XVII
LA VISION DE JACQUES CLÉMENT (suite)
Le couvent des Jacobins était situé rue Saint-Jacques et s'adossait presque aux murs d'enceinte; à ses pieds se creusaient les fossés Saint-Michel qui ont laissé leur nom au boulevard actuel.
Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'était un homme de forte corpulence, au visage réjoui, fort enclin à se mêler de politique, mais, au demeurant, pas méchant. C'était d'ailleurs un fanatique partisan de Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.
Le soir où nous pénétrons dans le couvent des Jacobins, le prieur, commodément installé sur les coussins d'un vaste fauteuil, écoutait un de ses moines qui semblait sa vivante antithèse. Maigre, la figure ascétique, illuminée par deux grands yeux brûlés de fièvre, la bouche sévère, tel était ce moine qui venait d'achever un récit où il avait dû confesser quelque grave péché, car il baissait la tête, tandis que le prieur souriait.
--Hum, fit enfin messire Bourgoing, évidemment, mon fils, vous avez eu tort d'entrer dans cette taverne, où vous risquiez de rencontrer Satan. Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont à demi déshabillées?...
--Hélas! mon révérend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de profond désespoir.
--Mais enfin, frère Clément, vous avez résisté?
--Oui, mon révérend.
--Et triomphé?... En somme, vous êtes sorti victorieux de cette épreuve? Savez-vous que c'est fort beau, frère Clément?... Vous vous abstiendrez pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau: vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la pénitence. Allez en paix...
Le moine s'inclina et sortit, les bras croisés sur la poitrine, le capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme enveloppée entièrement d'un manteau sombre, entra... C'était la duchesse de Montpensier.
--Vous avez entendu? demanda Bourgoing.
--Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du péché... Et pourtant, ajouta-t-elle, le péché ne se présente pas à lui sous une forme si effrayante...
Cependant, Jacques Clément était arrivé à sa cellule dont, selon la règle, il laissa la porte ouverte. Il se mit à genoux sur le carreau et, levant les yeux vers le crucifix:
«Le péché est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que je vois, c'est son image, à elle!... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de votre humble serviteur...»
Le moine demeura ainsi, en une longue méditation, jusqu'au moment où la cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit vers la chapelle.
La chapelle, faiblement éclairée par de rares flambeaux, se remplit peu à peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la hiérarchie.
«_Orémus!_ cria le prieur. Mes frères, prions pour que le projet d'une puissante princesse favorable à notre Eglise soit couronné d'une pleine réussite.
«_Orémus!_ répéta le prieur. Mes frères, prions pour le salut de l'un de nos frères qui a eu à soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire sa confession.
Jacques Clément quitta sa stalle, s'avança jusqu'au milieu du choeur, se prosterna et dit:
--Mes frères, je m'accuse d'avoir pénétré dans un lieu de perdition, et d'avoir rassasié mes yeux de la vue d'objets impurs.
Un frémissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand silence. Jacques Clément tremblait, Une âpre et douloureuse volupté l'étreignit à la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait commandé: il fallait obéir.
--Mes frères, dit-il, ces objets impurs, c'était d'abord des tableaux licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune idée... Ce furent des femmes, mes frères... non des femmes telles que nous les voyons dans nos églises ou par les rues, décemment vêtues, mais des êtres sataniques, d'une beauté inconcevable, bien qu'elles fussent masquées, et si peu vêtues... et là, mes frères, ah! si je ne commis pas l'horrible péché, si je ne roulai pas dans les abîmes de honte, c'est que profitant d'une dernière lueur de chasteté, je rassemblai tout mon courage et pus m'enfuir...
«_Orémus! orémus! oremus!_» cria le prieur, puis il donna ses ordres pour sauver l'âme en danger de perdition et chasser les démons acharnés sur le pauvre frère.
--Que chacun de vous, dit-il, récite par trois fois dans le courant de cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de pénitence. Pour ce surcroît de besogne, mes frères, vous serez dispensés des offices nocturnes; que chacun demeure donc enfermé dans sa cellule.
--Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang, les mains croisées, la tête penchée. Puis le prieur sortit à son tour. Puis le sacristain éteignit les deux ou trois flambeaux qui brûlaient dans la chapelle. Dès lors, elle ne fut plus éclairée que par la veilleuse suspendue au plafond par une longue chaîne.
Jacques Clément, prosterné, essaya de prier comme il avait essayé dans sa cellule. Devant lui, ce n'était pas le tabernacle qu'il voyait, c'était l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'écarter. C'était l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.
«Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgré la pénitence, malgré la confession publique devant mes frères assemblés, malgré le jeûne et la prière, l'amour me dévore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez pitié de moi!...»
Peu à peu, dans ce cerveau vidé par le jeûne, exaspéré par l'amour, commencèrent à se produire les phénomènes d'hallucination. Un bruit sec, lointain, venu il ne savait d'où, le fit sursauter. Ce bruit, c'était celui de l'horloge, précédant l'heure qui va sonner... Et, dans le grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une désespérante lenteur.
«Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!...»
Ses cheveux se hérissèrent sur sa tête... il fit un effort pour se relever et retomba à genoux, pétrifié, car à ce douzième coup... la chapelle, là-bas, au fond du choeur, à l'endroit même où se trouvait la porte des tombeaux souterrains, s'était éclairée d'une lueur étrange, une lueur réelle... Cela formait comme un nimbe très doux...
Un cri expira à ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une apparition se montrait...
Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clément, ce fut une éblouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement belle, avec de grands cheveux blonds répandus sur ses épaules... et elle était vêtue de blanc... et elle tenait à la main une dague dont les reflets d'acier luisaient!... Cette figure représentait celle de Marie de Montpensier!... celle qu'il adorait!...
--Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante, à peine compréhensible. Es-tu d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet à une nouvelle épreuve?...
L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbrée, où chaque mot sonnait clair, elle dit:
--Rassure-toi, Jacques Clément... Je ne suis pas un être d'enfer... et la preuve, la voici!...
A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entière dans une vasque contenant de l'eau bénite.
--Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...
--Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...
--Parce que c'est celui de l'être que tu aimes. Le Très-Haut a entendu tes prières. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il t'est permis d'aimer cette femme...
Jacques Clément poussa un cri rauque.
--Il m'est permis de l'aimer! bégaya-t-il.
--Oui... à condition que tu exécutes les ordres que je viens te communiquer...
Jacques Clément tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur avait disparu de son esprit...
--Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!
L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;
--Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des ordres divins. Jacques, Jacques! écoute... Là-haut, la couronne du martyre se prépare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour qui t'est promise!...
--Que dois-je faire? s'écria le jeune moine transporté.
--Tu dois accomplir l'acte suprême qui délivrera le peuple de France... le peuple de Dieu: tu as été choisi pour frapper Valois... Par toi le tyran doit être mis à mort...
A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfonça dans les ténèbres. Le moine tomba la face contre les dalles. L'épouvante le reprit comme avant la vision.
Une heure se passa avant qu'il pût reprendre ses esprits. A peu près calmé, il parvint à se relever péniblement... Alors, il se demanda s'il n'avait pas rêvé.
Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie furieuse, de terreur aussi, expira sur ses lèvres bleuies... Cet objet... c'était la dague que l'ange tenait à la main pendant l'apparition!... L'ange lui avait laissé une preuve matérielle de sa descente sur la terre!...
«Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulsée, je n'ai pas rêvé! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle je dois tuer le tyran!...
Égaré, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa couchette, la dague dans sa main crispée.