‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 32 sur 52 · XXXI

XXXI

LES FOURCAUDES

Violetta fut Jetée dans la litière par Belgodère qui y monta alors. Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers entourèrent la litière, la petite troupe commença à descendre dans la nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arrêta devant la Bastille. Bientôt les chaînes du pont-levis grincèrent, le tablier s'abattit; la litière passa et s'arrêta enfin dans une cour étroite.

--Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

--Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à lui.

Fausta mit pied à terre et désigna la litière:

--Il y a là une prisonnière. Si elle s'échappe, tu seras pendu à l'aube, sans procès.

Le sergent sourit. Il donna un ordre à deux geôliers qui l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta était enfermée dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que précédait un homme portant un falot. Ils montèrent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de s'habiller en hâte.

--Je suis à vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorité.

--Monsieur, dit Fausta, on vous a prévenu que je viendrais cette nuit.

--Madame, dit Bussi-Leclerc en dévisageant Fausta, on m'a prévenu qu'un messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

--Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnières qu'on appelle les Fourcaudes? Ces prisonnières doivent être livrées à la justice du peuple?

--Dès demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons parole, nous autres.

--L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brûlée. Quant à l'autre, vous allez la remettre en liberté.

--Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'écria Bussi-Leclerc en sursautant. J'ai promis au peuple deux hérétiques à pendre, il les aura.

--Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les condamnées? Et quel est leur âge?

--L'aînée, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle paraît seize ans.

--C'est celle-ci que vous allez relâcher. Madeleine sera livrée. Il y aura grâce pour Jeanne.

--S'il y a grâce pour l'une des condamnées, comment pourrais-je livrer les deux hérétiques?...

--Ne vous en inquiétez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est graciée.

--Et qui lui fait grâce?

--Moi.

--Mais qui êtes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupéfait.

--Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a Bussi-Leclerc, qui, étonné, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut. Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait ces lignes:

«Ordre à tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obéir à la princesse Fausta, porteuse des présentes.»

«La princesse Fausta!» murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosité sur Fausta et, s'inclinant très bas, lui rendit le parchemin en disant:

--J'obéis, madame.

--Bien. Conduisez-moi donc auprès des Fourcaudes, ou plutôt auprès de la plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se mit à précéder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et lui dit quelques mots à voix basse. Le sergent s'inclina et prit les devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et parvint dans la cour où attendaient la litière et les quatre cavaliers d'escorte. Là, on trouva deux geôliers prévenus par le sergent.

--Va me chercher ma prisonnière..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'épouvante, mais n'opposait aucune résistance.

-Marchez! dit alors Fausta à Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagnée des deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfonçait dans le sol comme une vis qui eût déchiré les entrailles de la terre.

Les geôliers s'arrêtèrent devant une porte dont ils tirèrent les verrous. Fausta entra seule, après avoir pris le flambeau des mains de Bussi-Leclerc. Le cachot était étroit. Ses voûtes surbaissées semblaient peser d'un poids énorme sur les épaules. Dans un angle, accroupie sur le sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque la porte s'ouvrit. Son front était calme. Ses yeux brillaient d'un feu surhumain. Cette jeune fille, c'était Jeanne Fourcaud.

--Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prête.

--Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas suppliciée. Vous vivrez. Vous serez libre.

--Le roi me fait donc grâce de la vie? haleta la pauvre créature.

--De la vie et de la liberté. Vous êtes libre. Venez!...

Jeanne allait s'élancer, soudain elle s'arrêta, plus pâle. Une pensée terrible venait de lui traverser l'esprit.

--Et Madeleine! râla-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans Madeleine... J'aime mieux mourir!...

--Votre soeur, Madeleine, est sauvée comme vous. Elle est déjà dehors et vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et les couvrit de baisers. Une violente réaction se faisait en elle. La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entraîna presque défaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux mains d'un geôlier et dit:

--Conduisez-la jusqu'à la litière...

Alors Fausta se tourna vers l'autre geôlier et lui désignant Violetta:

--Enfermez cette créature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif, et une sorte de gémissement râla sur ses lèvres. Mais la main du geôlier s'abattit sur elle et, l'instant d'après, la porte se refermait lourdement, les verrous étaient poussés... D'un geste, alors, Fausta renvoya le geôlier et les deux soldats qui remontèrent l'escalier. Elle demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses lèvres. Froidement, elle demanda:

--Vous ne comprenez pas?

--J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, désignant le cachot où Violetta venait d'être jetée, dit:

--Là se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirassé qu'il fût contre les émotions sentimentales, ne put s'empêcher de frémir.

--Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

--Elle s'appelle désormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin, livrer les Fourcaudes à la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remontés à la surface de la terre, Jeanne Fourcaud fut placée dans la litière, presque évanouie. Belgodère s'approcha de Fausta.

--Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

--Rien ne vous échappe, madame, dit le bohémien courbé. Violetta, vous le savez, c'est mon espoir. Voilà huit ans que Violetta m'appartient. Je la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu de la vendre à Mgr le duc, il se trouve que c'est à vous que je l'ai vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue où je pourrai parler à Claude...

--Mais sais-tu seulement où il est?

--Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

--Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu vas reconduire la litière à l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te ramèneront à mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonnière en lieu sûr. Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce qu'elle va devenir.

--Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers Bussi-Leclerc, à quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez promis aux Parisiens?...

--Mais à la pointe du jour, je pense.

--C'est trop tôt. Je veux en être. Il me semble que, dix heures du matin, ce sera une heure convenable.

--A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors à cheval. Belgodère prit place près de Jeanne Fourcaud. L'escorte s'ébranla. Une fois hors de la Bastille, Fausta donna un ordre à ses cavaliers.

La litière et l'escorte se dirigèrent alors par le chemin qu'elles avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cité.

Belgodère, parvenu à l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle prisonnière, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure où, quelques heures auparavant, était enfermée Violetta.

--Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la Signera Fausta? Où me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout à l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon absence... Croasse!...

A ce troisième appel. Croasse ne répondit pas plus qu'aux deux premiers.

--Tu dors, gronda Belgodère, tu as l'audace de dormir pendant que je travaille! Attends un peu, misérable, je viens, va, ne te dérange pas...

En grommelant ces aménités, le bohémien avait saisi le fameux gourdin avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hâte, montait l'échelle qui aboutissait à la soupente. Là, il eut une exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodère ne s'en inquiéta pas outre mesure. Il réfléchit que cette nouvelle prisonnière dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'évader de si tôt, et, sans prévenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui l'attendaient pour le ramener au palais de la Cité. Une heure plus tard, Belgodère entrait dans la mystérieuse maison où, le lendemain soir de son arrivée à Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc de Guise.

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