets, il se colletait avec la mort...

Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il avait acheté au bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce cadavre!...

«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours, c'est-à-dire le moyen de véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, c'est-à-dire le régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs, muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serré au cou pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il était avant la pendaison. Que manque-t-il à ce corps de matière? Evidemment le corps astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie à travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps astral à se réincarner en ce corps matériel. Voilà tout!

Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une statuette de cire qui représentait à ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce simulacre, il essayait ses incantations...

Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir comme prêt à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait bientôt.

A force de triturer le problème sous toutes ses faces, un jour, il se frappa le front:

«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre. Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état liquide. Il est coagulé. Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que j'achèterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un sang vivant!...»

Or, maintenant que nous avons complété le portrait de Ruggieri, maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, a été projetée sur cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter cinq jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, que nous avons signalé en temps et lieu, pénétra dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.

Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, elle laissait le cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri attendait, en effet, hors l'église. Quand il vit les hommes qui emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononça quelques paroles, sans doute un mot de reconnaissance.

Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent à le suivre.

Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de la maison qu'avait habitée Alice de Lux et, ayant fait déposer le cadavre à terre, il renvoya les porteurs.

A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutôt le traîna jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, à nouveau, il chargea sur ses épaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à la maison si coquette où se trouvaient ses laboratoires.

Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table de marbre, lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement lavé, sa première besogne fut de lui injecter des aromates destinés à empêcher toute décomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'était qu'un jeu pour ce redoutable créateur de poisons.

Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il s'accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, Marillac ne s'était pas aperçu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait été porté au moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et, n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste parfumée qu'il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d'Alice.

Ruggieri n'était nullement ému.

La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral du savant.

Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage demeura pétrifié dans une immobilité telle qu'on l'eût pris pour un autre cadavre, si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme ardente.

A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots:

«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle pas simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci... qui a ouvert la carotide... c'est par là que je dois faire la transfusion...»

A un autre moment de la journée, il murmura:

«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait obligé le corps astral d'un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d'un mois?... Et, moi-même, n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle?»

A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.

Il tremblait convulsivement et répétait:

«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»

Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'était un livre qui ne contenait guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages étaient moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.

Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait, parcouraient chaque page.

A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.

«La formule d'incantation!» gronda-t-il.

Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond au-dehors.

Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce qui faisait sept avec ceux qui l'éclairaient déjà.

Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourné à l'est. Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l'ouverture se trouvait donc tournée vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière, Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur du laboratoire, c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport à l'est d'où vient la lumière.

De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.

Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son poignard dont la garde formait une croix.

Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains qu'il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix.

Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de tristesse...

Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une voix calme, forte et grave.

Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d'abord indécise, se précisa rapidement jusqu'à dessiner une silhouette humaine.

Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.

Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par les flambeaux et la croix, et s'avança vers la forme blanche qu'il voyait.

Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun de ces pas s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d'un mécanisme.

Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:

--Est-ce toi, mon enfant?...

Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, et très distinctement, la réponse:

--Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?

Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, il vit l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le poursuivait.

Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur le cercle.

L'apparition se trouvait près du poignard, entre les deux branches du fer à cheval lumineux.

Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:

--Mon enfant, il faut entrer.

Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout à l'heure, en lui-même, il entendit:

--Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?

--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de t'emprisonner ici. Entre, je le veux.

Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son élan, et se placer enfin au centre des lumières, à la place même qu'il avait occupée.

Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés de Ruggieri.

Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, ses yeux reprirent leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre s'échappa de sa main gauche et roula sur le parquet.

Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit plus rien: la forme blanche avait disparu.

Mais il sourit et murmura:

«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est là; le corps astral de mon fils est là; et il ne sortira que lorsque je le voudrai!»

Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction de l'état morbide où il s'était placé par suite d'un phénomène de volonté connu et décrit par tous les anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que la médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom tout battant neuf d'autosuggestion.

Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agité de frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se remit, et, courant aux volumes qu'il avait jetés sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit rapidement de son laboratoire.

Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept flambeaux continuaient à brûler.

Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, ayant allumé une lampe, se mit à parcourir le volume qui portait ce titre: _Traité des fardements_.

C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon en l'an 1552.

«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en mourant mon bon maître Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur ces pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse tenter sa réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... mais je n'avais pas de sang à lui transfuser... Lisons encore... essayons!...»

Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. écrit à la hâte, et dont beaucoup de phrases étaient simplement commencées.

La première partie commençait par ces mots:

«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.»

La deuxième partie portait une sorte de titre qui était:

«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps matériel après leur séparation.»

Enfin, la troisième partie était également résumée par quelques mots placés en tête de la page:

«Quel sang il faut infuser au cadavre.»

Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à lire et à relire longuement, la tête entre les deux mains. Enfin il se leva, alla à une armoire de fer encastrée dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de parchemin qu'il déroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.

C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces des signes géométriques, avec renvois explicatifs sur les côtés. En haut de la feuille, ces mots étaient écrits:

«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, et diverses constellations en conjonction avec la sienne.»

Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de calculs géométriques dont chacun était suivi de calculs chiffrés.

Cela dura des heures.

Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. Une joie intense resplendissait sur son visage.

«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation de l'homme qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!»

Il s'évanouit soudain.

Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.

Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:

«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... Eh bien, j'attendrai à ce soir!...»

Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira une boîte qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il en prit une et, l'ayant avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à l'énorme fatigue qu'il éprouvait.

Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.

«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»

Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée à étudier l'horoscope, après toute la nuit passée à évoquer le corps astral de son fils. On était au mercredi soir... Il y avait donc à tout le moins quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il n'avait pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...

Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il avait composées lui-même, devaient contenir une substance fortifiante d'une extrême énergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se contenta de boire un grand verre d'eau.

Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil fixé à une puissante lunette qu'il avait perfectionnée pour son usage personnel.

Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcené auquel il se livrait par un envoyé de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint du Louvre, il se remit a étudier la constellation de l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation de son fils.

Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et qu'il allait remettre à la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri terrible:

«J'ai trouvé! C'est lui!»

Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et c'était en effet un autre horoscope.

Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec difficulté. Une flamme étrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, après chaque calcul:

«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»

A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil à un rugissement, et s'évanouit de nouveau en prononçant un nom:

«Pardaillan!...»

Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation de son fils!...

Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!

C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse, l'effroyable expérience!...

Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à cette conclusion?

Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de délire à froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné Marillac, il est probable que, dans le détraquement filial de cette cervelle qui avait reçu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de Pardaillan se présenta d'elle-même à lui.

Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge de la Devinière pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait rencontré dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son fils Déodat.

Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.

Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, était née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé de conjonctions, la certitude que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan étaient unis par d'invisibles liens et que leurs destinées faisaient corps.

Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'était réveillée sans qu'il en eût conscience, au moment où il cherchait dans le ciel la constellation de l'homme dont le sang lui était nécessaire.

En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé par l'énergie du chevalier, et, comme il arrive à tous ceux qui poursuivent un problème insoluble, il avait amoncelé d'instinct les preuves autour de la solution ardemment souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant de commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.

Ruggieri revint rapidement à lui.

En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.

Ces papiers étaient blancs.

Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le sceau royal.

Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en blanc? Les avait-il obtenus de Catherine? Étaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.

Il en remplit deux.

Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, opération qu'il avait soigneusement recommencée plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les lumières ne devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était une porte par où le corps astral pouvait fuir.

«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je verserai dans ton corps matériel le sang nécessaire, et, pour chasser les esprits jaloux, je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»

Ainsi s'exprima le fou...

Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa table de marbre. Et, ayant enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.

Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.

Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et presque d'épouvanté.

«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne sais pas si la mécanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...

--Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec l'homme.

--Bon. Venez donc.

Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour étroite au Fond de laquelle s'élevait une cahute en planches.

--Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire descendre vos deux gaillards.

Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait peut-être un sentiment d'horreur, ou peut-être simplement le désir de courir à son appartement où il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient promis leur visite pour ce soir-là.

Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui s'occupait à raccommoder une paire de sandales.

Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête monstrueuse, des épaules énormes, et devait être d'une force herculéenne. C'était un ancien condamné aux galères, qu'on avait gracié à condition qu'il remplît, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.

Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres à voix basse. L'homme répondit:

--J'y vais.

--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.

--Et quand-?

--Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures et demie. Je veux recueillir moi-même la chose.

--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à tourner la manivelle vers trois heures.

Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.

Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, il s'arrêta soudain et murmura:

«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...»