XXVI
PARDAILLAN AU COUVENT
Quelques jours se sont passés depuis le départ du duc de Guise. Paris est inquiet.
Au palais Fausta, une douzaine de jours après le départ des Lorrains, un mouvement se produit. Fausta a lu la lettre que Guise lui a fait remettre par Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre le duc à Blois.
Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière attend devant la porte. Douze hommes d'armes recrutés depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis et Léa.
Au moment du départ, Fausta jette un long regard sur ce palais où elle a pensé, aimé, souffert, calculé, combiné la plus formidable des conspirations. L'image de Pardaillan passe dans son esprit assombri. Mais elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...
Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par la porte Notre-Dame-des-Champs, après une courte station au couvent des jacobins situé dans le voisinage de cette porte, le chevalier de Pardaillan rentrait dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par l'extrémité opposée.
Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il s'était arrêté deux jours. Il éprouvait une certaine lassitude. Solitude d'âme et de corps... Il était seul dans la vie...
En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord frapper Maurevert. Ensuite, faire rentrer dans la gorge du duc, moyennant sa bonne rapière, les insultes que Guise avait proférées contre lui, le jour où, pour sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.
«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, et Guise, et Fausta. Que ferai-je après?»
Voilà où était la question... Que faire de sa vie?... Il s'ennuyait et s'ennuyait tout simplement parce que la vieille cicatrice de son coeur n'était pas fermée encore et parce qu'il ne savait où aller quand il aurait enfin réglé ses comptes,--s'il y arrivait.
«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité au petit duc, et me laisserai-je vieillir dans l'espoir d'enseigner les mystères du contre de sixte aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès d'Huguette?»
Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée avec un inexprimable attendrissement.
«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des grandes routes en France et ailleurs. Il y aura toujours des arbres le long de ces routes, du soleil dans l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»
Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, il n'avait en somme décidé qu'une chose; c'est qu'il surveillerait de près les faits et gestes de M. de Guise. Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le premier bourgeois venu que le duc de Guise était à Blois, Pardaillan se dit:
«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»
Mais sans doute une réflexion qui traversa son esprit le fit changer d'idée. Seulement, il évita de passer par la rue Saint-Denis; il ne voulait pas s'arrêter à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être retenu par Huguette.
Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont Notre-Dame. Tout en haut de la rue Saint-Jacques et près des remparts, il arrêta son cheval devant le porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et heurta le marteau de la porte.
Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère portier lui demanda ce qu'il voulait, l'informant aussitôt qu'on ne recevait ni pèlerins ni voyageurs dans ce couvent.
Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement faire visite au révérend frère Jacques Clément, le portier, avec un empressement qui lui parut bizarre, ouvrit la porte et le pria d'entrer.
--Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère Clément va être prévenu.
Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement, ce ne fut pas vers la cellule de Jacques Clément qu'il se dirigea, mais vers l'appartement du prieur Bourgoing, à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le frère Clément.
Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur ne fût un homme envoyé dans le but de s'aboucher avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre, c'est-à-dire l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre non pas de faire venir frère Jacques au parloir, mais bien de conduire le visiteur à la cellule du révérend.
Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu surpris Pardaillan, et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre attention. Lorsque le frère portier revint, il se contenta donc de suivre le moine qui le conduisait.
Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta devant la porte entrebâillée d'une cellule et dit:
--C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...
Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques Clément qui, assis à une petite table, écrivait.
Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, l'aperçut, cacha précipitamment sous un livre ce qu'il écrivait, et une vive rougeur envahit ses joues pâles. Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les mains tendues.
--Que Dieu soit loué! dit-il.
--Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du moine, qu'on a donc du mal à parvenir jusqu'à vous!... et jetant un regard autour de lui: comment pouvez-vous vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les choses trop-à coeur.
Clément eut un sourire amer.
--Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un rayon de soleil qui entrerait dans une tombe. Dès que vous paraissez, tout s'éclaire et sourit... C'est si triste, ici!
--Pourquoi y restez-vous?
--Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans un couvent, j'ai vécu au couvent, comme le lierre vit attaché à l'arbre au pied duquel il est né.
---Que faisiez-vous donc quand je suis entré? reprit curieusement Pardaillan au bout d'un instant de silence.
Jacques Clément rougit encore.
--C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous demande pas vos secrets.
Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur le bas de la feuille que le moine avait cachée, et qui dépassait sous le livre. Et il eut un sourire de stupéfaction.
--Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez poète!
En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.
--Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon, avait saisi la feuille et la parcourait, quel zèle... religieux! Or, ça... quelle est cette Marie?...
Le moine avait pâli.
--Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements profanes...
Le chevalier tournait et retournait le papier en tous sens. Soudain, il tressaillit et murmura:
--Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse de Montpensier qu'il fait ces déclarations enflammées!... Tenez, ajouta-t-il tout haut en rendant le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère en poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il faudra que la personne à qui ils sont destinés soit bien difficile de n'être pas de mon avis...
Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, cette fois, dans son sein.
--Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu abandonné ces idées effrayantes qui vous bouleversaient quand nous nous rencontrâmes à Chartres?
Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un coup de dague.
--Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une voix basse, mais ferme et tranquille, de ma résolution de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je renoncé?... Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution. Mais cette heure viendra!...
Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la voix du moine une effrayante résolution.
--Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez demandé d'attendre. Mais à votre tour, quand vos desseins sur Guise seront accomplis, laissez-moi marcher à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère... Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... Et rien, rien, entendez-vous, ne peut le sauver si vous êtes venu me dire: «Allez! la vie de Valois m'est à cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous êtes venu me dire, chevalier?...
--Non, répondit Pardaillan; pas encore!...
A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes des cellules, et, à pas étouffés, s'approcha de façon à écouter ce qui se disait chez Jacques Clément.
--J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. Mais les paroles que vous m'apporterez seront le signal de la mort de Valois.
--C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. Ce gentilhomme est de la conspiration, et c'est sans doute lui qui doit donner le signal!...
--Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire une proposition. Je souhaite qu'elle vous agrée...
--Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.
--C'est de m'accompagner à Blois où je me rends tout de ce pas...
--Parfait! songea le prieur dans la galerie.
--A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.
--Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que je m'ennuie depuis quelque temps. Alors, pour me distraire, j'ai entrepris de voyager.
--A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.
--Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais pourquoi à Blois, me direz-vous?... D'abord on y voit le roi...
--Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de plus en plus persuadé que le visiteur cherchait à entraîner le moine à l'exécution de l'acte attendu.
--Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la noblesse du royaume assemblée pour les états généraux. Enfin, on y voit M. de Guise, l'illustre duc de Guise...
--Brave gentilhomme! murmura le prieur.
--Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, une suite brillante, spirituelle, sans compter de belles et nobles dames comme la duchesse de Montpensier!...
Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de rire. Jacques Clément pâlit affreusement, saisit la main du chevalier et murmura d'une voix éteinte:
--Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...
--Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle soit? Allons, laissez-vous emmener par moi. Nous nous distrairons l'un l'autre... Mais, au fait, j'y songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré sortir d'ici?...
A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec un large sourire de bienveillance. C'était le prieur.
--Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?... Oui, je vois que vous êtes content. Je suis certain que ce gentilhomme a dû vous donner d'excellents conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut écouter ce gentilhomme.
--Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.
--Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, j'en suis sûr, n'a pu que vous conseiller des choses excellentes...
--Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement étonné, lui aussi, je lui conseillais tout simplement de voyager...
--Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel côté?
--Je lui conseillais d'aller à Blois.
--C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est sublime. Du moins, on me l'a assuré. Or, notre cher frère est malade, très malade... il lui faut un air pur et fortifiant...
--C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.
--Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous entendez, mon frère? Je vous ordonne de vous conformer à tous les conseils de ce gentilhomme. Faites donc à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de route. Recevez ma bénédiction, mon frère, et vous aussi, monsieur.
Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait, se hâta de sortir en murmurant:
--Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine que j'aie rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?
Pardaillan éclata de rire.
--Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.
--Le grand jour est proche...
Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan était descendu, le moine parut, vêtu de cet habit de cavalier qu'il portait pendant son voyage à Chartres. Devant la porte du couvent, un cheval attendait sellé, près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine se mirent en selle.