XLIV
LE TIGRE AMOUREUX
Il était près de onze heures. Paris dormait. Le Balafré, dans ce cabinet où s'était tenu le conseil de famille, où avait été décidé l'assassinat de Henri III, se promenait de long en large, d'un pas lent et alourdi. Depuis le départ de ses frères, de sa soeur et de sa mère, il rêvait et toute sa pensée morose pouvait se condenser ainsi:
«Être roi!... Oui, sans doute, ce sera magnifique. Oui! Mais cela va me conduire hors de Paris et m'éloigner d'une petite bohémienne. Ah! pour me rapprocher du trône, il faut que je m'éloigne de Violetta!...»
Deux hommes, demeurés près de Guise à cette heure tardive, debout dans un angle de la pièce, attendaient que le duc leur donnât congé pour se retirer. C'était Maineville et Bussi-Leclerc.
--Il songe à la couronne, notre roi! murmura Bussi-Leclerc.
--Oui, mais il est onze heures! dit Maineville à voix basse; et il désigna d'un coup d'oeil l'horloge, qui, en effet, se mit à sonner les onze coups.
--Diable!... Et Maurevert qui nous attend!
Bussi-Leclerc ricanait en parlant ainsi. Maineville, résolument, s'avança vers le duc de Guise:
--Monseigneur....
Guise parut étonné de voir encore ses deux fidèles.
--Je vous avais oubliés, dit-il en passant une main sur son front.
--C'est bien ce que nous nous disions, fit Maineville, mais nous n'osions interrompre vos... royales pensées.
--Cependant, reprit Bussi-Leclerc, comme voici onze heures qui sonnent, nous prierons Monseigneur de nous accorder notre congé...
--Oui; la journée a été rude et vous êtes fatigués...
--Fatigués? dit Maineville. Jamais nous ne sommes fatigués à votre service. Mais nous avons un rendez-vous à minuit...
--Un rendez-vous d'amour?...
--Monseigneur, vous vous trompez; ou, du moins, c'est un rendez-vous d'amour, mais il ne s'agit pas de nous... Il s'agit... Ah! ma foi, l'aventure est trop drôle, et malgré les recommandations de Maurevert, il faut que vous la sachiez! Maurevert convole en justes noces!
--Maurevert se marie! Et il ne m'a rien dit!...
--A vous moins qu'à tout autre, monseigneur!
--Mais, enfin, vous saviez, vous autres. Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Il ne me convient pas que les gentilshommes de ma maison prennent femme sans mon agrément...
--Nous ne savions rien, dit Maineville. Dans la soirée, pendant que vous étiez en conseil. Maurevert nous est arrivé avec une singulière figure, et, après nous avoir fait jurer le secret, nous a annoncé son mariage pour cette nuit même, en nous priant de l'assister et en ajoutant que son aventure lui semblait si étrange à lui-même qu'il avait besoin de deux bons amis comme nous pour se rassurer contre un accident ou un malheur possibles.
--Voilà qui est étrange, en effet. Et qui épouse-t-il?
--Voilà ce que nous ignorons; nous ne connaîtrons la fiancée qu'en la voyant... Ainsi, monseigneur, si vous y consentez, nous allons nous retirer, Leclerc et moi, pour nous trouver à Saint-Paul à onze heures et demie.
--Eh bien, fit tout à coup le duc de Guise, non seulement je vous autorise à vous rendre à ce bizarre rendez-vous, mais je vous y accompagne! Pardieu! je veux, moi aussi, voir la fiancée de Maurevert.
En parlant ainsi, le duc assura sa rapière et jeta un manteau sur ses épaules.
--Monseigneur, dit Bussi-Leclerc avec une certaine hésitation, nous avons promis à Maurevert de ne rien dire à personne, et surtout à vous...
--Soyez tranquilles... je m'arrangerai de façon à tout voir sans être vu. En route, messieurs...
Les trois hommes arrivèrent rapidement à Saint-Paul. Bussi-Leclerc et Maineville pénétrèrent dans l'église, laissant le duc sous le portail, selon ce qui était convenu en route. Le Balafré demeura immobile, caché dans la nuit du porche, ému, malgré lui, il ne savait de quelle angoisse. A ce moment, du fond de la nef, parvint jusqu'à lui une clameur de détresse; puis un bruit de lutte violente.
«Ce n'était pas un complot, murmura Guise rassuré, c'était un meurtre; mais qui tue-t-on?»
Il entra. Les cris, brefs et étouffés, les cliquetis d'armes remplissaient l'église. Là-bas, vers le choeur, dans l'obscurité, s'agitait violemment un groupe d'ombres... puis, tout à coup, il vit qu'on entraînait quelqu'un, et toute la bande passa à trois pas de lui... Quelques instants plus tard, il entendit le carrosse qui s'élançait et comprit que le quelqu'un était emporté vers une destination inconnue.
Un inexprimable étonnement s'empara alors de Guise. En effet, au moment où il croyait tout fini, il venait d'entendre encore un cri... un cri de femme... et, portant les yeux vers le choeur, il voyait un prêtre qui officiait à l'autel, et, agenouillés, pareils à deux fiancés, un homme et une jeune fille vêtue de blanc... l'homme, l'époux, soutenait la jeune fille de son bras, et il sembla à Guise, de la place où il se trouvait, que cette fiancée se laissait aller avec abandon au bras de Maurevert... Car l'homme ne pouvait être que Maurevert.
Tout à coup le duc tressaillit. La cérémonie était terminée; le prêtre, ayant prononcé la formule d'union, se retirait; l'époux, Maurevert, se relevait. Et alors. Guise, debout, constata que l'épouse était évanouie, morte, peut-être! Ce qu'il avait pris pour une attitude de tendresse n'était que l'attitude d'un corps qui ne se soutient plus. A ce moment, deux femmes sortaient de la sacristie. Une voix prononça:
--Conduisez-la jusqu'à la litière, et qu'on m'attende.
«La voix de Fausta!» murmura le duc.
Maurevert... l'époux... n'accompagnait pas l'épousée!... Les deux femmes avaient pris l'inconnue vêtue de blanc, et la soutenaient ou plutôt l'emportaient évanouie. Elles passèrent près de Guise. Et, à la faible lueur de cette lumière diffuse vaguement épandue dans l'église, il jeta un regard avide sur cette femme évanouie. Et il étouffa une sorte de rugissement qui gronda sourdement dans sa gorge. Cette femme, c'était celle qu'il aimait à en devenir fou, c'était la petite bohémienne, c'était Violetta...
En quelques instants, l'église fut vide. Et Guise, revenu de sa stupeur, allait s'élancer, lorsque, du fond du choeur, il vit venir deux hommes dont il reconnut l'un:
Maurevert! L'époux! Le mari de Violetta!...
Que signifiait cet étrange mariage? Pourquoi Maurevert venait-il d'épouser Violetta? Ces questions tourbillonnèrent dans sa tête... Il voulait savoir!... Et il se renfonça dans son ombre, prêtant l'oreille à ce que disait Maurevert ou, plutôt, l'inconnu qui l'accompagnait...
Puisque Maurevert était là encore, Violetta, l'épousée, ne pouvait s'éloigner sans doute!... Il allait donc savoir la vérité. Haletant, il écouta ardemment et, tout de suite, il reconnut la voix de l'inconnu... c'était la même voix qui avait ordonné que l'épousée attendît dans la litière... c'était Fausta.
--Donc, disait Fausta, vous passez au palais de la Cité, et vous y touchez les cent mille livres convenues. Pour le reste, fiez-vous à moi. Le duc sera roi dans un mois. Il oubliera alors la petite bohémienne. Et, même s'il apprenait ce qui vient de se passer, je vous garantis le pardon. Ce qui est dit est dit: vous serez capitaine des gardes de Sa Majesté Henri quatrième roi de Lorraine et de France.
--Ah! madame, fit Maurevert, la minute où je vous ai rencontrée est une minute à jamais bénie dans mon existence! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?...
--Je vous l'ai dit! répondit Fausta d'une voix sombre.
--Oh! soyez tranquille pour ce qui est convenu de cette petite...
--Donc, vous partez?
--Je pars. Mais vous savez, madame, qu'avant de quitter Paris j'ai quelqu'un à voir.
--Allez donc voir cet homme, puisque vous le voulez!...
--Ah! je renoncerais à tout plutôt que de renoncer à cette joie de le voir enchaîné, enfin à ma merci!...
--Bien. Moi, cependant, je vous garderai votre... femme.
--Merci, madame! ricana Maurevert. Et où la retrouverai-je?
--Lorsque vous sortirez de la Bastille, sortez de Paris et allez trouver l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. Elle vous remettra votre épouse... et vous donnera mes dernières instructions. Allez...
Guise vit Maurevert s'incliner profondément devant Fausta, baiser sa main, puis s'élancer au-dehors. Il savait maintenant où retrouver Violetta; il avait au moins deux ou trois heures devant lui. Il attendit donc.
Fausta marcha jusqu'à la litière qu'entouraient une douzaine de cavaliers, dont l'un portait une torche. Le reste de la rue semblait désert.
Le véhicule s'ébranla avec son escorte et disparut bientôt au fond de la rue Saint-Antoine. Fausta était demeurée seule. Elle fit quelques pas hésitants vers la Bastille, puis, soudain, s'arrêta, comme indécise. A ce moment, le duc s'approcha d'elle.
--Madame et bien-aimée Souveraine, les rues de Paris sont peu sûres à cette heure. Vous êtes depuis trop peu de temps à Paris pour le savoir. Mais, moi qui le sais, ce m'est un devoir que de vous offrir l'appui de mon bras et la protection de mon épée...
Fausta n'avait pas eu un geste de surprise.
--Duc, répondit-elle gravement, vous savez que je suis celle que rien ne peut atteindre, et qu'il n'y a pas de danger pour moi dans ces rues, fussent-elles remplies de truands. L'épée temporelle que vous m'offrez est bien peu de chose auprès de l'épée spirituelle dont je puis disposer... Duc, vous sortez de cette église, continua-t-elle en désignant Saint-Paul.
Ce n'était pas une question. Fausta affirmait comme si elle eût été sûre. Pourtant, elle ne savait pas.
--Oui, madame! répondit Guise, et c'est justement parce que je sors de cette église que...
--Eh bien, rentrons-y! interrompit Fausta. Pour ce que nous avons à dire, peut-être, nous serons mieux placés, nous mettant sous le regard de Dieu...
Et Fausta, résolument, marcha vers Saint-Paul, où elle entra. Guise, partagé entre l'irritation et la crainte, la suivit jusqu'au choeur où elle s'arrêta. Fausta prit alors la main de Guise et, d'une voix rude, rauque, menaçante, prononça:
«Au nom de la Sainte Trinité. Je jure sur Dieu le créateur, touchant cet Evangile, et sous peine d'anathématisation et damnation éternelle, que je suis entré en la sainte association catholique, suivant la formule qui m'a été lue loyalement et sincèrement, soit pour y commander, soit pour y obéir.
«L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit être faite et est faite pour rétablir la loi de Dieu en son entier, remettre et retenir le saint service d'icelui selon la forme et la manière de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant et renonçant toutes erreurs au contraire.»
C'était la formule de la ligue dont Guise était le chef suprême.
Fausta laissa retomber la main de Guise.
--Voilà ce que vous avez juré, dit-elle.
--Et ce que je suis prêt à jurer encore.
--Bien! dit Fausta. Maintenant, duc, une question: savez-vous la peine infligée dans nos traités à tout catholique épousant une hérétique?...
--La peine de mort, répondit Guise en frissonnant.
Sombre, agité de pensées contradictoires, le Balafré était résolu à poursuivre Violetta. Et il comprenait que la papesse... la souveraine voulait lui arracher Violetta.
Alors, quoi?... Briser violemment avec la Fausta? Mais la Fausta était la source même de sa puissance. Par des fils invisibles, elle tenait la Ligue dans ses petites mains!
Renoncer à Violetta!... A cette pensée, il sentait la rage gronder en lui et sa tête se perdre en combinaisons inspirées par la folie. Fausta reprît:
--La peine de mort appliquée non seulement à celui qui épouse une hérétique, mais encore à celui qui, par le contact de l'hérétique, devient lui-même démoniaque. Est-ce vrai?
--Ces lois, dit Guise d'une voix rauque, vous savez bien, madame, que nous les avons faites pour maintenir le commun des ligueurs dans l'obéissance absolue. Vous savez que, nous qui pensons, nous qui sommes la tête, nous ne pouvons nous soumettre à de telles servitudes!...
--Duc, est-ce bien vous qui parlez ainsi! dit sourdement Fausta. Vous, le chef! Vous, le roi de demain! Vous avez juré, duc! Si votre serment n'est pas valable, dites-le! Si la parole d'un Guise ne vaut pas la parole du dernier de nos ligueurs, dites-le, qu'on le sache! Et on le saura!... Parlez, duc. Un seul mot, un seul: êtes-vous parjure?, ne l'êtes-vous pas?...
Guise trembla. En un instant, il vit Paris révolté contre lui.
--Par le Dieu vivant, gronda-t-il, nul ne pourra jamais dire qu'Henri de Lorraine a manqué à son devoir. Mais celle que j'aime n'est pas hérétique!...
--Celle que vous aimez! Vous parlez de la bohémienne Violetta, n'est-ce pas? Eh bien, écoutez!... Le soir du dimanche de Saint-Barthélémy, il y a seize ans, duc, vers onze heures, une troupe de bons catholiques envahit un hôtel qui se trouvait dans la Cité, devant Notre-Dame.
--Je me rappelle, dit le Balafré, qui frissonna au souvenir des horribles scènes évoquées par Fausta.
--Bien... Depuis la veille, duc, vous aviez parcouru Paris comme l'ange exterminateur. Et, partout où vous passiez, le sang coulait, les incendies s'allumaient, les cadavres s'amoncelaient...
Le duc laissa retomber sur sa poitrine sa tête livide et murmura:
--Coligny! Rohan! Condé! Montaigues!...
--Montaigues! reprit Fausta. Celui-là, sans doute, vous semblait plus redoutable que les autres! Son crime était plus atroce, peut-être! son hérésie plus enracinée! Car, la mort ne vous parut pas une expiation suffisante! Vous trouvâtes le châtiment qui convenait à Montaigues! Et, puisque son âme était ténébreuse, vous décidâtes qu'il achèverait sa vie dans les ténèbres: Montaigues, sur un signe de vous, eut les deux yeux crevés! Est-ce vrai?
--C'est vrai! dit Guise dans un soupir qui était peut-être l'aveu d'un remords...
--Bien... Ce Montaigues, vous savez comme il est mort. Vous savez qu'il avait versé dans l'esprit de sa fille toute la pensée d'hérésie qui souillait son esprit... Vous savez à quel crime abominable il poussa Léonore et que cette fille osa accuser un évêque d'avoir été son amant!... Vous savez que Léonore de Montaigues mit au monde une fille trois fois maudite, qui naquit au pied du gibet...
--Que vais-je apprendre? haleta Guise.
--Ce que vous comprenez déjà, répondit Fausta: que Violetta, c'est la fille du gibet!
--La fille de Léonore de Montaigues? balbutia le duc.
--Oui! Comprenez-vous, maintenant?... Je veillais sur vous, par bonheur! Je suis parvenue à conduire cette fille des races maudites jusqu'au pied du bûcher...
--Grâce pour elle!... Oh! ne la tuez pas!... Il ne faut pas qu'elle meure... car je mourrais aussi, moi!
--Vous me faites pitié, duc!... J'attendrai donc, pour ordonner son supplice, que nous ayons trouvé l'exorcisme suffisant et que vous soyez guéri...
--Mais pourquoi ce mariage? gronda le duc. Pourquoi Maurevert est-il devenu l'époux de Violetta? Ce qui est vrai pour moi ne l'est donc pas pour lui? Maurevert n'est-il pas souillé?... Ah! qu'il prenne garde!...
--Laissez votre poignard tranquille, dit Fausta. Il doit vous servir pour frapper les ennemis et non pas le plus dévoué de vos serviteurs... Maurevert a consenti à ce simulacre pour éloigner de vous la bohémienne hérétique... Mais Maurevert ne sera pas l'époux de Violetta...
--Que sera-t-il donc pour elle?
--Il sera son geôlier!...
Guise songeait. De tout ce que Fausta venait de lui dire, il ne retenait qu'un fait... mais ce fait le bouleversait et lui inspirait une sorte d'horreur.
Oui, c'était vrai! C'est lui qui avait fait subir à Montaigues l'effroyable supplice de l'aveuglement. Et c'était la descendante de cet homme qu'il aimait!..
Fausta l'avait acculé au dilemme: renoncer à Violetta ou renoncer à la couronne! Et Guise ne voulait renoncer ni à l'une ni à l'autre. Il fallait gagner du temps.
--Vous m'avez rappelé mes serments, dit-il enfin, je vais vous en demander un autre. Je suis prêt à tenir les miens. Je tiens la bohémienne pour hérétique. Je crois, j'espère, par votre toute-puissante intercession, me guérir de cet amour... Mais, à votre tour, jurez-moi que Maurevert ne sera pas l'époux de cette fille!
--Je vous le jure, duc, Violetta ne sera l'épousée ni de Maurevert ni d'aucun autre, jusqu'au moment où vous-même, enfin guéri, donnerez l'ordre de la supplicier...
Quelques minutes de silence s'écoulèrent; Guise songeait et voici comme il arrangeait les choses: Violetta prisonnière, il la retrouverait quand bon lui semblerait. Prisonnière dans l'abbaye de Montmartre, sous la garde de Maurevert, elle ne pouvait lui échapper. Donc, il se servait d'abord de Fausta, pour conquérir la couronne. Une fois roi... il verrait à mettre Fausta elle-même à la raison.
--Adieu donc, madame et souveraine, dit-il en s'inclinant. Je compte sur votre parole sacrée!