‹ Les Pardaillan, tome 3 : La FaustaChapitre 48 sur 52 · XLVII

XLVII

LA BASTILLE

--Vous m'attendiez? dit Bussi-Leclerc s'adressant à Pardaillan.

--Ma foi, oui, monsieur, je vous attendais!

Bussi-Leclerc jeta autour de lui un regard de défiance:

«J'ai peut-être eu tort de laisser mes hommes là-haut, grommela-t-il. Si je les faisais descendre? Oui, mais si je n'arrive pas à le désarmer?... Double honte!...»

Pardaillan comprit que, même enchaîné, même dans l'état de faiblesse où il était, il semblait encore redoutable, et il trembla de voir Bussi-Leclerc s'éloigner.

--Je vous attendais, reprit-il; ne m'avez-vous pas annoncé que je dois être questionné? Puisque vous voilà, je suppose que le bourreau n'est pas loin...

--Ah! bon! fit Leclerc. Eh bien, non, mon cher monsieur, ce n'est pas pour cette nuit. Rassurez-vous. Vous avez encore quelques heures devant vous... Venons-en donc à ce que je vous disais. Vous avez entendu ma proposition. Acceptez-vous de me donner ma revanche?

--Je vous ferai observer, monsieur, dit Pardaillan qui tremblait de joie maintenant, que je suis dans une position d'infériorité complète.

Bussi-Leclerc avait tressailli de joie. Cette simple remarque, si juste et si naturelle de Pardaillan, lui semblait un aveu.

--Il a peur!... Il est perdu!...

Se reculant de quatre pas, il prit le champ nécessaire à ce duel fantastique.

Pardaillan se plaça sur ses deux jambes aussi commodément que les chaînes pouvaient le lui permettre. Et, ayant pris la position de garde, il laissa échapper une sorte de gémissement.

--Voyons, dit sérieusement Leclerc, vous êtes bien, il me semble...

--Oh! monsieur! terriblement gêné, au contraire!

--Bah! bah! pourvu que je sois dans la même position, nous sommes a armes égales. Je m'engage sur l'honneur à ne pas me servir un instant de mes jambes; je ne suis donc ici qu'un bras armé d'une épée: vous aussi... Allons! gronda-t-il, y sommes-nous?

--M'y voici! dit Pardaillan.

Les fers s'engagèrent, battirent, et Pardaillan exécuta le coup par lequel il avait désarmé Leclerc au moulin de Saint-Roch. L'épée de Leclerc demeura ferme dans la main.

«Malheur! murmura-t-il. Il a appris la passe!...»

--Ah! Ah! éclata de rire Bussi triomphant. Oui, je l'ai apprise la damnée passe! Et j'en ai appris une autre que je veux vous enseigner!

Il avait baissé la pointe de son épée. Pardaillan l'imita et répéta:

«Malheur sur moi!...»

Bussi-Leclerc riait terriblement. La première partie de sa revanche était gagnée, puisque le coup de Pardaillan n'avait pas réussi. Peut-être s'il eût été de sang-froid eût-il pu remarquer que son adversaire y avait mis une étrange maladresse. Mais Bussi-Leclerc n'en pensait pas si long. Il dit:

--Je vais maintenant vous désarmer, sire de Pardaillan, comme vous m'avez désarmé, et nous serons presque quittes. Seulement, comme il faut que je prouve à tous que je vous ai vaincu, je vous rendrai votre épée. Puis. je vous blesserai... En garde!... Ah! démon d'enfer...

Ces derniers mots furent un véritable hurlement de rage et d'étonnement. A mesure qu'il avait parlé, Bussi avait exécuté. D'un froissement auquel peu d'épées eussent résisté, il avait abattu la lame de son adversaire, et, espérant le surprendre au front après lui avoir annoncé qu'il allait d'abord essayer de le désarmer, il s'était fendu à fond; en même temps, son épée sauta!...

Pour la deuxième fois, Bussi-Leclerc, l'invincible, était vaincu, désarmé!... Pardaillan n'avait pas bougé. Appuyé de la main gauche au mur, il restait en garde et disait avec cette terrible froideur qui, chez lui, révélait l'émotion:

--Ramassez votre épée, monsieur. Vous le pouvez, puisque je suis enchaîné...

Cette effrayante émotion de Pardaillan venait de ce qu'il pensait. Et ce qu'il pensait, le voici:

«Idiot! Trois fois stupide! Je n'ai pu résister au plaisir de donner une leçon à ce spadassin!... Tout est perdu! Les voilà qui descendent!... Il va s'en aller!»

En effet, au hurlement de Leclerc, des voix effarées avaient répondu dans l'escalier. Comtois et les arquebusiers, s'imaginant qu'on égorgeait le gouverneur de la Bastille, accouraient.... Bussi-Leclerc, ivre de honte, ramassa vivement son épée, la rengaina et ouvrit la porte.

--Que venez-vous espionner ici? Arrière, gibier d'estrapade! Qu'on remonte à l'instant!

Pardaillan tressaillit de joie et haletant, appuyé à son mur avec un sourire intraduisible, balbutia:

«Loïse!... Mon père!... Nous sommes sauvés!...»

Les arquebusiers et le geôlier remontaient avec plus de précipitation qu'ils n'étaient descendus.

Quand Bussi-Leclerc n'entendit plus rien, il rentra dans le cachot et, comme il avait fait d'abord, referma la porte et raccrocha au clou le falot et le trousseau de clefs. Aussitôt il dégaina.

--Mort de ma mère! gronda-t-il à voix basse.. Tant pis pour le bourreau. Tu ne mourras que de ma main...

Oh! cette fois, il ne s'agissait plus d'une passe d'armes. Cette fois, il ne s'immobilisait plus, selon ses propres conventions. Cette fois, il voulait tuer... Il bondissait à droite, à gauche, rompait, avançait... et l'autre, enchaîné, le tenait haletant à la même distance...

L'épée de Bussi jetait dans cette obscurité de brusques éclairs d'acier. Et cet homme qui rugissait de rage, qui se lançait à l'assaut... et Pardaillan qui ne faisait pas un pas, qui se couvrait seulement de sa pointe, oui, dans ces ténèbres, au fond de ce trou, c'était un spectacle de délire...

Un moment vint où Leclerc, épuisé, s'accota à la porte.

«Oh! murmura-t-il, pourquoi lui ai-je donné un fer!»

Reposé, il se rua, dans le silence effroyable, il n'y eut que le battement bref des fers, et le halètement du fauve qui voulait du sang. Et, cette fois, Pardaillan recula, se renfonça dans son angle!...

--Je le tiens! gronda Leclerc.

Il avança de deux pas pour le corps à corps final:

--Je le tiens! rugit-il. Je le cloue au mur!

Au même instant, Bussi-Leclerc, en se jetant en avant, ivre, les yeux injectés, se sentit saisi par deux bras puissants; il pantela, puis sa tête retomba sur son épaule. Alors Pardaillan desserra l'étreinte... Il laissa glisser Leclerc sur le soi et, se baissant, le toucha au coeur:

--Bon, dit-il, pas mort! Il en reviendra, et je serai son homme s'il lui convient de recommencer...

Pardaillan se redressa alors, s'avança aussi loin qu'il put, allongea la main, et atteignit le trousseau de clefs. En un instant, il eut ouvert les énormes cadenas des anneaux qui encerclaient ses chevilles. Alors, il voulut s'élancer. Et une sorte de désespoir furieux descendit dans son âme:

Pardaillan ne pouvait plus marcher! Il pouvait à peine se soutenir... Il connut un instant de désespoir, d'angoisse, puis il se domina, trempa ses mains dans l'eau qui croupissait dans les flaques du sol. Et cette fraîcheur acheva de le ranimer. Alors, il se releva.

«Je veux, dit-il, les dents serrées par l'effort de la volonté... Je veux! donc, je peux!... je veux marcher!...

Et ce miracle naturel de l'action violente opérée par une âme sur un corps s'accomplissait!... Pardaillan épuisé se levait, il marchait..., il saisissait le falot et le trousseau de clefs..., il sortait de sa tombe!... Et, ayant refermé la porte à triple tour, la porte du cachot où gisait Leclerc évanoui, il eut un soupir qui exprimait un monde, et, flamboyant d'espérance, d'un pas souple, nerveux, il se mit à monter.

Là-haut, dans la cour, attendaient les quatre arquebusiers. Le geôlier Comtois, penché sur le trou de l'escalier, écoutait... Pardaillan s'arrêta au premier sous-sol. Il était devant la porte du cachot de Charles,--du moins, selon ce que lui avait dit Maurevert.

Avec un calme effrayant, Pardaillan se mit à essayer les clefs et à tirer les verrous, ce qui ne se fit pas sans grincements. De l'autre côté de la porte, Pardaillan entendait une sorte de halètement furieux.

A ce moment, de l'étage inférieur, montèrent des clameurs étouffées, des coups sourds comme si on eût ébranlé une porte à coups de bélier. C'était Bussi-Leclerc qui, revenu de son évanouissement, et constatant qu'il se trouvait enfermé, poussait des hurlements de rage, et essayait de démolir à coups de pied l'épais panneau de chêne.

Soudain, la porte sur laquelle Pardaillan s'escrimait s'ouvrit. Il entra vivement et la repoussa derrière lui. Le cachot s'éclaira de la faible lueur du falot qu'il tenait à la main. Et cette lumière lui montra un jeune homme en lambeaux, couvert de sang, des yeux hagards, une bouche convulsée dans un visage livide, fou de désespoir...

Cet être fit un bond terrible, et Pardaillan se sentit enlacé, étreint par deux bras furieux; un souffle rauque le frappa au visage, deux mains convulsées se crispèrent à sa gorge, et une voix à peine distincte gronda:

--J'en tiens un! Meurs, misérable!...

--Charles! Mon enfant! haleta Pardaillan...

Dans ces demi-ténèbres, tandis qu'en bas résonnaient sourdement les appels de Leclerc, ce fut une lutte atroce: Charles employait toutes ses forces, à étouffer... à serrer, à tuer! Tuer qui?... Pardaillan!... Et Pardaillan ne voulait ni tuer ni blesser le jeune homme! Et, en haut, sans aucun doute, les geôliers écoutaient ces bruits, et, malgré la défense du gouverneur, allaient se décider à descendre!...

L'instant fut effroyable. Et le redoutable événement prévu se réalisa! Le geôlier Comtois et les arquebusiers descendaient!... Pardaillan entendit leurs pas qui heurtaient les pierres dans les ténèbres... lors, il cessa de se défendre. Il eut un rire étrange, et, comme les mains de Charles, libres enfin, s'incrustaient à sa gorge, il prononça:

--Ce sera beau que Pardaillan ait été tué par le fils de Marie Touchet!

Charles entendit ce rire. Ce fut ce rire qu'il reconnut!... Il bondit en arrière et considéra celui qu'il voulait tuer... Et alors, il le reconnut!...

Pardaillan lui colla sa main sur la bouche: Comtois et les arquebusiers passaient devant la porte!...

Pardaillan saisit Charles par les épaules, le releva et haleta:

--Silence!... Au nom de Violetta vivante, silence!...

Violetta vivante! Charles ébloui se laissa entraîner... En quelques instants, ils atteignirent le haut de l'escalier, et Pardaillan referma à triple tour la porte de la tour Nord!...

Au même moment, on entendit derrière cette porte la galopade affolée des gardes qui terrifiés, remontaient et se heurtaient du front aux ferrures intérieures!... Pardaillan s'appuya à la porte pour souffler un instant. Charles saisit ses mains, les couvrant de larmes brûlantes.

--O Pardaillan. sanglota le jeune duc, ô mon frère, pardon... je vous ai frappé, moi!... J'ai voulu vous tuer!...

--Bon! bon! fit Pardaillan. Maintenant que nous sommes à moitié libres, on respire déjà mieux, bien que ce ne soit pas encore l'air de la liberté...

Ils étaient dans cette cour étroite par laquelle on accédait à la tour du Nord. Au-delà de cette tour, il y en avait d'autres. Et là, ils rencontreraient des sentinelles. Pour toute arme, ils n'avaient à eux deux que la dague arrachée par le chevalier à Bussi-Leclerc...

Dans ce moment où Pardaillan cherchait à calculer la possibilité de ce miracle: sortir de la Bastille, il prêta pour la première fois attention au tapage que Comtois et les arquebusiers faisaient derrière la porte.

--Ces sacripants réveilleraient des morts! grommela-t-il.

La tour du Nord était heureusement assez éloignée des postes de sentinelles et surtout du grand poste de la porte d'entrée. Voyant que, les hurlements des enfermés, loin de s'arrêter, augmentaient en intensité:

--On dit que de crier plus fort que les chiens, fit-il, cela les terrifie et arrête leurs abois. Essayons!

Et Pardaillan se mit à frapper sur la porte et à vociférer:

--Holà! Êtes-vous enragés! Ne saurait-on dormir tranquilles?

Un silence de mort suivit l'apostrophe de Pardaillan. Évidemment, les enfermés étaient au comble de l'effarement.

--Que voulez-vous? reprit Pardaillan.

--Eh! par la mort-Dieu, nous voulons sortir! Qui que vous soyez, allez prévenir le poste à l'instant!

C'était le geôlier Comtois qui venait de parler ainsi. Le digne Comtois n'avait pu imaginer ce qui se passait. Aux appels de Bussi-Leclerc, il était descendu jusqu'au deuxième sous-sol; mais, à ses demandes, le gouverneur n'avait répondu que par des menaces de l'étriper s'il n'ouvrait à l'instant... Comtois s'était alors précipité pour aller chercher les clefs puisque son trousseau était enfermé avec le gouverneur. Et, avec les quatre gardes, effaré, épouvanté, il s'était heurté à la porte de la tour, verrouillée à l'extérieur.

--Ainsi, reprit Pardaillan, vous ne savez pas qui vous a enfermés?

--Non! A moins que ce ne soit Satan en personne...

--Je vais vous dire: c'est moi qui ai enfermé M. le gouverneur; c'est moi qui vous ai enfermés...

--Qui, vous? hurla Comtois.

--Moi, Pardaillan, dit le chevalier paisible.

On entendit un hurlement de désespoir.

--Rassurez-vous, dit Pardaillan, la tour du Nord est bien loin des postes, et personne ne peut vous entendre. Je ferai alors prévenir le chef de poste que M. le gouverneur a dû partir subitement en voyage, escorté d'un geôlier et d'arquebusiers. Nul n'aurait l'idée de venir voir ce que vous devenez, puisqu'on vous croira en voyage. Je dis donc que je vais simplement vous laisser mourir dans cet escalier.

Lorsque Pardaillan eut compris, au diapason des gémissements, que la terreur des malheureux confinait à la folie, il frappa du poing pour signifier qu'on eût à l'écouter. Le silence se fit à l'instant même.

--Vous me faites pitié, dit alors le chevalier. Je veux bien vous laisser vivre, à une condition, la voici: vous rendez-vous à moi? J'ouvre. Sinon, je m'en vais.

--Nous nous rendons! crièrent d'une voix les quatre affolés.

--Je ne me rends pas, moi! vociféra le geôlier.

Vous êtes des lâches, et la peur vous rend stupides.

Cet homme ne peut pas sortir de la Bastille. Et, quant à nous, nous serons délivrés par la ronde qui passe à trois heures!

--Délivrés pour être pendus! cria Pardaillan, car je dirai que vous êtes mes complices. Adieu!...

--Arrêtez, monseigneur! vociférèrent les soldats.

Un bruit de lutte féroce remplit l'escalier: les quatre arquebusiers s'étaient précipités sur le geôlier qui se trouva bâillonné et ligoté au moyen de ceintures et d'écharpes. Pardaillan comprit ce qui se passait. Et, lorsque le silence se fut rétabli, il entrouvrit la porte.

--Passez-moi vos arquebuses et vos dagues, dit-il.

Les soldats obéirent. Alors, il ouvrit la porte toute grande. Les quatre infortunés sortirent en toute hâte, comme des oiseaux de nuit effarés. Ils déposèrent Comtois qui, bâillonné, ficelé comme un saucisson, roulait des yeux terribles.

--Voilà, monseigneur! dirent-ils.

Pardaillan éclata de rire, puis délia les pieds du geôlier qui, aussitôt, se mit debout. Puis, il le débâillonna. Mais, en même temps, il lui appuyait la pointe de sa dague sur la gorge, geste qui équivalait au plus éloquent des discours.

--Te rends-tu? demanda Pardaillan.

--A condition que vous me fassiez sortir de la Bastille, dit Comtois.

--Non seulement tu sortiras avec ces quatre braves, mais vous recevrez chacun une année complète de votre solde.

--En ce cas, je suis votre homme! dit Comtois.

--Partons, cher ami, dit alors le duc d'Angoulême.

--Un instant! fit Pardaillan qui le regarda d'un air étrange. J'ai toujours rêvé de visiter la Bastille une bonne fois. Et l'occasion est trop belle et trop bonne pour que je la laisse échapper. Visitons la Bastille!

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