XXXI
AUX APPROCHES DE NOËL (suite)
Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent prises chez le roi, nous pénétrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine le château, et qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.
Dans une chambre du premier étage, le chevalier de Pardaillan allait et venait, à la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'être là que pour mieux montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée et toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un convive. C'est-à-dire que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou quatre bons mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier dès qu'il traitait quelqu'un.
Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou trois flambeaux. Alors, à la lumière plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan--son convive--apparut, et ayant laissé tomber son manteau, montra les rudes moustaches et le front cicatrisé couturé de balafres, et le regard loyal du brave Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!
Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.
Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la chambre royale, pour ne pas assister aux préparatifs d'un guet-apens qu'il réprouvait. Crillon avait soigneusement visité les postes. Il renforça les points faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu'à partir de ce moment, le château ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit des armes.
Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les consignes, Crillon sortit du château dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer qu'aucun coup de main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le suivait à distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.
Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était rapproché de Crillon et marchait droit sur lui, enveloppé dans sa cape jusqu'aux yeux, car le froid était violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.
--Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu'à deux pas, est-ce à moi que vous en voulez?
--Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.
Mais en même temps, cet homme laissa son visage à découvert et se mit à regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa main d'un mouvement cordial.
--Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...
--Lui-même, capitaine, et qui court après vous... pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes...
--Laquelle?
--Celle de me présenter au roi.
--Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit Crillon avec un large sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être présenté à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je dois vous prévenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas le roi, le roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté la manière dont vous m'avez aidé à sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapière et donnant le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier: Trompettes, sonnez la marche royale!...
--Vous me voyez bien content de votre amitié, fit gravement le chevalier; bien content et bien honoré, car ce n'est pas en vain qu'on vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous attendrai ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.
--L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais cela; on y boit d'excellent Andrésy.
--A quelle heure vous attendrai-je?
--Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est-à-dire que je serai libre environ de six à sept heures du soir. Nous arrêterons le jour où vous désirez être présenté à Sa Majesté...
Là-dessus les deux hommes se serrèrent les mains, et Crillon continua sa ronde autour du château.
Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. Dans sa chambre, un homme l'attendait, assis auprès du feu qu'il regardait fixement, comme s'il eût cherché dans les braises ardentes un signe quelconque de sa destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. Il portait ce costume de drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'élégance funèbre. A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la tête et sourit.
--Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.
--Comment le saurais-je, mon ami?
--Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire le gouverneur du château de Blois.
Négligemment, il ajouta:
--Crillon doit me présenter au roi...
Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour l'interroger, puis baissant sa tête pensive:
--Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frère portier des jacobins était venu faire à Blois?
--Ça, je n'en sais rien, mon ami...
--Pardaillan, qui a tué frère Timothée?
--D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des fossés fût celui de ce digne moine?
--Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...
--Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.
--Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, que le frère portier courait après moi et avait des instructions à me donner. Qui sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le moine avant sa mort...
--Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.
--Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! d'une voix morne, tout, excepté les désespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air de mépris elle m'a reçu!...
--La duchesse de Montpensier?
Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et, le regard fixé sur le feu dont les reflets coloraient sa tête pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il continua:
--On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité à frapper, et on me rejette. Tout m'échappe à la fois: et l'amour et la vengeance.
--Je comprends que l'amour vous échappe, dit Pardaillan. D'après ce que vous m'avez raconté de votre visite, cette jolie diablesse que vous appelez un ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous dire que vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...
---Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.
--Que vous ne la perdez pas--malheureusement pour nous--, qu'elle vous reviendra!...
--Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer encore!
Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt Pardaillan mangea pour deux. Quant à Jacques Clément, il était plongé en des idées funèbres, et bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira dans sa chambre.
Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer profondément. Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il recommençait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut avec un sourire de complaisance et murmura:
--Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.
Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, c'était le menu du dîner du soir. Il appela donc l'hôte et lui donna les instructions nécessaires pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement. Aussi, lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée et servie.
--Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que vous me voulez traiter comme un prince.
--Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais... Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi là, devant vous.
Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous n'en suivrons pas les péripéties, nous contentant de noter l'entretien des deux convives... En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur, bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hôte par ces mots jetés froidement et tout à coup:
--A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que cela vous étonne?
--Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prévenir que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid à espions, votre tête sera fort menacée...
--On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le roi soit tué!
--Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer notre souverain?
--Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez donc que j'ai assisté à la dernière réunion des gens qui veulent assassiner le roi.
--Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.
--Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas; mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui les résume: le duc de Guise...
--Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni à boire ni a manger, vous dites que ces gens se sont réunis?...
--Pour décider la mort du roi, oui!...
--Et que vous avez tout vu, tout entendu?...
--C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, mon cher Crillon, et c'est aussi pour cela que je vous ai prié à dîner, outre le plaisir et l'honneur de vous avoir à ma table.
Crillon demeura pensif quelques minutes.
--Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous voulez être présenté au roi?
--Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour aller raconter à Sa Majesté ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi j'interviens... Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa Majesté, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que d'une seule manière: en me présentant... non pas au roi, comme je le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un des siens me voit rôder autour des appartements royaux, cela pourra peut-être contrarier mon projet...
--Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez là?
--J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité de la chose... ainsi!...
--Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?
--Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans crainte de me vexer...
--Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez pas autrement.
--Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous préviens que, si vous ne m'introduisez pas au château, je serai force d'y entrer tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade de ce genre, j'eusse préféré vous avoir comme ami...
--Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie à vous entièrement. Que voulez-vous?
--Entrer au château aux jour et heure qui seront nécessaires, y entrer secrètement, et être placé de telle sorte que, pour arriver au roi, il faille d'abord me rencontrer.
--Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je prévenu de ce jour et de cette heure?...
--Je vous enverrai quelqu'un de confiance.
Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:
--Voici le moment d'aller établir le service de nuit... Si, avant de recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous voir ou de vous parler?...
--Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.
Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main en s'assurant de leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clément entra.
--Vous avez entendu? demanda Pardaillan.
--Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.