XXIV
LA SOEUR PHILOMÈNE
Maître Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrêta devant le pavillon où il avait laissé le prince Farnèse. Il songeait, en marchant lentement:
«Fausta sait que le cardinal Farnèse veut la tuer. C'est elle qui a amené la malheureuse Léonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait une escorte suffisante pour faire saisir Farnèse... elle s'éloigne simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essayé de me saisir moi-même?...»
Claude franchit la brèche par où il était entré avec le cardinal Farnèse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua à descendre et croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.
Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en général les gentilshommes à un simple bourgeois comme lui, c'était Charles d'Angoulême.
Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui avait si bien répété qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort allègrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante. Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, là-haut, il allait trouver la bohémienne Saïzuma, et que, par la bohémienne, il finirait par savoir la retraite de Belgodère, et, par conséquent, de Violetta.
Les quatre hommes parvinrent à la brèche. Pardaillan passa le premier, et, ne voyant rien d'anormal et d'inquiétant, fit signe à Charles qui le suivit aussitôt. Bientôt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic... Dans le jardin, deux vieilles religieuses bêchaient.
L'une d'elles aperçut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un sourire amer, les désigna à sa compagne.
--Cela va bien, dit-elle, ils viennent à quatre, maintenant! Jésus, dans un peu de temps, c'est toute une armée qui viendra s'installer au couvent!
--Allons, allons, soeur Philomène, dit l'autre religieuse, plus sceptique ou plus résignée. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela les regarde... nous n'y pouvons rien!
--Jésus Marie, murmura soeur Philomène, on dirait qu'ils viennent à nous, regardez, soeur Mariange.
--Oui, vraiment, c'est à nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur Philomène.
Soeur Philomène, d'un geste rapide, défripa sa pauvre vieille jupe et, d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mèches de cheveux qui voltigeaient au vent.
--Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace de ne pas nous respecter.
Pardaillan et le duc d'Angoulême s'avançaient en effet vers les deux religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur Philomène baissa pudiquement les yeux.
Soeur Mariange était une petite personne grasse et replète, tout en embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomène, anguleuse et sèche comme un sarment, avait dû toujours être laide, et elle en gardait une rancune à tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la vie, et, par certains côtés, elle était d'une innocence enfantine.
Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.
--N'approchez pas! Arrêtez! cria Philomène.
Le bon Pardaillan, qui s'était déjà arrêté devant cette injonction palpitante, demeura interloqué. Charles d'Angoulême, à son tour, salua et dit:
--Madame...
--Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur outragée. Qu'espérez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur vos visages!
Ici Pardaillan fut pris d'un éclat de rire qui, malgré ses soucis, gagna aussitôt le jeune duc.
--Par tous les diables, s'écria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la vertu de deux femmes d'apparence aussi vénérable?... Non, madame, ne redoutez de nous aucune entreprise malséante. Nous venons simplement vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur... il aime une jeune fille--oh! ne craignez rien, ce n'est pas une religieuse--et cette jeune fille a été enlevée.
--Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomène en regardant le petit duc avec intérêt.
Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohémienne, que j'ai menée moi-même jusqu'au porche du couvent, et à qui on a bien voulu donner l'hospitalité. Cette bohémienne peut nous être d'un précieux secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la voir.
--J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui jusque-là avait rempli le rôle de personnage muet.
Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.
--Madame, dit-il d'une voix émue, faites que je puisse voir la bohémienne, et vous n'aurez pas obligé un ingrat.
--La charité chrétienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous voulez parler à la bohémienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux pavillon, là-bas, près de la brèche?... Elle y est en ce moment: je l'ai vue y entrer.
Pardaillan et Charles n'en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en toute hâte vers le pavillon Signalé.