‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 43 sur 52 · XLII

XLII

HÉROÏSME DE PARDAILLAN

On a vu que le chevalier de Pardaillan, attiré par le bruit exorbitant qui se faisait dans sa chambre, y était entré à temps pour assister au combat de Croasse avec une horloge.

Pardaillan demeura d'abord stupéfait, puis s'approcha de la fenêtre et examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien que celui-ci fût absent.

Il sortit de la chambre, suivi de près par Croasse. Apparut l'hôtesse portant un bol et des bandages de linge. Huguette déposa le tout sur une table. Le bol contenait une savante mixture composée par Huguette à l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.

--Pour qui tout cela? fit Pardaillan.

--Pour vous, monsieur le chevalier, répondit Huguette, toute pâle et tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.

--Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu décousu, dit Pardaillan, qui s'aperçut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chère Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait à recommencer.

--Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez être attaqué...

--Attaqué, ma chère Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais être cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la dernière!

--Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.

--Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en cette bonne auberge où j'ai connu les plus douces heures de ma vie.

Huguette poussa un gémissement. Pardaillan allait et venait, traînait des tables et des bancs et renforçait la barricade qu'il élevait avec toutes les règles de l'art.

--Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai un peu donner du fil à retordre à messieurs de la messe. Regardez-moi ces mâchicoulis et ces meurtrières, ils en auront pour une heure à démolir tout cela... Pendant cette heure-là nous allons essayer de battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!

Pardaillan prit les mains de l'hôtesse et la consola.

--Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin où vous puissiez vous cacher, tandis que je tiendrai tête à ces furieux. Car, je crois ne rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je vous parlais serait bien difficile.

--Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.

--Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'idée de pousser plus loin les recherches. Venez, ma chère, ce silence relatif qui se tait dans la rue ne m'annonce rien de bon...

--Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...

--Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tête charmante que l'amour transfigurait.

--Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signalé Pardaillan, une voix rude retentissait:

--Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, là, sur deux rangs! Et apprêtez vos armes! Ici, les hallebardiers!

--Pardaillan, dit Huguette très doucement, laissez-moi mourir avec vous, puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des années, porte votre image. Je n'espérais pas votre amour. Je savais que vous aviez donné toute votre pensée à une autre. Je savais que vous adoriez Loïse morte comme vous l'aviez aimée vivante. Oh! non, je n'espérais rien... Seulement, quand vous étiez là, je vous regardais, et cela suffisait. C'était ma part de bonheur.

Pardaillan, tout pâle, écoutait la voix brisée de larmes qui lui rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de longues années.

Huguette, elle, n'écoutait que son coeur, qui enfin osait se révéler.

--Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'était ma vie. S'il ne s'agissait pour vous que de quelque méfait qui se paie par la prison, je serais tranquille, car je me ferais forte de vous délivrer. Vous vivant, même prisonnier, comme vous le fûtes jadis à la Bastille, je vivrais... je me dirais: «Sûrement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen, je le trouverai, moi!...

--Huguette, ma chère Huguette. c'est précisément de cela qu'il s'agit!

--Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos préparatifs me disent assez que vous êtes décidé à vous faire tuer sur place.

--Décidé à me défendre, voilà tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit agréable d'aller à la Bastille?

--Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du tombeau...

--Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chère!

--C'est donc bien grave ce que vous avez fait?

--Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait, moi. J'ai simplement empêché de faire. Mais, enfin, je vous avoue que les huit ou dix mois de prison que j'ai mérités m'effraient, et j'aime mieux risquer tout pour tout.

Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait, était sublime.

--Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez, je n'ai plus rien à faire dans la vie!

Les sanglots l'empêchèrent de continuer.

--Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante. Vous êtes celle que j'ai le plus aimée après le pauvre ange que j'ai perdu... Vous êtes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'était mort en même temps que Loïse... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai pas!... Huguette, quand je me serai tiré de cette sotte affaire... nous vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan, mon père, qui vous aimait tant...

IL regarda Huguette à la dérobée. Elle ne pleurait plus, mais ses mains jointes semblaient continuer une prière.

--O mon père, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme d'orgueil et de sacrifice, ô mon père, vous qui m'avez appris comme il faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se rend!

A ce moment, il tira son épée et la brisa sur ses genoux.

--Que faites-vous? palpita Huguette.

Il prit sa dague et la jeta au loin en éclatant de rire.

--Vous le voyez, ma chère, je cède à vos bons conseils; je vais me laisser arrêter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous venez de me prouver que la vie peut être encore belle et douce pour moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que je ne moisirai pas dans leur Bastille...

Alors, Pardaillan se mit à démolir l'échafaudage qu'il avait construit devant la porte, et il ouvrait cette porte à l'instant où, dans la rue, une immense clameur s'élevait:

«Guise! Guise! Vive le grand Henri!»

C'était Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte, s'arrêtait devant le perron de la Devinière.

La porte s'ouvrit tout à coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en souriant:

--Au revoir, ma bonne hôtesse... à bientôt!...

Et, s'étant couvert, pâle et flamboyant, il se retourna vers la rue et descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers massés, les gentilshommes à cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux fenêtres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.

On vit Pardaillan, avec ses vêtements déchirés et sanglants, descendre le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix ferme, un peu ironique et encore voilée de pitié:

--Monseigneur, je me rends!...

Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, là tête levée, le regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards soupçonneux. Le silence devint Effrayant.

--N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors Pardaillan.

Et c'était si énorme, ce mot «N'ayez pas peur» dit par un homme seul, blessé, désarmé, à un homme entouré de cinq cents gardes, que Guise pâlit, comme si, pour la deuxième fois, cet homme l'eût souffleté. Il fit un geste.

Aussitôt, Pardaillan fut entouré de gens d'armes. Et ce fut alors seulement, lorsque le chevalier désarmé, blessé, seul, fut par surcroît enveloppé d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:

--Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous étiez invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer un exempt...

Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les épaules.

--Allons, dit-il, j'étais venu pour voir un paladin... Gardes, conduisez-le à la Bastille... je suis fort marri de m'être dérangé pour ne voir qu'une figure de lâche.

Pardaillan se mit à sourire. Mais ce sourire était livide. Il étendit le bras: du doigt, il désigna le visage du duc. Et, d'une voix très calme, il dit:

--Je croyais me rendre au bourreau; je me suis trompé: je ne me suis rendu qu'à Henri le Souffleté. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine, pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu à qui, voici seize ans, vous avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez à ce Dieu que vous allez prêchant, pour voler un trône, priez-le bien! Car, j'en jure par le nom de mon père, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai, moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en avant!...

Pardaillan se mit à marcher, entouré par les arquebusiers qu'il paraissait conduire, tant ils avaient semblé obéir a son commandement.

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