‹ Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta VaincueChapitre 5 sur 47 · IV

IV

PARDAILLAN ET FAUSTA

Nous avons signalé qu'au moment où la procession royale se mit en marche vers la cathédrale, deux capucins vinrent se placer derrière Henri III. Et, par les bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous devinons que ces frocs couvraient, l'un, la personne gracieuse et quand même toujours souriante de la duchesse de Montpensier, l'autre, la personne majestueuse, sombre et fatale de Fausta.

Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et, d'ailleurs, le roi avait positivement ordonné qu'on ne mît pas de gardes autour de lui pendant la procession. Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à la main et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc vers la cathédrale.

A la porte de l'église, le roi devait trouver un père confesseur qui venait en ligne droite de Rome et lui apportait force indulgences plénières. Les deux capucins, en approchant de la cathédrale, jetèrent un avide regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres attendait Sa Majesté.

Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait, immobile, un moine dont le chapelet se terminait par une croix d'or, destinée sans doute à le faire reconnaître.

--Le voici! murmura Marie de Montpensier.

Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla, Marie sentit ses jambes fléchir. Le moment terrible était venu... C'était à l'instant précis de l'agenouillement que Jacques Clément devait frapper.

Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour mieux voir... Et, à ce moment, une sorte de terreur s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait... et le moine ne frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...

Le moine, à voix basse, parlait au roi!...

«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.

Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse tombait à genoux, n'ayant plus la force de se soutenir.

Que pensait Fausta pendant cette tragique minute où son regard glacial demeurait rivé sur le moine qui ne frappait pas?... Elle regardait le moine et songeait:

--Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce moine?... Oh! je le saurai!... je veux le savoir!...

La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi se relevait... le roi se remettait en marche... Et le moine, s'étant redressé lui aussi, demeurait à la même place!...

Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement rauque. Et, comme la foule s'écoulait, Fausta marcha au moine... s'arrêta devant lui... Une longue minute, ils se regardèrent, tandis que la duchesse de Montpensier, affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui donner l'ordre de sonner les six coups... le signal de la défaite...

--Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.

En même temps, elle chercha sous son froc le poignard qu'elle portait toujours sur elle.

Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, et Fausta perçut comme une espèce d'éclat de rire.

--Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai pas besoin de voir votre visage! Car votre voix est de celles qu'on n'oublie jamais, surtout quand on a été dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je suis?... Regardez, madame!

Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, Fausta avait reculé de deux pas. Sous son capuchon, son visage devint d'une pâleur de morte. Et, pendant que le moine parlait, elle se disait:

--C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa voix que je hais et... que j'aime!...

A ce moment, et comme le moine prononçait les derniers mots, il rabattit son capuchon, et la tête de Pardaillan apparut. Fausta vit cette tête pâle, où éclatait l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la bouleversa. Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent en elle. Et elle se ramassa comme pour bondir et frapper.

Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était mort peut-être!... Cela dura un éclair.

Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.

Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui n'était rien dans le gouvernement des hommes, s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir. Pardaillan s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus d'ironie.

--Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante, laissez-moi vous répéter ce que je vous ai dit à notre première rencontre: vous êtes belle, vous êtes la jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez simplement une femme... et vous trouverez le bonheur.

Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout l'homme. Être reine ou papesse, la belle affaire! Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous nous débrouiller ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez voulu me tuer. Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est pourquoi, madame, avant de parvenir aux luttes irrémédiables, j'ai voulu vous donner un fraternel avis. Plus tard, ma pitié serait un crime...

Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne palpitât en elle. Pas un frisson n'agitait les plis rigides de la robe de moine qui l'enveloppait tout entière... Qui sait quelles mortelles pensées traversaient à ce moment son esprit?... Pardaillan continua:

--A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me suis mis trois choses dans la tête: d'abord que M. de Guise ne sera pas roi. Depuis ma rencontre avec lui devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de Maurevert. Enfin, que M. le duc d'Angoulême et la petite Violetta seront unis... Quoi, madame, n'avez-vous pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame, qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez pas, je serai forcé d'en venir à de rudes extrémités...

Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des parfums d'encens flottaient encore.

--Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends votre réponse: où est la petite bohémienne Violetta?

Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se vit seule, à la merci du chevalier. Et comme elle avait résolu de ne pas mourir encore...

--Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne m'intéresse pas. Elle n'est rien pour moi...

Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix morne:

--Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais nul besoin de déguiser la vérité? Ce qu'est devenue cette enfant, je l'ignore depuis qu'elle appartient à M. de Maurevert.

Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter de ce que disait Fausta. Il était bien évident qu'elle n'avait eu aucun intérêt à mentir dans leur rencontre à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta qu'il fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.

--Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion. J'éprouve ici une cruelle déception. Mais dois-je vous le dire? Je suis encore heureux de savoir que, du moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour ennemie.

--Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce moment.

Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur que Pardaillan s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et posa sa main sur le bras du chevalier.

--Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.

--Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.

Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras du chevalier tremblait légèrement.

--Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée, à mon tour, voulez-vous?...

Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté d'avoir parlé. Et, dans cette minute où un double flot de passions contraires venait se heurter en elle, humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de divine domination, soulevée par l'amour féminin qu'elle portait dans son sein, Fausta comprit avec terreur qu'elle était double, qu'il y avait deux êtres en elle...

Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour dévorant. Et, par un effort vraiment digne d'admiration, l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu l'amour... Ces deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui habitaient le même corps se livraient une effroyable bataille. Il fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; ils ne pouvaient plus coexister.

Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice plus que reine,--et il fallait la mort de Pardaillan.

Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une femme--et il fallait l'amour de Pardaillan...

Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta se taisait. Une dernière lutte se livrait en elle. Puis, peu à peu, cette forme de statue s'anima; l'attitude devint féminine, et enfin, Pardaillan, avec un étonnement mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta sanglotait doucement.

Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la déroute de son orgueil. L'amour, une fois de plus dans l'éternelle histoire de l'humanité, l'amour était vainqueur.

Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa main se crispa sur son bras. Et, dans un murmure d'une douceur désespérée, elle prononça:

--Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui des choses définitives. Et, si je te les dis, à toi, alors qu'il me semblait que jamais aucun homme ne les entendrait, c'est que tu n'es semblable à aucun homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne... Si je dis que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est en moi. Pourquoi est-ce toi que j'aime? Je ne sais pas. Dans mon palais, je te l'ai dit sans crainte... Car, alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant... Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te hais! mes lèvres, malgré moi, te disent que je t'aime... Me comprends-tu, Pardaillan?

--Hélas! madame, dit Pardaillan.

--Moi aussi, continua Fausta, par les printemps embaumés, jeune, belle, adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas? Non, tu n'aimeras pas comme les autres femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan. Je t'ai vu et, d'une seule secousse, tu m'as ramenée du ciel sur la terre.

Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après quelques secondes de silence, il dit doucement:

--Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit. Pourquoi diable vouliez-vous chercher le bonheur si haut et si loin, alors qu'il est partout autour de vous?

--Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas entendu, Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée. Or, écoute-moi; tu m'as dit, tu me répètes que je trouverai le bonheur autour de moi si je veux renoncer à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan, j'y renonce!

Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.

--Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré. Demain, je dis adieu à la France. Je vais chercher au fond de l'Italie la paix, la joie, le bonheur et l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me conduis!... Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines, des richesses. Si tu veux, demain, nous partons, Pardaillan, poursuivit-elle avec une espèce de fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus jamais ni à toi ni à personne.

Elle était belle... non plus de cette beauté tragique et fatale qui inspirait autant d'effroi que d'admiration, mais d'une beauté de douleur, d'espoir et d'amour qui la transfigurait. Elle rayonnait et palpitait. Pardaillan soupira et songea, frémissant:

«Que de malheur va semer encore cet incomparable esprit de malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse! Tu n'étais pas habile aux sublimes discours, mais comme un seul regard de tes yeux bleus était plus sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est le souvenir de ton dernier regard qui me pénètre et me charme, tandis que la flamme de ces magnifiques yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»

--Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier comme moi réponde aux choses admirables que vous me dites? Que puis-je donc vous dire, sinon ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une jolie petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle est morte... et je l'aime toujours... et toujours l'aimerai...

Il baissa la tête.

Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon sur son visage livide. Elle n'ajouta pas un mot et s'éloigna. Quand elle fut à quelques pas, elle se retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une sorte de rage, une jalousie furieuse contre la morte éclata dans son coeur.

Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était seul et que Fausta s'en était allée. Il secoua la tête, et rapidement sortit à son tour.

Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux hôtel qui se trouvait en face de l'auberge du Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite auberge où Pardaillan et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.

Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter des émotions terribles qu'elle venait d'éprouver. Peut-être même, ces émotions, ne les éprouvait-elle plus, car, rentrée dans sa chambre, elle murmura froidement:

«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la victoire doit me rester. Et, pour commencer, frappons le misérable moine qui a trahi!...»

Elle saisit une plume et écrivit en hâte:

«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient qu'un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Jacques Clément, est venu à Chartres pour tuer le roi. C'est un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait pas été assassinée pendant la procession.»

Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait cette lettre à l'hôtel de Cheverni et disparaissait aussitôt.