XLI
FIN DU PALAIS RIANT
--Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de Fausta, je vous dois une explication aussi franche que celles que nous avons eues déjà à diverses reprises. Je commence par vous dire ceci: demain matin, je reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: pendant ces trois jours, je me suis interrogé en toute conscience à l'égard des offres que vous avez bien voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait semblé sur le pont de Blois, d'abord, et ensuite chez ces pêcheurs de la Loire à qui vous fîtes un si magnifique présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un bouleversement s'était fait en vous, et qu'un rayon de lumière avait enfin pénétré les ténèbres de cette âme que je ne comprends pas. J'ai mal vu. J'ai mal pensé. J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une influence sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement à la bonté, je pouvais éviter bien des malheurs à vous-même et à d'autres. Non, je n'irai pas au château de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte. Non, je ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir Rome sous votre pouvoir. Non, je ne serai pas le chef de l'armée que vous comptez rassembler. Et, les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de ces gens qui se mettent à la tête de cinquante ou soixante mille hommes pour piller, tuer, ravager, incendier, traverser des contrées comme des météores après le passage desquels il n'y a plus que dévastation.
--Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique tel que le vôtre doit tenir en piètre estime. Ce sont pourtant mes raisons. J'en ai d'autres. Et, si je passe du général au simple, si j'envisage le fait d'armes que vous me proposez, j'ai horreur de préparer un guet-apens contre un vieillard qui ne gêne en rien ma vie et ma liberté. Sa querelle avec vous ne me regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger de Guise, je l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit: «Défends-toi...» Et Guise, madame, comme Maurevert, savait tenir une épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, pour quelle injure, pour quel attentat contre moi lui voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à ajouter: c'est que je partirai heureux si je sais que nous nous séparons amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise me vaut vôtre haine. Je ne serai jamais, moi, votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la nasse de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses, et tout le reste, pour me souvenir seulement du pont de Blois.
Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait à son front.
Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas un frémissement n'avait agité le marbre de ce front pur, demeuré aussi serein que si elle eût entendu quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement, lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les yeux, et, d'un geste nonchalant, frappa sur un timbre. Myrthis apparut aussitôt.
--Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.
Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que ses lèvres s'agitaient comme pour une réponse: un regard, foudroyant de Fausta arrêta cette réponse, prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur le chevalier, puis elle s'éloigna.
Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt à tout événement. Une pensée rapide comme l'éclair venait d'illuminer son cerveau, et il se disait que Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans aucun doute, il allait voir entrer une douzaine de spadassins chargés de le dépêcher...
Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit lointain.
--Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais basse et menaçante, quel est cet ordre que doit exécuter votre servante?
Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna vers le chevalier un visage qu'il ne reconnut pas...
Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une femme peut avoir de splendide et d'affolant, de radieux et de terrible, éclatait, flamboyait sur ce visage; le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre, tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la lave du regard brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse et hautaine, par une transformation effrayante de soudaineté, devenait la plus impure et la plus rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber sa robe de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité apparut aux yeux de Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu, comme la sublime création de quelque Michel-Ange en délire...
Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur étrange, rauque d'amour, haletante, brûlante...
--Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... Je t'aime, et tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la Vierge qui portait dans son âme orgueilleuse le souverain mépris de l'homme... je t'aime et je me donne à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout entière, et j'ai juré que, pour une heure, tu serais à moi tout entier.
Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...
«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette passion qui le pénétrait comme le plus subtil des Poisons.
Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant, dans un sinistre éclair de sa raison, le chevalier entrevit qu'il courait un effroyable danger... Mais, plus étroitement, avec une sorte de rudesse farouche, elle l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le chevalier haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au monde. L'amour, pour une minute, l'amour pareil à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu ferait éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de vertige, s'empara de sa pensée, de son coeur, de son âme et de son corps...
--Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, j'obtiens dans ma défaite la plus éclatante victoire... écoute... Sais-tu ce que j'ai fait pour te posséder?...
--Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve qui s'ouvre à mes yeux éblouis efface tous les rêves...
--Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, ta mort dans le premier baiser de passion que la vierge immaculée offre à un homme... Hier... oh! écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la salle de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... Et, maintenant, ce palais brûle!... Myrthis est sortie en fermant toutes les portes... conçois-tu?... et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un somptueux brasier d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... Tu m'aimes?...
--Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... Soit!... Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est passer d'un rêve à des rêves inconnus...
Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une heure, peut-être... Pardaillan n'en eut pas conscience.
Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui, Pardaillan jeta des yeux hagards dans la chambre et il vit qu'une acre fumée l'emplissait en pénétrant par les fissures des portes. Il chercha Fausta près de lui et, avec un rire étrange, murmura:
--Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et les flammes!... Ce sera une belle fin de ma vie tourmentée!...
Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son rire étouffé répondit un éclat de rire strident. Alors la raison rentra à flots pressés dans son esprit et, avec la raison, la terreur.
Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les sifflements de l'incendie, les craquements des poutres, le grondement des rumeurs lointaines; et, dans le palais même, sous ces bruits énormes, le silence de toute créature vivante...
La hideuse vérité se présenta à lui tout entière... Il était enfermé avec Fausta dans le Palais Riant! Et le palais brûlait!... Il était seul avec elle! Et ils allaient mourir!...
Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il suffoquait, ce fut une pensée de pitié, une pensée de pardon et et de dévouement qui se fit jour en lui et éclata dans ce cri:
--Fausta!... Fausta!...
La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa mort, qui le tuait, mais qui s'était donnée à lui!...
Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et tout à coup il la vit... Il la vit dans la fumée, au fond d'une vapeur rousse et noire, pareille à un être de mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit comme dans un éloignement, avec des lignes imprécises, un visage à peine deviné où flamboyaient les deux diamants noirs, les deux diamants funèbres de ses yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable, enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant, à demi aveuglé, et râla:
--Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu vivras!...
Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair de ses yeux, sortit la voix de Fausta, la voix calme, glaciale, impérieuse, douce et rude, la voix souveraine:
--Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu meurs!... Vaincue tout à l'heure encore une dernière fois, je prends ma revanche, et c'est mon baiser d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à l'acier!... Adieu, Pardaillan!...
A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner, se confondre avec la fumée, se fondre dans le nuage, et sa voix elle-même s'affaiblissait... Au dernier mot, elle disparut tout à fait.
Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! oui! Car la fumée le suffoquait, les flammes rampaient sous la porte par laquelle il était rentré, et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer le séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan marcha résolument vers les flammes. Au moment où il allait atteindre la porte par où il avait pénétré dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il recula...
Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise rouge d'un escalier qui brûlait...
A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes après la disparition de Fausta, à cet instant où Pardaillan comprenait qu'il allait sombrer, à cet instant un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce choc énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier s'écroulait!...
Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait sa tête tourner et où le vertige de la mort s'emparait de lui, tout à coup il respira plus facilement, comme si un grand coup de vent eût dissipé la fumée... et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme de l'escalier écroulé, sur un pan de mur noirci, il vit une fenêtre dont les vitraux venaient de sauter, dont les châssis venaient de tomber en même temps que l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il calcula l'espace qui le séparait de cette fenêtre...
Ce fut un instant d'horreur indescriptible.
Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint et recula jusqu'à la porte de fer... Et il s'élança!... Il s'élança au moment où le jet des flammes montait en se tordant en spirales pourpres...
L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord intérieur de la fenêtre...
Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment? par quelle prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement tendus, par quel élan de folie admirablement calculée?...
Il était sur la fenêtre...
Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme grouillait, et ce fut, à ses yeux, dans cette tragique seconde, le panorama sublime, exorbitant, mystérieux et flamboyant de Rome, des clochers, des coupoles, des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre dans la nuit noire... En dedans, c'était la cage de l'escalier, la fournaise, le palais qui flambait, les torrents de fumée noire et rouge, les crépitements les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les grondements de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... la fin, la destruction de ce qui avait été le Palais Riant!...
Pardaillan posa les pieds sur une large corniche qui régnait le long des fenêtres à l'extérieur. Il respirait à pleins poumons.
Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le vide, il avançait de côté... il allait... il s'écartait du foyer central... de plus en plus, le sang-froid lui revenait... il ne regardait pas le vide, il ne regardait rien. Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche, et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit qu'il dominait le Tibre...
--Je suis sauvé, murmura-t-il.
Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais Riant n'était pas encore atteinte par les flammes; à la première fenêtre qu'il rencontra, Pardaillan fit sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il descendit en quelques bonds et se trouva dans une vaste salle dallée dont la porte du fond donnait sur le Tibre...
Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il abordait à une sorte de petit quai, et, un quart d'heure après, il rentrait à l'hostellerie du Franc-Parisien: tout le monde avait été voir l'incendie. Pardaillan put se glisser jusqu'à sa chambre, sans être vu...
Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit d'un sommeil de plomb.
Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le chevalier l'envoya lui procurer un pourpoint, une rapière, un chapeau et lui demanda sa note. Le Parisien s'acquitta des commissions et revint avec une cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son choix, tout en expliquant qu'il avait, dans la nuit, perdu ces objets de nécessité en se défendant contre une troupe de malandrins.
--Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui assistait au grand lever du chevalier.
--Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et trois livres que porte votre note. Et, maintenant, voici un noble d'or pour que vous me racontiez l'incendie, car vous contez à merveille.
L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan écouta très attentivement.
--Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, figurez-vous que ce palais qu'on croyait désert depuis Lucrèce Borgia, était habité... et, qui plus est, habité par une femme... une femme, monsieur, sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui était une façon de rebelle, en révolte ouverte contre l'autorité de notre Saint-Père...
--Vous dites «qui était»...
--C'est que cette femme a péri dans les flammes monsieur, à ce que tout le monde assure.
Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte continuait son élégante narration.
Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle. Ainsi, Fausta était morte!... Morte de cette mort effrayante dans le brasier allumé par elle pour lui!...
Il secoua la tête en murmurant:
«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder dans l'avenir!»
Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même le coup de l'étrier, un verre d'un certain vin de Bourgogne qu'il gardait pour les grandes circonstances. Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le chemin du retour.
Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où Pardaillan s'éloignait de Rome, elle était enfermée et gardée à vue dans une chambre du château Saint-Ange avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir mis le feu aux fascines accumulées au rez-de-chaussée, était sortie en fermant les portes, selon les instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu sa maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche que le feu ne pouvait que difficilement gagner. L'incendie se déclara, et Myrthis se désespérait lorsque la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...
A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour de la suivante, s'approchèrent vivement, enveloppèrent les deux femmes, et l'un d'eux, passant sa main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix basse:
--Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours nous surveillons le palais. Au nom de Sa Sainteté, madame, je vous arrête. Veuillez nous suivre sans scandale, si vous voulez garder quelque chance de vous entendre avec le Saint-Père.
Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant où l'incendie mettait l'effroyable splendeur de son immense lueur de brasier... en même temps, elle fut entraînée.