XIX
LE SOUPER
Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui paraissait incroyable:
«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»
Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion s'arrêta et demanda à voix basse:
--Eh bien? L'homme?
--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.
--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.
--Il lui est venu du secours. El Torero.
--Et maintenant?
--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il a appelé Cervantes.
--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.
L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.
A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait contre toute intrusion intempestive.
Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.
Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.
Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la pièce.
Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.
C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à un agenouillement.
--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange costume du personnage.
--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.
--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.
Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.
Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et, toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:
--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres promises.
Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup d'oeil.
--Madame, fit-il d'une voix tremblante d'émotion, il y a erreur, sans doute...
--Comment cela? Ne vous ai-je pas promis vingt mille livres? dit Fausta, très calme.
--Précisément, madame... et vous me remettez un bon de trente mille livres!
--Les dix mille livres en surplus sont pour récompenser la célérité avec laquelle vous avez exécuté mes ordres.
Centurion se courba plus que jamais. Un fugitif sourire de mépris vint arquer les lèvres de Fausta.
--Allez, maître, dit-elle simplement, de son ton d'irrésistible autorité.
Centurion ne bougea pas.
--Qu'est-ce? fit Fausta sans impatience. Parlez, maître Centurion.
--Madame, dit Centurion avec une joie manifeste, j'ai la joie de vous annoncer que je tiens Pardaillan.
Fausta était restée assise devant la table. En entendant ces mots, elle se leva lentement et, dardant son regard lumineux sur le bravo presque prosterné, elle répéta, comme si elle n'eût pu croire ses oreilles:
--Vous avez dit que vous tenez Pardaillan!... Vous?
Rien ne saurait traduire ce qu'il y avait d'incrédulité et de souverain mépris dans le ton de ces paroles.
Cependant, avec une modeste assurance. Centurion reprit:
--Voici, madame: le sire de Pardaillan est en ce moment attablé dans une hôtellerie dont toutes les issues sont gardées par mes hommes. En sortant d'ici, je prends avec moi dix braves lurons dont je réponds comme de moi-même, nous envahissons l'hôtellerie en question, et nous cueillons l'homme...
--L'homme!... Qui ça, l'homme?
--Mais... Pardaillan...
--Dites: monsieur le chevalier de Pardaillan, gronda Fausta.
--Ah! fit Centurion, de plus en plus éberlué. Soit! Nous arrêtons M. le chevalier de Pardaillan et nous vous l'amenons... à moins que vous ne préfériez que nous l'expédions proprement ad patres...
«Je me disais aussi, réfléchissait Fausta, qu'un ignoble sbire, qu'un bravo de bas étage réussisse à s'emparer d'un homme tel que Pardaillan, c'est contraire au sens naturel des choses.»
Et, à voix haute, sans nulle raillerie:
--Voilà ce que vous appelez tenir Pardaillan?... Vous vous ferez tuer, vous et vos dix braves.
--Oh! fit Centurion incrédule, vous croyez, madame?
--J'en suis sûre, dit froidement Fausta.
--Qu'à cela ne tienne... je prendrai vingt hommes, trente, s'il le faut.
--Et vous vous ferez battre... Vous ne connaissez pas le chevalier de Pardaillan.
Centurion allait protester. Elle lui imposa silence d'un geste impérieux. Elle retourna à sa table et griffonna de nouveau quelques lignes:
--Ceci, dit-elle, est un nouveau bon de vingt mille livres. Il est à vous si vous le voulez.
--A moi!... s'exclama Centurion ébloui. Que faut-il faire?
--Je vais vous le dire, répondit Fausta.
Alors, d'une voix calme et posée, elle donna ses instructions au bravo attentif. Quand elle eut terminé, elle plia le bon, le mit dans son sein, et dit:
--Si vous réussissez, ce bon est à vous.
--C'est comme si je le tenais, fit Centurion, avec un sourire sinistre.
--Allez donc. Il n'y a plus un instant à perdre.
--Madame!... fit Centurion avec une hésitation et un embarras soudain.
--Qu'est-ce encore?
--Vous m'aviez promis que la petite bohémienne ne serait pas livrée à don Almaran.
--Eh bien? fit Fausta en l'étudiant attentivement.
--Eh bien, je désire savoir si cette promesse tient toujours. Excusez-moi, madame, reprit Centurion avec une émotion étrange, je ne suis qu'un pauvre bachelier qui, sa vie durant, n'a fait que loger le diable dans sa bourse... C'est vous dire que les 50 000 livres que je devrai à votre générosité représentent pour moi une fortune inouïe... Pourtant, cette fortune, je l'abandonnerais de grand coeur contre l'assurance que jamais la Giralda ne sera livrée à cette brute de Barba Roja.
--Tu l'aimes donc bien? demanda Fausta de son air paisible.
Sans répondre. Centurion joignit les mains en une extase muette.
--Rassure-toi, dit lentement Fausta, jamais cette jeune fille ne sera, par ma volonté, livrée à ton parent.
Centurion se courba jusqu'à terre et s'élança au dehors, ivre de joie.
Fausta resta un long moment rêveuse, combinant dans sa tête les derniers détails du guet-apens qui devait, enfin, faire disparaître de sa vie cet obstacle vivant qui la faisait trébucher dans toutes ses entreprises, et qui s'appelait Pardaillan.
Ayant tout réglé, elle se leva et sortit du cabinet. Dans le corridor où elle s'engagea, elle s'arrêta devant une porte, poussa un judas invisible, et regarda par la petite fente. Une jeune fille, blottie dans un large fauteuil, en une pose adorable de grâce, paraissait sommeiller doucement, la tête penchée sur son épaule.
Cette jeune fille, c'était Giralda.
--Elle dort, murmura Fausta, je la verrai tout à l'heure.
Doucement, elle repoussa le judas, et poursuivit sa route. Parvenue au bout du corridor, elle ouvrit la dernière porte qu'elle trouva à main droite, et entra.
La pièce dans laquelle elle venait de pénétrer était un rez-de-chaussée surélevé comme un entresol. C'était une espèce de boudoir très simple, éclairé par une fenêtre protégée par des volets de bois qui paraissaient en assez mauvais état.
Fausta frappa sur un timbre et donna un ordre au laquais, qui se présenta aussitôt.
Celui-ci enleva tous les sièges qui garnissaient la pièce et repoussa du côté opposé à la fenêtre tous les meubles qui restaient, en sorte que, lorsqu'il eut terminé sa besogne, il ne resta plus, comme meubles, qu'une petite table, un coffre, et un cabinet placé dans une encoignure. En fait de siège, il ne resta qu'un large divan, sur lequel s'amoncelaient des coussins de soie. Le divan était placé juste en face de la fenêtre, en sorte qu'après cet agencement bizarre une moitié de la pièce se trouva meublée et l'autre moitié complètement dégarnie.
Toutes choses étant ainsi disposées suivant son idée, Fausta sortit, précédée du laquais portant un candélabre garni de cires allumées.
Le laquais, éclairant Fausta, parvint à une porte qu'il ouvrit, et se trouva devant un escalier de pierre qui aboutissait aux caves. Le laquais descendit, et, après maints détours, s'arrêta devant une porte de fer, qu'il ouvrit. Il posa son flambeau sur le seuil et se tint à l'écart, tandis que Fausta pénétrait dans un caveau, bas de plafond, sans aucune ouverture apparente autre que la porte, assez long, mais fort étroit, assez semblable comme forme à une baignoire de dimensions anormales. Les parois et le sol de ce caveau étaient recouverts de larges dalles de marbre blanc.
A la lueur tremblotante de son flambeau, Fausta inspecta ce lieu qui n'avait rien de sinistre. Elle alla prendre une cire au flambeau, la leva en l'air, et étudia le plafond. Puis, satisfaite sans doute de son inspection, elle remit la cire en place, revint au milieu du caveau, fouilla dans son sein et en sortit une boîte minuscule, dans laquelle elle prit une petite pastille.
«Ceci m'a été vendu par Magni, songeait-elle. Magni est un homme à Espinosa. Il m'a trompée déjà en me donnant pour du poison ce qui n'était qu'un narcotique. N'en sera-t-il pas de même avec cette pastille?... Peu importe, mes précautions sont bien prises, cette fois-ci... J'eusse voulu lui épargner une trop lente agonie, mais je n'ai plus le temps d'expérimenter ceci.»
Elle, alla allumer le bout de la pastille à une des cires. Elle souffla légèrement pour activer la combustion et vint la déposer au milieu du caveau. De minces volutes d'une fumée bleuâtre et odoriférante s'échappèrent de la petite pastille qui se consumait lentement.
Fausta sortit alors. Le laquais s'approcha et ferma la porte à double tour.
--Vous irez jeter cette clef dans le fleuve, à l'instant, dit Fausta. Demain matin, vous ferez venir des maçons et vous ferez murer solidement cette porte.
Le laquais s'inclina en signe d'obéissance.
Et, en remontant l'escalier, Fausta songeait:
«Qu'il vienne seulement... et rien ne pourra le sauver. Même pas moi... si j'en avais le désir.»
Et, tandis que le laquais s'en allait docilement jeter la clef dans le Guadalquivir proche, Fausta se dirigea vers la chambre où dormait la Giralda, en murmurant:
«Allons styler la petite bohémienne.»
Pendant que Fausta organise la mise en scène du guet-apens imaginé par elle, pendant que Centurion procède à l'exécution de ce guet-apens, Pardaillan devise paisiblement avec ses amis.
--Comment se fait-il que vous vous soyez trouvé à point nommé dans cette rue? dit-il à don César.
--C'est très simple. M. de Cervantes et moi n'étions pas sans appréhensions au sujet de l'entrevue que vous deviez avoir avec le roi. Sans nous être concertés, nous nous trouvions ici vers midi, pensant vous y trouver. Ne vous voyant pas, notre appréhension se changea en inquiétude. Alors, nous allâmes à l'Alcazar, espérant, sinon vous y rencontrer, du moins y avoir des nouvelles qui nous eussent rassurés.
--Ah! fit Pardaillan en le regardant en face, vous vous êtes inquiétés de moi?... Qu'eussiez-vous fait si je ne fusse pas revenu?
--Je ne sais pas, monsieur, dit naïvement don César. Mais nous ne serions pas restés inactifs... Nous aurions cherché à pénétrer dans le palais.
--Nous serions entrés, assura Cervantes.
--Et alors? demanda Pardaillan, dont les yeux pétillaient de joyeuse malice.
--Alors, il aurait bien fallu qu'on nous dît ce que vous étiez devenu... et, dans le cas où on vous aurait arrêté, nous aurions cherché à vous délivrer... Nous aurions plutôt mis le feu au palais!
--Mais, cher ami, j'eusse brûlé aussi, en ce cas.
--Oh! fit don César tout saisi, c'est vrai!... Je n'y avais point pensé.
--Et puis, quelle idée bizarre!... venir me chercher au palais, c'est la plus insigne folie que vous eussiez pu faire.
--Fallait-il donc vous abandonner? s'indigna le Torero.
--Je ne dis pas... Mais pénétrer au palais pour m'en tirer, diable!... grommela Pardaillan.
--Dites-moi, mon cher, croyez-vous que je sois vivant ou mort? reprit-il, s'adressant à Cervantes.
--Quelle question! fit Cervantes. Il me semble que vous êtes bien vivant, que diable!...
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, dit froidement Pardaillan. Je suis mort... ou plutôt je suis le mort-vivant... A telle enseigne que, dûment et proprement cloué entre quatre planches, j'ai bel et bien été descendu dans la fosse... Qu'avez-vous donc, Juana, ma mignonne?
Cette question était motivée par le bris d'un flacon plein d'un vin généreux que Juana venait de laisser choir sur les dalles du patio.
--Oh! fit Juana, rouge sans doute de confusion pour sa maladresse, est-ce vrai ce que vous dites, monsieur le chevalier?
--Aussi vrai, ma belle enfant, que vous allez être obligée de remplacer le flacon que vous venez de briser... et c'est vraiment dommage, car cet excellent liquide est fait pour nous abreuver et nous donner des forces, et non pour laver les dalles de cette cour.
--C'est horrible! frissonna Juana qui, sous l'oeil perspicace du chevalier, rougissait de plus en plus.
Cervantes et don César ne purent s'empêcher de frémir.
--Et vous vous êtes tiré de là? demanda anxieusement don César.
--Sans doute... puisque me voici.
--C'est donc cela que je vous ai vu si pâle? fit Cervantes.
--Dame, écoutez, cher ami, quand on est mort...
--Sainte mère de Dieu! marmotta Juana, en se signant.
--Ne tremblez donc pas ainsi, petite Juana. Si je suis mort, je suis aussi vivant... puisque je suis mort-vivant...
Devant cette explication effarante, donnée avec un air paisible, Juana jugea prudent de battre précipitamment en retraite et se réfugia dans la cuisine sans plus attendre, pendant que Cervantes, ému autant qu'intrigué, disait:
--Expliquez-vous, chevalier, je devine à votre air que vous venez d'échapper à quelque terrible danger.
Le chevalier s'empressa de faire à ses amis un récit succinct des effroyables aventures qu'il avait vécues au palais. Lorsqu'il eut achevé, il s'écria joyeusement:
--Versez-nous à boire, et dites-moi, don César, comment vous êtes intervenu si fort à propos pour faire dévier le coup de poignard de Bussi-Leclerc.
--C'est comme je vous l'ai dit, monsieur, qu'étant inquiet je ne pouvais tenir en place. Tandis que M. de Cervantes cherchait une combinaison qui nous permît de vous arracher des griffes de l'inquisiteur, j'étais allé me mettre sur la porte extérieure du patio. C'est de là que j'ai vu s'élancer l'homme et que, n'ayant pas le temps de l'arrêter, j'ai crié pour vous avertir du danger.
Pardaillan parut s'absorber dans la dégustation d'un flan savoureux. Tout à coup, redressant la tête:
--Mais, dit-il, je ne vois pas votre fiancée, la tant jolie Giralda.
--La Giralda a disparu depuis hier, monsieur.
Pardaillan posa brusquement son verre, et dit, en scrutant le visage souriant du jeune homme:
--Ouais!... Vous dites cela d'un air bien paisible! Pour un amoureux, ce calme me surprend, je l'avoue.
--Ce n'est pas ce que vous croyez, monsieur, dit le Torero, en continuant de sourire. Vous savez, monsieur le chevalier, que la Giralda s'obstine à ne pas quitter l'Espagne.
--Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux, fit Pardaillan, et m'est avis que vous devriez l'exhorter à fuir au plus tôt. Croyez-moi, l'air de ce pays est mauvais pour vous comme pour elle.
--C'est ce que je me tue à lui dire, appuya Cervantes en haussant les épaules; mais les jeunes gens n'en font toujours qu'à leur tête.
--C'est que, dit gravement don César, il ne s'agit pas là d'un simple caprice de jeune femme, ainsi que vous paraissez le croire. La Giralda, comme moi, n'a jamais connu son père ni sa mère. Or, depuis quelque temps, elle a appris que ses parents sont vivants, et elle croit être sur leurs traces. La douceur du foyer familial apparaît comme le suprême bonheur à ceux qui, comme nous, ne les ont jamais connus. Peut-être ont-ils été abandonnés volontairement, peut-être ces parents qu'ils désirent ardemment connaître sont-ils indignes et les repousseront haineusement... n'importe, ils cherchent quand même, quittes à se meurtrir le coeur... La Giralda cherche... et comment aurais-je le coeur de l'empêcher, puisque, moi-même, je chercherais, comme elle... si je ne savais, hélas! que ceux dont je ne connais même pas le nom ne sont plus, ajouta-t-il avec un accent poignant.
--Diable! fit Pardaillan, remué malgré lui, vous m'en direz tant... Mais pourquoi n'aidez-vous pas votre fiancée dans ses recherches?
--La Giralda est un peu sauvage, c'est une bohémienne, vous le savez--ou, dû moins, elle fut élevée par des Bohémiens. Elle a ses idées et ses manières à elle; elle ne dit que ce qu'elle veut bien dire... même à moi... J'ai cru comprendre qu'elle a la conviction que ses recherches n'aboutiront pas si elle ne les fait elle-même. Quant à sa disparition, si elle ne m'inquiète pas autrement, c'est que, plusieurs fois déjà, elle a disparu ainsi. Demain, peut-être, je la verrai revenir avec une déception de plus... et je m'efforcerai de la consoler.
Pardaillan se souvint qu'Espinosa lui avait proposé d'assassiner le Torero. Il se demanda si cette disparition de la bohémienne ne cachait pas un piège à l'adresse du fils de don Carlos.
--Êtes-vous bien sûr, dit-il, que la Giralda s'est absentée volontairement et dans le but que vous venez d'indiquer?
--La Giralda m'a prévenu. Son absence devait durer un jour ou deux. Mais, ajouta don César avec un commencement d'inquiétude, que pensez-vous donc?
--Rien, dit Pardaillan, puisque votre fiancée vous a prévenu elle-même... Seulement, si, demain matin, vous ne l'avez pas revue, suivez mon conseil: venez me chercher sans perdre un instant et nous nous mettrons ensemble à sa recherche.
--Vous m'effrayez, monsieur!
--Ne vous émotionnez pas outre mesure, dit Pardaillan avec son flegme habituel, et attendons à demain. Est-il vrai que vous prendrez part à la corrida?
--Oui, monsieur, dit don César, dans l'oeil de qui passa comme un éclair sombre.
--Ne pourriez-vous vous abstenir d'y paraître?
--Impossible, monsieur, fit le Torero sur un ton tranchant. Le roi m'a fait le très grand honneur de m'ordonner d'y paraître... Sa Majesté a même poussé l'insistance jusqu'à envoyer à différentes reprises me rappeler qu'elle comptait absolument me voir dans l'arène... Vous voyez bien que je ne saurais me dérober.
--Ah! fit Pardaillan, qui avait son idée. Est-il dans les usages de faire pareille démarche?
--Non pas, monsieur... Aussi bien, l'honneur que me fait Sa Majesté n'en est que plus précieux, dit don César, d'une voix mordante.
Pardaillan le considéra droit dans les yeux. Puis, se penchant par-dessus la table, à voix basse:
--Écoutez, dit-il, voici plusieurs fois que je remarque en vous une étrange émotion quand vous parlez du roi... Jureriez-vous que vous n'avez pas un sentiment contre Sa Majesté Philippe?
--Non! fit nettement don César, je ne ferai pas un tel serment... Je hais cet homme! Je me suis juré qu'il ne mourrait que de ma main... et vous voyez que je sais respecter un serment.
Ceci fut dit d'une voix ardente, avec un accent auquel il n'y avait pas à se méprendre.
«Diable! pensa Pardaillan, voici qui n'est pas fait pour arranger les choses!»
Et, tout haut:
--Et vous me dites cela, à moi, que vous connaissez depuis quelques jours à peine!... J'admire votre confiance, si elle s'étend ainsi à tout le monde...
--Ne croyez pas que je sois homme à conter mes affaires à tout venant, dit vivement le Torero. J'ai été élevé dans une atmosphère de mystère et de trahison. A l'âge où l'on vit insouciant et heureux, je n'ai connu que malheurs et catastrophes, et j'ai dû errer dans les ganaderias ou dans les sierras en me cachant comme un criminel, ayant pour compagnon et pour maître un ganadero, que je croyais mon père, et qui était bien l'homme le plus taciturne et le plus soupçonneux que j'ai connu. J'ai donc appris à me méfier et à me taire. Je n'ai dit à personne, pas même à M. de Cervantes, qui est un ami éprouvé, ce que je viens de dire à vous, que je connais depuis quelques jours, à peine.
--Pourquoi à moi? dit Pardaillan avec naïveté.
--Le sais-je? dit don César avec un abandon juvénile. Est-ce la loyauté qui éclate sur votre visage? Est-ce la bonté que j'ai lue dans vos yeux, si railleurs pourtant? Est-ce votre générosité ou votre éclatante bravoure? Un irrésistible penchant m'attire vers vous et j'éprouve ce sentiment fait de confiance, de respect et d'affection, tel qu'on le doit éprouver, me semble-t-il, pour un grand frère... Excusez-moi, monsieur, je vous ennuie peut-être, mais c'est la première fois que je me sens assez de confiance pour parler ainsi à coeur ouvert.
--Pauvre petit prince! murmura Pardaillan attendri; puis, regardant bien en face don César:
--En somme, que savez-vous de votre famille?
--Rien, monsieur... ou si peu. Je sais que mon père et ma mère sont morts, et tout me porte à croire qu'ils étaient d'illustre famille.
--S'il en est ainsi, et c'est probable, dit Cervantes, ne regrettez pas trop cette famille. L'adversité, voyez-vous, forme des caractères de votre trempe et de la trempe du chevalier, et, ce qui vous apparaît comme un malheur, au fond, est peut-être un grand bonheur.
--Peut-être, monsieur. J'avoue que je me suis dit à moi-même plus d'une fois ce que vous venez d'exprimer. Mais cela n'atténue ni mes regrets ni ma douleur.
--Comment avez-vous appris la mort de vos parents? demanda Pardaillan. Êtes-vous bien sûr qu'on ne vous a pas trompé, volontairement ou non, sur ce point?
Le Torero secoua tristement la tête:
--Je tiens ces détails du ganadero qui m'a élevé et je suis bien sûr qu'il ne m'a pas menti. Il connaissait, dans tous ses détails, l'histoire de ma famille, et, s'il n'a jamais consenti à me révéler certaines choses, comme le nom de mes parents, par exemple, c'est que, m'a-t-il souvent répété: «Le jour où votre existence sera connue, si vous ignorez tout de votre famille, on vous laissera peut-être vivre. Mais, si on soupçonne que vous connaissez votre nom, vous êtes un homme mort!
--Comment cet homme, qui disait que la divulgation du secret de votre naissance vous serait mortelle, a-t-il pu consentir à vous dévoiler certains détails qu'il eût été plus humain de vous laisser ignorer?
--C'est que, dit gravement le Torero, il pensait que le premier devoir d'un fils est de venger la mort de ses parents. C'est pourquoi il m'a dit et répété que, peu de temps après ma naissance, mon père et ma mère sont morts de mort violente, assassinés par Philippe, roi d'Espagne... Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit que cet homme ne mourra que de ma main.
--Je comprends, en effet, dit Pardaillan, qui cherchait ce qu'il pourrait dire ou faire pour détourner le jeune homme de ce meurtre qui lui paraissait monstrueux. Mais prenez garde! Qui vous dit que le roi soit vraiment responsable?
Don César considéra un moment Pardaillan en face, comme s'il eût voulu pénétrer le fond de sa pensée. Ne parvenant pas à déchiffrer la vérité, le Torero eut un geste de colère, et, d'une voix sourde:
--La pensée qu'un homme tel que vous peut me croire capable d'un acte monstrueux m'est insupportable, dit-il. Je vais donc vous dire ce que je sais. Vous jugerez ensuite si j'ai le droit de venger les miens.
Le jeune homme se recueillit, puis expliqua:
--Mon père a été arrêté sur l'ordre du roi, enfermé dans un cachot, soumis à la torture, et finalement mis à mort, sans jugement. Ma mère a été enlevée, séquestrée dans un couvent où elle est morte, empoisonnée... Mon père et ma mère avaient à peu près l'âge que j'ai aujourd'hui. Moi-même, encore au berceau, je ne dus la vie qu'à la compassion d'un serviteur, lequel m'emporta et me cacha si bien qu'il parvint à me soustraire à l'implacable haine du royal bourreau de ma famille. Le bien de mes parents était considérable. Le roi, d'assassin qu'il était, se fit voleur et fit main-basse sur les richesses qui auraient dû me revenir.
Le fils de don Carlos s'interrompit un moment pour passer sa main sur son front moite. Et, pendant que Pardaillan et Cervantes se regardaient, consternés, il reprit d'une voix qui se faisait mordante et rude:
--Quel crime mon père avait-il donc commis? Tout simplement il avait une femme qu'il adorait et qui le lui rendait bien! ma mère. Or le roi se prit d'une passion violente pour la femme de son sujet... Habitué à voir ses courtisans s'abaisser jusqu'aux plus viles complaisances, le roi crût qu'il en serait de même cette fois-ci. Il eut l'imprudence de faire connaître sa volonté, pensant que le mari se trouverait honoré de lui livrer sa femme... Il arriva qu'il se heurta à une résistance que ni prières ni menaces ne purent faire fléchir. C'est alors que la jalousie l'exaltant jusqu'au crime, le bandit couronné fit arrêter celui qu'il considérait comme un rival heureux, le fit torturer par esprit de vengeance et finalement mettre à mort, pensant que, le mari trépassé, la femme céderait... Cet odieux calcul fut déjoué par la fidélité de la femme à la mémoire de son mari lâchement assassiné...
--Alors, l'amour du roi se mua en haine furieuse. Ne pouvant vaincre la résistance de ma mère, il la fit emprisonner. Sa haine sauvage s'étendit jusqu'à l'enfant de ses malheureuses victimes, et j'eusse aussi été assassiné si, comme je vous l'ai dit, je n'avais été enlevé et caché par un serviteur dévoué.
Don César se tut et demeura un long moment rêveur. Et Pardaillan, d'un air apitoyé, pensait:
«Pauvre diable!... Mais quel intérêt ce soi-disant serviteur dévoué a-t-il pu avoir à faire cet invraisemblable récit qui, par certains côtés, frôle si dangereusement l'effroyable vérité?»
Don César redressa sa tête fine et intelligente et dit:
«Pensez-vous toujours que venger la mort des miens serait un crime monstrueux?»