XXXV
LE DERNIER GESTE DE FAUSTA
FAUSTA, dès le matin, avait pris ses dernières dispositions. Elle avait expédié divers courriers et, entre autres, un cavalier chargé de courir au-devant de Farnèse pour lui dire de hâter sa marche sur Paris, car elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnèse ne fût entré en France depuis plusieurs jours déjà.
Puis, elle avait tout fait préparer pour son départ le soir même. En effet, elle avait convenu avec Guise qu'aussitôt après le meurtre du roi, c'est-à-dire dans la nuit même, ils marcheraient sur Beaugency, Orléans et, de là, sur Paris. Ce devait être une marche triomphante, pendant laquelle le duc de Guise devait proclamer ses droits à la couronne.
A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise devait, dans Notre-Dame, présenter Fausta comme la reine de France.
Tout à coup, des bruits confus parvinrent jusqu'à elle. Et, d'abord, elle n'y prêta pas attention, car les bourgeois criaient souvent par les rues. Puis, brusquement, elle se dressa. Des coups d'arquebuse éclataient. Elle entendait des piétinements de chevaux, des cris de terreur, des hurlements de bataille. Une sueur froide pointa à son front. Que se passait-il? Haletante, pâle comme une morte, à demi penchée, elle écoutait ces bruits de dehors; des paroles lui parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...
Près de deux heures s'écoulèrent. Les bruits, peu à peu, s'éloignaient... Fausta frappa fortement sur un timbre et un laquais apparut. Et, comme elle allait lui donner l'ordre de s'enquérir de la cause de ces bruits qui agitaient la ville, le laquais lui dit:
--Madame, un gentilhomme est là, qui ne veut pas dire son nom et veut parler à Votre Seigneurie.
--Qu'il entre!
Au même instant, Pardaillan entra dans le salon. Fausta fut secouée d'une sorte de frisson nerveux et fixa sur lui des yeux exorbités par une indicible épouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche demeura entrouverte, sans proférer aucun son.
Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau à la main, s'inclina profondément et dit:
--Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je viens de tuer M. le duc de Guise...
Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle se sentait mourir. Pardaillan vivant! Elle rêvait... C'était un rêve hideux, inconcevable, mais ce n'était qu'un rêve... Sûrement elle allait se réveiller!
--Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que c'était une légitime satisfaction que je me donnais à moi-même en venant vous annoncer ce que j'ai fait. Je vous avais prévenu jadis, que, moi vivant. Guise ne serait pas roi, et que vous ne seriez pas reine.
Un sourd gémissement s'échappa des lèvres blêmes de Fausta et elle put murmurer:
--Pardaillan!
--Moi-même, madame. Je conçois votre étonnement, puisque, après, avoir voulu m'assassiner un certain nombre de fois, vous m'avez livré aux gens de Guise le jour même où je vous arrachais aux griffes de Sixte.
--Pardaillan! répéta Fausta dans un souffle.
--En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez, je vais vous dire. Dans l'abbaye de Montmartre, le jour où vous avez crucifié la pauvre petite Violetta, je vous ai vue si courageuse au milieu des traîtres, si orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-là, je vous aurais pardonné tout le reste, et, par la même occasion, j'eusse pardonné à Guise. Mais vous m'avez obligé à faire un deuxième voyage dans la nasse. Cela n'était pas de jeu, madame. J'ai compris que vous étiez une force inhumaine, et qu'il fallait vous écraser. Eh bien, je vous écrase, un mot y suffit: Guise est mort, madame, mort quelques heures avant d'être roi et de vous couronner reine. Et c'est moi qui l'ai tué...
Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pénible, comme si les mots eussent eu de la peine à sortir.
Elle dit à peu près ceci:
--Puisque vous vivez, vous, il n'est pas étonnant que je sois écrasée, moi, et que, du haut de la plus étincelante destinée entrevue, je sois précipitée dans un abîme de honte et de douleur...
Elle s'arrêta, grelottante; une flamme de folie passa dans ses yeux.
Mon malheur est complet, reprit-elle. J'étais tout. Je ne suis plus rien. Que faites-vous ici? Dehors! J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru que vous étiez un homme. Vous êtes un laquais qui, par-derrière et dans l'ombre, a frappé un maître, et je vous chasse. Dehors! Allez demander à Valois le prix de votre assassinat!
Elle parlait d'une voix rauque et si précipitée qu'à peine elle était intelligible. Son bras tendu vers la porte tremblait. Pardaillan avait baissé la tête, pensif.
Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait sur lui, le poignard à la main. Il la laissa s'approcher. Et, au moment où elle levait le bras, il n'eut qu'un geste: il saisit le poignet de Fausta et le maintint rudement dans ses doigts.
--Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me tue pas ainsi, moi! Car mon heure n'est pas venue. Tenez, je vous lâche: osez me frapper!
Il la lâcha et se croisa les bras. Fausta le regarda. Elle le vit si calme, si étincelant de bravoure, vraiment plus fort que la mort, et avec une telle pitié dans les yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle recula et éclata en sanglots.
Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur, la scène de la cathédrale de Chartres est vivante dans mon esprit: vos lèvres ont touché mes lèvres, et c'est pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous dire qu'en venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire que vous ne serez pas reine. Ensuite, madame, au château, j'ai vu arrêter, sous mes yeux, le cardinal de Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et d'autres. Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier à M. d'Aumont qui l'arrêtait: «C'est une trahison de la Fausta...» J'ai pensé, madame, qu'on viendrait vous saisir, vous aussi, et, cette épée qui a brisé votre royaume, je me suis dit que je devais la mettre au service de votre vie et de votre liberté. Car vous êtes jeune et belle. Vous pouvez, vous devez vous refaire une existence, et, si vous n'avez pas trouvé le pouvoir, peut-être trouverez-vous le bonheur. A une lieue de Blois, j'ai préparé deux chevaux, un pour vous, un pour quelque serviteur qui vous accompagnera. Hâtez-vous de me suivre, tandis qu'il en est encore temps...
A mesure que Pardaillan parlait, les passions déchaînées dans l'âme de Fausta prenaient un autre cours. Avec l'extraordinaire promptitude de décision qui la rendait si supérieure, elle prenait son parti de l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise de son esprit, et la souveraineté de ses espérances.
Il ne serait pas juste de dire que la passion pour Pardaillan se réveillait, car, en réalité, elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Mais qui savait s'il ne l'aimait pas, lui, à présent?... Qui savait si ce n'était pas une jalousie inavouée qui avait armé son bras contre Guise?...
Ainsi, une espérance nouvelle battait des ailes, éperdument, dans l'imagination de Fausta... Tout à coup, des coups sourds ébranlèrent la porte du vieil hôtel.
Elle bondit vers l'une des fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure. En quelques instants, la porte céda et une troupe nombreuse envahit la cour, sous la conduite du capitaine Larchant qui cria:
--Qu'on fouille cet hôtel, et qu'on arrête tout ce qui s'y trouve, hommes et femmes!
Fausta s'élança vers le chevalier, saisit ses deux mains, et, d'une voix ardente, murmura:
--Tout à l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je veux vivre encore! Pardaillan, sauvez-moi!...
--Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit Pardaillan.
Mais, ces paroles, il les prononça avec une si glaciale froideur qu'elle sentit le désespoir l'envahir.
--Pouvez-vous monter à cheval? demanda-t-il.
--Je suis prête!
--Où trouverai-je des chevaux?
--Dans l'angle gauche de la cour et de l'écurie. Il y a quatre chevaux tout sellés, et une litière attelée.
En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que, dès le matin, son départ fût préparé. Elle s'était vêtue en cavalier, comme elle en avait l'habitude toutes les fois qu'elle prévoyait une expédition. Ce costume, d'ailleurs, lui seyait à merveille, et elle portait l'épée au côté.
--Y a-t-il quelque escalier dérobé qui nous permette de gagner l'écurie? reprit Pardaillan.
Elle secoua négativement la tête.
--Soit!
Cependant, la troupe de Larchant pénétrait avec prudence dans l'hôtel; les soldats avaient commencé par visiter le rez-de-chaussée. Ils y avaient trouvé quelques laquais et quelques femmes, notamment Myrthis et Léa. Femmes et laquais avaient été aussitôt saisis et emmenés hors de l'hôtel.
--Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je vais tenter de faire une trouée parmi ces soudards qui montent l'escalier. Serrez-moi de près. A peine dans la cour, gagnez l'écurie, sortez-en deux de vos chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous prête?
Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au moment de l'action, resserra sa ceinture de cuir, assura son chapeau, dégagea un peu sa rapière, et se dirigea sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil, il embrassa l'escalier où une vingtaine de soldats montaient. A l'apparition de Pardaillan, le capitaine Larchant s'était arrêté, à dix ou douze marches du palier.
--Holà, monsieur! cria Pardaillan, êtes-vous Espagnol et sommes-nous donc en ville conquise? Que faites-vous céans?
--Au nom du roi, monsieur! répondit Larchant.
--Ah! c'est différent. Vous venez au nom du roi?...
--Oui, monsieur, pour arrêter ici une femme accusée de haute trahison et tentative de meurtre envers la personne royale. Je vous somme donc, si vous êtes de ses gens, de me rendre votre épée, si vous ne voulez être arrêté comme complice!
--Très bien, monsieur. Et moi, je vous somme de vous retirer à l'instant!
--Vous faites donc rébellion au roi! hurla le capitaine.
--Vous faites bien rébellion à moi! répondit Pardaillan.
--Gardes, en avant! vociféra Larchant.
--Gardes, gare à vous! tonna Pardaillan.
En même temps, il saisit dans ses bras puissants la banquette du palier, banquette en chêne massif, longue et large, et pesante; et il la souleva, la mit debout. A l'instant où les soldats, à la suite de Larchant, s'élançaient à l'assaut, Pardaillan imprima une violente poussée à la banquette et, à toute volée, l'envoya dans l'escalier.
La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement d'imprécations sauvages. Larchant avait bondi en arrière et, aplati contre le mur, avait vu passer à quelques pouces de son visage le formidable engin. Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des gardes gisait, le crâne fracassé, et que quatre autres, contus, moulus, se retiraient de la bagarre en gémissant.
Fausta avait assisté à cette débandade avec un étrange sourire. Elle vit les gardes se reformer. Et de nouveau la ruée des gardes à l'assaut remplit l'escalier de vociférations. Alors, elle assista à ceci:
Pardaillan se retournait vers l'une des statues de marbre qui garnissaient le palier, statue presque de grandeur nature. Elle représentait Pallas, déesse de la sagesse.
Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait de son socle, la soulevait dans ses bras, et brusquement, au moment où les gardes allaient atteindre le palier, Pallas décrivait dans l'air une parabole, rebondissait, sautait de marche en marche, et finalement se brisait à grand fracas, parmi les plaintes des éclopés, les rugissements de Larchant, la fuite affolée des survivants...
Pardaillan se pencha. La troupe à demi décimée s'était massée au bas de l'escalier.
--Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous nous laisser sortir? Je vous préviens que j'ai encore un Bacchus, un Mercure et un Jupiter à vous briser sur la tête.
--Monsieur, répondait Larchant, tout ce que je puis faire pour vous, en estime de votre courage, c'est de vous prendre mort pour ne pas vous livrer vivant au bourreau!
--Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillité.
Ivre de fureur, Larchant se mit à ranger ses hommes et leur donna ses instructions, Il finissait à peine qu'un horrible fracas retentit au-dessus de sa tête; une chose énorme tombait en se heurtant à la rampe... c'était un lampadaire.
Cette magnifique pièce de l'art Renaissance consistait en un fût de colonne supportant sept branches; le fût était vissé au tournant de rampe du palier; et Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine, s'était mis à dévisser le monstre de bronze.
Au moment où Larchant achevait de ranger ses hommes, Pardaillan imprima une secousse violente au lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil à un gigantesque oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable... Larchant s'abattit, une jambe brisée, trois hommes s'affaissèrent, tués net, quatre autres, blessés, se mirent à hurler, et les derniers, après un moment de stupeur épouvantée, reculèrent en désordre jusque dans la cour.
--Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.
Il s'élança, la rapière au poing, et Fausta derrière lui. En quelques secondes, ils furent dans la cour.
--Aux chevaux! cria Pardaillan à Fausta.
En même temps, il fonçait sur les dix ou douze gardes rassemblés dans la cour.
--Tue! tue! vociféra Larchant en essayant de se soulever.
Fausta bondit jusqu'à l'écurie, en sortit deux chevaux et sauta sur l'un d'eux.
--A sac! à mort! hurlaient les gardes en tâchant d'entourer Pardaillan.
Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapière voltigeait, cinglait, piquait... Tout à coup, il sauta en selle, et, piquant des deux, bondit au milieu des gardes.
--La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine Larchant.
Mais déjà Pardaillan l'avait franchie, en assénant un dernier coup de pommeau à un garde qui saisissait la bride de son cheval. Il s'élança à fond de train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe de quarante hommes d'armes, commandés par Crillon en personne, apparaissait à un bout de la rue.
Crillon, prévenu de la résistance opposée aux gens du roi dans l'hôtel de Fausta, était accouru. Dans la cour, il vit le désordre des gardes effarés.
--Un damné! gronda Larchant. Un démon! Un fou furieux! Je crois bien, monsieur de Crillon, que c'est votre protégé!...
--Pardaillan!...
--C'est cela même! Ah! l'infernal truand!... Courez...
--Bah! fit Crillon, il est loin!...
--Monsieur... dit une voix près de lui.
Crillon se retourna et dit:
--Que vous plaît-il, monsieur de Maineville?...
--Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes vos prisonniers, n'est-ce pas? Vous nous conduisez à Loches?
--Oui. Après?...
--Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et moi, Maineville, qui avons déjà un vieux compte à régler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous courir après lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de revenir nous rendre prisonniers, et vous rapporterons la tête du truand...
--Crillon! Crillon! vociféra Larchant, laissez courir ces gentilshommes. Je me porte caution!
--Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard, et tâchez de vaincre!
Maineville et Bussi-Leclerc s'élancèrent. Alors, Crillon se baissa vers Larchant:
--Si le hasard voulait qu'ils ramènent Pardaillan prisonnier, que comptes-tu en faire?
--Pardieu! le faire pendre haut et court aux créneaux du donjon!
--Diable! Tu veux faire pendre un connétable?
--Ça! devenez-vous fou... ou bien ai-je le délire?... Pardaillan connétable?...
--Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher pour le créer connétable. Parce que, si le roi est vivant, si le roi est encore roi, c'est à Pardaillan qu'il le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tué le duc de Guise!...
Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'était lancé vers la porte de la ville qu'il franchit sans obstacle, et avait enfilé le pont de la Loire.
Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en lui sa vie... Et sa voix parut âpre, violente, amère, et douce, lorsque, s'arrêtant tout à coup, elle prononça:
--Avant d'aller plus loin, chevalier, écoutez-moi.
Pardaillan s'arrêta. Ils étaient au milieu du pont. Devant eux, de l'autre côté de la Loire, c'était l'espace libre.
--Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que nous devons piquer au contraire. On peut nous poursuivre...
--Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit Fausta.
Elle baissa la tête. Sans doute l'instant était suprême pour elle, car Pardaillan la vit frissonner. Tout à coup, cette tête pâle, si belle, si orgueilleuse, et, en ce moment, pleine d'une sorte de sérénité majestueuse, se redressa, et ses yeux noirs se fixèrent sur les yeux de Pardaillan.
--Chevalier, dit-elle, vous aviez préparé, m'avez-vous dit, deux chevaux pour ma fuite?...
--Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont inutiles. Je les garderai donc pour moi.
--Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en avait un pour moi, n'est-ce pas?
--Certes, madame.
--Et l'autre? dit Fausta avec un étrange frémissement. L'autre, pour qui était-il, selon vos prévisions?...
--Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs... je vous l'ai dit.
--Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'était pas pour vous?...
Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta. Une minute, leurs regards se croisèrent. Fausta était pâle comme la mort.
--Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne m'est plus. Je ne suis vivante qu'en vous. M'acceptez-vous telle que je suis dans votre pensée, dans votre coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle, peut-être, hideuse, sans doute, capable sûrement d'inspirer l'effroi et l'horreur par mes actes, car mes actes viennent de pensées incompréhensibles. Telle que je suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis! Vous écartez-vous de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas même: un geste. Si je dois vivre, tendez-moi la main...
Le visage de Pardaillan se fit plus fermé, plus glacial.
Cette pensée foudroyante venait de traverser son cerveau:
«Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut! C'est la mienne...»
Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce. Elle leva vers le ciel noir et chargé de neige ses yeux profonds. Et, au fond de ses paupières, Pardaillan vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se volatilisèrent au feu de ses joues enfiévrées...
En même temps, Fausta rassembla les rênes de son cheval. Puis, brusquement, elle frappa la bête d'un coup d'éperon furieux, en le maintenant tête au parapet du pont. Elle lâcha les rênes. Le cheval se cabra, hennit de douleur, et, dans le même instant, franchit le parapet, sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde qui suivit, Fausta disparut dans les tourbillons de la Loire...
--Fausta! hurla Pardaillan.
Et, ce nom qu'il prononçait pour la première fois, ce nom retentit en lui-même comme un coup de tonnerre qui suit l'éclair. Or, à la lueur de cet éclair qui incendiait sa pensée, Pardaillan lut dans son esprit ce sentiment qui l'accabla de stupeur et d'épouvanté:
«Je ne veux pas qu'elle meure!»
Dans le même moment, il sauta par-dessus le parapet, dans le vide... dans la Loire!... Pardaillan alla d'abord au fond de l'eau. Mais il garda la conscience précise de tous ses faits et gestes.
L'eau grondait à ses oreilles. Il était aveuglé. Ses vêtements le gênaient. Mais, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à la surface; un remous le prit alors, et, pendant quelques instants, il disparut encore sous les eaux grises,.. puis sa tête se montra, il jeta un rapide regard devant lui, et vit le cheval de Fausta qui, nageant vigoureusement, essayait de se diriger vers le bord...
Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette même voix d'angoisse qui l'avait épouvanté, il cria éperdument:
--Fausta!...
Tout à coup, il la vit!... Elle se laissait entraîner. On ne voyait en elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont tous ceux qui se noient, même quand ils ont voulu fortement la mort. Peut-être était-elle morte déjà...
Pardaillan se mit à nager vers elle, dans une telle ruée, dans une si violente volonté de la rejoindre, qu'il semblait fendre les eaux. Au moment où Fausta allait s'abîmer tout à fait sous les flots, il la saisit par un bras...
Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un rivage bas et sablonneux, non loin de l'endroit où le cheval de Fausta venait lui-même de regagner le bord et se secouait. Fausta n'était pas évanouie. Elle venait d'ouvrir les yeux et considérait Pardaillan avec une mortelle expression de désespoir et de reproche.
--Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empêchée de mourir?... demanda-t-elle.
--Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec une grande douceur, avec une voix que Fausta ne lui connaissait pas. Appuyez-vous sur mon bras, et je vous conduirai jusqu'à cette cabane de mariniers... nous nous sécherons.
Ce fut tout. Fausta se mit à pleurer. Elle mit son bras sur le bras de Pardaillan et s'appuya sur lui comme il avait dit. Ils tremblaient tous les deux. En marchant, ou plutôt en se laissant traîner, elle pleurait, et il lui semblait que c'était toute sa vie passée qui s'en allait avec ses larmes. Parfois, elle levait les yeux sur Pardaillan... non plus ses yeux de diamants noirs, mais des yeux où il y avait comme une timidité...
Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle fut convaincue, lorsqu'elle eut compris qu'un grand bouleversement s'était fait dans l'âme de Pardaillan, Fausta, tout à coup, éclata en sanglots, murmura: «Seigneur!...» et s'évanouit...
Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de vierge aux formes si pures... la tête de Fausta retomba sur son épaule et, fermant les yeux avec un long frissonnement, il approcha ses lèvres de son front... Alors, il marcha à la cabane qu'il avait aperçue, déposa Fausta devant le foyer, offrit une pièce d'or aux habitants de la masure, et les pria de faire un grand feu qui bientôt flamba...
Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, complètement sèches, étaient assis devant la haute flamme claire du foyer.
--Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens de Blois pourraient avoir envie de vous poursuivre.
--Où irais-je?
--Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai diverses affaires à régler en France.
--Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome est un séjour dangereux pour moi, à cause de Sixte qui ne pardonne pas. Mais j'ai un palais à Florence. Le palais Borgia. Je vous attendrai là, si vous voulez.
--A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan. Mais cette route est longue... ne craignez-vous pas... Ah! fit-il tout à coup. Et de l'argent?...
Elle sourit.
--J'ai de l'argent à Orléans, dit-elle; j'en ai à Lyon; j'en ai à Avignon. Une seule chose me gêne. On a arrêté mes deux pauvres suivantes...
--Je les ferai relâcher, dit vivement le chevalier.
--Si cela est, qu'elles me rejoignent à Orléans où je les attendrai cinq jours... elles savent où.
Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hôte, un homme et une jeune femme, de pauvres gens. Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant rien, défit la boucle de sa ceinture et la tendit à la femme du marinier stupéfaite... La boucle était en diamants et valait cent mille livres.
--Ma chère, dit Fausta, quand je reviendrai en France, je vous demanderai un service.
--Tout à vos ordres, madame, dit la femme, éblouie.
--Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane. Je vous la paierai cent mille livres, elle vaut pour moi cent fois cette somme...
Et, laissant les pauvres gens stupéfaits, elle se dirigea rapidement vers son cheval qui, après avoir pris terre, mordillait des ronces d'hiver le long d'un champ. Légèrement, elle se mit en selle, laissa tomber un long regard sur Pardaillan, et dit:
--A Florence, palais Borgia...
Pardaillan inclina la tête...
Ils ne se touchèrent pas la main. Elle partit au pas, sans tourner la tête, puis se mit au trot, puis prit le galop et disparut sur la route, au loin.
Pardaillan était demeuré à la même place, immobile, comme pétrifié... Pendant une heure, il demeura là, en tête-à-tête avec lui-même.
Tout à coup, une main se posa sur son épaule. Pardaillan tressaillit violemment, sortit de son rêve, regarda autour de lui. Et il vit Bussi-Leclerc avec Maineville.