‹ Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et FaustaChapitre 6 sur 26 · VI

VI

LE CHEVALIER DE PARDAILLAN

Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps, sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:

--Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne désarmera...

Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne s'arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Béarnais se trouvait alors.

--Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses logements dans le village de Montmartre, à l'abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de Beauvilliers.

Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger qui parlait avec cette sorte d'irrévérence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine d'années, au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa manière de porter le pourpoint et le manteau.

--Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au roi, qui m'a donné rendez-vous pour ce soir.

Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.

--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d'or, avec...

--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte de l'argent à mon pourpoint et de l'or aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.

--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu'un illustre cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...

--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.

--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien dû laisser votre accent de l'autre côté des monts.

En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit paisiblement son chemin.

Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Mais, considérant la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.

--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite tout à l'heure.

--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lèvres.

Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le soir, au moment où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur les hauteurs de Chaillot.

Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et prononça:

--Paris!...

Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle de la grande ville assiégée, son compagnon semblait rêver à des choses lointaines. Sans doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroïque ou charmant de sa vie.

--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à vous.

L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:

--Allons...

Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de prêtres et de moines, la robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns avaient la salade en tête, quelques autres portaient des cuirasses; tous étaient armés de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à la main ou pendu à la ceinture.

Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se traînaient péniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination du désespoir, occuper les créneaux d'où ils criaient, avec des voix lamentables:

--Du pain!... du pain!...

--Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens accepteraient volontiers une invitation à dîner.

--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...

--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.

--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et soif.

--C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement Ponte-Maggiore.

L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange regard, et, avec un sourire, répondit:

--Cela se voit.

Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.

Sans doute, il allait cette fois répondre par une provocation, lorsqu'au loin s'éleva une clameur:

--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...

Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les parapets en criant:

--Sire!... sire!... Du pain!...

--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?

Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes que l'histoire enregistre.

Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent et alors, on vit toute une théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.

En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi. De tous côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les bénédictions éclataient sur les remparts.

--Bravo, sire! cria l'inconnu.

Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation, et, avec un bon sourire:

--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!

--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...

--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de vous voir.

--Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.

Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie souriante du chevalier et dit:

--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous placer près de moi.

--Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il vous plaît de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant à Montmartre, de vous présenter à Sa Majesté, selon ma promesse...

--Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprès de S. M. le roi Henri!

Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus:

--Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!

Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, une immense acclamation partit du haut des remparts.

Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, Henri IV dit avec un soupir:

--Quel dommage que de si braves gens s'entêtent à ne pas m'ouvrir leurs portes!

--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes tomberont d'elles-mêmes quand vous le voudrez.

--Comment cela, monsieur?

--J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté: Paris vaut bien une messe!

--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.

Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.

Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avisé de la venue d'un envoyé du pape, présenta le duc.

--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication que monsieur le duc est chargé de vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.

--Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres vides?

--Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un prêteur qui, sur la garantie de ce diamant, a consenti à m'avancer quelques milliers de pistoles que j'apporte à mon roi.

--Merci, mon brave Sancy.

Et, avec une pointe d'émotion:

--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi!

Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:

--Venez, monsieur.

Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et où travaillaient encore deux de ses secrétaires, Rusé de Beaulieu et Forget de Fresne:

--Parlez, monsieur.

--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis chargé par Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d'un document qui l'intéresse au plus haut point.

Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de la proclamation de Henri III que l'on connaît. Quand il eut terminé, impassible:

--Et l'original, monsieur?

--Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original se trouve entre les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner à Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être pas assuré que vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.

Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, après un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore:

--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Sainteté? Alors?

--Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.

Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:

--Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé, vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable de vous revoir avant votre départ, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.

Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait en tête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous un masque d'ironie et d'insouciance.

--Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?

--Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre.

Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitôt:

--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'intéresser?

--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.

--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante? répéta le chevalier, d'un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura:

«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des choses!»

Pardaillan reprit:

--Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?

--La princesse est en route pour l'Espagne.

--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le génie ténébreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de despotisme...

--La princesse porte à Sa Majesté Catholique un document qui doit assurer le trône de France à Philippe d'Espagne.

--Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?

--Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant Philippe II pour unique héritier.

--Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de Sa Sainteté?

--C'est tout, monsieur.

--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend. Veuillez transmettre à Sa Sainteté l'expression de ma reconnaissance pour le précieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.

Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une impassibilité toute royale, mais, en réalité, le coup était terrible et, à l'instant, il avait entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait avoir pour lui.

Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèles qu'il avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva auprès du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.

Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui, fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, chez les quatre conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion:

--Il faut détruire le parchemin!...

Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des yeux:

--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?

--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est fait de vos espérances, dit froidement le chevalier.

Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le chevalier comme s'il eût voulu lui suggérer la réponse qu'il souhaitait, il murmura:

--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour mener à bien une telle entreprise?

D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement ému.

--Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.

--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le Béarnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!

--Eh! sire, vous ne me devrez rien...

Le roi réfléchit un instant, et:

--Pour faciliter autant que possible l'exécution de cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte, il est nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle, celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne, et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient dans Paris.

Et, se tournant vers son secrétaire:

--Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier de Pardaillan comme notre ambassadeur extraordinaire auprès de S. M. Philippe d'Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur. Combien d'hommes désirez-vous que je mette à votre disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.

--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air naïvement étonné.

--Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-là seul?

--Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de fait que, si je dois réussir dans cette affaire, c'est seul que je réussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi un oeil étincelant.

--Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, considérant Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher, il lui demanda, très calme:

--Quand comptez-vous partir?

--A l'instant, sire.

--Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez là, monsieur.

Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de près par Sancy. Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancy lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et:

--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos frais de route.

Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et, toujours gouailleur:

--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?

Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond de son portemanteau.

Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy:

--Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez réduit à engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.

Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son audace intrépide, ou sa folle insouciance.