X
LE CARDINAL
Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en route sur Blois, Fausta sortit de son palais en litière fermée, sans escorte. Elle portait un vêtement sombre.
La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du fleuve. Fausta, sans prendre les précautions dont elle s'entourait toujours, marcha vers la maison où nous avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'un homme vint ouvrir. Cet homme, ce n'était pas celui qu'elle avait placé là, naguère; dans la maison, il n'y avait plus une créature à elle...
--Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le cardinal Farnèse...
Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:
--Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites n'est pas ici. Il n'y a d'ailleurs dans toute la maison que moi qui suis chargé de la garder.
--Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre maître que je viens lui parler de Léonore de Montaigues...
Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du porche, quelqu'un se détacha, s'approcha lentement, écarta le serviteur, et d'une voix qui tremblait:
--Daignez entrer, madame, dit-il.
Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux yeux pleins de feu et de passion, mais aux cheveux et à la barbe devenus entièrement blancs, c'était le prince Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui s'y appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage, dans cette large salle spacieuse qui donnait sur la place de Grève.
Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le fauteuil d'ébène recouvert d'un dais.
--Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain vous essayez de me fuir. Oh! Je sais que vous ne craignez pas la mort. Vous avez voulu vivre pour la revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?... Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait condamné. Je n'avais qu'à vous laisser mourir... Et, cependant, je vous ai rendu à la liberté... C'est que je vous aimais encore malgré votre trahison, Farnèse...
Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:
--D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le pouvais, cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait depuis que, presque mort de faim, je vous ai fait ouvrir la porte de votre prison?... Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière... Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage que je fis à Chartres, vous avez trouvé sans doute que la rue de la Calandre était trop près du palais Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas supposer que vous chercheriez un refuge ici même... chez moi!... et, voyant la maison vide, vous êtes venu l'occuper.
--De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura sourdement le cardinal.
--Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche. J'ai seulement voulu vous prouver qu'il était inutile de vous garder contre moi.
Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:
--Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue seule, en sorte que vous pourriez facilement me tuer... Vous me tueriez peut-être?
Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.
--J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai dit que j'avais à vous entretenir de Léonore...
--Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.
--Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon d'amour peut faire fondre cette glace qui pèse sur votre coeur... Que Léonore revienne à la santé... qu'elle vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de vos voeux religieux...
Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense étonnement le stupéfiait, le paralysait...
Revoir Léonore! murmura-t-il.
Un éclair illumina l'oeil de Fausta.
Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un coup décisif. Cet homme était donc encore ce qu'il avait toujours été... le faible qui n'ose prendre de décision.
--Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous écraser sous une générosité qui n'existe pas; si je vous ai laissé vivre, si je vous offre de vous rendre Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que j'ai besoin de vous.
--Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...
Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra dans ce coeur. Car il connaissait l'orgueil et l'ambition de Fausta, et il fallait, en effet, qu'elle eut bien besoin de lui pour parler comme elle venait de faire.
--Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.
--Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse! Tandis que je suis ici, tandis que je prépare les grand événements que vous connaissez. Sixte, rentré en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard pour nous déclarer, ce plan est renversé... D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite, ce qui se passe en Italie nous oblige à précipiter les choses... En France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt ce royaume aura le roi de notre choix.
--C'est donc en Italie que ma faible puissance pourrait vous être utile?... demanda Farnèse, très attentif.
--Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux ont fait leur soumission au Vatican. Une grande quantité d'évêques demeurent dans l'attente, prêts à se retourner contre moi au premier coup qui me frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné la plupart de ces évêques et de ces cardinaux... C'est lorsqu'ils vous ont vu séparé de moi qu'ils ont tourné leur sourire vers le vieux Sixte.
Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine du cardinal. Oui, tout cela était vrai!
--Voici donc ce que je suis venue vous demander... Il s'agirait, cardinal, de vous rendre en Italie, de voir les hésitants, et surtout ceux qui se déclarent contre nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils ont tous reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte vérité...
Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.
--Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte: même si nous devions être ennemis, les secrets que vous me confiez demeureront scellés dans mon coeur.
--Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces prêtres orgueilleux et rebelles, dites-leur d'abord ce que vous savez déjà: qu'Henri de Valois va mourir! qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il va répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi, la reine de ce grand et puissant royaume!... Mais dites-leur aussi une chose que vous ignorez... Alexandre Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue depuis la grande armée de Charles Quint!... Ces troupes devaient être embarquées à bord des vaisseaux de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre... Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à entrer en France... il attend... et, dès que Valois sera mort, ses troupes viendront se joindre aux troupes de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la terreur que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en Italie... Dites-leur donc qu'il m'est tout dévoué! Que ce torrent, je le précipiterai sur l'Italie!
Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué par cette femme, courba la tête et murmura, vaincu.
--Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses ordres: ils seront exécutés...
--Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes donc de nouveau avec nous, vous rentrez donc dans le giron de notre Eglise?
--Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis de vous obéir, mais c'est parce que vous m'avez promis, vous, de me donner le moyen de sortir de cette Eglise.
--C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion est plus forte chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes donc résolu à partir pour l'Italie?...
--Dès que vous m'en donnerez l'ordre.
--Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre. Vous vous demandez pourquoi le vingt-deuxième jour de ce mois, n'est-ce pas, cardinal?
--Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais vous m'avez fait tout à l'heure une promesse.
--Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je m'explique, Farnèse: je ne prétends pas vous rendre la pauvre folle que le bohémien Belgodère, un jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha à sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse, c'est Léonore de Montaigues, c'est la fiancée du prince Farnèse... Je connais le moyen de rappeler la raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon qu'elle vous accordera... Quant à ramener l'amour dans son coeur, ceci vous regarde!...
--Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.
--Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une sorte de gravité, et, avec elle, je vous rendrai cette enfant qui est comme un trait d'union entre vous et celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième d'octobre... mais vous ne partez pas seul... vous partez avec elles!... Et, si j'ai choisi ce jour-là pour votre départ, c'est que le vingt et un d'octobre sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de vos voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui vous dira: voici ton épouse, voici ta fille!...
Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de Fausta et y appuya ses lèvres... Et il éclata en sanglots...
Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné, éperdu de bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui bientôt disparut. Alors il poussa un profond soupir et remonta dans la pièce du premier étage. Un homme était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était maître Claude.
--Vous avez entendu? demanda Farnèse.
--Tout! dit Claude d'une voix sombre.
L'ancien bourreau regarda le cardinal:
--Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante tristesse, vous êtes plus jeune de vingt ans...
--Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!... ma fiancée... ma fille... Toutes deux les emmener!...
--Et me laisser, moi, dans mon enfer!...
--Que voulez-vous dire?...
--La vérité, monseigneur! dit humblement maître Claude. Vous allez partir avec celle que vous adorez... et, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, avec elle... avec l'enfant...
--Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me pardonne. N'est-il pas juste que je connaisse une heure de joie après tant d'années de désespoir?
--Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne à vous qui avez fait le mal. Mais il ne me pardonne pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci est juste...
Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. Claude se fit plus humble encore:
--Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... qui est ma fille... vous partez avec elle... vous me l'enlevez... Monseigneur, n'avez-vous rien à me dire?...
--Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le cardinal, sinon que je compatis à votre douleur...
--Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus d'humilité encore, est-ce vraiment tout ce que vous trouvez comme consolation?... Cette enfant, dès que je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer! Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!... Pourquoi voulez-vous m'arracher le coeur en m'arrachant ma fille?...
--Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... Qu'avez-vous espéré?
--Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que le bonheur vous rendrait généreux, monseigneur! Que vous auriez une minute assez de courage pour me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es le vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et prends ta part de bonheur!...
--Jamais! gronda violemment le prince Farnèse... Maître, perds-tu la tête? Oublies-tu ce que tu as été?
--Monseigneur, vous me dites ce que je me suis dit maintes fois. Mais sachez qu'elle sait, vous dis-je, ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas repoussé...
--Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur à voir ma fille te donner la main...
--Monseigneur... vous ne me comprenez pas... Qu'est-ce que je demande?... d'être simplement un de vos serviteurs. Je ne vivrais même pas dans votre palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver vos jardins...
--Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez à ces idées. Vous-même vous sentez et comprenez que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut vivre auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses serviteurs... Seulement, je m'engage sur le salut de mon âme à vous faire tenir tous les trois ou six mois une lettre qui vous parlera d'elle...
--Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est tout? Vous dites que jamais vous ne consentiriez à me laisser vivre près de mon enfant?
--Jamais!
Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal put croire qu'il avait dompté le bourreau. Mais maître Claude, les sourcils contractés, semblait faire un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et poussa les verrous.
Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre par le poignard. Mais, au lieu de marcher sur lui, Claude s'adossa à la porte, les bras croisés et, d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y avait une menace contenue, il prononça:
--Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je vous ai signé de mon sang! Voici maintenant, monseigneur, le papier que vous m'avez signé, vous!... Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! Me suis-je bien conformé à ce que j'avais signé de mon sang?...
--Oui! répondit Farnèse sourdement.
--Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par votre réconciliation avec la femme nommée Fausta, suis-je bien dans mon droit en vous rappelant que vous m'appartenez, quels que soient le jour et l'heure?...
--Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.
Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant Farnèse, sans le toucher, et prononça:
--Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. Vous m'appartenez, et je vais user de mon droit!...
--Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche désespoir... puisque vous avez acquis droit de vie et de mort sur moi.., tuez-moi!
--Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur... répondit simplement Claude.
--Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.
--Fausta! dit Claude.
--Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...
--Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous laisserai vivre.
--Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...
--Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce que Fausta sera morte!...
Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'épaule.
--Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.
--Me faites-vous grâce, vous?...
--Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.
--Vous consentez donc?
--Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde!...
Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard où il y avait une interrogation suprême... Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse étranges, il murmura:
--Je vous remercie, monseigneur!...
--Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! Ma fille vivant avec le bourreau!...
Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait à ceci:
--Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur! Que je te voie une fois resplendissante de ta félicité près du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai... dans la mort!...