XIX
LE MEUNIER
Pardaillan avait suivi Maineville et Maurevert dès l'instant où il les avait aperçus. Au-delà de la porte Saint-Honoré, il avait laissé Angoulême et ses deux nouveaux laquais, qui l'attendirent en se dissimulant derrière une masure. De loin, il avait assisté à la discussion du muletier avec Maineville et Maurevert. Puis, il avait vu ce dernier s'enfuir à toutes jambes, il avait entendu le coup de pistolet, et, rampant parmi les hautes avoines, il avait pu se glisser jusqu'à la haie près de laquelle avait eu lieu l'entretien que nous venons de rapporter. Alors, le chevalier se dirigea vers la masure où il avait laissé Charles.
--Voulez-vous, lui dit-il, jouer un mauvais tour à Mgr Guise? Retournez à votre hôtel, prenez-y des armes et munitions. Montez à cheval avec ces deux dignes serviteurs, qui brûlent du désir d'en découdre! L'un d'eux, continua le chevalier, me ramènera mon destrier. Je vous attendrai dans le moulin que vous apercevez d'ici.
--Mais, de quoi s'agit-il?... demanda Charles.
--Je vous l'ai dit: de jouer un mauvais tour à Guise, et de lui porter un de ces coups dont il ne se relèvera pas.
Le petit duc n'en demanda pas davantage; il avait en Pardaillan une confiance illimitée. Il partit aussitôt.
Pardaillan, lui, s'engagea dans l'étroit sentier qui, une heure plus tôt, avait été suivi par les trente mulets. A son grand étonnement, le sentier était libre. Il put parvenir sur le plateau sans avoir été arrêté par aucune des sentinelles qu'il s'était attendu à rencontrer.
«Est-ce que les mulets portaient vraiment de l'orge? songea-t-il. Est-ce que toute cette histoire de sommes d'argent au fond des sacs ne serait qu'une chimère?...»
Les abords du moulin ne semblaient rien annoncer d'extraordinaire. II entra dans le logis du meunier, dont la porte était ouverte.
«Décidément, Maurevert a rêvé», grommela-t-il en frappant du pommeau de sa rapière sur une table.
A cet appel, une servante apparut, et, d'un air étonné, s'enquit de ce que désirait ce visiteur armé de pied en cap, et tel que le moulin n'en avait jamais dû voir.
--Ma mignonne, dit Pardaillan, je voudrais parler à votre maître pour une affaire de farine, une affaire d'or...
--Ah! ah! fit un homme qui entrait à ce moment, une affaire d'or, dites-vous, mon gentilhomme?
Et le maître meunier fixa sur Pardaillan un regard vif et perçant.
«Je veux simplement vous acheter quelques sacs de blé, mais en vous les payant dix fois le prix habituel. Et notez qu'il m'en faut trente sacs. Vous le voyez, c'est une fortune... Et je ne mets au marché qu'une condition: c'est de choisir moi-même mes sacs.
--C'est trop juste, dit le meunier qui, alors, sans avoir l'air de le faire exprès, referma la porte d'entrée.
--Vous pouvez même pousser le verrou, mon brave, fit Pardaillan, narquois. Surtout, quand vous saurez que les sacs que je veux vous acheter sont justement les trente qui vous ont été apportés tout à l'heure par trente mulets.
A ces mots, le meunier jeta un cri d'appel, et, de la pièce voisine, les muletiers, poignards et pistolets aux poings, firent irruption. Pardaillan tira sa rapière et le combat allait s'engager, lorsqu'une voix forte retentit:
--Bas les armes!...
Les muletiers et Pardaillan s'arrêtèrent. Et, alors, entra un grand vieillard à l'attitude hautaine, qui fit un geste de commandement. Les muletiers et le meunier disparurent. Pardaillan rengaina son épée. Le vieillard le considéra avec attention, puis il dit:
--Monsieur, je suis le maître de ce moulin. C'est donc avec moi que vous devez traiter.
--Monsieur, dit Pardaillan, je crois inutile d'employer avec vous les détours. Je commence donc par vous déclarer que j'ai surpris votre secret: les mulets qui sont montés ici étaient chargés d'or.
--C'est exact, monsieur: il y en a pour trois millions...
Pardaillan fit un geste d'indifférence. Le maître du moulin, ou celui qui se donnait pour tel, examina Pardaillan qui, de son côté, rendait examen pour examen.
--Pourquoi, demanda tout à coup le chevalier, avez-vous empêché ces dignes muletiers de foncer sur moi?
--Parce que votre figure m'a intéressé. J'eusse été fâché qu'il vous arrivât malheur. Et, dès l'instant où je vous ai vu monter le sentier et entrer ici, j'ai désiré vous connaître. Voulez-vous me dire votre nom?
--On m'appelle le chevalier Pardaillan. Et vous?
--Moi, je m'appelle M. Peretti, dit le vieillard après une courte hésitation.
--Savez-vous, demanda Pardaillan, qui étaient ces deux hommes qui ont eu querelle avec un de vos muletiers?
--Je crois avoir, de loin, reconnu l'un d'eux... le sire de Maineville, qui appartient à la maison de Guise... Et vous, monsieur de Pardaillan, reprit M. Peretti, n'êtes-vous pas au duc?
En parlant, M. Peretti fouillait les yeux de Pardaillan.
--Je vais vous dire, fit paisiblement le chevalier, dans quelle intention je suis monté au moulin. Je suivais justement M. de Maineville et son compagnon.
--Qui était ce compagnon? fit vivement M. Peretti.
--Vous avez deviné Maineville. Je vous ai dit mon nom à moi, parce que vous me l'avez demandé. Quant à celui que vous ne connaissez pas et que je connais, moi, son nom vous est inutile, je le garde pour moi. J'ai donc pu entendre la conversation de Maineville qui est à M. de Guise, comme vous l'avez dit. Or, ce que veut faire Maineville me déplaît fort, et je suis venu ici pour l'empêcher.
--Que veut-il donc faire?...
--Il veut aller dire à son seigneur et maître que les millions promis par le pape Sixte sont arrivés... Il paraîtrait donc que Sa Sainteté, après avoir promis, se dédit. Pourquoi? Je n'en sais rien, et peu m'en chaut. Seulement, Maineville veut revenir ici en force, s'emparer des précieux sacs de Sa Sainteté, porter à M. de Guise tout ce blé poussé à l'ombre du Vatican et que le duc convertirait en un gâteau royal. Et cela m'ennuie. Je suis venu dire au meunier du céans: «Brave homme, ce soir on t'enlèvera ton trésor... à moins que je ne m'en mêle». J'ai donc fait signe à deux ou trois hardis compagnons qui, avec moi, seront là pour recevoir dignement les envoyés de M. le duc de Guise.
--Et pour ce service, dit M. Peretti, pour cette défense que vous m'offrez, que demandez-vous?
--Rien, répondit Pardaillan.
M. Peretti tressaillit et regarda Pardaillan d'un air soupçonneux. Cet homme n'est-il pas un ennemi envoyé d'avance. Mais, devant la figure loyale de Pardaillan, ses doutes s'envolèrent.
--Vous êtes un brave chevalier, dit-il, excusez mes défiances, elles vous sembleront naturelles quand vous saurez que je suis responsable de tout cet argent. Je parlerai de vous à notre Saint-Père, vous pouvez en être assuré, et il trouvera, lui, une récompense digne de vous.
--Ma récompense est toute trouvée, dit Pardaillan, narquois. Ne vous en inquiétez donc pas, je vous en prie.
M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.
«Quel diable d'homme est-ce là?» songea-t-il.
Et, pour pénétrer le mystère, il pria le chevalier à dîner avec lui, ce que Pardaillan s'empressa d'accepter.
Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le dîner était de beaucoup trop délicat pour un simple meunier; ensuite, que M. Peretti était entouré d'un respect étrange. Il en conclut qu'il avait affaire à quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.
Le dîner finissait lorsque le duc d'Angoulême arriva escorté de Picouic et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.
«Diable! fit-il, je vois que vous êtes homme de précaution. Nous avons là de quoi soutenir un siège...
--Aussi bien, est-ce d'un siège qu'il s'agit.
Dès lors, M. Peretti commença à se demander s'il ne ferait pas mieux de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-là, il s'était volontiers bercé de cet espoir que le chevalier avait fort exagéré la situation. A la vue des armes de guerre, il commença à prendre au sérieux l'aventure.
Mais M. Peretti était brave, sans doute. Et puis une irrésistible curiosité lui était venue de voir à l'oeuvre cet homme extraordinaire qui venait défendre un trésor et qui ne voulait rien recevoir en échange. M. Peretti demeura donc...
La journée se passa sans incident. Vers la tombée du jour, Picouic, et Croasse furent envoyés en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour signaler l'approche de toute bande, armée ou non.
Les deux géants maigres s'installèrent donc aux abords de la chapelle Saint-Roch et se mirent à surveiller le terrain dans la direction de la porte Saint-Honoré. La nuit était venue lorsqu'une troupe sortit de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une quarantaine d'hommes d'armes et était suivie d'une lourde charrette que traînaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes étaient pour intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter à l'hôtel de Guise les trente précieux sacs.
L'expédition était conduite par Maineville. Près de Maineville marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Crucé. Le reste se composait de soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrète. Mais, mêlé à ces soldats, un gentilhomme masqué marchait silencieusement: c'était le duc de Guise lui-même, qui avait voulu assister à l'opération.
On connaît Maineville et Maurevert.
Crucé était un bourgeois, ligueur enragé. Jean Leclerc, maître d'armes, créé par Guise gouverneur de la Bastille, était une sorte de brave qui se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'eût été suivi de mort d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajouté celui de Bussi, en mémoire du fameux Bussi d'Amboise, si misérablement assassiné par les mignons d'Henri III.
Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant, frémissait d'espoir. Avec cette énorme somme, il pourrait fausser la parole donnée à Catherine de Médicis, de ne rien tenter de violent contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui lui tenaient tête. Il pourrait payer les arriérés de solde de deux ou trois régiments, qui n'obéissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait lever une armée, tenir la campagne, chasser Henri de Béarn jusque dans ses montagnes, capturer Henri III, le déposer et se faire couronner!
Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait reçu l'envoyé venant lui annoncer que Sa Sainteté, épuisée par des pertes d'argent, était dans l'impossibilité de le secourir... Moins de deux heures après cet envoyé. Guise avait reçu la lettre de la princesse Fausta, lui disant que l'argent était là!... Maineville, envoyé pour s'assurer du fait, revenait bientôt le confirmer!... Et Guise, dévoré de rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette brusque défection du pape... Car, enfin, si l'argent était là, c'était pour lui qu'il était venu!...
L'expédition avait aussitôt été résolue.
Picouic et Croasse aperçurent la petite troupe qui s'avançait en bon ordre.
«Rentrons au moulin, maintenant», dit Picouic. Il s'élança. Croasse, terrifié, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur, il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en courant. Alors, Croasse se releva et se remit à descendre à toutes jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais, à ce moment, la troupe signalée était sur le point d'atteindre elle-même cette chapelle; Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirassés et casqués de fer. Il frémit et se vit perdu.
Mais, au moment où la troupe de Guise commençait à tourner la chapelle pour s'engager dans le sentier où était assis Croasse, un dernier instinct de défense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant sur une borne, put atteindre, grâce à ses longs bras, la fenêtre qui éclairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il défonça les vitraux et, bientôt, il se laissa glisser à l'intérieur. La troupe conduite par Maineville passa.
Tout autre que Croasse eût jugé que le danger était passé en même temps. Mais, si Croasse ne brillait pas en général par l'imagination, à cette minute, cette imagination surexcitée par la peur enfanta des incidents: il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y eût personne.
Croasse chercha, éperdu, un trou de, souris où se fourrer, et parcourut la chapelle dans l'obscurité, se heurtant aux bancs, aux sièges. Soudain, il tomba tout de son long: au même instant, une décharge d'arquebuse éclata au loin. Il se cramponna à un anneau de fer que ses mains rencontrèrent, et il s'arc-bouta à cet anneau comme un noyé s'accroche au fétu de bois. Or, à force de s'arc-bouter et dans les mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout à coup que la dalle à laquelle était scellé l'anneau se soulevait.
Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se précipita. L'obscurité était profonde, absolue. Où aboutissait ce souterrain? Croasse courut à perdre baleine. Soudain, son front heurta contre quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir reçu un coup de masse d'armes. Il tomba et s'évanouit...
Pendant ce temps, Picouic avait continué sa course, et ce ne fut qu'en arrivant au moulin qu'il s'aperçut de la disparition de son compagnon.
«Le lâche a fui! Ah! Croasse, tu nous déshonores!...»
Et, comme Picouic ne voulait pas être déshonoré, il raconta à Pardaillan que Croasse s'était embusqué au pied du sentier pour tenter une diversion.
Le chevalier prit aussitôt ses dispositions et rassembla tout le monde dans la grande salle: c'est-à-dire le meunier, trois garçons meuniers, dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angoulême et Picouic et lui-même, portait à dix-sept le nombre des défenseurs du moulin. Quant aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'étaient renfermées dans une salle donnant sur les champs.
M. Peretti suivait de l'oeil toutes les évolutions du chevalier. Une dernière hésitation se lisait sur son visage.
Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientôt, on distingua leurs ombres confuses.
«Ce jeune homme est-il un traître? réfléchissait M. Peretti. Ce Pardaillan est-il un envoyé de Guise?... Je vais le savoir dans un instant... Ma destinée et celle du royaume de France sont dans les mains de cet Inconnu... Si c'est un traître, mes millions sont à Guise... Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-être!...»
Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fenêtre. Toutes les lumières avaient été éteintes...
«Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui dirai...»
Une violente détonation éclata soudain; l'éclair de la décharge illumina la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blessés, la retraite précipitée des survivants...
--Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes sans hâte... Ils vont en avoir pour une demi-heure à se concerter et à revenir de leur surprise.
M. Peretti entendit ces mots, et son visage s'éclaira.
«Ce n'est pas un traître, fit M. Peretti. Décidément, M. de Guise n'aura pas mon argent. Le Béarnais sera roi!...
Il ouvrit vivement la porte et appela le chevalier.
--Ne craignez rien, dit Pardaillan en s'approchant.
--Je n'ai pas peur, monsieur. Mais vous venez de dire que, sans doute, il n'y aurait pas de nouvelle attaque avant une demi-heure? Eh bien, le moment est venu de suivre l'excellent conseil que vous m'avez donné dans la journée... c'est-à-dire de faire filer mes trente mulets... Seulement... Je crains...
--Oui, vous craignez que M. de Cuise, en trouvant le moulin vide, ne lance une bonne compagnie de cavaliers dont les chevaux auront vite fait de rattraper vos mulets...
--C'est cela même, mon noble ami... Vous me permettez, n'est-ce pas, de vous appeler ainsi? Car vous venez de me rendre un service, voyez-vous... c'est que j'étais responsable, moi! Et devant qui? Devant notre Saint-Père lui-même!... Sa Sainteté saura tout ce qu'elle doit au chevalier de Pardaillan!... Mais me voilà bien embarrassé! Si on me poursuit... il faudrait...
--Il faudrait, dit Pardaillan, que la troupe du duc soit arrêtée devant le moulin jusqu'au jour, pour vous permettre de prendre de l'avance... Eh bien, partez donc. Je me charge d'arrêter l'ennemi jusqu'à demain matin.
--Quoi! à vous seul, vous arrêterez cette bande bien armée!... Car, je vous préviens que le meunier de céans et ses aides devront m'accompagner...
--Je m'en doute, car tous ces messieurs ressemblent à des meuniers comme je ressemble au pape.
M. Peretti tressaillit.
--Vous lui ressemblez peut-être plus que vous ne pensez... Jeune homme, vous ne voulez pas de récompense, et je vois à votre air qu'il est inutile d'insister. Mais, prenez cet anneau... et, peut-être qu'en certaines occasions, il pourra vous être plus utile qu'une fortune...
A ces mots. M, Peretti glissa vivement une bague dans la main de Pardaillan, et, sans y attacher d'autre importance, le chevalier la passa à un de ses doigts... Dix minutes plus tard, les trente mulets rechargés de leurs précieux sacs sortaient par-derrière et se mettaient en route. M. Peretti suivait à cheval, escorté par le meunier et ses garçons transformés en gens de guerre.
La caravane ayant atteint rapidement la Ville-l'Évêque, celui qui paraissait être le chef des muletiers s'approcha, chapeau bas, de M. Peretti et lui demanda:
--C'est bien la route d'Italie, que nous reprenons?
--Non, monsieur le comte, répondit M. Peretti: vous prendrez la route de La Rochelle...
Pardaillan, Charles d'Angoulême et Picouic étaient demeurés seuls dans le logis du meunier; le moulin lui-même se dressait sur l'aile gauche de ce logis, et ils communiquaient par un escalier de bois qui, partant du rez-de-chaussé, aboutissait à l'étage du moulin où se manoeuvrait la meule et où on pouvait mettre en mouvement les grands bras livrés à l'action du vent. De cet étage du moulin, par une simple trappe à laquelle aboutissait une échelle, on descendait à l'étage inférieur où se recueillait la farine.
Pardaillan parcourut rapidement le logis et le moulin et se rendit compte de ces diverses dispositions.
--Voici notre quartier général, dit-il en désignant le logis, et voici notre ligne de retraite, ajouta-t-il en montrant l'escalier qui conduisait au moulin.
--Nous allons donc nous battre? demanda Picouic.
--Alerte! cria Pardaillan.
La troupe de Guise, en effet, apparaissait à ce moment sur la butte. Pardaillan ouvrit la fenêtre et cria:
--Holà, messieurs! qui êtes-vous? que désirez-vous?
--Qui êtes-vous vous-même? fit dans la nuit une voix impérieuse.
--Ma foi, monseigneur duc, répondit Pardaillan en reconnaissant la voix de Guise, je suis le meunier du joli moulin de la butte... Qu'y a-t-il pour votre service?
--Meunier ou non, dit le duc, vous avez tout à l'heure tiré sur mes gens qui montaient le sentier sans autre intention que de patrouiller. En conséquence, je vous préviens que vous serez pendu haut et court, à moins que vous ne sortiez à l'instant. Auquel cas, il vous sera fait grâce de la vie.
--Me sera-t-il permis, monseigneur, d'emporter aussi les trente sacs pleins d'or que vous venez piller?
--Sortez! hurla le duc, furieux, livrez-nous la place, ou nous allons vous donner l'assaut!
--Ah! monseigneur, si vous menacez, nous allons être forcés de faire une sortie et de vous exterminer tous...
--Guise, qui allait Jeter un ordre, s'arrêta soudain.
--Ils sont peut-être cent là-dedans! dit-il à Maineville.
Pardaillan entendit et cria:
--Nous sommes trois, monseigneur!... Et c'est bien assez, savoir: le duc d'Angoulême, qui attend avec impatience la rencontre que vous lui avez promise; le sieur Picouic, baladin de son métier, et, enfin, votre serviteur, chevalier de Pardaillan.
Et il referma tranquillement la fenêtre.
--Oui, au revoir! gronda Guise, pâle de fureur.
Et il donna ses ordres. Avec les forces dont il disposait, il forma un large cercle de surveillance autour de la butte; chaque homme avait pour mission de surveiller, et non de se battre; il devait surtout prévenir le cas où on tenterait de faire sortir du moulin tout bagage qui ressemblerait à des sacs de blé. Puis, il expédia un sergent à Paris.
Deux heures plus tard, ce sergent revenait, annonçant que les ordres du duc allaient s'exécuter, c'est-à-dire qu'une troupe de mille arquebusiers allait arriver.
Pendant ces deux heures, Pardaillan et ses deux compagnons s'étaient fortement barricadés. Maurevert frémissait de joie: il tenait enfin l'ennemi tant redouté et disait au duc:
--Monseigneur, vous m'avez promis deux cent mille livres sur le butin que vous allez faire? Je veux vous proposer un échange: gardez les deux cent mille livres et donnez-moi l'homme qui vient de vous parler avec tant d'insolence.
--Je te comprends, Maurevert, dit Guise, tu hais cet homme. Mais, moi aussi, je le hais. Et nous avons un vieux compte à régler. Cela date de l'hôtel Coligny... Seulement, si tu veux te contenter de cent mille livres, ce qui est encore un joli denier, tu auras permission d'assister à l'entretien que j'aurai avec le Pardaillan, dès que nous l'aurons pris dans son terrier.
--Peste, monseigneur, c'est cher, ce sera donc bien beau?
--Je te le jure, gronda Guise.